CHAPITRE IV
I. Effet de la lecture des poèmes d'Homère. — Progression de Témotioo. — IL Examen de quelques passages d'Homère. — Descriptions de kl nature. — Palais ei jardin d'AIcmoos. -^ Gircé. — UI. Gretle de Calypso. — Absence de tout caractère meral dans les descriptions. — Transformations que nous leur faisons subir. — IV. Fidélité de rimitalion. — Ce que nous y ajoutons. — Achille. — Ulysse.— Grandeur physiqoe d^^s dieux.-*- V. Absence de sentimeiits moraux. — Remords d'Hélène. — Hector et Paris. -*- VI. Adieux d'Hector et d'Andromaque. — Caractères des sentiments instinctifs. — Etat de la venve et de l'orphelin. — Eguïsme d'Andromaque. — TU. Erreur des critiqu«s sur l'antiquité. «^ Contradictions de leurs éloges et de leurs reproches. — Hector sacrifié à la vanité nationale des Grecs. — Achille sacriflé à la gloire d'Hector. — VIII. De Pémotion poétique. — Quels sont les passages d'Homère qui ont baiisé. ^ Inégalités d'Homère teaaiii à une erreur d'appréciation.
Il est bien loin de ma pensée de déprécier systématiqaement Taniliquilé au profil de la poésie Baderne. Cette roétlK)de, qui consiste à opposer aux défauts des uns les quabtés des autres , à établir les parallèles par les (^positions en dissisnulant les ressemblantes, et sans jamais permettre aux rivaux de lutter à armes égales , n'est que la méthode du dénigrement ou du
panégyrique. C'est un mensonge de ne montrer que la moitié de la vérité tout aussi bien que d'en changer les traits, et un mensonge souvent aggravé par un calcul hypocrite qui s'efforce de cumuler les bénéfices de la sincérité avec les avantages de la fausseté. Ces artifices, aussi condamnables dans la critique que dans la conduite, ont d'ailleurs l'inconvénient de ne persuader que les gens d'avance convaincus. J'accepte donc tous les arrêts de la critique à l'égard de l'antiquité ; je ne discute aucun de ses éloges , aucune de ses admirations. Plus l'enthousiasme contemporain exaltera la poésie ancienne, pltis il me sera facile de prouver que nous sommes au-dessus d'elle.
Il semble que tout soit dit sur Homère, et que l'admiration de tant de siècles doive en avoir épuisé l'expression. Cependant il ne se passe pas d'année qu'on n'en publie quelque traduction, commentaire ou éloge nouveau; et malgré les efforts et l'éloquence de la critique admiratrice , il reste impossible de Kre l'Iliade et l'Odyssée sans trouver bien froid l'enthousiasme des commentateurs. Ce poète si naïf et si simple , qu'on croit comprendre à la première lecture , que les moins intelligents ne peuvent lire sans être émus, échappe par son immensité à l'intelligence qui prétend l'embrasser. Il semble qu'il s'élève avec les efforts qu'on fait pour l'atteindre; plus on creuse, plus on le trouve profond, et les émotions que cette lecture soulève en nous deviennent sans limites , aussitôt qu'on veut les déterminer. Ce sont de ces impressions qui ne se peuvent
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définir et sur lesquelles Tin tell igence n'a pas de prise, quelque chose comme ces sentiments instinctifs qui unissent la mère à l'enfant , qui commandent à Tâme et échappent à la conscience , source inépuisable d'émotions , cachée au fond du cœur, qu'un mot , qu'un cri fait jaillir, et que nul regard n'a pu sonder. Dès qu'on ouvre Homère , on se sent transporté dans ce monde de l'instinct. On tombe sous un charme semblable à celui qui , à la vue des petits enfants , nous prédispose à tous les attendrissements et qui gonfle le cœur d'une vague émotion , toujours près de se trahir. C'est que en effet dans les poèmes homériques, ce n'est pas vraiment telle ou telle scène qui nous émeut , c'est le ton général , en quelque sorte l'air qu'on y respire et qui nous enivre. Si tel passage nous saisit plus fortement que les autres , ce n'est pas nécessairement qu'il soit supérieur au reste ; c'est que rémotion accumulée finit par avoir besoin d'éclater, et elle éclate ici ou là , plus ou moins vite , suivant que la sensibilité se trouve plus ou moins facile à exciter. C'est la dernière goutte qui fait déborder le vase plus ou moins tôt, selon qu'il s'est plus ou moins vite rempli.
Aussi y a-t-il dans ces deux poèmes bien peu de passages qui n'aient été pour quelqu'un l'occasion d'une de ces exaltations de cœur , que soulève l'admiration de tout ce qui est beau. Quelques critiques, pour expliquer comment les peintres de Técole vénitienne avaient pu acquérir ce coloris qui est leur pri-
vilége , ont prétendu qu'ils commençaient par étendre sur leufs toiles une couche uniforme d'un enduit brillant, sur lequel ils disposaient ensuite leurs couleurs* Sans croire que ce premier enduit suffise à produire par transparence le coloris qu'on admire, on peut croire cependant qu'il y contribue. Il y a quelque chose de semblable dans Homère, comme un fond lumineux sur lequel se détachent vivement les objets , une sorte d'émotion générale et contenue , que la moindre émotion particulière, en s'y ajoutant, suffit à faire déborder.
Aussi, quand on les a lus, ces poèmes laissent-ils dans la mémoire, avec je ne sais quel parfum de grâce et de vérité, un charme éblouissant de lumière et de grandeur. C'est comme le retentissement de toutes les impressions successives qu'on a éprouvées pendant celte lecture, un écho vague, indéterminé, qui réunit en une émotion unique toutes les émotions accumulées, et qui persiste dans l'âme au delà même du souvenir des scènes et des traits particuliers, qui, en nous les révélant, semblent leur avoir donné naissance.
Quand plus tard on les relit, cette impression persistante ajoute à la lecture nouvelle une puissance merveilleuse, parce que, grâce à la première, l'âme se trouve portée à une plus grande hauteur et prédisposée à l'exaltation poétique. Même en repassant par toute la série des impressions précédemment éprouvées, elle les retrouve élevées en quelque sorte à un diapason supérieur. Et plus on les éprouve, moins on les épuise. Car chaque lecture successive amasse au fond de l'âme