‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 21 sur 159 · CARACTÈRES DES 1ÂIY6UES PRIMITIVES · texte numérisé non relu

CARACTÈRES DES 1ÂIY6UES PRIMITIVES

ports, les seuls vraiment intellectuels, ne sont pas indiqués entre les signes , parce qu'ils ne sont pas apparents entre les objets réels, parce qu'ils étaient 1res vaguement perçus par les esprits, et que chacun les croyait compris dans les objets mêmes , ainsi que nous l'avons observé chez les enfants. Les mots devaient être comme les statues de la première époque; ils devaient n'avoir qu'une seule attitude, invariable. Ils s'avançaient et se succédaient un à un dans la phrase en longues processions, comme celles que regardaient défiler les sphynx accroupis dans les avenues des temples. Toute indication de rapports était supprimée , parce que les esprits n'étaient pas arrivés à un degré d'analyse suffisant pour les concevoir hors des objets. Pour nous maintenant , c'est l'indication nette et précise de ces rapports qui nous semble être la condition capitale de la clarté. Mais il ne faut pas oublier que le besoin de clarté et de précision est toujours proportionné au développement présent de l'intelligence , et que c'est à ce signe surtout qu'on peut le mesurer.

Ainsi donc, pendant bien longtemps les langues reâ^ tent, quand elles sont écrites , à l'état de peinture figurative vague, indécise par Tindécision même des traite qui la constituent et par l'absence de toute délerminalion du point de vue et du rapport par lequel les objets sont envisagés; quand elles sont parlées, à l'état de musique imitative, mais confuse et monotone , grâce à l'infirmité intellectuelle de ce temps , qui ne permet pas plus d'articuler vigoureusement les sons que de repro-

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duire nettement les formes. Le travail de l'analyse ne s'y manifeste que par la distinction des termes , tous concrets et complexes» comme l'impression qu'ils traduisent toujours par la représentation de l'objet qui en a été l'occasion , et auquel elle est rapportée non-seulement comme effet , mais comme qualité inhérente et constitutive. Les mots sont des images; chaque phrase est un tableau résultant de la disposition de ces images* Ce caractère objectif persiste presque jusque dans les derniers temps. Les langues grecque et latine conservent rigoureusement, dans l'ordre de leurs phrases, le mouvement de l'action. Chaque partie du fait ou de la pensée s'y coordonne dans l'ordre même de la succession des impressions , c'est-à-dire des actes ou des choses. On peut dire que la loi générale de leur construction , c'est l'ordre chronologique. C'est par là que, dans l'éducation des enfants , l'étude de ces langues est un travail essentiellement psychologique, parce qu'il force l'esprit à une perpétuelle comparaison avec l'ordre si différent que l'analyse logique a introduit dans nos langues modernes.

A mesure que l'intelligence arrive à la conception de rapports plus abstraits , ces idées nouvelles , produits d'une analyse plus pénétrante, ne peuvent pendant longtemps s'exprimer que par des comparaisons empruntées aux impressions sensibles ; et cela reste vrai même pour les langues contemporaines^ La métaphore est encore le seul procédé pour passer des impres- ^ons élémentaires au}^ conceptions supérieures de l'es-

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prU(*). Toute idée s'exprime d'abord par une image, jusqu'à ce queFespril, pour ainsi dire, domine la forme,

(1J La métaphore oe fait que reproduire dans le nal le progrès qvt s'eslproduil dans l'idée. Lé préjugé vulgaire, loul imprégné de nialérialisme par Thabitude des doctrines objpclives , considère la métaphore comme une transposHion de sens du iBatériel au spirituel , et admire qu'un mol eonsaeré à exprinaer une réalité objecvive paisse'èlre tran»« porté à l'expression de ce qu'il appelle une idée puie, une entité métaphysique. Cette malheureuse figure de grammaire se trouve donc enveloppée dans ce voile mystérieux qu() jeUe sur toute chose la maladie qu'ont les philosophes de tout expliquer par l'inexplicdhle , «t de voir partout le mélange du matériel et du spirituel , qui, s'il faut en croire les définitions qo'ils en donnent eux-mêmes, ont pour caractère propre de s'exclure et de se repousser ; ce qui ne les empêche pas, à entendre ces mêmes philosophes, d'être partout unis et confondus, sans qu'il soit possible de discerner ni de nier leurs rapports. Il est bien évident que tant qu'ils s'entêteront à rester dans cette impasse^. Fa philosophie ne pourra jamais être qu'une collection d'hypothèses plus ou moins ingénieuses. Ce qu'ils prennent pour la réalité matérielle n'est que ridée à son premier degré de formation. C'est ce que j'appelle l'impression élémentaire. Or, quelle que soit son imperfection, elle est tout aussi personnelle, subjective et intellectuelle que cette même idée arrivée à la perfection que nous concevons actuellement comme la der* nière limite de son développement : c'est toujours la même idée , considérée dans la série de ses progrès , comme le têtard et la grenouille sont le même animal. Il n'y a donc rien de bien étonnant à ce que le sens du mot s'élève et se complète avec l'idée qu'il représente. Ce progrès se trouve dans tous les termes, qu'on regarde comme les plus matériel?. Le progrès des connaissances physiologiques, physiques et chimiques accumule dans chacun d'eux une somme toujours croissante de notions nouvelles, et en fait des expressions en réalité bien différentes de ce qu'elles étaient pour les anciens. C'est ainsi que la langue contient le dépôt de toutes les acquisitions successives de l'intelligence, et que les mots, tout en conservant la même forme, sont sans cesse en voie de transformation intellectuelle. De là l'illusion des traducteurs, et les incroyables altérations qu'ils font subir sans s'en douter aux livres anciens.

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et peu à peu efface Timage en se substituant lui-même à Tobjet. C'est dans ce sens que madame de Staël a pu dire qu*une idée n'est pas arrivée à une complète précision , tant qu'elle peut s'exprimer par une image.

Le langage est donc primitivement objectif; il est l'œuvre de l'imagination, de l'imitation, pour prendre un terme plus clair. L'analyse intervient pour distinguer les parties et marquer les rapports, dont la multiplicité est inépuisable, comme le progrès possible de l'intelligence. C'est là proprement ce qui constitue la partie mobile et progressive du langage. Tout ce qui se rapporte aux impressions élémentaires, c'est-à-dire à la désignation des objets pris dans leur aspect général , se retrouve à tous les âges de l'humanité.

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