DU TALENT POÉTIQUE
sage , un beau vj^age , il n'y a personne qui ne croie cqpnprendre , et, qui même ne puisse plus ou moins se représenter par la pensée une belle figure ou une belle campagne. Eh bien t faites l'expérience , regardez , fixez votre oeil avec tout Teffort dont vous êtes capable sur cette image indécise que vous voyez se lever au fond de votre cerveau en entendant Tune ou l'autre de ces deux.expre^ions. Et quand vohs aurez bien examiné dOjtpus côtés, bien complété votre tableau sous le regard intérieur, essayez de le reproduire au dehors ,par v|ne description ou par des lignes. A moins d'être un poète pu^un artiste , ou vous ne le pourrez pjas , ou vous n'aurez fait cjue la copie pure ^t simple d'un tableau que vous aurez vu. La mémoire chez vous aura remplacé ^imagination, c'est-à-dire qu,'au lieu du souvenir ému , créateur, vous n'aurez eu que le souvenir stérile et froid d'une impression physique, élémentaire.
Il faut donc que l'émotion se traduise au dehors en traits assez précis pour être reconnaissable, et par conséquent communicable. Mais ce serait une singulière illusion de s'imaginer que le lien du poète au. lecteur soit uniquement la transmission et pour ainsi dire la transfusion de l'âme de l'un à l'autre. Cette explication est le pendant de celle de l'inspiration. Le poète passif reçoit le mouvement d'en haut , et le communique comme un rouage à la passivité du lecteur. Rien de plus faux. Le poète trouve en lui-même sa propre émotion; le lecteur également. L'émotion du poète n'est
qu'une occasion , qu'un avertissement donné à la sensibilité et à rémotion du lecteur , c'est le point de départ d'un travail personnel , que celui-ci accomplit en lui-même; il n'y a que le mouvement qui échauffe. Si le lecteur restait passif, il serait impassible. C'est cette nécessité du travail personnel qui explique la poésie des ruines, des œuvres inachevées, des lignes fuyantes, des eaux qui se dérobent , des sommets inaccessibles. Tout cela pour nous est mystère, c'est-à-dire frappe nos âmes par le côté le plus sensible , par le besoin de voir, de comprendre, de se rendre compte. Le noir absolu nous est insupportable , parce qu'il est la négation absolue de la lumière- et de la vie; mais le demi-jour est poétique , parce que nous terminons et précisons à notre gré les objets à demi-noyés dans l'ombre. Notre âme , pour ainsi dire tenue en échec par l'implacable évidence du grand soleil , ouvre alors ses ailes, et peut courir d'objets en objets, deviner, supposer, reconstruire à son aise et à sa guise.
La plus grande idée que j'aie jamais eue d'un précipice , la seule fois que j'aie eu vraiment et complètement la sensation du gouffre, ce n'est pas dans les Alpes, c'est en regardant un dessin de Piranesi. C^esl une partie de l'intérieur d'une église , représentant la voûte immense , les colonnes grêles qui s'en détachent et qui plongent en bas. Or ce bas n'était pas représenté. Soit volontairement , soit par accident, le dessin était coupé de manière à ce que les colonnes et tout l'édifice restassent suspendus. Entre deux des colonnes,