ÉPOPÉE HUMAINE. 1S
joie à sa vue, tandis qu'Ulysse, au risque de se trahir , pleure malgré lui en voyant les efforts inutiles du fidèle animal pour se traîner jusqu'à lui.
Nous nous éloignons du monde extérieur, et la pensée de l'homme se rapproche de lui-même par l'amour de son semblable. L'observation morale , toute la psyobologie est en germe dans ce premier mouvement, et la direction du progrès de l'esprit humain se marque de plus en plus.
En considérant l'Odyssée à un autre point de vue , nous aboutissons encore à la même conclusion. La conception de ce poème est plus désintéressée que celle de l'Iliade. Le courage d'Achille et des héros de batailles, c'est la sauve-garde des cités; l'admiration qu'il inspire naît en partie d'un sentiment intéressé; mais cette présence d'esprit, cette intrépidité morale d'Ulysse, seul et ne protégeant que lui-même, ne peul émouvoir que la sympathie, qu'une admiration désintéressée , de même que ses dangers et ses souffrances excitent en nous une pitié où l'égoïsme ne saurait avoir de part.
Il ne faudrait pas croire cependant que Homère» ou les auteurs quels qu'ils soient de ces poèmes , en célébrant plui^ particulièrement dans l'Iliade la force physique et le courage militaire, dans l'Odyssée, la force intellectuelle et le courage moral , aient eu l'intention de traduire en scènes des idées. Ce serait confondre deux états complètement distincts de li'analyge intellectueUe. Taut dw& l'homme moderne se- ramène à des
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idées générales, par la raison que les idées générales sont les formules des rapports qui s'établissent entre les impressions simples, coexistantes dans Tesprit, quand elles ont été distinguées par l'analyse et comparées par Tinlelligence. Ce travail , continué de siècle en siècle , par une sorte d'analyse latente , a nécessairement peuplé notre, esprit d'idées abstraites, qui pendant longtemps sont demeurées cachées en nous , sans que nous en ayons conscience, bien que ce soient elles qui nous ont inspirés et guidés à notre insu. Le progrès moderne consiste précisément à prendre conscience de ces opérations et à les produire volontairement. Homère exprime ces rapports sans les connaître, ou plutôt encore, c'est nous-mêmes, dont l'analyse plus exercée découvre entre les pensées du poète ces relations générales qu'il n'a pas vues. Lui prêter la volonté réfléchie d'exprimer par ses deux poèmes deux idées générales , ce serait méconnaître la loi psychologique de l'esprit humain , ce serait supprimer d'un mol le progrès accompli par l'humanité depuis Homère jusqu'à nous. Y chercherons-nous plutôt l'intention de représenter la vie sociale , les croyances religieuses et morales de son siècle? A-t-il voulu même peindre des héros, faire le portrait d'un Achille, d'un Ulysse, d'un Hector? Pas davantage. Il l'a fait parce qu'il ne pouvait pas ne pas le faire, mais il ne pouvait pas davantage songer à le vouloir.
Sans doute, il admire Achille et Hector et Ulysse, parce qu'ils sont forts, courageux ou patients. Mais, de