ORIGINE DU LANGAGE
Les premiers objets qui reçurent un nom furent bien certainement ceux qui produisent un son. L'imitation plus ou moins précise de ces sons servit à désigner ces objets. Nous en avons la preuve dans les langues de toutes les peuplades sauvages. Dans les autres , il en subsiste mille traces, et d'autant plus sensibles qu'on remonte plus avant dans le passé. C'est ce que les grammairiens appellent onomatopée. Ce procédé se retrouve dans la poésie , et surtout dans la poésie antique, par l'harmonie imitative. Ces faits sont trop connus pour qu'il soit besoin de nous y arrêter.
Les objets non bruyants furent nommés à leur tour, quand on eut reconnu par l'expérience l'avantage de ce mode de désignation. Il faut bien comprendre qu'il y eut là cependant beaucoup moins un calcul qu'un entraînement naturel d'analogie. La métaphore, c'est-à-dire la comparaison et le rapprochement des choses parfois les plus diverses en apparence ^ mais associées dans l'esprit des anciens et des enfants par des rapports qu'il serait souvent bien difficile d'expliquer, est une opération très ordinaire et très naturelle de notre intelligence. Les objets les plus silencieux furent nommés d'après leurs analogies avec les objets bruyants, comme plus tard les termes qui servirent à désigner les idées abstraites furent empruntés, d'après certaines ressemblances, aux désignations des objets matériels. Le balancement des sons imita les mouvements; les termes éclatants exprimèrent l'éclat des couleurs comme celui des sons; la grandeur des mots rappela celle des objets et pei-
34 DU PROGRÈS TNTELLECTUEL,
gnit radmiration , rétonnement; rimmobililé , la lourdeur trouvèrent leur image dans la gravité des mètres. Partout enfin les langues se formèrent et se complétèrent par une reproduction tout instinctive des objets groupés suivant l'analogie de leurs rapports les plus ordinaires avec la sensibilité des hommes.
Quant à la prononciation, la facilité et la singularité des transformations que subissaient les mots en passant d'une langue dans une autre, nous permettent de conjecturer qu'elle était très molle et indécise, comme elle l'est encore chez les enfants et chez les peuples enfants , comme elle l'était chez nous , il y a quelques siècles. Tout se tient dans l'homme, surtout dans l'homme naturel, à qui une civilisation compliquée n'a pas pu donner, comme il arrive maintenant, des habitudes contraires à l'ensemble de son caractère. Partout, dans les langues les plus anciennes ou les moins avancées, nous retrouvons la prédominance des sons gutturaux , les moins nets de tous , les aspirations tenant lieu de consonnes , l'abus des contractions et des diphthongues suppléant les voyelles et les articulations simples et précises par des sons vagues et indéterminés. De là cette infinité de dialectes qui embarrassent la mémoire, et qui, en se précisant plus tard, de transformations en transformations, finissent par produire des idiomes aussi divers entre eux que le sont par l'apparence le sanscrit , le latin , le grec, l'allemand , le français et bien d'autres encore, sortis cependant d'une source commune.
PU hMGAOE PARLÉ. $8
Aussi les grammairiens modernes n'ont-ils pu ramener à une apparence de régularité ces vieux dialectes qu'en généralisant toutes leurs diversités en un nombre infini de lois euphoniques , qui , à ce que je crois, pourraient se ramener à une seule, à savoir, que primitivement la plupart des mots se prononcent du gosier, et par conséquent n'ont pas de forme nettement déterminée. Quand, plus tard, l'esprit plus exercé des hommes leur permit de mieux entendre et de mieux prononcer , grâce à une analyse moins incomplète des sons , ils ajoutèrent successivement à leurs premières articulations les articulations les plus immédiatement voisines , c'est-à-dire celles qui exigeaient des organes le moindre effort pour être prononcées. Par conséquent, les habitudes euphoniques ont dû changer progressivement à mesure que les hommes s'habituaient à des articulations nouvelles; si donc on peut à la rigueur établir des règles pour chaque époque en particulier , il me parait parfaitement illusoire de Vouloir en trouver qui puissent comprendre toute la sérip de transformations accomplies. Cela devient donc une question, non de grammaire, mais de psychologie.
Quoi qu'il en soit, il y a un point surtout qu'il importe de remarquer, e'est l'objectivité des formes antiques du langage. Nous avons vu que l'onomatopée, c'est-à-dire l'imitation des sons, est le caractère saillant et constitutif des premiers mots. La phrase à son tour n'est qu'une sorte de mot plus long, imitant par un rhythme particulier le mouvement d'une action. Ce
36 DU PROGRÈS iHTELLECniEL.
rhythme , naturel dans la peinture des faits matériels , d'où il a passé dans l'expression des idées, est surtout sensible dans la poésie descriptive et narrative de l'antiquité. C'est lui qui la constitue , et c'est précisément à cause de cela que le langage , que nous appelons poétique , a précédé partout la prose. Les sauvages , qui le parlaient à défaut d'autre, ne se doutaient guk*e que cette manière de parler deviendrait un jour un art et le premier des arts. Il est certain cependant que cette forme de langage était pour eux une nécessité , résultant de l'infirmité même de leur pensée. Nous en trouvons encore des traces vivantes dans les patois et dans les langues des nalions les moins civilisées. Cette sorte de musique monotone , qu'on admire par préjugé et par ignorance , est bien loin de la flexibilité vivante des langues vraiment intellectuelles, qui ne connaissent d'autre accent que celui que leur imprime la pensée. La langue française , par exemple , débarrassée de cette harmonie factice et toute matérielle de l'italien , doit précisément à ce caractère une partie de sa puissance comme instrument intellectuel. N'ayant par elle-même aucun accent déterminé , elle est d'autant plus apte à recevoir celui que lui communique la réflexion ou l'émotion de l'orateur. Elle est réduite à ce qu'elle doit être , un simple instrument maniable à volonté. Cette absence de toute harmonie propre peut en faire la plus insipide de toutes dans la bouche d'un sot, mais nulle n'est plus vivante ni plus variée quand elle est vivifiée par une pensée puissante. Elle ne vaut que par l'é—
PE0 uuwuit naTTHiaouBS. 37
fflotkm qu'elle exprime , tandis que les langues accentuées gardent presque la même valeur harmonique dans la bouche d'une commère ou dans. celle du plus grand des poètes. Sous le même chant monotone, elles déguisent la niaiserie de Tune comme elles étouffent rémotioû de l'autre, La pensée leur est presque indifférente; elles s'imposent impérieusement à l'esprit, et jettent toutes choses dans un moule uniforme. J'avoue que je ne saurais voir à cela aucun avantage. La phrase ne doit avoir d'autre rhythme que celui de la pensée , comme l'habit doit prendre la forme du corps. Le costume le plus éclatant ne saurait me convenir, s'il m'est trop large ou trop étroit. Les langues rhythmées ne conviennent qu'aux intelligences qui, n'ayant pas conscience d'elles-mêmes , ne songent pas encore à réclamer leur indépendance, et qui croient n'être que de simples échos. C'est pour cela qu'elles se retrouvent chez tous les peuples qui n'ont pas encore dépassé la sphère de l'objectivité , et , par la même raison , elles sont destinées à disparaître à mesure que s'étendra la vraie notion du progrès intellectuel.
Si nous n'avons, pour déterminer le caractère de la langue parlée par les premiers peuples, que des conjectures et des analogies, il nous reste du langage écrit des monuments qui nous permettent de remonter avec plus de certitude à une très haute antiquité.
38 BU PROGBÈS UrrElLECTDEL.
La vieille écriture ég} ptienne, Vécriture hiéroglyj^ique des premiers temps, n'est que rapplication "à l'expression de la pensée du procédé que nous avons précédemment trouvé dans la peinture. Pour dire qu'un homme est fort, on représente un homme, à côté duquel on place un lion; quelquefois on lui ajoute seulement quelque trait qui rappelle l'idée de lion, ou bien même on le représente sous la forme de cet animal. Si l'on veut désigner tel ou tel homme en particulier, oa place à côté de lui quelque objet dont le rapprochement serve à le faire reconnaître, en portant la pensée sur un souvenir qui le détermine. Voilà, je crois, quelle a dû être la conception première de l'écriture hiéroglyphique.
Quand les Espagnols arrivèrent au Mexique, les Mexicains n'avaient pas d'alphabet. Les récits qu'ils envoyèrent à Montezuma du débarquement des Espagnols étaient en écriture peinte. Les recueils que nous appelons assez improprement manuscrits mexicains renferment un grand nombrô de peintures, qui peuvent être interprétées ou expliquées comme les reliefs de la colonne Trajane, mais on n'y voit qu'un très petit nombre de caractères susceptibles d'être lus.
Les traditions chinoises ont gardé le souvenir de trois écritures successives. On commença par des cordes qu'on garnissait de nœuds diversement disposés, usage que les Espagnols ont retrouvé chez les Péruviens. Puis Tsang-kie inventa d'autres lettres : « Le suprême Ciel le donna à tous les rois comme modèle et le doua
^ DE x'égriture hiérogltphique. 39
d'une très grande sagesse. Ce prince savait former les
lettres au moment où il naquit Une divine tortue,
portant sur son dos des lettres bleues, les lui donna. Ce fut alors que, pénétrant tous les changements du ciel et de la terre, en haut il observa les diverses configurations des étoiles, en bas toutes les traces qu'il avait vues sur la tortue, considéra le plumage des oiseaux, prit garde aux montagnes et aux fleuves qui en sortent, et enfin de tout cela composa les lettres. » Au milieu de la bizarrerie des idées et peut--être de la traduction, il est facile de voir qu'il s'agit encore ici d'une écriture imilative, mais cependant déjà plus analytique que récriture peinte proprement dite.
Fou-hi, que quelques écrivains chinois considèrent comme le fondateur de l'empire, inventa les ktmaj petites lignes brisées, qui ont été les éléments générateurs de récriture aujourd'hui usitée en Chine, et dont les diverses combinaisons devaient désigner toutes choses par certains traits rappelant directement ou par analogie l'image ou l'usage des objets, l'origine ou quelque caractère important des idées (^).
(1) Quelques exemples feront mieux comprendre. En chinois un trait veut dire 4 , 2 traits veulent dire 3, etc. Un point au-dessus d'une ligne veut dire en haut, au-dessous^ il signifie en bas. Une ligne coupée au mitipu par une autre indique le milieu. Trois images d'hommes l'une derrière l'autre signifient suivre. Deux images de femmes en faee Tune de l'autre signifient dispute; un soleil derrière un arbre marque l'orient; un oiseau sur son nid, le couchant. L'image du chien a servi de radical au nom de la plupart des carnassiers; on se contente d'ajouter quelque trait spécial. Celle du bceuf est le radical de^
Ce prûgrëe analytique se retrouve également dans l'écriture égyptienne. L'emploi plus fréquent des signes pt la prédominance progressive de l'idée sur le signe contraignent de l'abréger. A force de s'abréger, la représentation, plus ou moins complète d'abord de l'objet^ (init par se réduire à une figure méconnaissable^ qui par suite devient nécessairement un signe conventionnel.
.Du moment qu'on a perdu de vue l'objet d'abord représenté , par une série de transformations faciles à concevoir^ on arrive à l'alphabet, à la combinaison des lettres, qui, au lieu de peindre les objets, ne font plus que les rappeler à la mémoire par un assemblage de signes convenus, de même que les sons, par des modi-
non» des grénds ruminââis ; cello du bélier , des nombreuses familles de chèvres, d*antiiopes, etc.; celle du cochon, de presque tous les pachydermes; celle du rat, de tous les rongeurs. Le signe qui signifie coquille est encore le radical de tous les mois qui ont rapport aux idées de richesses, d'échange, de commerce, ce qui prouve que les Chinois, comme encore les peuples de l'Afrique occidentale , ont eu pour première monnaie des coquilles.
Comme exemple de transformation métaphorique, le mot chinois lo, tissu , filet , est devenu en tonquinois le signe écrit de la préposition la, qui signifie dans.
Le mol yang , qui signifie ver , est pris métaphoriquement pour souci, inquiétude. Les Chinois en s'abordanl se disaient Wou yang? avez-vous des soucis? Le père Cibot a confondu ce mot avec un autre yang qui signifie mouionj et il a cru que les anciens Chinois se disaient : avez-vous Tagneau? D'où il conclut qu'ils attendaient le
L'usage du pinceau , pour tracer les caractères chinois, a beaucoup contribué à rendre méconnaissables les traits primitifs représentant les objets. Les signes se sont arrondis et amollis.
ÉCRITURB PlGtmATlVE. 4t
ficalîoDs et des combinaigonB semblables, les rappellent à l'oreille. Mais ce progrès ne peut se produire que quand rintelligence a acquis un certain développement et qu'elle conamence à se soustraire à la tyrannie de lobjectivité absolue des premiers temps.
§ VI
L'écriture figurative , nécessairement très ancienne , a pour caractère nécessaire une entière complexité. Toute analyse en est nécessairement absente. Les objets, mal représentés à cause du vague inhérent aux perceptions premières , sont représentés tout entiers , sans que rien indique la nature du rapport que l'auteur a eu Tinten-^ lion d'établir entre chacun d'eux et ceux qui précèdent ou qui suivent. 11 faudrait, pour comprendre, connaître Télat précis de l'esprit de ces peuples et la forme de leurs conceptions; il faudrait pouvoir se replacer exactement à leur point de vue , revenir au degré de développement intellectuel où ils se trouvaient à ce moment. Or, on ne peut en être instruit d'une manière cer^ taine que quand on sera parvenu à déchiffrer leurs monut ments; ce qui forme un cercle dont il est bien difficile de sortir. Les habitudes analytiques do l'esprit moderne nous éloignent tellement de la complexité intellectuelle de ces temps, que la différence du mode d'expression est peat--étre la moindre des difficultés que nous ayons à vaincre avant de pénétrer leur pensée. L'obscurité est bien moins dans Ja forme que dans la conception même*
42 DU FBOGBÈS WTBLLECTUEL.
Cette écriture nous apprend avec une évidence indubitable ce qa'étail la langue qui pouvait s'écrire ainsi. C'était proprement la langue de la peinture, ou plus réellement celle de la sculpture. Chaque objet était désigné par un signe figuratif, et chacun de ces signes se disposait dans la mémoire comme les objets le sont dans les monuments hiéroglyphiques. La pensée s'exprimait uniquement en émettant ces signes , par la parole aussi bien que par récriture, exactement dans Tordre où ils s'étaient disposés dans l'esprit, C'étaità l'auditeur, comme au spectateur, de déterminer le rapport, sans autre donnée que l'ordre de succession des termes. Or, ils le faisaient saqs la moindre peine. La précision de ce mode de langage était exactement égale à celle des intelligences. Ce qui fait pour nous la difficulté, c'est le nombre infini des rapports possibles que l'analyse nous a appris à trouver entre les différents objets , ainsi que la multiplicité sans hmite des pointe de vue divers desquels nous pouvons considérer chacun d'eux, et même chacune de leurs parties. Nous ne savons lesquels choisir, et souvent ceux qui nous paraîtraient les plus naturels sont précisément ceux auxquels n'ont point songé les naïfs auteurs de ces énigmes. Nos intelligences , en se modifiant , ont tout modifié avec elles. Ces causes d'obscurité n'existaient pas pour les anciens. Leur esprit , vague et confus , se satisfaisait du. vague et de la confusion. Par cette raison, dans la forme primitive des langues, les rapporte généraux de simultanéité et de succession suffisaient à tout. Les autres rap-