‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 18 sur 159 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

I. Du développement intellecluel dans Tenfanl. — Inslincl. — Connaissance. — II. Langage. — Ariiculalion. — Perception des sons el des formes. — m. Egoïsme inslinclif. — lY. Da développement intellectuel dans Thumanilé. — Langage. — Prononciation. — Rhylhme. — V. Ecriture. — VL Complexité el objectivité des premiers signes du langage parlé el écril. — De la métaphore.

D'où* sont sortis les arts et la poésie? comment ont- ils commencé? Sur la question d'origine , nous ne pouvons faire que des conjectures , ainsi que pour la détermination des caractères de ces premières manifestations de l'âme humaine. Les monuments les plus anciens que nous puissions consulter n'ont dû en général leur conservation qu'à une perfection relative, et sont par conséquent bien postérieurs aux rudiments informes qu'il nous importerait de connaître. Mais quoique tout moyen d'observation directe nous fasse défaut, je ne crois pas cependant que ces premiers âges nous soient à jamais fermés. L'élude de ce que nous possédons et une comparaison attentive du présent au passé ouvrent le champ à des inductions légi-

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limés, él ridus permettent d'atteindre à des conclufeîohs qui me paraissent d'une approximation siiffîsahte , âà moihs dans leùhs résultats généraux. C'est tout ce qlié nous pouvons demander dans une étude aussi difficile. n est possible que, dahs l'avenir, des détoiivehéâ nouvelles nous mettent à inême de pénétrer plus avarll dans la connaissance de ces premiers temps , et àul!5-^ risent des conclusions plus rigoureuses.

D'ailleurs, il ne faut pas oublier que nous ârvoAfS à nôtre portée Ùhè source d'observations directe, dont on doit tenir grand compte, el qui peut notis.étre a un puissant secours dans la recherche que nous entrée prenons. Chaque homme reco'thmence dan^ uïie certaîhe mesure la Série des expériences qu'a dû traversè> l'humanité. En puisant daùs nos souvenirs personnels el en observant les conditions et les caractères du développement intellectuel de l'enfant, nous pouvons recueillir un certain nombre de traits et d'indications utiles. Je ne me dissimule pas tout ce qu'il y a de défical cfans une pareille étude , ni combien la différence du milieu dans lequel T'enfant moderne se développe apporte de modifications au travail par lequel se forme son esprit. Les secours qu'il trouve partout autour de lui , le langage analytique et précis qu'on lui apprend le dispensent.de tous les tâtonnements, de toutes les hésitations auxquelles était condamnée l'intelligence des premiers bomiïies. Les prédispositions héréditaires qu'il reçoit en naissant, par un développement plus Complet des organes de l'irtleUigence , lui donnent une

merveilleuse aptitude à recevoir des idées et des habitudes d'esprit dont nos premiers ancêtres étaient incapables , et que les enfants des races moins civilisées , transportés parmi nous dès leur plus bas âge, ne peuvent jamais s'assimiler que très imparfaitement. De là, et de bien d'autres différences encore, résultent u» grand nombre de causes d'erreurs. Mais je ne crois pas que la difficulté de l'observation soit une raison pour ne la pas tenter , et que nous devions renoncer à chercher la vérité parce que Terreur est possible. Le caractère le plus saillant de l'enfant, c'est l'objectivité absolue de toutes ses conceptions. Rien n'existe pour lui qu'en dehors de lui. Ses sensations, ses désirs, ses craintes, sont tous rapportés à des objets extérieurs, comme il est naturel dans un être chez qui les organes spéciaux de l'objectivité , les sens sont seuls éveillés. Dans le principe , il a si peu conscience de lui-même qu'il ne sait localiser ni ses sensations ni ses désirs. Il souffre du coup qui le frappe saas savoir où est sa souffrance ni sans faire un mouvement pour se soustraire au choc; s'il désire, il ne sait pas davantage indiquer l'objet de son désir. A cet âge, il n'a d'autre langage que les cris , et il faut sans cesse deviner ses désirs ou ses besoins. Un peu plus tard, il se détourne à la vue de l'objet qui l'effraie , il tend la main vers l'objet qui l'attire , et il pleure , si l'on n'éloigne pas l'un , et si l'on ne lui donne pas l'autre. Son langage s'est accru d'un élément, le geste. C'est alors surtout qu'il devient curieux de l'étudier. Le

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mouvement qu'il fait indique qu'il commence à sortir de celle complexité absolue qui est le caractère du premier âge. Il ne se confond 'plus aussi complètement avec le monde extérieur ; il commence à distinguer SOI) corps des objets environnants , mais il est encore loin de séparer sa sensation , sa crainte , son désir de l'objet qui les a fait naître. Ce désir, cette crainte , cette sensation font partie pour lui de l'objet qu'il voit. Si dans les premiers jouj^ , il criait à sa vue, ce n'était pas pour demander qu on l'éloignât ou qu'on le lui donnât, c'était uniquement parce que les cris étaient le seul moyep pour lui d'exprimer ses sensations ; s'il cessait de crier quand on le lui avait donné ou qu'on l'avait éloigné , c'est que par là même la cause de ses cris cessait d'exister.

L'habitude de la voir ainsi disparaître devient pour lui la source d'un progrès nouveau. Ses cris ne sont plus seulement le résultat d'un instinct ; ils expriment une intention , et celte intention se manifeste encore plus clairement par le geste dont il les accompagne. Il se détourne de l'objet qui lui répugne; il étend le bras vers celui qu'il désire , quelle que soit la distance qui l'en sépare , comme si ces mouvements devaient faire disparaître le premier, et le mettre en possession du second. Il n'a encore aucune idée de l'espace, et s'il avance le bras , c'est pour saisir , non pour montrer. L'inutilité du mouvement lui donne peu à peu la notion de la distance. Alors seulement il fait la distinction de ce qui est à sa portée et de ce qui n'y est pas. Il saisit

B4 Dû fhdGRÈâ nnrtLBCTtJÊL.

ed qui est eoud sa blèiin , il désigné bè qtii est plus éloigné. Ce geste est sa hiahière de demander, od plutôt d'appeler Tbbjet. S'il rie se rend pas à son ordre , l'enfant crie , parce (|ù'il souffre de son ûéàit non saiisfail. Il ne demande réellement cjiie quand il tend la main vers l'objet, et qu'il regâMe, eh cHant, sa mère ou sa bonne, 11 seihble qbë, |3ar le cri, il veuille attirer l'atîenlîdh de idft celé; pdr le gëslé , Il désigne l'objet qu'il \e\^ par le regard, il implore secoure.

Tout cela est en quelque àorle exlériéni* et s'eXpllqUd sans peiné, car ces mouvements, tout en révélant tin prertiier progfès danfe le développement rntellectueî de l'enfant , sont cependant bien ptùs instinctifs que réfléchis. Mais si noils Voulofns pénétrer plus avant, l'analyse devient plus difficile.

Le langage parié , qui est la prèmîère manifestation sérieuse de l'intelligence , entrée en possession d'efteûiéme , doit nécessairement porter surtout' la trace de la situation intellectuelle qui lai a donné naissance. Or, datos toutes les lahgaeâ du monde, dans celles des flelipTes les plus civilisés comme dans celles dés tribus les plus sauvages , nôtis yojohs consacrée l'habitude d'attribuer comme épithètes aux objets les mots qui désignent eï> réalité les modifications de' notre âràé. Si là vue d'une chose excite dans la plupart des hommes* un senfiment de plaisir, on dit que celle

PRBXIÈftB rOBVE BIT tânGÂGE. Û%

chose est agréable ; elle est repoussante, fel Timpréssion que nous éprouvons à son occasion est opposée. Tous les philosophes de Tantiquilé , matérialistes ou prétendus spiritualistes, ont consCTvé dans leurs Ihêb-» ries, plus ou moins explicitement , cette primitive ex-^ plicalion des rapporte de Tàme humaine avec le tnoîïde extérieur. Comme nous ravons déjà dit , Aristote , celui de tous qui Ta exprimée lé plus netteriîent , considère nos sensations comme des fépeWussidttS des qualités des objets qu'elles constituent. Leâ idées même que nous nous faisons des objets sont Fessence propre de ceux-ci ; c'est la matière dès choses, d'où, par une abstraction soi^lisant spiritualiste , d'àniteë philosophes ont tiré la notion obscure ei hj^pôthétique de substance. L'âme humaine, toute passive, placée éu regard d^ choses , eft reçoit le choc^ et par une sorte de contagion, empruntée à l'apparence matérielle, s'empreint des qualités des objets- Le désir résulté tout ûaturellement du contact des choses désirables; l'ef-» froi , des spectacles effroyables.

Celte explication, grossière et matérialiste, qui n'est que la générafeation d'un effet afppatent, et dont le succès accuse vivement les tendances tout objectives dé i'esprit humain dan* son eAfaiïce, est celle qui résulté précisément dé la manière dont l'enfant se comporte VB-à-?is du monde extérieur. Saisi de désir à la vue d'uft objet désirable, il tend vers luï là main et s'irrite' de notre lentfeuf à le lur donner, comme si, en portîifct! ûotre regard sur cet! objet, nous devions, lious auissi,

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voir clairement qu'il est désirable. S'il était capable de discerner ce qui se passe en lui-même et de raisonner sa pensée, nul doute qu'il ne refît la théorie d'Aristote. Il nous dirait que l'objet indiqué étant désirable, il suffît de nous le montrer pour que nous lui reconnaissions ce caractère, et que si nous tardons à comprendre sa prière, c'est pure mauvaise volonté, puisque sa pensée s'explique assez clairement par la désignation simple de l'objet.

Plus tard, quand, grâce à l'instinct d'imitation qui lui est naturel, et qui est une nouvelle preuve de l'objectivité primitive de nos conceptions, l'enfant a appris à répéter les mots par lesquels nous désignons les objets, il ne change pas pour cela de procédé. La parole n'est qu'un nouveau secours qu'il ajoute au geste, quand l'objet qu'il veut est sous ses yeux, et qui le remplace, quand l'objet n'est présent que dans sa mémoire. Peu à peu cependant, les indications de rapports se précisent. L'enfant ne se contente plus de montrer et de nommer la chose qu'il désire. Il marque ce désir en ajoutant son propre nom à celui de l'objet. Pour demander quelque friandise, il dira : Bonbon, Jean, se désignant lui-même, ainsi que les choses, par le mot qu'il a entendu répéter. Quant à dire : Bonbon moi, il en est encore bien loin, car il n'est pas habitué à s'entendre appeler moi, et l'idée de la personnalité est trop au-dessus de la faiblesse de son intelligence pour qu'il la puisse concevoir par lui-même. Le verbe même pendant longtemps n'a pour lui qu'un mode.

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