J)B LA MUTABILITÉ DES JUGEMENTS
sibilité peut faire varier dans une certaine mesure ce jugement. Telle œuvre de peinture ou de musique qui charmait notre enfance nous parait plus tard fade et insipide, quand notre intelligence plus développée demande autre chose que Téclat des couleurs ou des sons, et que, instruits par la vie et par la réflexion, nous exigeons des arts autre chose que les émotions des sens. D'autres fois, au contraire, nous apprenons peu à peu à comprendre et à pénétrer les beautés d'un chant ou d'un tableau , à mesure que nous nous élevons à la hauteur du génie de l'artiste , par une sorte de communion qu'établit entre lui et nous l'analogie des impressions reçues et du développement progressif de i'âme.
Si , au lieu de juger l'œuvre d'après la nature et l'intensité des émotions qu'elle éveille en nous , nous tachons de nous placer au point de vue même de l'auteur et de déterminer le degré de puissance qu'elle suppose en lui , c'est-à-dire que si, en dehors de toute sympadiie et de toute communauté d'émotions, noua voulons mesurer le degré de sensibilité de l'artiste , en déterminer la nature et apprécier la mesure de son talent à exprimer ses sentiments et ses pensées , cette évaluation est beaucoup plus délicate que la précédente , parce que nous n'avons pas , pour juger, une base aussi précise que dans l'autre cas. Il ne s'agit plus ici de faire sur nous-mêmes une étude psychologique et de déterminer la valeur de l'œuvre par la mesure de l'efiet qu'elle a produit sur nous. Il faut en quelque
sorte nous dépouiller de notre propre personnalité pour pénétrer dans celle de Tauteur , examiner le milieu dans lequel il a vécu, apprécier à son propre point de vue les principes et la méthode qui ont dominé et réglé sa pensée , faire abstraction de notre temps , de notre éducation , de nos habitudes d'esprit , pour nous transporter aussi exactement que possible dans le siècle , dans la société , dans la nature , dans le climat, dans toutes les circonstances au niilieu desquelles s'est écoulée sa vie , toutes choses qui supposent des connaissances historiques et des habitudes psychologiques qui varient nécessairement , en se complétant , de siècle en siècle. D'où résulte que le jugement que nous pouvons porter sur le génie et sur la puissance propre de Tarliste n'est pas plus immuable que celui que nous portons sur les effets de l'œuvre même.
Cela revient à dire que, dans quelque cas que nous supposions, nous ne pouvons sentir que dans la mesure de notre sensibilité, comprendre et juger que dans la mesure de notre intelligence, et que, nos facultés étant en perpétuel développement, les variations de notre personnalité entraînent nécessairement celles de nos jugements^ même quand nous n'en avons pas conscience.
De là vient que, en dépit de Timmutabilité intellectuelle que supposent les métaphysiciens avec leurs principes éternels et impersonnels, nous voyons chaque jour la critique historique et littéraire s'épuiser en efforts infructueux pour donner la formule définitive des siècles
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écoulés et des génies antiques. Tous ces commentaires, toutes ces tentatives d'explication, que prouvent-elles autre chose, sinon le progrès incessant et la variété infinie des intelligences? Chaque siècle, chaque homme successivement considère les mêmes objets à des points de vue nouveaux, complète ou transforme les sciences et les croyances des âges précédents, tout en croyant ne faire que les mieux comprendre. C'est la perpétuelle illusion des philosophes modernes quand ils étudient la philosophie antique. Cette illusion se produit également dans l'étude des arls de l'antiquité, et surtout de certaines œuvres de la poésie primitive , qui, grâce à un privilège singulier, résultant de leur ancienneté même, permettent à notre intelligence de retrouver en elles un reflet de son propre développement. Que les partisans de l'identité et de l'immutabilité intellectuelle dans l'humanité nous expliquent d'où vient que nous rencontrons dans l'histoire des noms dont la gloire s'exalte de plus en plus avec le temps; qui, du fond de l'antiquité, semblent encore dominer tous les progrès des âges modernes, et marquer par leurs œuvres la limite du génie de l'homme, tandis que la gloire de tant d'autres, jadis resplendissante, décline et s'efface. Est-ce leur mérite qui grandit ou diminue, ou bien est-ce nous qui changeons? Faut-il admettre qu'il a élé donné à quelques hommes de devancer leur temps de plusieurs milliers de siècles? Tout notre effort et tout notre devoir doit-il être d'apprendre chaque jour à
mieux déchiffrer une éternelle énigme, et de pénétrer
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peu à pçi^ dans les profondeurs où ce^ génies pi^vil^ gi^S. ont enfoui leur pensée ?
four mo^, jç n'ep crois rien. No^s sommes dupçs d'upe iUv\sion qui tient à notre propre perfectionnen^enl. C'est ce que je vais lâcher de déipontrer. ^p. pourrais indifféremment prendre mes ^i^guments djàn^, rhislo^re des ^^guçs, des religiopa, dçs gouvernement^, et montrer par yne étude attentive combien de plf^a^ses. diverses a traversées Tintelligence humaine. Je \e ferai peut-^tre un jour. Aujourd'hui, il xxxe semble plu3 opportun de porter la discussion sur un terrain où eljie n'a jamais été sérieusement établie, et <^e prouver, contrairement à l'opinion des partisans et des détracteurs du progrès, unis celte fois dans une négation commune, que nulle part le développement de l'esprit ne se manifeste avec plus d'éclat que dans les arte, et surtout dans la poésie, qui résume tous les arts.
Mais avant d'entrer dans la discussion, jç tiens à déterminer très nettement Iç point de vue auqjapl jç me place. Il peut paraître naïf de dire que l'homnje n'a pour connaître et pour juger les chQses que seg seos, et son^ intelligence, car c'est dire qu'il ne connaît que. par IjBS moyens. q|^u'il a de connaître et qu'il ne jugç qf^e, par sa faculté de juger. Cependant toute la question. du progrès est dans cette naïveté; là est la seule conçiliartion possible des opinions en app3rence si diverses sur ce point important,
•Chaque homme a son esprit particulier. Ce que l'ui), comprend sans peine, \ir\ autre ne le peut saisir; ce
DU PAOCRÈS niTELLECTUEL^ {7
qaî répugne à Ynn plait à Taulre; ce (\m me pdratt odieux y mon voisin l'approuve^ Quelque bonne envie que nous semblions avoir de nous perdre dans la foule^ de dépouiller notre individualité pour emprunter des jugements tout faits et des opinions taillées à la n&esiure et à Tusa^e du public, il eist faeilede Voir que, ttfuft en ayant Tair de répéter la leçon apprise, nous jugeons à notre manière, quand non&jugeons; que notre^jugement, tout en parstfssant étve celui de tout le monde, n'ekii reste pas moins^ personnel ei n'est pas une simple imi-^ talion; que cette ressemblance même est souvent plus apparente que rédle, que l'identité extérieur» des for-* Ddules et des expressions ne proàve pa» absolument eelle de la pensée. Rien n'est élastique comme leai) motsî et comme ces principes généraux dans lesqu^s on pense enfermer les» intelligences^ C'est souventi quand le langage est le plus semblable qu'ont est le) plus loin de &' entendre; le traibt le plus spirituel, ré-; pété par un. sot,, n'est en réalité dans sa boucbe qu'une» sottiee.
Du reste, quand cette ressemblance des opi<nioBs> serait aussi* réelle qa'elle est £ausse, en quoi prouve^ rait-elle l'identité nécessaire des intelligences ? Qu'y aurâttr-il d'étonnant qu'au milieu de ce communisme intellectuel qui régit l'éducation de chaque classe' et> détermine nos habitudes religieuses et morales^iles dis^ tinctions native» disparussent ou s'atténuassent? Nei faut-il pas plutôt admirer l'opiniâtre vitalité desdiffé-renées originelles qui résistent à tant de causes de
nivellement? L'identité primitive des intelligences n'est qu'une fiction logique sans réalité, une simple abstraction de langage, qui ne repose que sur l'identité du mot avec lui-même. Tout se réduit à la possibilité abstraite des mêmes développements, dans les mêmes conditions d'hérédité et d'éducation, mais aussi de développements différents dans des circonstances différentes; c'est-à-dire que l'intelligence de chacun n'est identique à celle de tous qu'au moment où elle n'est pas encore proprement une intelligence, de même qu'une barre de fer et une machine à vapeur sont identiques par le métal qui les constitue. Cette vieille doctrine de l'identité des intelligences en tout temps, en tout pays et en tout homme, si longtemps maintenue par la force de l'habitude et l'entêtement des fictions logiques, devrait être tombée du jour où l'on a connu l'existence des nations sauvages, dégradées, abruties par l'ignorance, ou plutôt demeurées, grâce à des circonstances exceptionnelles, dans l'abrutissement originel, comme sont encore aujourd'hui les Boschimans et les Papous. C'est de là qu'il faut partir pour mesujer le progrès; c'est là ce qui doit nous convaincre que ce n'est pas seulement dans les instruments et dans les œuvres de l'intelligence qu'il faut chercher la preuve et l'explication du progrès, mais dans l'intelligence elle-même, dont le seul progrès explique la progressive perfection de ses méthodes et de ses œuvres. C'est elle qui, sous des influences qu'il serait trop long d'expliquer, se transforme incessamment. Par la puissance
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de cette transformation intérieure, d'abord instinctive, plus tard volontaire et réfléchie, elle transforme tout autour d'elle , et çans cesse refait chaque chose à son image. Toute autre explication suppose la cause avant TefiFet.