‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 64 sur 159 · SENTIMENTS INSTINCTIFS. 2U · texte numérisé non relu

SENTIMENTS INSTINCTIFS. 2U

sans doute maintenant qu'il n'est plus là pour défendre Troie, Troie tombera aux mains des Grecs ; ils tueront Aslyanax pour venger tous les guerriers qu'a tués son père; ou bien l'enfant accompagnera sa mère dans l'esclavage , quand il lui faudra quitter sa patrie , sa maison, monter sur la flotte des vainqueurs pour aller sur une terre ennemie lisser la toile au profit d'un maître , balayer sa maison , et , au milieu des mépris des femmes , aller puiser de l'eau aux fontaines publiques (*).

Il peut paraître étonnant que ce long tableau des misères de la veuve et de l'orphelin soit le premier cri de douleur d'Andromaque , en voyant égorger son mari. Je serais bien surpris si, au nom de nos convenances modernes , quelque commentateur n'avait dé-

(1) L*éloge que fait Agamemnon de la beauté de Chryséis, le sort de Briséis auprès d'Achilic, les conseils de Théiis à son fils pour i'oapager à se consoler de la mort de Patrocle, et d^autres passages nous montrent que la femme esclave avait encore bien d'autres humiliations à craindre que celle do balayer ia maison d'un maître ou d'aller puiser de Teau à la fontaine. Cependant c'est seulement à une époque relativement très moderne de la poésie ^[recquo que cette considération se présente comme un danger à la pensée de la femme emmenée en esclavage. Andromaque , qui passe en revue tous les périls qui la menacent, n'y fait aucune allusion, et ce serait méconnaître étrangement la poésie d'Homère que de croire que ce soit par pudeur. Je crois que c'est précisément le contraire , et que ce senlitimt'nt, qui nous paraît si naturel, n'existe pas encore à cette époque. Ce serait une chose cnriouse à vérifier, et intéressante, parce qu'elle montrerait combien nous nous trompons en considérant comme naturels de tous temps certains sentiments , parce qu'ils le sont devenus pour nous.

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couvert que ce passage est inla^polé. Pour moi, je croîs qu'oD le trouvera parfaitement à sa place si l'on se rend compte de la manière de sentir des anciens. La douleur chez eux ne s'exprime que de deux façons , psir des oris et des hurlements , ou bien par Ténumération des dangers, des humiliations et des souffrances dont Tévénement présent deviendra la source, car c'est précisément là ce qui le rend douloureux. Quant à exprimer directement une impression morale , c'est impossible à cette époque , puisqu'on n'a pas encore conscience de ces sortes d'impressions, et que l'homme, dans la profonde ignorance où il est de lui-même , ne connait que ce qui parait être hors de lui. Le fait présent est funeste par les conséquences qu'il entraine ; ce sont ces conséquences qui frappent alors la pensée, et dont le tableau plus ou moins vif marque plus ou moins vivement la douleur. Il est vrai que la douleur qui s'exprime ainsi a toujours quelque chose d'égoïste , mais cet égoïsme même est le premier caractère des sentiments humains, quand n'étant plus purement des instincts, ils ne se sont cependant pas encore dépouillés complètement de cette forme , et n'ont pas subi la métamorphose morale , qui est l'œuvre d'une civilisation plus développée. (^)

(1) Quelques critiques ont considéré la situation de TAndromaque d'Euripide , qui a à craindre pour sa propre vie comme plus dramatique que celle de TÂndromaquede Racine, qui peut racheter la vie de son fils en sacrifiant les sentiments de fidélité quelle a voués à la mémoire d'Hector. Gela dépend de la manière dont on conçoit la puissance des sentiments moraux. Il est certain que l'antiquité n'aurait rien compris aux scrupules de TÂndromaque modcrue. Il n'en est pas

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Do reste, il faut coneidérer que Tayenir qui attend Andromàque et Boh fils mérite bien qu'elle y songe ^ et je ne vois rien d'étonnant à ce que , en éhgageant Hector à rester dans la ville , elle fesse valoir c^ raisons. Ce serait être bien exigeant de vouloir qu'au milieu de cette société égoïste , où là forde est le seul droit et où chacun ne songe qu'à satisfaire ses appétits tes plus brutaux, Andromaque seule, s' élevant audessus de l'esprit de son temps , oubliât les dangers qu'elle court* En faisant ressortir le caractère personnel de ses paroles , il n'entre nullement dans ma pensée d'en faire un reproche à Homère. Je veux seulement prouver que nous lui prêtons des sentiments qu'il ne connaît pas, et qui sont les nôtres. Parce que, chez nous, ces dangers n'existent plus pour l'orphelin et pour sa mère; parce que le progrès de nos intelligences, en même temps que celui de nos institutions sociales, nous a rendus plus sensibles à la douleur morale et a éloigbé des habitudes de notre esprit une grande partie des préoccupations matérielles qui tourmentaient les anciens, nous ne voulons retrouver dans la poésie antique que nos propres impressions ; c'est pour nous prçsque un blasphème de rabaisser Ândro-* maque à des sentiments qui nous paraissent moins généreux et moins nobles. Mais notre admiration a beau s'indigner et souffrir, il faut bien que nous reconnais^

moins vrai que cds scrupules marqueTit précisément notre supériorité sur les anciens , et que si Ândromaque n'avait à craindre que pour sa vie, nous ne supporterions pas qu'elfe hésitât si longtemps.

sions la vérité. Il me semble qu'il suffit , pour se convaincre , de relire sans préjugé les paroles d'Androtnaque 0).

« Malheureux , ton courage te perdra ; lu n'as pas pitié de Iqp enfant au berceau , ni de moi malheureuse, qui bientôt serai veuve de toi. Les Grecs te tueront, en se jetant tous à la fois sur toi seul. Il vaudrait mieux pour moi , si je te perds , descendre au tombeau , car il n'y aura plus de bonheur pour moi si tu meurs, mais seulement des souffrances. Je n'ai plus ni mon père, ni ma vénérable mère. Mon père, le divin Achille l'a tué, lorsqu'il dévasta la ville bien

(1) Ândrotnaque n'est sans doute pas la première, mais surtout elle n'est pas la dernière femme qui, par un amour égoïste et ininlelligont, s'efforce de détourner son mari de raccompiissement de son devoir. Des paroles semblables à celles d'Andromaque ont fait commettre bien des Jâçheiés , et il n'est venu à personne Tidéo de considérer les femmes qui travaillent au déshonneur de leur mari comme des héroïnes d'amour. Il est à remarquer que si , à un moment donné, la crainte du danger ou la tentative d'un avantage prochain en fait de si dangereuses conseillères pour leurs maris, il faut cependant que ceux-ci prennent bien garde. S'ils échouent, si au lieu de l'avantage que la femme avait en vue, ils ne recueillent que le mépris public, la femme , auteur de tout le mal , joindra , quoiqu'elle fasse , son mépris à celui de tout le monde, car le mari aura manqué à son premier devoir , celui de réussir , afin que sa femme puisse dédaigner celles qui, ayant laissé leurs maris suivre leur conscience, n'ont pas dans le monde une position aussi brillante. Ândromaque aime surtout dans Hector l'orgueil qu'elle éprouve d'être la femme du plus brave des Troyens. Ce sentiment éclate assez souvent. Mais ici la crainte du veuvage fait taire cet orgueil. Qu'Hector cède aux prières de sa femme et reste dans la ville, Andromaque, moins Gère de l'avoir pour mari, Taimera moins, et l'accusera comme les autres Troyennes.

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