‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 43 sur 159 · SENTIMENTS ÉGOÏSTES · texte numérisé non relu

SENTIMENTS ÉGOÏSTES

Cantine , qui ne sait ni aimer ni ha'ir avec énei^e. Son intelligence n'est pas assez développée pour sentir vivement ni la grandeur des bienfaits ni l'étendue de ses misères. Ses joies comme ses douleurs sont toutes à la surfece et ne peuvent encore remuer profondément son cœur. 11 est enchaîné dans les liens de cette immobilité morale qui imprime aux races sauvages ce caractère de calme et de gravité, qu'on a si souvent remarqué et qui tient au vide de la pensée. Les impressions morales l'effleurent sans le pénétrer , et lui laissent quelque chose de l'impassible sérénité de l'animal , dont une erreur singulière a fait plus tard l'idéal de la vie, qui cache sous l'apparence de l'ataraxie stoïcienne et de la résignation chrétienne une véritable indifférence morale; qui , sous le prétexte d'une perfection imaginaire et égoïste, laisse le champ libre à tous les crimes , à tous les despolismes , et qui , si elle avait été possible dans la pratique , aurait condamné l'humanité à la perpétuité de l'esclavage. La personnalité, chez l'Hébreu, a plus de vigueur et de ressort. On sent dans cette égoïsme violent plus de puissance et de vie. Sans doute cette haine du méchant, comme il l'appelle, n'a rien de moral en ce sens que ce n'est pas le sentiment de la justice et du droit qui l'inspire. Malgré les traductions qui remplissent les Psaumes de ces deux mots , il est bien évident que l'idée en est absente et que l'Hébreu n'est préoccupé que d'intérêts purement personnels. 11 n'en est pas moins vrai que celte émotion , tout égoïste qu'elle est , révèle un état intellectuel

plus avancé^ et qu*dte dom>e à cette poésie qodque chose de vivant et de paartonné qui manque aux premiers chante des Aryas. C'est un pmgrès que d'être capable d'un senliwneTrt, même mauvais^ et de savoir rexprirner énergiquemenl. L'homme qui fait de «es facultés un usage funeste à ses semblables est eepfendanl un être plus parfait que Tenfant, et si nous n'avions pas Fhabilude de juger la valeur morale des actes d'après Icwr conformité ou leur opposition à nos propres inlérôte, nous comprendrions plus facilement que la volonté même du triwe témoigne d'un état moral supérieur à ceffe inerte^ et slupide innocence qui n*est que la négation du sens moral.

Toutefois , je dois avouer que je ne siris p« bien sûr que ce cwaclère doive être considéré comme on Irait réel de la première poésie hébraïque. Celle barne m marque surtout dans les Psaumes où se rencontrent les noms des triibus voisines et ennemies des Hébreux. La plupart de ces chants sont évidemment anciens, maïs ils ont certainement sub» des modifications de détail. Il mie paraît probable qu on a détourné au profit des haines nationales le» malédictions qui dans le principe ne s'appliquaient qu'aux génies des ténèbres. O» a donné à cevrx-«i les noms des peuples que^ haïssaient les Hébreux , et à la suite de ces changemewls af pu g*in- Irodnrre l'expression des sentiments violents et plus modernes que' réveillait ïe souvenir de ces noms. Je ne prétends pas cependant que ces altérations aient été calculées. Qomd les Hébreux eurent p^da le sens de

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leurs anciens chants, ils ont pu faire tout naturelle^ moDt ceile confusion « que facilitait singuliëremeol le vague des expressions anliques. Il n'y a rien de plus ordinaire ni de plus facile à concevoir que ces icrétif^ morphoees. L'homme esl toujours tenté de ne voir par^ toat que ce qu'il a daus Teiïprit ^ et il cède invoiontai-^ recoœt à cette tendance toutes les fois qu'il n'en est pas^ empêché par des obstacles matériels , nettement accusés. 11 faudrait, pour s'en étonner, n'avoir aucune expérience des illusions dans lesquelles les passions jettent chaque jour les hommes les plus réfléchis. La mythologie grecque tout entière , comme celle de tous le» peuples , n'a pas d'autre fondement.

La BtWe elle-^m^énie nous en offre un exempte é^autant plu8 frappant que nous en retrouvons Uft tar»t sem^ blable dans la littérature brahmanique. Tout le mon>de sait maintenant que le Cantique des Cantiques n'est qo'un drame destiné à glorifier l'amour désintéressé d'une bergère qu'a fait enlever Salomon pour son b»rem y et dont il ne peut vaincre la confitance^ par l'étalage de toutes ses pompes et de ses magnificences. Le grand roi y fait assez triste flguire et n'a pas à se glorifier de son entreprise. Gela n'empêche pas qu'on ait fait du Cantique des Cantiques un poème lyrique « qu'on l'ait attribué à Salomon lui-même , et que lea commentateurs juifs et cbréliens aient vouli« absolu^ ment trouver dans ces scènes de harem l'expression de l'amour divin et une représentation deTuftioin mys-' tiqpie de iésus^hrist et de l'Eglise. Un poème égale-

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ment amoureux , de Tiru-Valluvar, intitulé Lui et elle, a été de la même manière confisqué par les brahmanes au profit du sentiment religieux , et le poème Hindou est encore commenté, dans le même sens mystique que le drame hébraïque, par tous les Bossuels du pays. Je pourrais encore citer l'Apocalypse , celte histoire énigmatique de Néron , transformée par l'entêtement religieux en une série de prophéties sur l'avenir de la religion chrétienne.

§ vn.

11 ne faut pas croire que la recherche des erreurs n'intéresse que la curiosité de Thistorien, Outre l'intérêt sérieux qu'elle présente à tout esprit qui s'inquiète de la marche et des conditions du progrès intellectuel dans l'humanité, elle a une portée pratique qu'on ne peut méconnaître , sans avoir à craindre des conséquences funestes. La transformation successive que les Hébreux ont fait subir à leurs poèmes a peutêtre fait verser plus de sang et causé plus de désastres de toute espèce que toutes les autres causes de guerre réunies. Si les malédictions des Hébreux contre les démons nocturnes n'avaient jamais pris un autre sens , il est probable qu'elles n'auraient pas produit grand mal dans l'humanité. Mais du moment que ces impies , ces méchants sont devenus des hommes, et les poèmes qui les maudissaient des chants religieux dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui, ces malédictions, ins-

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