‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 56 sur 159 · ILLUSIONS DU LECTEUR · texte numérisé non relu

ILLUSIONS DU LECTEUR

tilité éternelle. Ces sentiments sont parfaitement naturels , et il est bien loin de ma pensée d'en (aire un crime à Homère. C'est ainsi que sentent les peuples enfants, et si les anciens ont tant célébré ces descriptions, c'est qu'elles répondaient complètement à ce qu'ils comprenaient eux-mêmes de l'art et de la nature. Mais les modernes y ont vu bien autre chose , et c'est celte erreur que je voudrais expliquer et dissiper, parce qu'elle entraine la négation du progrès. Ils se sont figuré la demeure d'Alcinoos comme une sorte de Louvre , sans songer que ce qu'on admirait du temps d'Homère nous paraîtrait sans doute maintenant plus semblable à une grange qu'à un palais. Il est facile de voir par la description même , que la maison d'Alcinoos se compose d'une grande salle en forme de carré allongé , précédée d'une sorte de vestibule , et dans laquelle sont pêle-mêle les maîtres et les esclaves pour manger, dormir et travailler. Les troupeaux y sont aussi le plus souvent, mais il n'en est pas question cette fois, sans doute par oubli.

Il en est du reste comme de l'architecture. Nous nous faisons intérieurement des traductions imaginaires desépithètesque prodigue la naïve admiration du poète, et comme ses descriptions sont presque toujours fort générales, vagues et indécises , rien ne gêne nos rêves, et nous pouvons nous construire à loisir de vrais palais pour justifier notre propre admiration. De même, en lisant la description de ces jardins où règne un printemps éternel , nous sentons en nous comme un sou-

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venir de cet épanouissement du corps et de rftme que le printemps amène avec lui , et cette joie intime et délicieuse de se sentir renaître dans un air plus chaud, plus doux, plus pénétrant. II semble qu'on respire plus à Taise et que la vie tout entière se renouvelé et se précipite, que le cœur même fleurisse et s'étende. Seulement nous oublions que ces impressions, fort naturelles dans les contrées où le froid dure huit mois , sont beaucoup moins probables dans des pays q«e l'hiver effleure à peine. Nous admrrons cette verdure qui ne se ternit jamais , ces fruits dont les couleurs éclatantes percent à travers le feuillage , la fraîcheur et le murmure rêveur de ces eaux qui serpentent çà et là dans le jardin. Nous éprouvons enfin toutes les impressions diverses qui se relient dans notre souvenir aux idées de printemps , de verdure, do ruisseau, de jardin , de vendange , et nous les ajoutons involontairement à la description d'Homère, sans nous demander si Homère pouvait avoir songé à tout cela. C'est qu'en effet tout cela même ne se précise pas non plus dans notre pensée, mais notre sensibilité excitée , multipliée pat toutes les impressions profondes ou délicates , qu'elle doit au développement postérieur de l'intelli— gence , élève naturellement à son niveau les descrip-* tiens , c'est-à-dire les impressions du poète ancien , et le transforme , sans y penser, en un poète moderne. Il est évident pourtant que Ho0)ère en est bien loin. Il suffit pour le reconnaître de réfléchir un instant, de bien peser le sens et de préciser la limite de ses expressions.

GROTTS DE CIRCÉ. 189

Cette naïve admiration pour tout ce qui tient à la richesse , au bien-être, me paraît encore plus frappante dans le passage suivarff. Ulysse , abordant à Tiie de Circé , envoie plusieurs de ses compagnons à la découverte. Arrivés auprès de la grotte de Circé, qu'ombragent de grands arbres, ils s'arrêtent et écoutent. « Circé, à l'intérieur chantait d'une belle voix et tissait une toile immense , divine ; tant sont fins , délicats et admirables les ouvrages des déesses, » Ce ne sont ni les grands arbres , ni la belle voix de la déesse qui les charment; c'est cette grande toile si fine, si délicate, immortelle comme les dieux, et dont les déesses ont le privilège. Les vers grecs sont d'une charmante naïveté par l'accumulation peu ordinaire des adjectifs. L'enthousiasme d'Homère n'a pu se satisfaire qu'en entassant cinq épithètes dans deux vers , et quelles épithètes 1 Il n'en a pas de plus fortes pour peindre Jupiter, le roi des dieux. Nous aurions pu faire la même remarque à propos de la description précédente. La seule épithète formellement admirative s'y rapporte également aux toiles magniBques que savent tisser les femmes àeê Phéaciens. L'art n'est encore que l'industrie , comme les sentiments ne sont guère que des sensations , et les idées , des jugements concrets.

Dans bien des cas, les descriptions moins complètes que celles-ci laissent un plus libre champ à notre imagination. Les préoccupations matérielles ne s'y manifestent pas toujours aussi formellement, et nous en abusons pour y introduire les nôtres. Le poète n'a pa$

toujours Toccasion de faire éclater son amour pour la toile fine , ni de nous heurter à des hommes qui mangent et qui boivent ?ans jamais finir de boire et de manger. La plupart du temps cependant , sans être aussi violemment ramenés à la réalité , nous pouvons , avec de l'attention , trouver quelque trait qui décèle la vraie pensée du poète. Mais il faut la chercher, et parfois même la peinture se borne si strictement aux traits les plus généraux que l'illusion du lecteur est presque inévitable.

§in.

Mercure, envoyé par Jupiter pour donner à Calypso l'ordre de laisser partir Ulysse, arrive à l'île d'Ogygie et se dirige vers la grotte qu'habite la nymphe à la belle chevelure. Un grand feu brillait dans le foyer ; au loin se répandait dans l'île l'odeur des troncs de cèdres et de pins qui brûlaient. A l'intérieur chantait la déesse d'une voix harmonieuse. Elle tissait une toile et faisait courir entre les fils une navette d'or. Des arbres verdoyants enveloppaient la grotte de leur ombrage; là croissaient l'aulne, le peuplier et le cyprès odorant, dont le feuillage abritait des oiseaux aux grandes ailes, des éperviers et des corneilles de mer, qui vivent au milieu des vagues. Là aussi étendait ses bras autour de la grotte profonde une jeune vigne chargée de grappes jaunissantes. Du pied du rocher coulaient quatre sources aux blanches eaux, qui d'abord rapprochées se séparaient dans des directions différentes.

DESCRIPTIONS DE LA NATURE. i9l

Autour fleurissaient de moelleuses prairies de violettes et d'ache.

Comme dans toutes les descriptions d'Homère, il n*y a là que des faits et des objets. Quelles sont les réelles impressions du poète? Il n'est pas facile de les déterminer. Elles ne sont pas exprimées, et naturellement nous lui supposons celles que nous éprouverions en face du même spectacle. C'est ce qui, pour nous, Éait le charme de ce tableau. Mais il est facile de comprendre que ce charme diffère pour chacun suivant que le sens poétique est plus ou moins développé, et selon que la nature ou la disposition de notre esprit nous porte à saisir de préférence dans ces sortes de tableaux le côté gracieux, riant ou mélancolique. Admettronsnous que telles ont été les impressions d'Homère? Nous pourrions le croire s'il ne nous restait rien de l'antiquité qui marquât plus précisément la manière dont elle comprenait la nature. Or, nous sommes amenés par le raisonnement à reconnaître que celte forme de la sensibilité, qui est la nôtre, suppose un développement intellectuel plus avancé qu'il n'est possible au temps d'Homère ; cette délicatesse serait inconciliable avec la grossièreté de leur sentiment moral et religieux. De plus, l'examen de toutes les descriptions de celte époque nous apprend que l'aspect grandiose des montagnes et des rochers, la variété des points de vue, cette mystérieuse et mélancolique émotion qui nous saisit en face des beautés naturelles, tout cela leur échappe. Ils ne connaissent pas ce que nous appelons

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le sentiment de la nature, quoiqu'il soit oonvmu de le leur attribuer (*). Quand l'impression du poète se trahit, cette împressioQ se rapporte toujours, non à un sentiment, mais à une sensation plus ou moins physique. D'un autre côté, il n'est pas possible d'admettre que cette description ne soit qu'un simple compterendu du spectacle qui est sous les yeux du poète, car il ne le décrirait pas, s'il n'y attachait un intérêt quelconque. D'ailleurs, lui-même ajoute ces mots : Un immortel même en venant dans ce lieu ne pourrait le voir sans plaisir et sans être réjoui. Il n'y voit donc pas simplement des arbres, de l'eau, des prairies, mais oes

(4) On répète que les anciens sentent mieux que nous les beautés de la nature parce qu'Us vivent au milieu d'elles. Cet arguœeit preuve juste le contraire de ce qu'on veut démontrer. Causez avec un paysau; il vous parlera de ses champs, de ses moissons, de ses bétes. Croyezvous qu'il sente le charme poétique de la campagne? Il sentirait plutôt celui do la ville précisément parce qu'il la connaît moins. Riea n'est plus vrai que le mot de Tacite : Omne ignotumpro magnifico est. Le Grec vivant au milieu de la campagne en remplit également ses diseours , mais il ne l'aime pas. Un paysan qui n'aura jamois quitté son village ne fera jamais une idylle. Il faut que le village se poétise par l'éluignement , par le souvenir, par ia comparaison du passé, toujours plus beau , avec les misères présentes de la ville. Si les auteurs de la Mace au diable , de François ile Cbainpi , de la petite FadiHte , de la Hionette n'avaient jamais habité que la campagne, nous n'aurions pas tous ces petits chefs-d'œuvre de grâce et de poésie villageoise , bien supérieurs à tout ce que les anciens ont décrit de la nature. Je n'y connais riea qui puisse mèoie de loin être comparé au tableau de G^matn labourant son champ. Virgile même, admirable par cet amour de la campagne qui distingue si vivement les Géorgiques de toutes les œuvres des poètes antiques , n'atteint pas à cette proffondeur de senlimeiu.

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