‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 49 sur 159 · ÉPOPÉE HUMAINE. 1S · texte numérisé non relu

ÉPOPÉE HUMAINE. 1S

même qft'à celte époque, la langue ne connaît guère que les termes concrets, les noms des objets matériels, les mots qui rappellent leurs qualités physiques et qui désignent les actes visibles; par la même raison, les intelligences ne conçoivent que les idées concrètes, complexes, matérielles en quelque sorte, et ne divisent pas, n'analysent pas comme nous, distinguant du poème ridée, de Faction le héros. Pour Homère, un poème, c'est tout cela à la fois et mille autres choses encore, parce qu'un poème est la reproduction d'une impression dont l'analyse ne lui a pas encore appris à distinguer les éléments, à discerner les combinaisons. Dans Homère, chaque objet, chaque fait, chaque personnage est toujours tout entier, vu de face pour ainsi dire. Les peuples, les actions, les personnages, tout s'unit, tout se tient par la complexité de l'impression. Jamais l'être ne se divise en ses divers rapports; le poète conçoit tout, voit tout d'une seule pièce; mais en même temps, rien ne se mêle ni ne se combine ; son poème est peuplé de statues vivantes. On pressent déjà ce peuple de sculpteurs, qui plus tard refera ses poèmes en marbre. Le développement de son intelligence est assez avancé pour qu'elle soit frappée de ce grand fait d'une guerre nationale, illustrée par de grands exploits de part et d'autre, mêlés à une foule d'aventures et de détails, qui, pendant dix ans, a retenu tous les guerriers grecs sur une terre étrangère, loin de leurs femmes et de leurs enfants, exilés dans leur patrie. Cette impression, il la raconte comme un enfant crie quand il est joyeux

160 DE Là première poésie chez les grecs.

ou qu'il souffre, sans savoir d'où provient sa joie ni sa douleur.

C'est ainsi que chantent les poètes des premiers âges, et tous ont le même caractère. Mais lous n'éprouvent pas une impression également profonde et ne l'expriment pas aveo la même puissance. Tous surtout ne rencontrent pas un sujet qui demeure également intéressant pour ious les peuples , malgré la différence des temps et le progrès des intelligences. Le génie ne sufiSt pas au poète ; il lui faut encore la faveur des circonstances. C'est probablement ce qui a fait périr les premiers chants religieux de la Grèce. Chez les nations qui n'ont guère dépassé la zone du progrès qu'ils supposent, ces chants sont restés comme la plus juste expression de leurs idées et de leur civilisation. Chez les Grecs, le progrès des idées, en ouvrant à la pensée d'autres horizons, a fait tomber dans l'oubli les œuvres de la pensée exclusivement religieuse. Mais si l'homme peut quitter ses dieux, il ne se quitte pas lui-même; quand des poèmes sçnt aussi profondément humains que ceux d'Homère, il les emporte partout et toujours avec lui.

§ IV

L'Odyssée est due à une conception tout aussi complexe et objective que l'Iliade. Ce qui frappe Ilonière et les contemporains d'Homère, qui ont conservé son poèiee, c'est toute cette merveilleuse histoire de tant de périls divers, surmontés avec tant de courage. Pour

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nous, c'est la grandeur du héros qui feit lû grâttdeur du poème; pour Homère, c'est la grandeur du sujet et de raction qui lui a fait choisir le héros. Il n'a pas voulu nous faire admirer un homme ni mettre en relief sa fermeté, non plus qu'il n'a voulu créer un modèle pour ses concitoyens et leur donner une leçon. L'action, le fait est la seule préoccupation de l'épopée, comme elle fera plus tard, aux yeux des poètes dramatiques, le seul intérêt de la tragédie. C'est ^ cette grande action qui a frappé Homère, et il a exprimé son impression sous la forme même où il l'a ressentie, par un récit de faits. De pensée psychologique, il serait puéril de lui en supposer.

Les esprits divers donnent à chaque chose leur propre forme. Les mêmes récits, qui ont fourni à Homère tout un poème, n'inspireraient à un esprit purement analytique et logique que cette froide maxime : L'habileté et la constance surmontent tous les dangers* Là où l'un ne verrait et ne penserait qu'une sentence de nwrale générale , le vieux poète a vu surtout les faits, comme un peintre y verrait des tableaux. Cha-* cun exprime son impression comme elle se présente à son esprit. L'esprit analytique, habitué à ne voir partout que des rapports logiques, supprime les inter-^ médiaires, néglige les faits, qui ne sont pour lui que des points de départ; c'est à peine s'il s'aperçoit qii'il les voit : les conséquences et les conolusions seules le frappeot. Le poète ancien n'exprime pas l'idée générale et abstraite, parce qu'il n'y arrive pas. Il n'y a d'art

ni d'un côté ni de l'autre; il n'y a que l'expression simple et naïve de ce que chacun d'eux a entendu dans le récit du même fait. L'un s'est arrêté à l'impression première, multiple, complexe et objective; l'autre glisse sur tout le détail et va d'abord à la généralisation de ses impressions. C'est ainsi que chacun se voit luimême dans chaque objet et s'exprime par chaque jugement. Par conséquent, loin de s'étonner, comme on fait, de la diversité des opinions humaines, on devrait bien plutôt admirer que deux hommes qui pensent puissent être jamais du même avis sur une même question, car il faut pour cela (ju'ils se trouvent au même point de leur développement intellectuel, c'est-à-dire que leur vie entière ait passé par toute une série d'impressions analogues.

La mythologie tout entière, avec toute sa poésie, n'exprime également que l'état des esprits qui la parlaient, car la mythologie n'est qu'un langage. Quand les anciens disaient : l'aurore aux doigts de rose ouvre les portes du ciel, ils ne songeaient pas plus à faire une élégance que quand nous disons : le jour va paraître. Ils disaient ce qu'ils croyaient voir et ne le pouvaient dire autrement que par une image. Ils disaient le soleil se lève, le soleil se couche, comme nous le disons encore, tout en sachant {\\ie l'expression n'est pas juste; mais pour eux, le soleil se levait vraiment le matin et se couchait le soir, comme eux-mêmes. Auparavant, ils disaient le soleil naît, le soleil meurt, se figurant très naturellement qu'un soleil nouveau renaissait

DE LA BfTTHOLOGlE GRECQUE. 163

chaque jour. D'autres, plus avisés, expliquaient qu'il refaisait la nuit en sens contraire la route parcourue pendant le jour, afin d'être le lendemain matin à son poste. Pour les Grecs, habitants d'une presqu'île, le soleil sort de la mer chaque matin et s'y replonge chaque soir. Toute idée de rapprochement éveille en eux l'idée de mariage, quand les mots qui désignent les objets sont de genre différent, et, de la meilleure foi du monde, ils font du soleil l'époux de la mer. La grammaire elle-même a conservé les traces de l'anthropomorphisme instinctif des premiers âges, et chaque mot, d'après le caractère des objets qu'il désigne, a conservé son sexe particulier.

Toute cette merveilleuse imagination, que nous prêtons si volontiers aux anciens, n'est qu'une illusion de notre propre ignorance des conditions psychologiques du développement intellectuel dans l'humanité. C'est nous qui , pour expliquer toutes ces formes de langage, si naturelles aux peuples enfants, faisons preuve d'une imagination dont la subtilité eût fort étonné ces poétiques sauvages. Le principe de la mythologie , c'est l'explication des phénomènes physiques par les lois propres à l'humanité; tout se réduit à l'anthropomorphisme physique et intellectuel. Etant connue la situation géographique d'un peuple ancien, et approximativement le degré de son développement intellectuel, on pourrait déduire à peu près tous les principes essentiels de sa mythologie , sans trop de chances d'erreur. C'est une question d'analyse et de logique, non de poésie.

46i liE LA PKSMtàRE HIÊSIU CliKZ LES GRECS.

Cette manière de construire la mythologie s'ap*plique exaclement à la poésie. Ce n'est aussi qu'ua langage. Chez nous , dire que le soleil se plonge dans le sein de la mer, c'est une élégance soi-disant poé-tique, une locution banale où les n^ots ne gardent plus leur sens vrai, et qui n'est même plus une image; de même la pensée de flaire une épopée est une pensée réfléchie; il s'agit d'envelopper d'une forme convenue une impression qu'on lâchera de faire naître en soi , ou de feindre plus ou moins habilement. C'est pour^ quoi il n'y a plus d'épopée.

Pour Homère , c'est tout autre chose. Il ne voit que ce qui se voit, il n'entend que ce qui s'entend, et l'imite le plus fidèlement qu'il peut. Il n'exprime qu'en imitant , et l'imitation du fait est exactement celle de son impression. Il n'y faut pas chercher autre chose. Sait-il même que c'est son impression propre qu'il va reproduire par celle imitation? Nullement. L'analyse psychologique n'est pas en lui assez avancée pour qu'il le puisse même soupçonner. Cette distinction n'est encore qu'en germe et très enveloppée dans Aristole, L'analyste par excellence de l'antiquité ne l'a pas vue clairement. Comment n'aurait-elle* pas échappé à un génie aussi complexe que Homère , cinq siècles avant Aristote?

Il rencontre dans les légendes de son pays une histoire qui l'émeut. Croyez*vous qu'il songe à son émotion pour vous la communiquer? Qu'il se distingue de son impression , surtout qu'il dislingue son

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