DESCRIPTIONS DE LA NATURE
réel de l'œuvre ou sur notre propre illusion. C'est ce que je veux essayer maintenant d'éclaircir en examinant de plus près les principaux passages de l'Iliade et de l'Odyssée. Je veux tenter de' prouver que quand nous entreprenons de juger la poésie d'Homère, nous faisons comme pour la sculpture de Phidias; nous commençons toujours par la dépouiller de ses vrais caractères, pour lui imposer ceux de notre propre esprit, nous substituons aux impressions et aux sentiments du poète nos impressions et nos sentiments; nous commençons, avant de le juger, par l'élever pour ainsi dire à l'idéal ; d'où résultent nécessairement de graves erreurs, soit dans les éloges, soit dans les critiques que nous en faisons. L'examen de quelques scènes nous fournira la preuve de cette constante substitution du lecteur au poète, et nous permettra, en marquant nettement la différence de l'un à l'autre, de déterminer exactement la supériorité du sentiment poétique des modernes sur celui des anciens, et par conséquent le progrès intellectuel accompli de l'une à l'autre époque.
Il n'y a guère dans l'antiquité de descriptions plus célèbres que celles du palais et des jardins d'Alcinoos. Ces tableaux sont vraiment d'une magnificence orientale. Les merveilles de la nature et d'un éternel printemps s'y joignent à celles d'une industrie surhumaine. La haute demeure du roi des Phéaciens brille d*une
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splendeur é^le à celle du soleil et de la lune* Les murs en sont de cuivre, la porte d'or. Des montants d'argent la supportent sur un seuil de cuivre, et sont eux-mêmes surmontés d'une traverse d'argent. L'anneau qui sert à ouvrir la porte est en or. Des deux cdlés de l'entrée sont des chiens d'or et d'argent, immortels, que Vulcain a faits tout exprès pour la garder. A l'intérieur, des sièges sont rangés le long des murailles et des tapis d'un moelleux tissu sont étendus sur le soi. Là sont assis les chefs des Phéaciens, buvant et mangeant, et leurs banquets ne cessent jamais. Sur des piédestaux sont dressées des statues d'or, qui tiennent dans leurs mains des torches ardentes pour éclairer pendant la nuit les convives. Dans cette demeure habitent cinquante servantes. Les unes broient sur la pierre le jaune froment; d'autres tissent la toile, ou assises, tournent les fuseaux qui s'agitent comme les feuilles des grands peupliers. Une huile grasse dégoutte de la toile qu'elles tissent. Autant les Phéaciens l'emportent sur les autres hommes dans la science de conduire les vaisseaux rapides sur la mer, autant leurs femmes sont habiles à tisser la toile. A elles plus qu'à toutes les autres femmes, Minerve a donné l'habileté et l'art de faire des ouvrages magnifiques. — Près de la maison s'étend un jardin de quatre arpents, fermé de tout côté d'une barrière. Là croissent .des arbres élevés et verdoyants, des poiriers, des grenadiers, des pommiers aux fruits éclatants, des figuiers chargés de figues savoureuses et des oliviers au vert feuillage. Jamais
JARDINS D'AlCmOOS. 18S
C6S arbres ne se lassent de produire, ni Thiver ni Tété. Leur fécondité est éternelle, car là, jamais le zéphyr ne cesse de souffler^ Il fait croître les fruits des uns pendant qu'il fait mûrir ceux des autres. Quand les fruits d'un poirier ont été recueillis, un autre poirier fournit une récolte nouvelle, et ainsi toujours la pomme succède à la pomme, le raisin au raisin et la figue à la figue. Là au?si est une vigne féconde en vendanges. Pendant qu'ici le soleil échauffe le sol, là les raisins sont mûrs et Ton vendange; à côté, la vendange est déjà faite et Ton presse les raisins; plus loin, la vigne commence à fleurir, tandis que, d'un autre côté, les grappes commencent à mûrir. A Texlrémité de Tenclos sont des carrés plantés de légumes de toute espèce. Dans ce jardin sont deux sources; les eaux de l'une courent en circuits nombreux à travers tout l'enclos; celles de Tautre coulent sous le seuil de la porte d'entrée et servent aux besoins de la maison.
Dans la description du palais , nous trouvons cette admiration naïve des peuples primitifs pour la richesse et pour tout ce qui brille. Rian ne leur paraît plus beau que l'or et l'argent , à cause de leur éclat , et aussi parce qu'ils sont le signe de la richesse. C'est là ce qui éblouit les yeux d'Homère et ce qui ravit son admiration. Ce qu'il remarque dans ces portes, dans ces chiens , dans ces statues qui portent des torches , ce n'est pas l'art qui les a créées, c'est le métal dont elles sont faites. Il n'a garde cependant d'oublier leurs services. Ces chiens gardent l'entrée de la maison; ces
Statues éclairent la nuit les convives. Au milieu de toutes ces merveilles de la richesse d'Alcinoos, il nous montre des hommes assis , mangeant et buvant , devant des viandes et des vins qui ne s'épuisent jamais. Ce détail est caractéristique et parfaitement conforme aux préoccupations de cet âge. C'est là Tidéal qu'on se fait alors du bonheur , et les descriptions de ce genre sont fréquentes dans Homère. Il faut remarquer aussi le soin avec lequel il compte les esclaves d'Alcinoos et la description de leurs travaux. Cela fait ressortir d'autant plus cette admiration de la richesse , qui éclate à chaque mot. La supériorité de la fortune ou de la force , habituellement unies à une époque où le droit du plus fort équivaut à tous les droits , voilà ce qu'envie le poète et ce qu'il célèbre; car c'est là ce qui donne le bonheur, en donnant avec l'abondance le droit de mépriser les pauvres et de faire envie aux moins riches. Cette sorte de poésie homérique est assez fidèlement conservée de nos jours dans les campagnes. Le paysan s'estime parce qu'il possède , hait le riche et méprise le pauvre.
Cette adoration de la richesse et de la puissance qu'elle suppose, si ordinaire chez ce peuple famélique, « à la taille de guêpes , » cette sensualité et cette joie de l'abondance n'est pas moins évidente dans la description du jardin. Ce ne sont pas les beautés de la nature qui le touchent, c'est sa fécondité. Si son imagination conçoit un printemps éternel, c'est parce qu'il est la condition d'une éternelle abondance et d'une fer-