LUTTE DE LA LUMIÈRE ET DES TÉNÈBRES
arme retentissante formée pour lui par Twachlri , et les eaux , telles que les vaches qui courent vers leur élable , se sont précipitées vers la mer.
> Indra , impétueux comme le taureau , se désaltérait de notre soma. Pendant les tricadrous (<), il buvait de nos libations. Cependant Maghavan (2) a pris la foudre qu'il va lancer comme une flèche ; il a frappé le premier né des Ahis.
» Indra , quand ta main a frappé le premier né des Ahis , aussitôt les charmes de ces magiciens sont détruits ; aussitôt on te voit donner naissance au soleil , au ciel, à l'aurore (3); l'ennemi a disparu devant toi.
> Indra a frappé Vritra W , le plus nébuleux de ses ennemis. De sa foudre puissante et meurtrière, il lui a brisé les membres , tandis que Ahi , tel que l'arbre attaqué par la hache , git étendu sur la terre.
» Comme s'il n'avait pas de rival à craindre, enivré d'un fol orgueil , Vritra osait provoquer le dieu fort et victorieux qui a tant de fois donné la mort. Il n'a pu éviter un engagement ^meurtrier , et l'ennemi dlndra d'une poussière humide a grossi les rivières.
» Privé de pieds , privé de bras , il combattait encore Indra. Celui-ci le frappe de sa foudre sur la tête, et Vritra , cet eunuque qui affectait les dehors de la virilité , tombe déchiré en lambeaux.
(1) Les sacrifices*
(2) Autre nom d'Indra, le grdnd, l6 puissant.
(3) Les nuages disparaissent et la lumière réparait.
(4) Vritra, autre persounitication du nuage.
7fi BIG-VÉ1>A.
» Ainsi qu'une digue rompue, il est oouehé par terre, et necouverl de ces eaux dont Taspect charme notre cœur. Ces ondes ^ que Vritra ^ixibrassait de toute sa grandeur 4 foule&t et pressent loamlenant Ahi terrassé.
» La mère de Vritra s'abaisse ; Indra lui porte par dessous un coup mortel. La mère tombe sur le Bis. Dânou est étendue comme la vache avec son veau W.
» Le corps de Vritra , ballotté au milieu des airs agités et tumultueux, n'est plus quune diose sans nom que submergent les eaux; cependant Tennemi d'Indra est enseveli dans le sommeil éternel.
» Ces ondes , vaches célestes, avaient été oonHne ertiprisonnées ('^) par Pânis ; elles étaient devenues les épouses d'un vil ennemi , et confiées à la garde d'un pasteur tel que Ahi. Indra tue Vritra, et ouvre la caverne où les eaux se trouvaient enfermées.
> Tel que la queue du cheval (pour les taons), tel tu étais alors ^ divin Indra, pour cet ennemi qui^ dans ce combat , te frappait aussi de son arme. Vainqueur héroïque , tu reprenais les vaches célestes , tu venais jouir de nos libations reconnaissantes, tu donnaia carrière aux sept fleuves.
(1] Origine du mythe de Danaë et de ^on fil^ submergés dans leur coffre de bois.
(â) Les vaches célestes sont tantôt la pluie , tantôt la lumière. Elles sont emprisonnoesdans le nun^p.. Origine de tous les myihes grecs des troupi^aux enlevés par des brigajnds. — Les légendes de« Titans , de Proméihé«, de Typhon, de Pyllion , etc., etc., ont toutes leur origine dans le même fait.
ANTHROPOMORieiSME. 77
» Ni réclair, ni la faodre, ni la pluie, ni le tonnerre lancé par son ennemi, au moment où Indra comfaattart Ahi , rien ne put arrêter Indra. Maghavan a triomphé des efforts de ses adversaires.
» Pouvais-tu croire qu un autre que loi fût capable de tuer Ahi, quand tu as senti, avant de lui donner la mort, la crainte entrer dans Ion cœur? Tu as frémi de terreur, quand lu as traversé les aire, comme Tépervier, au-dessus de ces quatre-vingt-dix-neuf torrents formés parles eaux.
» Indra , roi du monde mobile et immobile , des animaux apprivoisés et des animaux sauvages, armé de la foudre, est aussi roi des hommes. Comme le cercle d'une roue en embrasse les rayons , de même Indra embrasse toutes choses (^). »
Cest leur manière de dire : il a fait un orage.
Nulle part cependant on -ne trouve de description complète d'indra, comme on en trouve de Jupiter dans la poésie grecque. Il faut pour s'en faire une idée réunir des traits épars.
« Indra aux bras magnifiques , aux belles mains. » (S. 1,1. 7, h. 45.)
« Indra à la belle fece. » (S. v, l. 5 , h. 5.) — « Il secoue les poils de sa barbe azurée; ainsi la pluie lance ses tmits humides. » (S. vu, l. 7, b. 5.) « Indra à la face majestueuse. » (S. m, l. 2 , h. 7.) « Indra au beau nez. » (S. i , 1. 2* h. 10. ) — « La
(1) Rig-véda, section I , lectare 3, hymne O, Irad. Ldnglois.
voix seule d'Indra donne la mort à des milliers d'Asouras. » (S. vn, 1. 7, h. 5.)
§ VI
L'exemple le plus curieux d'anthropomorphisme est celui du soma. Le soma est un plante des montagnes, dont le jus fermenté produit une liqueur inflammable et enivrante. Les tiges de celte plante sont écrasées entre deux pierres ou dans un mortier, et quand elles sont réduites en pâte , on les place sur un tamis , fait des poils de la queue d'un bélier. Cette pâte, pressée, laisse échapper le jus qu'elle contient; on le recueille dans un bassin de métal et on le mêle avec du lait et du beurre. Cette liqueur, une fois fermentée , est versée sur la flamme du bûcher, qui s'élève en pétillant et en jetant de vives clartés. Voilà le fait matériel , tel qu'il se produisait en réalité. Voyons ce qu'en ont fait les Aryas.
D'abord , Soma, en sa qualité de plante , est le fils d'Aditi , la terre. « Les deux mains vont chercher la plante d'où s'extrait le soma; heureusement industrieuses , elles traitent comme une victime cet enfant de la colline, qui, pour notre bonheur, sous la douce pression du doigt , rend un jus savoureux et pur. » (S. ïv, 1. 2, h. il.)
Les mots que •nous avons soulignés marquent le commencement de la transformation. C'est ainsi qu'elles s'accomplissent toutes, par une comparaison ou une
SOKA. 79
métaphore jetée en passant d'abord, et qui va sans cesse s'accusant de plus en plus , et se transformant en une réalité.
« En faveur de l'homme purifié par la piété, il couche ses fibres entre les deux plateaux du pressoir. 11 quitte son premier corps, et pour passer dans la coupe du sacrifice , il prend une forme qui s'allonge et qui jailhl. » (S. vu, 1. 2, h. 7.) « Soma, s'unissant aux ondes , pousse un cri ; il livre à Manou son corps qu'il a dévoué aux dieux. H dépose au sein d'Aditi un enfant qui un jour nous fera obtenir une heureuse postérité W. » (S. vn, 1. 2, h. dO.) « Il se fait de sa tige une sorte de vêtement (2). » (S. vn, 1. 3, h. 8.)
« Le feutre de laine a retenu sa vieille dépouille , et son corps purifié descend dans la coupe des dieux. » (S, VII, 1. 3, h. 5.)
Peu à peu, lui-même devient un dieu toujours jeune et toujours nouveau , qui se sacrifie pour les hommes, qu'il sauve de la mort , et auxquels il apporte l'immortalité; c'est lui qui développe tous les mondes et qui étend les deux; il devient le créateur de l'univers , le maître des dieux auxquels il inspire le courage de conibaltre les dasyous et les génies de l'obscurité. Son
(1) Âditi est la terre sur laquelle est élevé le bûcher. L^enfant, c'est le soina lui-même , dont le sacrifice méritera aux hommes la faveur des dieux.
(2j La tige écrasée forme une pâte dans laquelle la liqueur est contenue.
sacrifice volontaire se renouvelle tous les jours , et le père suce le lait de celui qui est son propre fils i^). H se confond avec Indra, avec Agni , avec Vàrouna , il crée le soleil, il fail la lumière, il est le dieu universel, le prédécesseur -tle Brahma, dont déjà il porte le nom. Descendu du ciel pour sauver les hommes , il y remonte pour animer et diriger Vichnou. Oiseau céleste , il regarde d'en haut. Par lui ^ les sourds enten— dent, les malades sont guéris, les boiteux marchent droit (2).
Fautr-il voir dans cette habitude d'animer et de transformer les idées un don spécial aux races antiques, une faculté d'invention que nous ayons perdue, et dont la disparition nous condamne à rinfériorilé poétique? On Ta dit bien souvent et on le répète tous les jours. On célèbre sur tous les tons cette imagination gracieuse et riche des peuples primitifs, et nous voyons des gens naïfs qui entreprennent de ressusciter chez nous le polythéisme des anciens temps. Tout cela repose sur des erreurs facilement explicables, et provient d'une ignorance psychologique qui n'est que trop commune. Oui , les premiers hommes sont remplis d'imagination, si l'on entend ce mot dans son vrai sens, qui est la faculté de ne voir partout, au lieu d'idées, que des
(1) Le père est Agni , le feu créateur, (|ui se nourrit de la liqueur du soma qu'il a lui-u)éme produit.
(3) C'esir-à-dire que TArya est guéri des terreurs de la nuit, que la lumière lui permet de marcher avec assurance, et de reconnaître d'où viennent les bruits, ce qu'il ne peut faire pendant la nuit.
TENTATIVE d'eXPLICATION PHILOSOPHIQUE. 61
images extérieures et de ne rien concevoir qtie sous des figures réelles. Celte faculté , ils la possèdent au suprême degré ; elle leur est imposée , ils ne peuvent s'y soustraire, et c'est le trait qui marque précisément leur infériorité intellectuelle. Quant à l'imagination, qui consiste dans le don d'inventer» de transformer volontairement, sciemment, rien n'est plus étranger aui premiers hommes. Ils n'inventent absolument rien; ils disent exactement ce qu'ils croient voir, et si leufô idées ne sont que des descriptions, la cause en est uniquement à leur ignorance psychologique , qui les réduit à tout objectiver. Cependant l'instinct du progrès presse déjà ces esprits incomplets et les pousse sanë cesse à chercher, à l'aide du principe de causalité, l'explication des impressions qu'ils ne peuvent encore rapporter à la puissance propre de l'intelligence. Comme nous , ils veulent se rendre compte de leurs sensations, mais ils se les expliquent fort mal , parce qu'ils soni ignorants et sans expérience^ Ce sont ces explications que nous prenoDS pour des fictions , pour des jeux poétiques d'imagination. Leur philosophie de la nature consiste à croire que chacune de leurs impressions esl produite en eux par la présence d'un être étranger et vivant. Si un de ces sauvages , qui , de loin , nous pa-^ raîssent si poétiques, revenait au monde avec toute soft ignorance, toute sa grossièreté, tout son égoïsrae et toutes ses superstitions, nous cesserions bienlèt de l'admirer. Il ne suffirait pas, pour le rendre supportable à ceux qui l'admirent dans ses œuvres, parce qu'ilia
ne se donnent pas' la peine de les approfondir, qu'il leur expliquât que le soleil est un char conduit par. un dieu , que ses rayons sont des javelots et que la lumière est une grande divinité faite comme un homme. Je ne crois pas qu'ils se trouvassent disposés à le déclarer fort ingénieux, parce que, à la vue d'une horloge marquant les heures, il s'entêterait à croire qu'il y a derrière un être, plus ou moins semblable à lui-même , qui du doigt fait marcher les aiguilles. Et pourtant , qu'on y réfléchisse ; c'est à cela que se bornent toutes leurs explications du monde. Les vents sont des hommes , les nuages sont des hommes , les fleuves sont des hommes, le ciel est un homme, comme l'aurore, la nuit, la terre sont des femmes. Qu'on trouve cela poétique et ingénieux , je le veux bien , pourvu qu'on me montre en quoi des croyances qui de nos jours paraîtraient simplement absurdes ràéritent tant d'admiration dans les œuvres antiques. Au moins faut-il s'entendre sur les mots, et prouver qu'on ne prend pas pour des raisons des habitudes d'esprit imposées par les souvenirs d'une éducation qui nous incline à tout admirer de convention. On ne songe pas assez qu'en faisant ainsi consister la poésie dans l'erreur et dans la puérilité des explications , on la relègue nécessairement aux origines du monde; on la rend impossible dans le présent et dans l'avenir.
La faculté poétique devient ainsi le privilège de l'enfance, et ce don merveilleux nous est retiré dès que la raison se développe. Or, je le demande, quel cas peut-
TRAWSFORMATIOKS POÉTIQUES, ^3
on foire d'une faculté dont les développements seraient en sens inverse de ceux de l'intelligence? C'est par cette grossière conception de la poésie qu'on est arrivé à en désintéresser tant d'esprits et qu'on est parvenu à celle théorie incroyable, qui, en reconnaissant un certain progrès dans toutes les œuvres de l'intelligence, en excepte soigneusement la poésie.
La transformation successive de tous les caractères des objets dans la poésie primitive est une nécessité logique des transformations mêmes de l'intelligence. En se développant et en précisant progressivement ses conceptions, elle arrive à discerner dans ses impressions une foule de traits qui lui avaient échappé d'abord, et qui la forcent à transformer et à multiplier les images qu'elle s'était faites des objets.
Ainsi le soma n'est d'abord qu'une plante dont la tige broyée produit une liqueur propre à exciter la flamme du foyer. Chacun des phénomènes qui se rattachent d'une manière quelconque, par antériorité, par succession ou par concomitance, à l'effusion de cette liqueur sur le foyer, devient une qualité de cette liqueur, ou plutôt un acte de l'être caché, dont la liqueur elle-même n'est que l'enveloppe, le corps. Soma passe par toutes les métamorphoses que parcourront plus tard, d'abord l'idée du sacrifice, puis celle delà parole, avant de devenir successivement les divinités suprêmes. C'est toujours le même procédé , consistant dans l'observation successive des circonstances d'abord inaperçues, et que l'ignorance rattache
sans peiq9, p9r le rapport de cause, à une impression principale oq ai^térieure.
§ vn.
Ce qu'il y a de plus curieux à étudier, et ce qui nous permet d'entrevoir le plus clairement les procédés ordinaires à Tintelligence , dans celte période de développement, c'e^t la multiplication des divinités, s'ajoutant successivement les unes aux autres, à mesure que, par un effet qui parait contradictoire, s'accuse plus vi* vemept la tendance au monothéisme.
Pans le principe , l'Arya ne distingue guère qu'une puissance, et par suite qu'une divinité. C'est celle dont l'influence bienfaisante féconde la terre et Je délivre des terreurs de la nuit, c'est la lumière, à laquelle s'oppose, par une antithèse nécessaire, l'obscurité. Ce dualisme, plus ou moins transformé, est resté le fond de toutes les religions, même les plus modernes, parce qu'il répond à des sentiments qui ont persisté dans le cœur des hommes. A ces deux divinités s'est adjoint le cortège de toutes les puissances qu'a fait découvrir une observation plus analytique des phénomènes, successivement rattachés à des causes spéciales, ayant pour caractère commun d'être faites à l'image de l'homme. Ainsi de l'idée générale et confuse de lumière se sont détachés Agni, le feu terrestre, le soleil, sous les noms de Sourya, de Pouchàn, de Vichnou et correspondants chacun à un point de vue différent, l'aurore, le cré-
TRAIYSFORMAIIONS BELIGIEUSES. 85
puscijle dq matin el du soir, sous le nom des Aswins, les vents, sous le nom général de Marouts , et sous dep noms particuliers à certains vents, comme Roudra, Vayou, considérés comme les alliés d'Indra contre l'obscurité ou contre Torage, parce que dans ces contrées le venl se lève le plus souvent avec le soleil et qu'il accompagne nécessairement la tempête.
L'idée complexe de l'obscurité donne également naissance à un grand nombre de conceptions diverses, telles que la nuit, mère des Rakchasas et de mille autres génies funestes et de sorciers, qui ne sont que les personnifications des terreurs réelles ou imaginaires qui, dans l'ombre, assiègent l'âme du malheureux Arya; Yama, le 'dieu des enfers, placé au-dessous de la terre par opposition au ciel ; Vârouna, le ciel obscur, considéré comme une divinité funeste, les Ahi, Vritra, les génies de l'orage. Cette analyse, qui distingue les conceptions ep les multipliant, les obscurcit parfois, grâce aux caractères contradictoires observés dans les phénomènes. Ainsi la pluie, considérée comme ennemie à cause des désastres des moussons, est invoquée comme une divinité bienfaisante et une alliée secourable contre Nirrili, la- sécheresse, qui fait périr les troupeaux et amène la famine avec les maladies. Le nuage, maudit comme ennemi d'Indra, est béni comme père des eaux.
Mais au milieu de celte multiplication infinie, Indra marque par sa supériorité une tendance réelle au monothéisme. Cette tendance crée successivement des
divinités diverses qu'elle met chacune à leur tour à la tête de la phalange divine, Agni, Soma ou Indou, le sacrifice ou la parole personnifiée sous le nom de Brahma. La conception de Brahma représente réellement le moment où les classes les plus éclairées des Aryas arrivent au monothéisme. Pour les Brahmanes, il est bien réellement le dieu unique, maître souverain de Tunivers. Les autres dieux ne sont que ses serviteurs. Ce qui n'empêche nullement que le développement de la faculté analytique continue à se manifester par la création indéfinie de ces dieux secondaires, qui personnifient tous les détails des phénomènes naturels. Les classes inférieures de la race aryenne ont aussi accompli une révolution intellectuelle analogue, mais sans sortir du dualisme. Leurs dieux principaux sont Vichnou et Siva, qui représentent non plus seulement la lumière et Tombre, mais les forces productrices et les forces destructrices de la nature. Cette conception, qui se manifesta dans plusieurs parties de Tlnde, dans l'Egypte, dans la Syrie, par l'adoration du Lingam ou du Phallus, représente dans la religion des classes inférieures des Aryas un mouvement de concentration analogue à celui qui, dans les classes plus éclairées, avaient mis Brahma à la tête du Panthéon aryen, et il s'opéra par les mêmes procédés logiques.
Dans la religion grecque , nous trouvons une série analogue de transformations. La lumière , ou si l'on aime mieux, l'air lumineux, se personnifie sous la figure deZeus, conception identique à celle d'Indra.
TRANSFORMATIONS REUGIEUSES. 87
Ce dieu , à Tépoque des chants homériques , a déjà perdu presque tous ses caractères primitifs. Ce n'est plus que le chef et le maître des dieux. Quelques siècles plus tard , le monothéisme est complètement constitué. Socrate, Platon, Aristote, et toute la classe éclairée de cette époque, ne reconnaissent plus qu'une seule divinité, servie par des intelligences inférieures, qui répooderit aux puissances soumises à Brahma , et aux anges du masdéisme , du judaïsme et du christianisme. Ces intelligences , ces puissances , qui ne sont ellesmêmes que des personnifications des actes attribués au Dieu suprême, ne portent pas atteinte, malgré leur nombre, à Tunité réelle de la conception religieuse, et en même temps servent de lien logique entre le monothéisme et le polythéisme (*).
Mais cette unité se marque moins vite dans les conceptions du peuple. Partout, à côté de la religion unitaire, subsiste la religion populaire, qui s'en distingue
(4) Il est singulier d'entendre tous les jours des savants faire honneur aux races sémitiques de la conception du monolhéisme, quand elle se retrouve à un dpgré au moins égal chez jpresque toutes les autres nations. C'est le mot de polythéisme qui nous fait illusion* Les Hébreux, qui n'adoraient que Jéhovah, tout en reconnaissant un grand nombre d'autres divinités qu'ils considéraient comme ennemies , parce qu'elles protégeaient les tribus voisines, les chrétiens modernes avec leur Dieu multiple et ses légions d'anges sont tout aussi polythéistes que Platon, et le sont infiniment plus qu'Arislolo et Cicéron. Nous ne voulons voir dans l'antiquité grecque et latine que les religions officielles, qui ne sont que celles du passé et de la foule. Nos paysans, avec leurs adorations des saints, sont tout aussi polythéistes que les anciens, et les cultes exclusifs que nous voyons s'établir pour telle ou telle statuette de 'a Vierge n'ont rien à envier au fétichisme des plus grossiers sauvages*
par un anthropomorphisme plus grossier. Pendapt que la première s'applique à supprimer les ressemblances physiques, pour accuser plus vivement les ressemblances morales , Faulre s'attache aux caractères extérieurs. La conception métaphysique de la divinité lui est antipathique; aussi la foule se rattache- 1- elle avidement, même de nos jours, à tout ce que peut ^fiisir son imagination matérialiste. Le Dieu cruciBé, et sa mère, les saints , sont les objets de sa pré4ilection, parce qu'il peut se les figurer en chair et en os , plus facilement que Dieu et le Saint-Esprit. En Grèce, penfiant que progressivement la philosophie élève Zeus au-dessus de l'anthropomorphisme physique, la foule, qui reste toujours en arrière , substitue le culte plus précis du soleil à la notion coipplexe et vague de l'air lumineux. Mais le soleil , sans cesse anthropomorphisé à des points de vue différents , donne naissance à une série indéfinie de conceptions solaires dont les caractères, de plus en plus humanisés, en font successivement perdre de vue l'origine première. Phœbus, Apollon, Bacchus, Hercule sont des personnifications diverses et successives du même astre , que l'exagération même de l'anthropomorphisme a transformées en des êtres distincts. A mesure que chacune d'elles, s'éloignant de son type originel, déguisé et méconnaissable sous l'accumulation des métaphores et des allégories , constitue en quelque sorte une création nouvelle, un personnage complet, elle s'ajoute au nombre des dieux , et le peuple , reprenant le culte du soleil ,
recommence, de métaphores en métaphores, à créer un nouvel êlre , qui à son tour ira prendre place à côté des premiers, pour laisser la place à un culte nouveau du soleil , quand la précision des caractères anthropomprphiques gura effacé et détruit toute trace des caractères physiques de Tastre métamorphosé en dieu. C'est cette série de transformations, 4'autant plus rapides que l'esprit devient plus habile à saisir les nqaqces et les rapports délicats , qui donne aux mythologies antiques cette apparence de désordre et de confusion si favorable aux faiseurs de systèmes. Mais la plppart des difficultés disparaissent, quand on les considère au point de vqe de la psychologie, et qu'on se rend compte du caractère objectif et de l'anthropomorphisme croissant 4^8 conceptions antiques.
§ vm.
Si maintenant nous examinons les caractères les plus extérieurs de cette poésie, nous verrons qu'ils tiennent toujours à la même cause, c'est-à-dire à l'infériorité de rinlelligence.
J'ai souvent entendu des admirateurs de la poésie antique s'extasier devant les images, les métaphores, les comparaisons, les allégories qu'ils trouvaient à chaque pas. Ils se figurent toujours un poète inventant à grands frais d'imagination tout un monde de tableaux et d'images grandioses, pour donner à sa pensée un relief inattendu. Ils ne veulent pas voir que si le lap-
90 RÏG-VÉDA.
gage antique- est figuré, c^est uniquement parce que le poète antique ne peut voir que des figures, et que si parfois on peut soupçonner sous l'image rintenlioa d'une pensée moins matérielle, l'emploi de la métaphore témoigne , non pas d'un sentiment poétique qui fuit l'expression abstraite, mais de l'impossibilité où était l'auteur d'employer d'autres mots que ceux qu'il connaissait. Ce n'est pas un choix, c'est une nécessité. Ce langage ne doit sa poésie apparente qu'à sa pauvreté. Les Aryas parlent par figures, parce qu'ils pensent par figures , parce qu'ils ne connaissent et ne conçoivent que des choses matérielles, réelles, visibles ; s'ils fuient les termes abstraite , ce n'est pas qu'ils leur paraissent moins poétiques, mais parce que leurs intelligences ne sont pas encore assez développées pour s'être élevées au-dessus des impressions sensibles et élémentaires, et que l'abstraction leur est à peu près inconnue.
Nous avons déjà vu des exemples de ces métaphores. Toute la lutte dindra et d'Ahi n'est qu'une métaphore continuée , et si nous n'avions pas dans l'ensemble du Rig-véda les élémente épars d'une explication de ce chant, on pourrait, à la rigueur, prendre cette description d'un orage pour le combat réel de deux guerriers. La transformation de soma en dieu se fait de la même manière. Le vague de celte langue est tel que ceux qui la parlent ne s'entendent pas eux-jnèmes , et que chaque chant trouve dans le chant précédent la matière d'interprétations nouvelles qui aboutissent à des transformations radicales.
La vache est la principale richesse de l'Arya; elle le nourrit de son lait et de sa chair. Elle devient bientôt pour lui remblême de la fécondité, de la richesse, du, bonheur. Par la même raison, tout objet qui aura un rapport quelconque avec une de ces idées s'appellera une vache. La luniière qui réjouit Thomnie est une vache; Teau qui fait pousser Therbe est une vache. Le même nom s'apphque au sacrifice, à la prière, à la libation, à la terre, au nuage.
D'un autre côté, tout lieu obscur est une caverne. La nuit est une caverne, le nuage est une caverne. Ajoutez à cela Tanthropomorphisme , qui n'est aussi qu'une source de métaphores, et vous aurez l'explication de celte image qui revient à chaque page du Rig-véda : « Pani, ou Vritra, avait enfermé les vaches dans la caverne. Indra l'a forcé à les rendre. » Seulement il n'est pas toujours facile de discerner si cette caverne est la nuit ou le nuage; si ces vaches sont la lumière ou la pluie. Ainsi, grâce à la poésie de ce langage, il est parfois impossible de discerner s'il est question de la nuit, ou d'un orage, ou d'une sécheresse, ou d'un sacrifice (<). Les Grecs, qui, en se détachant des Aryas, avaient emporté ces formes de langage, ont fini par n'y
{\]\\ en résulte que dans la plupart des cas, l^Arya n'exprimant jamais son iinpres>ion morale que par ia simple description du fait, il est impossible de deviner si le chant est un chant de joie ou de douleur. Ce néant de l'expression morale est un des caraclèies les plus saillants de la poésie antique. Elle se prèle à toutes les interprétations de senûinents parce que en réalité elle n'en exprime aucun.
92 RÎG-VËDA.
plus riêfi Comprendre. Ils ônf pris ces vhches pour de •véritables vaches , Vritrrt pour un voleur et Indra pOUr Un héros ou un berger quelconque. De là l'histoire de Cacus, et celle de Danaë enfermée avec son fils et jetée dans là mer , et autres semblables. La description védique de l'orage leur a fait imaginer tes titans, fils de la terre , qui entassent Pélion sur Ossa pour escalader le ciel, et ce Prométhée qui a fait descendre le feu du ciel , et qui reste attaché au somrtiet du Caucase. Rien n'est plus curieux que de suivre toutes les transformalions anthropomorphiques de ces vieux souvenirs dahl les Grecs ont perdu le sens, et qu'ils réduisent sans le savoir à ces fables mesquines, tant admirées, parce que leur bizarrerie permet aux esprits naïfs d'y chercher, sous forme d'allégories, toute espèce de rêveries métaphysiques. Si l'on ne veut pas que ce soient les légendes mêmes des Àryas qui aient subi dans la poésie grecque ces singulières transformations , je le veox bien; mais alors il faut supposer que les Grecs des premiers temps ont trouvé eux-mêmes pour exprimer les mêmes impressions des formes et des métaphores identiques , dont plus tard ils ont perdu l'intelligence. C'est possible à la rigueur , bien que peu probable , quand on descend dans le détail ; et en tout cas cela ne ferait que confirmer ma thèse, en montrant, par un exemple de plus , combien sont nécessairement objectifs , coniplexes et vagues le langage et les conceptions des premiers âges.
Parmi les images de la poésie védique , il y en a