DU TALENT POÉTIQUE
tout à fait en haut, près de la voûte, était jeté un mince pont en bois sur lequel était un homme, la tête baissée, qui regardait en bas. Je ne pouvais m'empêcher de suivre ce regard qui ne s'arrêtait sur rien , puisque le sol n'était pas représenté , et cette vue me donnait le frisson , comme si je me fusse trouvé moi-même placé en face d'un abime sans fond.
La poésie, pour être émouvante, doit avoir quelque chose de pareil. Si l'on me présente un poète obscur, que je ne puis comprendre , il ne donne ni à ma sensibilité ni à mon émotion l'ébranlement dont j'ai besoin. Mais s'il est trop clair, s'il dit tout , s'il décrit complaisamment et complètement chaque objet, chaque sensation, chaque sentiment, s'il insiste sur les détails, s'il ne me laisse plus rien à trouver par moi-même, et prétend me mener sans cesse à la lisière , il me faligue , il m'ennuie , et je jette son livre. Je lui demande une excitation , non une anatomie. S'il prétend disséquer Tâme , qu'il s'intitule psychologue , et non pas poète. Alors je pourrai suivre avec intérêt ses descriptions , et je n'aurai pas à me plaindre d'avoir élé trompé.
D'ailleurs, l'attention réfléchie qu'exige le soin de ne rien omettre du détail de ses propres émotions et de tout expliquer supprime nécessairement l'émotion chez l'observateur. Cette faculté est celle du philosophe, non du poète. Aussi a-l-on remarqué que les poètes et les artistes sont en général assez médiocres quand ils se mêlent de critique. Je ne sais si parmi les grands
poètes on en pourrait citer un autre que Gôélhe, i[m ait su unir à' un degré éminent ces deux facultés divetse^ et le plus souvent contraires.
C'est pourquoi l'emploi des figures , des images paraît si souvent poétique. L'expression psychologique et directe de Témotion la circonscrit toujours un peu , en y mêlant dans une certaine mesuré une personnalité distincte de la nôtre, qui nécessairement fait obstacle à là ïibèrté de notre propre développement. Nous sommes toujours plus ou moins avertis de la présence du poêle, et ^ar conséquent de l'extériorité de l'émotion dont nous suivôhs les progrès dans l'âme de l'artiste. Mais riinàge , en nous ramenant à l'impression élémentaire, et par là même întipersonrielle , puisqu'elle nous appartient aussi bien qu'au poète , rend la liberté à notre imagination, qui rattache à cette impression élémentaire toute la chaîne de ses propres émotions, comme elle ferait en face du spectacle lui-même. C'est ce qui fait le caractère poétique des œuvres objectives de l'antiquité.
Mais si rilïiage est poétique par la série des émotions qu'elle réveille en nous, et qui nous sont pfbprefe, elle ne suscite Tldipression esthétique que par une illusion fondée sur une erreur d'attribution. En effet, pour que nous éprouvions cette impression, il ne suflSt pas que le poète reproduise, comme le daguerréotype, la réalité extérieure. Dàris ce cas, l'impressibh, quelque vive qu'elle puisse être , n'est pas l'impression esthétique. Pour que celle-ci se produise , il faut que notre