CHAPITRE PREMIER
RJG-VÉDA.
1. Objectivité absolue des premiers temps. — Idée de Dieu. — Forme nécessaire de la poésie primitive. — Description. — Récit. — n. Antiquité du Rig-véda. Développement des conceptions religieuses. — Dualisme. — Polythéisme. — III. Tendance au monothéisme. — Triniié hindoue. — IV. L'idée de Dieu, comme celle du monde extérieur, est un effet logi^fue de la notion de causalité. — Le senliiiient n^ligieux naît simplement de Tignorance et de régoïsme. — V. Anthropomorphisme. — Luite dlndra et de l'orage. — VI. Soma. — La poésie nnlique n*est qu'une tentative d^explication philosophique. — VIL Explication du mouvement contraire qui fait sortir le polythéisme du dualisme primitif, et qui le ramène au monothéisme. — Chez les Aryas. — Chez les Grecs. — VIIL De la métaphore dans la poésie védique.
La poésie a suivi dans son développement le même mouvement que les autres arts, et par les mêmes
causes. Comme eux , elle est dans le principe tout extérieure et objective. Elle ne connaît que les faits et les objets , et ne reproduit qu'eux seuls , mais elle les reproduit toujours en y comprenant, comme partie intégrante, les impressions et les émotions dont ils sont Toccasion. Le spectacle qui aura effrayé le regard du poète sera représenté par ses caractères extérieurs, mais parmi ces caractères, les plus saillants seront ceux à la présence desquels se rattachera l'impression d'effroi. Ce serait se tromper que de croire qu'il y ait là un calcul , un dessein arrêté de la part de l'auteur de communiquer à l'auditeur la terreur dont il a été luimême frappé. La vérité est que l'effroi même qu'il a ressenti est pour lui devenu le caractère dominant de l'objet, et que cette impression déguise ou atténue pour lui tous les autres caractères. Par sa description, il est donc bien vrai qu'il exprime son impression personnelle , mais il la dépeint uniquement par les traits qui sont à ses yeux ceux de l'objet même. Celte terreur est l'effet nécessaire du spectacle qu'il a vu; elle n'est pas pour lui dans le spectateur^ mais dans la chose , d'où elle se communique à l'homme, de même que la plupart croient encore aujourd'hui que le chaud ou le froid sont dans le feu ou dans la glace, et que la lumière est dans le soleil (*). Cette persistance à loca-
(4) Le froid, le chaud, la lumière ne sont que des sensations; il est tout aussi raisonnable de les locaiiscr dans des corps étrangers que de placer la douleur dans Tobjet qui nous heurte. Ce sont des modifica* lions de nos organes; il est vrai qu'elles se manifestent le plus souveot
OBJECTIVITIÉ PRIMITIVE. 49
liser DOS propres impressions hors de nous-mêmes marque chez l'homme une tendance objective qui n'est pas près de disparaître , mais qui cependant s'affaibht chaque jour. Par ce qui en subsiste, nous pouvons juger de ce qu'elle devait être à l'origine, lorsque l'ignorance absolue de toutes choses et surtout de soimême enfermait l'homme dans une objectivité sans limites.
à la suite d'une de ces impressions élémentaires du tact ou de la vue, que nous somnacs habitués à considérer comme produites par la présence d*un objet extérieur. Les progrès récents des études physiologiques détmiront cette erreur. De nombreuses expériences démontrent que rhallncination n'est pas autre chose qu'une exaltation particulière du pouvoir propre à nos organes, et sous Tinfluence de laquelle nous pouvons éprouver tontes les sensations en dehors des conditions que DOQs sommes habitués à regarder comme les plus nécessaires à leur production. Un homme peut ressentir les plus vives impressions de chaud, de froid, de lumière, de douleur ou de plaisir sans être exposé à aucune des causes ordinaires de ces impressions. Elles sont produites UBÎquemAnt par la surexcitation des organes cérébraux. Un grand nombre de miracles ne tiennent pas à une autre cause. Toutes ces choses ne deviennent merveilleuses que grâce à l'habitude que nous avons de rattacher nos sensations à la présence d'objets extérieurs. L'émotion de l'artiste à la vue du tableau qu'il imagine, celle du philosophe en présence du système qu'il conçoit sont des hallucinations du même genre. S'ils ne passent pas pour fous aux yeux du vulgaire, c'est que leur impression se rattache à un ordre d'idées qui ne lai sont pas aussi familières que les sensations élémentaires, et qu'elle ne se traduit pas par des dénominations spécialement affectées à la désignation des impressions qu'il regarde commo produites par la présence d^un objet. Mais qu'un homme^ au milieu de plusieurs autres, éprouve seul une sensation de lumière, on ne manquera pas de crier au miracle ou à la folie. Il serait curieux de faire à ce point de vue une élude sur ces épidémies d'hallucination tint exploitées autrefois , et encore de nos jours, par les passions religieuses.
L^homme a passé des siècles avant de comprendre même qu'il fût Tauleur de ses idées et de ses actes. Tout ce qui se produit en lui-même , ses pensées et ses déterminations , aussi bien que ses sensations, il les rapporte à des causes étrangères. Tout ce qu'il sent, tout ce qu'il pense, tout ce qu'il veut, tout ce qu'il fait , lui est envoyé du dehors. Rien n'est plus curieux que ce dualisme permanent, où l'homme, partagé en deux fragments, se regarde comme dans une glace, sans se douter que ce qu'il voit c'est luimême. C'est ainsi qu un sauvage ou un animal placé devant un miroir est longtemps avant de reconnaître sa propre image. Pour les phénomènes psychologiques les plus ordinaires, ce dualisme s'affaiblit par l'habitude. D'ailleurs le fait de la délibération, et le rapport évident de celui-ci à l'acte , finissent par triompher dans la plupart des cas du penchant qui nous porte à tout expliquer par la passivité de l'àme humaine soumise aux influences du dehors.
Cependant ce triomphe date de moins longtemps qu'on ne serait tenté de le croire. Dans Homère, l'explication objective persiste et domine. Les personnages de l'Iliade et de l'Odyssée ne pensent et n'agissent que par l'inspiration des dieux. Nous ne le remarquons pas , parce que l'imitation du langage de l'antiquité , appliqué par nous à l'expression d'idées inconnues aux anciens, nous a habituée à prendre toutes leurs phrases pour des métaphores et des figures de rhétorique. La vérité est qu'ils disaient tout naturellement ce qu'ils
croyaient comme ils le croyaient, et que quand Homère Dous dit que Jupiter envoie un songe trompeur à Agamemnon , ou que Minerve engage Achille à la modération et pousse Diomède à attaquer Mars et Vénus, il ne veut pas dire autre chose que ce qu'il dit. Jupiter et Minerve ne sont pas pour lui des fictions , parce qu'ils le sont devenus pour nous. La persistance avec laquelle nous transformons les idées des anciens, en localisant pour ainsi dire dans leurs œuvres les conceptions de nos cerveaux modernes, pourrait me servir d'argument pour la thèse que je soutiens.
Aujourd'hui enco;-e, nous voyons sans cesse des exemples de ces prétendues inspirations. Un malheureux idiot, qui trouve tout d'un coup dans sa cervelle exaltée une apparence d'idée, ne manque pas d'en faire hommage à la Vierge ou à quelque saint. Mais c'est surtout dans les impressions tout à fait élémentaires et communes à tous, dans celles qui, dérivant le plus naturellement de notre constitution et en quelque sorte de notre vie physique, exigent de notre part le moindre développement, et par conséquent la moindre intervention de l'intelligence , c'est là que l'objectivité continue à nous dominer complètement. Ce monde primitif et obscur de la sensation nous échappe tellement que nous l'appelons le monde extérieur. Si, grâce à la diversité des impressions suivant les temps, les climats , les civilisations , en face de ce que nous appelons les mêmes spectacles , nous commençons à reconnaître quelque chose d'humain et d'individuel,
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même dans ce prétendu monde du dehors , cependant nous n'en persistons pas moins à conclure résolument de nos impressions l'existence de corps étrangers, comme si nous en pouvions savoir quelque chose , et à rattacher la succession de nos impressions à une série successive d'objets.
Quoi qu'il en soit , ce qu'il y a de remarquable , c'est que l'homme qui , dans le principe , parait purement passif et soumis à l'objectivilé absolue, affirme à son insu son activité et sa subjectivité de la manière la plus complète. Tous ces êtres, tous ces dieux qui l'oppriment ou qui le protègent , c'est toujours lui-même , ce sont des hommes. L'anthropomorphisme des premiers temps est universel, sans exception ; de nos jours encore nous le trouvons paitout autour de nous, et il subsistera, tant que nous nous entêterons à considérer nos impressions comme autres que nous-mêmes; car, comme, en somme, nous ne pouvons pas empêcher qu'elles soient nous-mêmes, nous sommes bien obligés de faire plus ou moins à notre image les êtres fantastiques où nous les localisons.
Mais tous ces phénomènes qui se produisent et qui passent, tous ces changements plus ou moins réguliers auxquels l'homme assiste, tous ces bouleversements dont souvent il est la victime, toutes ces forces qui agissent pour ou contre lui , et dont il ne voit que le résultat sans en pénétrer le principe, l'amènent assez rapidement , parce qu'il est cause lui-même, à la conception d'une cause qui les produit , et d'une cause