PEINTURES PHYSIQUES
nulle part manifester leur action sans y aller eux-mêmes ou y envoyer quelqu'un. Quand Jupiter a le dos tourné ou qu'il dort, Junon et Minerve ne se gênent pas pour contrecarrer ses desseins.
Cependant Jupiter est le plus fort et le plus grand de tous les dieux. Il pourrait les tenir tous suspendus à une chaîne , et y ajouter même le ciel et la terre , sans que ce fardeau le fatiguât. On peut juger de ce que doit être la taille du plus grand des dieux par celle de Tityos , un mortel , dont le corps couvre neuf arpents. On conçoit alors qu'un dieu aussi énorme ne puisse faire un mouvement sans ébranler tout l'Olympe. Homère n'a donc fait qu'exprimer, sans aucune figure, mais de la manière la plus simple et la plus directe, l'idée qu'il se fait de la grandeur de Jupiter et de sa force , exactement comme quand il nous représente Mars poussant un cri aussi formidable que celui que pousseraient neuf ou dix mille hommes réunis. Il n'y a pas là de métaphore, non plus que quand Virgile, pour nous montrer la force d'Entelle, lui fait d'un coup de poing briser le crâne d'un bœuf (^).
(1) Lessing fait une observation qu'on peut rapprocher de celle-ci : a Homère, dit-il, nous représente Minerve prenant d'une main un rocher que trois hommes pourraient à peine rouler , et le lançant à Mars. Ce qui fait la grandeur de cotte peinture, c'est que je rapporte tout involontairement à ma mesure et que celte énorme pierre m'effraie. Supposez un peintre. Ou sa Minerve sera une géante énorme en rap* port avec sa pierre. Alors qu'y a-l-il d'étonnant qu'elle la porte? Ou bien elle sera de ma taille, lançant d'une main une pierre grosse comme elle, et elle sera ridicule. i> C'est précisément la même chose
200 HOHÈRK.
Les remords que nous prétons à Hélène n'ont pas plus de réalité. Cependant c'est à cause de ses remords que nous la plaignons et Taimons; et nous les lui supposons, parée qu'ils nous semblent naturels. Nous ne songeons pas que le remords, au vrai sens du mol^ c^est-à-dire ce sentiment de tristesse et de déchéanee qui suit la iaute volontaire, cette heiile intime de notre dégradation morale, suppose une coiiception du devoir et un développement intellectuel inconnu à l'antiquité. Ce que nous prenons le plus souvent pour le remords n'est que la terreur du châtiment, qui s'attache au crime caché, ou ramerlume de se sentir poursuivi par les reproches et la réprobation publique quand la faute est connue. Ce n'est plus alors qu'un sentiment égofete qui n'a rien de moral ni par conséquenfd'attendrissaiit. L'opinion, seule règle de la conduite chez les anciens, ne juge que les actes, et les juge au point de vue des intérêts sociaux, sans tenir aucun compte de l'intention de l'agent O. Cette crainte du châtiment ou de l'opi-
pour Japitcr, Si noua voyions cette énorme masse dont le moindre noouwmeAi fiiii trembler le plancher de l'Olynape, nous ne l'admirerions pas plus que nous n'admirons un éléphant. La raison de notre élonnemeot, c'est que nous ne considérons que la grandeur de reiïet, sans en considérer la cause , que nous réduisons à noire mesure. Alors l'effet cesse pour nous d'être purement physique^
(4) Cette question du remords serait une des plus intéressantes à étudier. Cotte étude nous donnerait peulr^tre plus que toute autre la
ABSENCE DE SEIfTIMENTS MORAUX. 201
nioo est donc tout juste aussi respectable que, dans noe sociétés modernes, la crasnte du gendairnie, laquelle se concilie parfaitement avec Tendurcissement le phis complet ^t le plus ferme propos de commettre de nouveaux crimes, si l'on échappe aux censéquenees des précédents.
C'est précisément où en est Hélène. Ce qui la préoccupe et Tafflrge, c'est que les gens qni l'entoorent la détestent, lui rendent la vie dure, TaccabJenl d'injures. Et ces injures, quelles sont-elles? Est-ce la morale outragée que vengent les persécuteurs d'Héltee? Nulle* ment. Ce sont leurs intérêts compromis, ce sont les dangers auxquels sa présence les expose. Ils la haïssent
jaste mesure du sentiment moral dans Tantiquité. Une des plus anciennes légendes qui en poile ta trace est celle d'Oreste. Mais elle pré-^ sente faden des difficultés , car elle a subi , comme toutes les légendes, de nombreuses transformations. Homère, le premier qui en parle, n'est pas d'accord avec lui-même. Au i«' chant de TOdyssée, il nous apprend qu'Egi&the a assassiné Âgamemnon, et a été tué par Oreste. I) n^est pas question de Glytemnestre. Au xi" chant, Clytemnestre a aidé Egistbe dans son crime , mais Ulysse ignore si Oreste a vengé son père. Il faut aller jusqu'à Eschyle pour trouver cette lamentable histoire de Glytemnestre tuée par son fils. Les furies poursuivent le parricide , mais on s'est trompé en y voyant ht personnification du remords; c'est celle du talion. Sang pour sang , tel est le principe de la moral» de ce temps. C'est la vengence, Seule protection en l'absence des lois. Cependant il y a là une lueur do sentiment moral , car ce n'est pas seulement le meurtre , c'est surtout le parricide que poursuivent lea furies. Hais ce qui montre combien ce sentiment est indécis, c'est l'assurance d'Oreste protestant de son innocence , c'est le patronage d'Apollon qui a Ordonné la vengeance; c'est enfin Vabsolation du meurtrier. En effet, s'il est coupable d'avoir tué sa mèie, il est louable d'avoir tué les meurtriers de son père, et le mérite de la vengeancq
comme un objet funeste. De plus, elle est étrangère, et en cette qualité n'a aucun droit à la pitié' et au dévouement des Troyens. Ses ennemis même ne sont pas les plus respectables, ceux à qui nous pourrions le plus naturellement prêter la haine du crime et du vice. Priam, Hector ne lui ont jamais adressé un mot outrageant, et la protègent contre les outrages des autres. Pourquoi ? parce qu'ils sont plus courageux et craignent moins les menaces des Grecs. Ce sont les femmes qui la poursuivent, parce qu'elles ont peur. C'est une question de courage, non de morale. Aussi Hélène se plaintelle d'être malheureuse, non d'être coupable. A ses yeux, Paris est son second mari, comme Ménélas était le premier. Tout ce qui s'est fait, elle l'attribue aux
balance et efface le crime du parricide. Celte doctrine est d'autant plus remarquable qu'elle se trouve dans une pièce qui consacre rétablissement du premier tribunal , et qui substitue le droit de la justice sociale à celui de la vengeance privée. Il y a dans tout cela un mélange d'idées qu'il serait fort instructif mais trop long de démêler ici. Gela me suffît pour faire comprendre quel singulier anachronisme il y a à supposer les idées morales assez développées au temps d'Homère pour qu'il ait pu songer à donner de vrais remords à Hélène. Euripide est le premier qui , à propos de cette même Hélène, pose nettement le dogme de la liberté humaine et de la responsabilité morale. Dans la tragédie des Troyennes, Hélène, accusée par Hécube devant Ménolas, allègue pour sa défense le destin, la volonté el l'intervention des dieux. Hécube lui répond : a N'accuse pas les dieux pour pallier tes crimes; il n'y a que des insensés qui pourraient te croire. C'est la beauté de Paris qui a été la Vénus qui t'a séduite. Ce sont leurs passions impudiques que les hommes adorent sous le nom de Vénus, n Ce langage , à l'époque d'Euripide , six cents ans après Homère , était une hardiesse pour les Grecs. Gomment donc supposer que ces idées eussent pu être connues du vieux poète?