ILLUSION DU POÈTE. |6S
impression de rhistoire qui la lui fait éprouver? 11 ne distingue pas même de l'action les personnages. Cette impression, absolument complexe , n'est pour lui que l'occasion de remarquer celte légende, de la distinguer des autres; voilà jusqu'où va son analyse. Quant à son émotion , elle devient une des qualités de la lé^ gende. Ce n'est pas lui qui est ému ^ c'est la légende qui est émouvante. Au lieu de reconnaître en luimême l'impression qu'elle a faite sur son àme, il transporte son impression, il infuse pour ainsi dire son àme à la légende , et son àme émue ; c'est là qu'il la voit, qu'il la chante, qu'il la dépeint, mais oomme un des éléments de celle histoire , comme un caractère de cette action. C'est alors qu'il se met à célébrer, c'està-dire à imiter , à raconter cette action à laquelle il s'est identifié ; enfin il commence par transformer la légende en s'y ajoutant lui-même, sans le savoir, on l'animant de son âme même , et ensuite il croit simplement copier cette histoire dans ses souvenirs.
S'il était possible que, pour nous , des événements fussent grands sans être l'expression plus ou moins complexe et obscure d'une idée; qu'ils fussent inté^ ressauts pour l'homme sous la présence de l'homme , ou du moins de quelque èite fait à son image, Homère et tous les poètes primitifs, préoccupés uniquement de spectacles et de faits , auraient raconté indifféremment des événements de ce genre aussi bien qae des actions humaines.
Hais nous sommes ainsi faits, que, indépendammmf
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de tout p<nrti pris , de toute analyse , les événements sans nous iv'ont pour nous aucun intérêt ; et cette condition essentielle de Tinlérét , toujours et nécessairement observée par les poètes instinctifs , nous n'arrivons à la reconnaître et à en faire une règle qu'après l'avoir involontairement appliquée pendant bien des siècles. Dans l'épopée religieuse , en face du spectacle de tous les grands mouvements de la nature , il faut que l'homme fasse intervenir des hommes, qu'il taille à la mesure de sa terreur ou de son adoration , pour en faire des dieux. Gela même ne suffit pas longtemps; ces dieux, tout hommes qu'ils sont par quelques côtés, sont encore trop loin de nous. Il nous faut bientôt des actions où l'homme soit directement intéressé , comme agent ou comme victime. Voilà pourquoi l'épopée humaine succède à l'épopée religieuse.
Ce que nous avons dit de la complexité de la poésie homérique est surtout vrai des personnages. Les personnages , dans Racine par exemple , sont toujours nettement définis ; on peut en tracer les limites ; ils n'ont pas cette complexité de la nature primitive, ondoyante et diverse, dont l'inconséquence, à première vue , semble être le vrai caractère. Ils sont toujours plus ou moins conçus comme un syllogisme; ce sont des études , non pas d'un homme , non pas d'un caractère , mais presque toujours d'une passion unique. Ces
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êtres, qu'il crée plus qu'il no les anime, plus profonds en un sens que la réalité , mais plus étroits qu'elle, ne vivent pas de toute la vie de Thomme ; ils n'existent qu'à un point de vue ; ce sont des profils. Sans doute, il faudra toujours admirer la pénétration, la profondeur du génie de l'artiste. Si môme le point de vue où il s'est placé se rencontre avec la nature ou la disposition présente de votre esprit, vous serez transporté, émerveillé. Mais si l'idée o«? le sentiment qu'il exprime vous repousse, ne cherchez pas à l'envisager d'un autre côté; il n'y a pas d'autre côté. Ce que vous en voyez est tout ce qui en existe. Aussi , quand Racine prend un personnage à Homère , fait-il comme les traducteurs ; au lieu d'une statue , il donne un trait , et ce n'est pas plus sa faute que celle des traducteurs ; il ne faut s'en prendre qu'à l'analyse et à l'état présent de notre esprit.
Dans Homère, quelle différence! Ses personnages sont toujours vivants et toujours complets. Les circonstances changent, non pas eux. La reproduction des mêmes épithètes dans des circonstances complètement différentes tient à cette manière de concevoir le rôle de l'hooime. Elles sont attachées au personnage, comme ses qualités mêmes. Hector embrassant son fils n'en est pas moins Hector le tueur d'hommes ou le magnanime Hector. Il ne se partage pas dans la pensée du poète en autant d'Hectors qu'il traversera de circonstances différentes. Cette division est un produit de l'analyse moderne. Pour Homère , Hector est toujours
Hector. Les faite et les aituations seules changent et nous font voir le personnage par (les côtés différents ; mais lui , il reste toujours le même et toujours tout entier. Par le côté qui accidentellement est le plus en yue , nous devinons , nous voyons l'autre, comme dans la prairie de Paul Potter, notre œil involontaii'ement prolonge les lignes interrompues, et plonge dans les plis de terrain qu'en réalité il ne peut apercevoir.
Ce fait est surtout frappant pour la figure d'Achille. Placé par le récit dans les situations les plus variées , emporté par les passions les plus violentes, on sent toujours l'unité de l'homme au milieu de celle diversité des événements. Celte identité complexe du personnage, toujours persistante, est une des choses les plus difficiles à comprendre pour nos esprits analytiques. C'est cependant un point très important. C'est l'application à la conception des personnages d'une loi que nous avons constatée dans l'écriture et dans le langage primitifs. Nous avons vu que dans le principe chaque noot dans la phrase garde sa forme complète, et ne se modifie, ne s'infléchit que quand les hommes arrivent à la notion de rapports. De même, l'écriture se compose d'une suite de figures complètes. Pour Homère, Achille est dans l'action comme le mot dans la phrase, avant l'inflexion. Sans doute, ses rapports avec l'action varient comme l'action elle-même, de même que ce mot invariable est nécessairement dans des rapporte différents avec les termes différents dont on l'entoure
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suceessivement; mais au milieu de cette variété de rapports, Tuo et l'autre restent en réalité invariables; c'est-à'-dire qu'en somme ils varient pour nous, qui les soumettons à notre analyse, et qui Qonsidérons en eux surtout le rapport présent, plus qu'ils ne varient réellement pour le poète, qui les considère avec un esprit tout différent,
Nous savons que les anciens ne sont jamais arrivés à comprendre complètement les lois de la perspective. C'est une des raisons qui en font des sculpteurs avant tout. S'ils n'ont pas su ordonner les rapports visibles des objets dans leurs tableaux, combien moins ceux des personnages avec l'action dans leurs poèmes! Ce qui nous empêche d'en être frappés autant que dans leurs peintures, c'est que nous ne sommes guère plus avancés qu'eux à cet égard. Les lois de la perspective , morale, si l'on peut l'appeler de ce nom, n'ont jamais été formulées d'une manière sérieuse. Elles ne le seront que quand, à force d'analyser l'âme humaine, nous serons arrivés à la pouvoir comprendre et représenter d'ensemble, 11 est vraiment singulier qu'il faille un si long exercice de l'analyse, avant que la perception des rapports influe sensiblement sur notre manière de concevoir les objets. 11 a fallu des milliers d'années d'un travail opiniâtre à l'être le plus intelligent du monde créé pour arriver à remplacer de parti pris les épithètes dites de nature par des épithètes appropriées aux émotions et aux impressions du moment. Et cependant cette modification, toute instinctive, il est vrai, est déjà
commencée dans Homère, au moins dans rHomère des Pisistratides !
Mais, pour transporter à ses héros la même expression, on peut dire qu'eux du moins sont toujours des personnages de nature, non de circonstances. Cette modification de l'analyse les a à peine atteints. Achille, violent, sauvage, emporté, sanguinaire, nous parait à la fois plein de douceur, de patience, d'affeclion, de courage, de générosité, de bonté même; il est tout entier dans chaque moment et dans chaque mouvement. Il est tout cela à la fois, quelles que soient celles de ses qualités qui se manifestent dans les circonstances différentes (0. Même dans ses plus violentes fureurs, quand il égorge Hector et qu'il maltraite si indignement son cadavre, alors qu'il semble abandonné à une
(4) li faut dire que notre mémoire est pour beaucoup dans celte manière d'apercevoir les personnages de Tépopée grecque. Nous sommes tellement familiarisés , par les liabitudes de Téducation , avec tous les traits successifs qui composent leur caractère , qu'ils se présentent au souvenir moins dans leurs manifeslalions individuelles, que transformés par une sorte de combinaison générale qui en fait pour nous un ensemble plus idéal que réel. La vérité , c'est que pour Homère le personnage n'a pas de caractère propre. Le caractère est dans les actes et dans les circonstances. C'est la série de toutes les circonstances qui se fond pour ainsi dire dans le souvenir en une impression générale, qui n'est que la résultante de toutes les impressions partielles. C'est cette impression générale qui pour nous fait le caractère du personnage. De là cette immobilité singulière des figures vues à distance, qui disparaît dès qu'on rentre dans le détail des faits, mais qui nous ressaisit inévitablement, si nous laissons entre deux lectures un intervalle de temps suffis^int pour que la combinaison des impressions successives se produise.