PEINTURE DES SENTIMENTS. 19S
sa mort , mais nous songeons que celte amitié seule a triomphé de son ressentiment , plus puissant sur son cœur que l'amour de la gloire , déjà si puissant. Tout cela nous émeut vivement, bien plus vivement que Homère lui-même , qui a pris la légende telle qu'elle s'offrait, avec toute la série des actes qu'elle raconte, et qui n'a pas songé à faire ces comparaisons. A dire vrai , elles n'ont rien de réel que dans notre imagination. Nous oublions qu'Achille, plus encore que les autres personnages de l'Iliade , n'est qu'un grand enfant boudeur et violent , et , malgré son entêtement , plus soumis que tout autre à l'influence et à la mobilité des événements. Il sacrifie sa vie à sa gloire, sa gloire à sa colère , sa colère à son amitié ; mais cette gradation que nous nous plaisons à établir est un fait de hasard , dont Achille n'a aucune conscience non plus qu'Homère. De plus , nous ne croyons plus , comme toute l'antiquité , que les actions de Thomme lui ^ient étrangères. N'obéissant^ qu'à des instincts irréfléchis, les anciens pouvaient ne voir partout que la fatalité des choses ou l'intervention des dieux. Le calcul et la réflexion qui président à tous nos actes ne nous permettent plus de croire que nous ne soyons que des instruments , et nous révèlent trop clairement notre liberté pour que nous puissions même, sans un effort d'attention , comprendre que l'antiquité ait pu l'ignorer. Aussi oublions-nous sans cesse que toutes ces actions dont nous composons le caractère des personnages homériques ne sont que les effets d'une sorte de
fataHté inhérente aux événements etix-mémes, et dont les dieux , avec toute leur puissance , ne font le plus souvent que subir la nécessité.
Quand nous voyons Achille accueillir le vieux Priara, remplir à son égard tous les devoirs de Thospitalilé antique et lui rendre le corps de son fils , nous louons , nous admirons cette générosité d'un ennemi. Adaille nous parait aussi bon qu'il était féroce un instant auparavant , et nous savons gré au poète de l'émotion morale que nous inspire cette scène attendrissante. Mais Homère y a-t-il songé? a-t-il vraiment voulu élever' son héros à nos yeux en nous faisant voir en lui ces vertus morales que nous nous plaisons à y trouver? Il n'en est rien , et c'est nous qui le lui prêtons. II suffit pour s'en convaincre de relire le vingt-quatrième chant de l'Iliade.
Il s'ouvre par une longue discussion des dieux sur la question de savoir s'ils permettront que le cadavre d'Hector reste sans sépulture. Tous veulent queMerdire l'aille ravir à Achille. Junon , seule avec Minerve et Neptune, s'y oppose par haine contre les Troyens. Le deuxième jour, Apollon réclame violemment en faveur d'Hector. Il rappelle que jamais le fils de Priam n'a laissé les autels sans victimes , et reproche vivement aux trois divinités ennemies de « vouloir favoriser l'injuste colère du féroce Achille, aussi insensible à la pitié que les animaux sauvages qui déchirent les troupeaux. Sa fureur a perdu toute mesure... qu'il prenne garde , malgré sa force , que les dieux ne s'irritent à