‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 54 sur 159 · PROGRESSION DE L ÉMOTION · texte numérisé non relu

PROGRESSION DE L ÉMOTION

une somme toujours plus considérable d'émotions, qui à leur tour se mêlent et se combinent en une nouvelle émotion unique, profonde, Complexe, qui n'est pas seulement la somme des émotions ajoutées les unes aux autres, mais qui a son caractère spécial, sa réalité propre, comme les amalgames en chimie.

Ce n'est autre chose qu'un développement de notre sensibilité poétique, d'autant plus excitable qu'elle est plus souvent excitée. C'est ce développement intime qui explique celte émotion sans cesse croissante, qui semble servir de point de départ aux émotions de chaque lecture nouvelle. Voilà pourquoi il est impos-* sibie de préciser comme d'épuiser Tadmiration qu'inspirent les poèmes homériques; pourquoi les extraits et les' citations de l'Iliade et de l'Odyssée perdent une partie de leur caractère et de leur sens pour quiconque ne peut par la pensée les rétablir dans l'ensemble du poème, et élever son âme par le souvenir au degré où l'aurait portée la lecture même du poète. C'est ainsi que chaque siècle et chaque homme, sans cesse grandissant, élève à la mesure de son progrès les objets de son admiration, et reporte son Homère au-dessus de l'Homère des jours précédents. A force de trouver dans les mêmes poèmes un poète toujours nouveau, toujours plus grand, nous prenons en dédain l'enthousiasme des critiques d'autrefois , que nous trouvons si froid , si peu ému, quand nous le comparons à nos propres émotions. Notre sensibilité, parvenue à ce degré d'exaltation, s'émeut pour ainsi dire d'elle-même, s'enivre

de ses souvenirs, et croit découvrir dans ces chants je ne sais quels rapports, quelles nuances secrètes et indéfinissables qui ne sont pour les esprits plus froids que des subtilités ou des rêveries.

Tout le monde connaît les vers de Lebrun :

Trois mille ans ont passé sur la cendre d^Homère, Et depuis trois mille ans Homère respecté Est jeune encor de gloire et d'immortalité.

Le ton en est fier et la forme solennelle. Cependant ces vers, qui suffisaient naguère à exprimer la pensée contemporaine à propos d'Homère, ne suffisent plus maintenant. Est-ce assez dire qu'il est respecté? Est-il seulement resté jeune de gloire et d'immortalité?'Nous ne respectons pas Homère, nous l'admirons, et nous l'admirons certainement plus que ses contemporains, plus que les critiques de la Grèce et de Rome, plus que nos pères. Chaque siècle ajoute à l'enthousiasme qu'il inspire; chaque jour le fait plus immortel. Par un privilège unique, chacun croit trouver en lui la réalisation de l'idéal qu'il se fait de la poésie.

A quoi tient cette admiration croissante qu'il serait absurde de nier? Suffit-il de la constater pour prouver le mérite du poète? Pas plus que le fanalisnae d'un dévot ne prouve l'excellence de sa religion. Après la question de fait, il reste la question de cause. II s'agit de voir si la raison de notre admiration est dans le poème ou dans le lecteur, si elle se fonde sur le mérite

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