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DU SENTIMENT RELIGIEUX

Si la poésie est, comme on Ta dit souvent, l'expression de Tidéâl, on voit à quoi se réduit Fidéal des premiers temps, et combien celle poésie, avec toutes ses préoccupations religieuses, est inférieure à la poésie des âges modernes.

Le sentiment religieux, né de Tignorance et du besoin, dçvait naturellement se produire un des premiers, et les raisons mêmes qui lui ont donné naissance expliquent le caractère exclusivement religieux des premiers chant"^. L'enfant, faible et impuissant, demande sans cesse. L'homme intelligent compte sur lui-même et cherche dans son travail la satisfaction de ses besoins. C'est l'histoire de l'humanité. Les premiers hommes sont des enfants ignorants et paresseux, qui aiment mieux mendier le secours des dieux que de chercher dans leur initiative personnelle le moyen de se soustraire aux dangers et à la misère. Ils sont sans cesse à supplier : « 0 Indra ! donne-nous de beaux boeufs, de belles vaches; réserve-nous toutes tes faveurs et ne donne rien aux autres. » Il n'y a guère que cela au fond du Rig-véda. Ces rapides épopées, en l'honneur des triomphes d'Indra, ne sont même la plupart du temps que des artifices peu déguisés pour exalter dans le dieu le sentiment de sa puissance, et, par la vanité, le disposer à en user en faveur du poète. La crainte et le besoin, voilà les seules muses de cette poésie.

L'égoïsme exclusif de ces chants est tellement complet qu'on n'y trouve nulle trace de la sociabilité la

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plu8 élémeDtaire. Sauf queues mote asàek rareâ, on pourrait se demander si l'Arya connaît ]a fariiiUe. Nous savons fort bien qu'il a des troupeaux de bœufs et de vaches et qu'il en voudrait avoir plus encore; mais nous savons à peine s'il a une femme et des enCanls. Parfois, après avoir demandé au dieu des vaches et des bœufs, il ajoute : « Donne-nous aussi une nombreuse postérité. » Mais cela s'explique encore par le même senlH mentf à une époque où le nombre seul fait la force et où la force seule assure la considération et la richesse. Le mépris du faible et du pauvre se trouve dans le Rigvéda bien plus souvent que les affections de famille.

Ce sentiment même d'égoïsme collectif, et déjà plus élevé, qui constitue l'esprit de cité et de tribu, est également absent. On rencontre bien çà et là quelques chants ou quelques versets qui semblent se rapporter à des luttes contre des ennemis communs. Mais le langage est si indécis, avec toutes les métaphores et les figures qui l'encombrent, qu'il est impossible de déterminer s'il est réellement question d'entreprises ou de défenses collectives contre des peuplades voisines, ou s'il s'agit uniquement de cette guerre éternelle des dieux , alliés des Aryas, contre ces ennemis imaginaires qui peuplent les ténèbres.

Cette impression générale d'égoïsme naïf est encore rendue plus saisissante par l'égoïsme très calculé des Brahmanes qui, sans doute en remaniant ces chants, à l'époque du triomphe de la caste sacerdotale, ont eu soin d'y introduire des modifications dont ils n'ont pas

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dû manquer de profiter. Ainsi un très grand nombre de chants se terminent par des versets comme oeux^i 3 « Vasa, fils d'Aswa , a reçu au lever de raurore de nombreux troupeaux de la libéralité de Prilhaisravas, surnommé Cànita. J'ai reçu soixante inille chevaux, douze mille chameaux, mille cavales noires, troisi mille cavales rousses, deux mille vaches. Dix chevaux noira à la course rapide, à la longue crinière, font rouleor les roues de mes chars. Les dons de Prithousravas, sui^ Domn)é Cànita, sont magnifiques. Ce maître généreux m^a donné un cher d'or. Le prince qui a été pour moi si généreusement libéral a récompensé encore la piété en se montrant bon pour Aratwa, Akcha, Nahoucha, Soukritivàn. Ainsi j'ai reçu de ce grand prince un pré* sent de soixante mille chevaux vigoureux. Les vaches et les bœufs m'accompagnent en foule. Lorsque, dana la multitude de ses troupeaux « il disait de choisir ppur nous des centaines de chameaux et deux mille vaches, je recevais, en ma qualité de Sage, tous ces présents de Balboùtha, son serviteur et le surveillant dq ses troupeaux. La grande et belle Roukmà a été dopnée pour épouse à Vasa, fils d'Aswa W. »

(^)Un grand nombre des chants védiques se terminent par des mentions semblables , où Ton peut reconnaître un calcul de cupidité saeerdotalê. Mais, sauf un certain nombre de traits évidemment ajoutés par les prêtres pour piquer la généro»iié ou ta vanité des princes, ii me paraît probable que dans le principe les paroles de même nature que nous trouvons à la fin des hymnes exprimaient seulement la joie de TArya en voyant le soleil se lever. Les chevaux, les cavales rousses, les vaches n'étaient que les images sous lesquelles on représentait

Les rois et les princes trouvaient là de beaux modèles de libéralité pieuse. Quand on songe à l'opulence des clergés qui ont fait vœu de pauvreté, on peut juger de ce que dût être celle d'une caste de prêtres tout puissants, qui, au lieu de taire imprudemment des vœux pour les violer, affirme par de tels exemples son droit à la richesse.

Les chants du Rig-véda, surtout les plus anciens, ont donc pour caractère intellectuel d'être purement objectifs. L'homme s'ignore absolument lui-même. Il ne connaît que les objets, le monde extérieur avec ses influences bonnes ou mauvaises. II est entièrement préoccupé d'accroître les unes, de combattre les autres, et comme il ne peut le faire par lui-même, il s'adresse aux âmes du monde, qu'il suppose semblables à luimême, car l'homme primitif arrive nécessairement à une sorte de panthéisme anthropomorphique. Aussi est-il exclusivement religieux, c'est-à-dire égoïste. Car, par une contradiction qui n'est qu'apparente, régoïsme en morale est la conséquence nécessaire de l'objectivité intellectuelle. L'homme, se croyant livré uniquement aux puissances extérieures, vil dans un état de crainte et de lutte perpétuelle, et comme il voit

les rayons lumineux, ou les nuages colorés par les feux du soleil levant. Le char d'or n'est lui-même que le soKil. Les chants du Rigvéda sont remplis de métaphores analogues. Lr^s noms mêmes de ces prétendus princes dont le poète célèbre la libéralité renferment presque tous des sens qui se rapportent à iVxplicaiion que je donne de ces versets.

ANTHROPOMORPHfSJfE. Tl

autour de lui millet dangers qu'il ne pense pouvoir conjurer qu'en leur opposant des forces qu'il croit également hors de lui-même, cette double préoccupation égoïste devient l'unique affaire de sa vie.

Par une conséquence également nécessaire, la description et le récit sont les formes obligées de ses premiers chants. Nous allons examiner successivement les autres caractères de celte poésie, et montrer qu'ils dérivent tous également d'un état inférieur de l'esprit.

L'anthropomorphisme en est un des traits principaux. Il faut nous y arrêter quelques instants, car cette transformation de toutes les forces en des êtres animés, semblables à l'homme, est un des arguments qu'aiment le mieux à développer les avocats de la supériorité poétique de l'antiquité.

Nous avons vu à quoi tient cette transformation, que l'on a prise si longtemps pour un artifice poétique. C'est un effet naturel de l'ignorance psychologique de l'homme qui n'a pas encore pris conscience de luimême, c'est en quelque sorte une extension ou plutôt un transfert de l'humanité hors d'elle-même, c'est enfin une substitution de causes imaginaires et extérieures à la cause réelle de nos impressions et de nos sentiments^ Mais cette cause intime, qui n'est autre que notre propre esprit, tout en échappant à l'ignorance des premiers hommes, leur laisse entrevoir ses caractères

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prtncipaïui;; ce sont ees caractères de notre propre personodUlé que nous altribuoDs involontairement aux objets du dehors, ainsi substitués en notre Heu et place. C'est en quelque sorte une erreur de localisation, de même que l'enfant, au premier âge, met dans l'objet qui l'a heurté la douleur qu'il ne sait pas encore localiser dans son propre corps, et qui en rédiité n'existe que dans ses organes cérébraux.

. L'homme, habitué à se sentir cause de ses actes, cherche à tous les actes qu'il n'a pas conscience d'avoir produits une cause, qu'il conçoit d'abord et nécessairement comme semblable à la seule cause qu'il connaisse réellement, c'est-à-dire à lui-même. Cette transformation s'opère graduellement, et l'on peut suivre dans sa progression le progrès des développements psychologiques qui s'opèrent en lui-même à son insu. L'anthropomorphisme, d'abord vague et obscur, comme toutes les conceptions primitives, peu à peu se précise et se complète, et c'est grâce à ce complément progressif qu'il finira par reproduire si exactement la figure de l'homme, que celui-ci arrivera un jour à se reconnaître dans sa création et découvrira enfin son erreur. L'exagération de l'anthropomorphisme finira donc nécessairement par le ruiner. Mais, avec le Rigvéda, nous sommes loin de ce moment. C'est à peine si les traits humains sont indiqués. La figure des premières divinités serait fort difficile à dessiner (0, Les

(1) Il est bien remarquable qne l'anihropomorpbiBiDe commence por

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^tuefi hiératiques de^ plus Anciens âged sont des chefs-d'œuvre de précision auprès de ces premières conceptions anlbropomorphiques, Indra, la personniftcation de la lumière, est un corps immense qui remplit tout rintervalle compris entre le ciel et la terre et qui n'a guère d^abord de l'homme que le mouTemenl, dont ridée est suggérée par la disparition el le retour allernalife du jour. Mais du moment qu'on le considère comme l'ennemi de l'obscurité, contre laquelle il est 'toujours en lutte, il se présente à l'imagination sous la figure d'un guerrier, couvert d'une cuirasse d'or et aimé de flèches d'or, images des traits lumineux qui mettent en fuite la nuit. Comme les guerriers, il est monté sur un char, qui est le soleil, et qui l'emporte chaque jour de l'orient au couchant, ainsi que le Dieu lumineux des Psaumes. Le spectacle des orages, si terribles dans les contrées tropicales, suscite l'idée de ces

être purement intellectuel. Les bomnnes, en se mettant h adoror la lumière, lui prêtent d'abord les caraclères moraux de Thumanité, Tacli'vile, la bienfaisance, la puissance, la volonlé. Ils commencent par la considérer, sans y songer, presque comme un pur esprit. Les caraclères physi4|ues du dieu ne se manifesteront que lentement. L'homme en effel commence par ne songer aucunement à la distinction de Tâme et du corps, maiïî il est primiiivement et inslinctivement spirilualiste; peo à peu il devient matérialiste, pour être plus tard ramené au spiri* tuaiisme. C'est celui-ci qui le retient, parce qu'il est seul intelligible. C'est de lui qu'on peut dire avec bien plus de vérité ce que Bacon disait de la religion : Un peu de philosophie en éloigne , beaucoup de philosophie y ramène. Le matérialisme , avec toute sa simplicité prétendue, ne prouve que la simplicité trop réelle des int<*lligcnces auxquelles il peut suffire , ou pour mieux dire, c'est un pur néant, abso-lumeut inintelligible.

luîtes héroïques, si souvent célébrées, entre le dieu de la lumière et les dragons ou titans, enfants de la terre, qui, du fond des vallées, élèvent vers lés cieux des montagnes de nuages, du haut desquelles ils osent déclarer la guerre au Dieu du cieK Contre ces ennemis audacieux, les traits légers qui suffisent à Indra pour vaincre la nuit deviennent impuissants. Il saisit alors l'arme terrible qu'a forgée pour lui Twachtri, le Vulcain des Aryas, et la foudre brise en morceaux les membres des tyrans de l'air, dont le sang arrose la terre d'xme pluie fécondante. C'est dans ces luttes, où il est facile de reconnaître l'origine de la légende des titans et des anges révoltés, qu'éclate surtout le caractère anthropomorphique d'Indra. L'œil n'est plus, pour ainsi dire, gêné par la difficullé matérielle de transformer en un corps humain celte immense lumière qui remplit l'univers. Le dieu, caché derrière les nuages qui le dérobent à la vue, ne se révèle plus que par les coups de la foudre, et l'imagination peut sans peine en faire un héros gigantesque, luttant au milieu de la poussière de la mêlée contre d'innombrables ennemis :

« Je veux chanter les antiques exploits par lesquels s'est distingué le foudroyant Indra. Il a frappé Ahi (0 ; il a répandu les ondes sur la terre; il a déchainé les torrents des montagnes (^). Il a frappé Ahi, qui se cachait au sein de la montagne; il l'a frappé de cette

{\ ) Ahi est le grand serpent , le dragon , le titan , le nuage qui s'allonge et s'éiend sur le ciel.

(2) Les montagnes sont les nuages.

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