CONCEPTION RELIGIEUSE DES HÉBREUX
§IV
Les Psaumes mêlent souvent deux conceptions assez différentes. Tantôt Dieu semble être le soleil lui-même, ou plutôt Tàme du soleil , comme le Vichnou du Rigvéda ; l'astre est le corps ou le visage de Dieu ; tantôt il n'en est que le vêtement, la demeure ou le char, — Quant au saint, au Christ, c'est l'Hébreu Uii-même se distinguant par là des impies contre qui il appelle la colère du Dieu. Le seigneur ou le roi sur lequel le chantre appelle la protection divine est tout simplement le chef de la tribu ou de la famille. Je ne signale ces détails que parce que les inventeurs des prophéties messianiques en ont singulièrement abusé.
Ainsi au verset 34 du ps. lxvii : « Invoquez le Dieu qui s'élève au-dessus du ciel, à l'orient, dont la voix marque la puissance. Glorifiez le Dieu dont la magnificence brille sur Israël et dont le pouvoir s'exerce dans les nues. » Au verset 5 du ps. lxxv : «0 Dieu, tu brilles avec magnificence du haut des montagnes éternelles. » Au verset 7, ps. Lxxxvm : « Qui, dans les nuées, pourra s'égaler au Seigneur, et qui sera semblable au Seigneur parmi les fils de Dieu? » Au verset 17, ps. Lxxxix : « Que la splendeur du Seigneur notre Dieu brille au-dessus de nous. »
Faut-il conclure de ces textes que les Hébreux fussent réduits au culte purement matérialiste du soleil? Gela me parait impossible. L'homme ne peut imaginer
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que des causes semblables à lui-même. Sans avoir dans le principe aucune conscience raisonnée de la distinction, tant rebattue depuis, de Tâme et du corps, il ne peut cependant comprendre et voir qu'avec son intelligence. Les perceptions les plus élémentaires, les plus objectives en apparence sont cependant et nécessairement intellectuelles. La seule différence qui les dislingue essentiellOTient des autres, c'est le degré inférieur du développement d'esprit qu'elles supposent. Par conséquent, que l'homme le veuille ou non, qu'il en ait ou non conscience, ce caractère intellectuel devra nécessairement se trouver plus ou moins enveloppé dans ses perceptions les plus grossières. Si Ton avait demandé à un Arya ou à un Hébreu des premiers temps si son culte s'adressait au soleil lui-même, à l'astre physique ou au génie, à l'àme du soleil, il est probable qu'il n'aurait rien compris à cette distinction, non plus qu'aux théories modernes qui distinguent dans l'homme l'âme et le corps; mais, sans avoir conscience de cette distinction, il la fait instinctivement. Chaque objet pour lui renferme une âme, un je ne sais quoi qui le fait être et agir, et c'est précisément en vertu de cette première conception de l'existence qu'il anime tous les êtres , et que les objets même les plus immobiles , les moins vivants, sont encore à ses yeux des êtres doués de puissance, puisqu'ils sont cause des impressions qu'il éprouve à leur aspect, et qu'il fait de cette impression un caractère, une qualité et comme l'âme même de l'objet.
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DoDC en péalilé , quel que soit le langage du R^véda et de la Bible , TArya , pas plus que l'Hébreu , n'adore l'apparence matérielle de l'astre qui Téclaire, Il adore en lui la cause de la lumière, l'àme qui le &it élre et qui l'anime (^).
Celte conception est de beaucoup la plus vivement accusée. Le soleil est la face, le visage de Dieu, sa manifestation. « Ne détourne pas de nous la face, illumine ton visage, éclaire-nous par la lumière de ta face. » Ce sont des formules qui reviennent à chaque instant, et l'on
(1) Il en 6$t de même chez tous les peuples. Les nègres qui adorent des pierres, des morceaux de bois, attachent également à leurs fétiches des idées spiritualisles. Sans doute ils ne distinguent pas le génie intérieur de Tobjet matériel , mais ils les conçoivent et les adorent ensemble. Le matérialisme pur n*a jamais exiblé chez aucun peuple. La coQcepiion de la matière pure n'est qu'une idée négative, et une abstraction nécessairement postérieure à celle de l'esprit pur. Pour arriver à la seconde , il faudrait qu'ils eussent pnssé par la première. Ou pour mieux dire, TiJée de la matière pure n^existe pas et ne peut pas exiî«ler; elle est inintelligible; j'^ défie le métaphysicien le plus intrépide de m*en donner une définition qui ne soit pas une négation. Ce n'est qu'une pure abstraction, la plus impossible de toutes à snisir, 61 qui n'a dans notreesprit d'autre réalité que le mot obscur qui Texprime. Nous pouvons à la rigueur comprendre un pur esprit, parce que cette abstraction a un certain rapport avec ce que nous connaissons de notre intelligence. Mais le mot matière exprime précisément ce qu'il nous est impossible de connaître, ce qui est réfraclaire à notre intelligence. Les peuples fétichistes ne pourraient adorer ta matière qu'à la condition de comprendre Tesprit , de même qu'ils n*ont l'idée des ténèbres que par opposition à Tidée de lumière. L'une n'est que la négation de Timpres^sion de l'autre, qui seuSe est positive et réelle. Si donc ils ne comprennent pas le pur esprit, ils comprendront encore bien moins une idée qui n'existe que comme négation de l'esprit. La vérité est qu'ils ne songent pas plus à l'une qu'à l'aulFe.
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peut dire qu'il n'y a guère de chant du matin où elle ne se retrouve* L'autre, qui consiste à considérer le soleil comme le vêlement, la demeure ou le char du Dieu, est un peu moins fréquente, sans cependant être rare.
Si toutes ces observations sont fondées , comme j'en suis convaincu , il devient facile de comprendre le sens de la poésie hébraïque , et par conséquent d'en déterminer les caractères généraux.
C'est une poésie religieuse, comme celle du Rigvéda. L'objet de ces chants est à peu près le même , mais cependant moins varié. Il ne faut pas dire, comme on l'a trop répété , que le désert est monothéiste , car dans les Psaumes mêmes nous trouvons plus d'une fois la preuve du contraire. Le Dieu des Hébreux est par eux considéré comme plus fort et plus beau que les autres dieux. Les divinités des autres nations doivent être vaincues, mais elles existent. D'ailleurs le dualisme naturaliste , quoique moins nettement accusé que dans les chants du Rig-véda , est cependant suffisamment indiqué pour être facilement reconnaissable , et l'on peut dire en somme que le triomphe de la lumière sur les ténèbres est le fondement même de la religion hébraïque. Cependant, il est vrai que le désert, ne manifestant pas les diverses puissances de la nature avec la même richesse ni avec la même variété que les régions fécondes de l'Inde, ne fournit pas à l'anthropomorphisme de ses habitants des éléments de personnification aussi nombreux. C'est la seule raison du