‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 19 sur 159 · ARTICULATION · texte numérisé non relu

ARTICULATION

celui qui est impersonnel, l'infinitif. 11 dit: Jean vouloir bonbon, ainsi que les nègres des colonies et toutes les races qui, pour une cause ou pour une autre, sont restées au même degré de développement. De même les conjonctions, qui marquent des rapports entre les pensées, les adverbes, qui déterminent des nuances entre les impressions , lui restent inconnus pendant toute la première enfance. Mais dès qu'il atteint l'âge de trois ou quatre ans, l'imitation, l'éducation, l'influence des milieux prennent sur lui une telle puissance, qu'il devient fort difficile de faire la part de la nature et celle de l'éducation, et que l'observation de ses développements ne peut plus guère nous fournir de renseignements précis pour la solution du problème que nous éludions. D'ailleurs, il nous suffit d'avoir trouvé ces caractères principaux : objectivité absolue, absence complète d'analyse, imitation des mouvements et des sons.

Si maintenant nous observons la forme même de son langage, sa manière d'imiter et d'articuler les sons quil entend, nous serons frappés de la mollesse et du vague de sa prononciation. Est-ce faiblesse d'organes? je le crois, mais c'est surtout faiblesse d'analyse. Il désosse pour ainsi dire les mots, en laissant plus ou moins tomber les consonnes qui servent à préciser les articulations. Ne se rendant pas compte de la séparation des syllabes et des mots, il efface les distinctions et ne fait entendre que des sons flasques et mous, au milieu desquels il faut deviner, par ime analyse subtile, dont les

^ PU PROGBÈa «TBXECnJEL.

mèr«6 ont la seeret, les liDéaments réels d& la parole. PoujT $e convaiiiere que cet amollissement ne tient pas UQiqQement au peu de consistance des organes, i\ suffit d'observer les bizarres transformations que fcmt subir aux mots, dont ils n'ont pas Tusage, les paysans des eontrées où Taccent est le plus rude, ou même de considérer la difficulté qu'éprouvent les hommes tes plus cultivés à prononcer nettement les mots des langues étrangères, tant qu'^s ne les ont pesr vus écrits ou que Tiguorance de leur étymologie ne permet pas d'ea distinguer les éléments.

Cette imperfection du sens de l'ouïe chea Tenfant n'est pas plus frappante que celle de la vue, et lient à te même cause, le défaut d'analyse. Des deux côtés, c'est la même complexité, dans les formes comme dan» les sons. Les enfants qui commencent à dessiner travestissent les objets, comme les mots^ quand ils commencent à parler. Toutes les nuances, tous les détailsdisparaissent. Us voient réellement le corps humain sous la forme de ces affreux bonshommes dont ils chargent tous les papiers qui leur tombent sous la luaîa. C'est £u]te de voir nettement les objetB qu'ils ont tant de peine à.Ure et à écrire. Gomment se rappeler et repnoduîre des traits qui flottent sous le regard? Les statues. antiques, avec leurs bras collés au corps et leurs jambes, non séparées, les bas-reliefs avec leurs, yeux présentés de face sur des figures de profil ,. et leursoreilles, entières accolées à des figures vues de face ne sont pas iodignes des bonshommes des petits dessina-

leurs podei^es. (It qi^^'oa qe oroie pas que ee soit l'inexpérience de la t^aip qui trahisse la volonté. L'enviant, après avoir fait son dessin , est incapable d'en signaler les imperfççtions et de voir en quoi '\\ diffi^ du modèle* I^ace? des enfanlis d^ six à huit ans, en aussi grand i^oxnbre que yous vQvdrea;^ en faoe des bas-relief ninivites, i( n'y en a pas vjx seul, s'il n'a pas gppris le dessin, qui apercevra le cwtre-sens, pour nous si choquant, de la disposition des. yeux et des oreilles. Rieiji, loin de là, c'est toujçujis ainsi qu'ik croient les avoiir vus. )ls sont tous de V^^vis de Jocrisse* complétant le portrait de spn, maître. Us ne coonaissenli que ce qu'ils voient tous lies jours, f t ils n'ont jamaist songé à observer des raccoui^cis.

On a souvent, accusé l'enfonce d'être égoïste^ Elle» Test nécessairement, par suite de son o}>jeclivité même., l'enfant ne connaît la vie que par des s3nsaliQns phy-* siques, de douleur ou de plaisir. Tout son soin esti d'éviter les upes et de se procurer les autres, c'èst-à^-. dire d'éloigner les objets qui cgusent, les premières efe de se mettre en possession de ceux qui produisent, les» secondes. Quant à savoir s'il en prive les autres, à ménager leurs préférences, à subir, pour leur faire plaisir, quelqu'une de ces sensations désagréables qu'il trouve* si naturel d'éviter, à se priver lui-môme de ce qu'il, aime poqrj 1q leur donner, il y aurait injustice à, l'exiger

de la première enfance. Tout entière livrée à ses instincts, elle ne peut comprendre qu'il y ait des circonstances où il faille les sacrifier. C'est une science qu'elle n'apprendra que fort tard, fort lentement, et que nombre de grands enfants ignorent pendant toute leur vie. Cette science n'est autre que la morale, science ardue et difficile, surtout dans la pratique. Aussi restet-elle complètement étrangère à l'enfance, dont la connaissance en toute chose se borne à quelques impressions élémentaires et objectives. Toute la longue querelle qui divise depuis trois mille ans les législateurs, les poètes, les philosophes, et qui a marqué d'une empreinte si vive toutes les religions, toutes les philosophies, toutes les littératures, sur la question de savoir si l'homnie naît bon ou méchant, me paraît, je l'avoue, la plus irréfutable preuve de la niaiserie humaine, et du plaisir infini qu'elle éprouve à se payer de mots, quand il suffirait de regarder et de réfléchir un instant pour dissiper toutes ces ombres. L'enfant ne naît ni bon ni mauvais; il est dans l'état d'innocence de l'animal; il ne connaît ni le bien ni le mal, comme l'Adam et l'Eve de la Bible. Il ne peut, non plus qu'eux, mériter ni récompense ni punition, si ce n'est comme moyen de lui faire prendre des habitudes. Lorsque l'on frappe l'animal désobéissant, croit-on exciter en lui le sentiment moral du repentir? Nullement; la correction n'est, dans ce cas, qu'un moyen de mieux graver un souvenir dans sa mémoire, en l'accompagnant de celui d'une sensation désagréable. La conséquence douloureuse de

ÉGOÏSBfE DE L'ENFAIfT. 31

Tacle se joint pour lui à l'acte même, et lui fait craindre de s'y exposer de nouveau, 11 en est exactement de même de l'enfant ; voilà pourquoi il n'y a rien de plus mauvais, dans l'éducation, que ces intermittences de sévérité ou d'indulgence qui tour à tour permettent ou punissent les mêmes actes. Il se trouve alors livré au hasard, et ne peut jamais d'avance prévoir ce qui résultera de ce qu'il fait. La sévérité ou la complaisance constantes, fussent-elles même exagérées, ont mille fois moins d'inconvénients.

L'enfant est complètement en dehors de toute loi morale. Son égoïsme , très réel en fait , n'est pas du tout l'égoïsme , tel qu'on l'entend d'ordinaire , c'est-àdire ce vilain sentiment qui nous fait sciemment sacrifier les intérêts des autres à nos moindres plaisirs. Si l'enfant sacrifie tout à lui-même , c'est sans avoir la moindre conscience des sacrifices qu'il impose aux autres. Les petites cruautés même, qu'il commet assez volontiers, ne le rendent pas plus coupable que ne le deviennent les animaux qui tuent pour se nourrir. C'est seulement quand son intelligence plus développée lui permettra de comparer et de comprendre , quand la nécessité de défendre ses jouets et ses plaisirs contre les exigences de ses camarades lui aura fait sentir par sa propre expérience le désagrément d'en être privé , c'est seulement alors qu'il mettra le pied dans le domaine de la vie morale et qu'il recevra les premières notions de l'idée du juste et de l'injuste , du bien et du mal. Encore ces notions seront-elles purement ob-

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jectives et égoïstes. Il ne concevra la nécessité de respecter la trompette ou la toupie de son voisin que pour ne pas être exposé à se voir privé des siennes* Mais ce seul raisonnement est déjà un immense progrès; c'est le germe de tout le développement futur. L'enfant dès lors commence à se transformer; il passe de la vie animale à la vie humaine; il échappe à cette innocence si longtemps considérée comme le dernier terme de la perfection , et qui n'est en réalité que le néant de Vintelligence , de la vie morale , de tout ce qui foil la supériorité de Thomme sur les animaux.

Ce naïf égoïsme de l'enfant domine, comme tous les autres traits que nous avons marqués , dans les antiques monuments de l'humanité , et peut-être ne fiaudrail-il pas creuser bien profondément dans les théoriesi modernes qui célèbrent le plus faslueusement le dévouement et la charité, pour l'y retrouver tout yivaot.

§IV

Si mamtenant nous passons aux indications qae nous fournit l'histoire sur les premiers développements inteltectuels de l'humanité , nous y trouverons Ia coniîrmation de tout ce que nous avons dit de leur dnalogie avec ceux de Tenlant. Malheureusement nous avons bien peu de renseignements sur le langage parlé de la première antiquité. Cependant nous en connaissons assez pour y retrouver les caractères objectifs inhérents à toutes les manifestations des prennere âges.

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