‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 76 sur 159 · CONDITIONS BU PROGRÈS · texte numérisé non relu

CONDITIONS BU PROGRÈS

pourra bîén retenir dâhs Torhière l'es intelligenées faibles et Késitanteâ, maïs éll'e ne saurait eiichaîtier les gétiîes Vigoureux que pousâe en avant le souflfïé vivant du progrès.

L'erreur de la criti(!|ue lient à ce qu'elle ne se fait pas ùTie assez juste idée dbs conditions de ce progrés. Elle compte dans l'histoire de ï'humanité deux ou trois grands siècles ; dans tout le reste, elle ne voit que décadence et barbarie. Oui, if y a en effet des siècïes d'épahouissèment, où certaines idées, longtemps élaborées dans les âges précédents, achèvent de s'emparer de toutes les ÎDtèllî^éhcés, les poussent toutes dans une' même direction, concentrent sur elles-mêmes toutes les forces întéllectuelles d'une feôciété, dominent l'inspiratjon de' tous les poètes et de tous les artistes, et projettent, pair tin accord harmonieux, ces gerbes éblouissantes qui à de longs intervalles illuminent l'histoire.

Mais ces brillantes époques rtè sont jamais que des couchers de soleil. L'humanité, dans ëa marche incesôanle, ne Saurait s'arrêter. Ces courts instants, qui résument et complètent toute Une civilisation antérieure, en marquent toujours la fin; c'est le mottient au delà duquel les principes dont elle s'est inspirée ne peuvent plus rien produire de nouveau et cessent d'échauffer les âmes. En vain quelques intelligeilteâ arriérées s'efforcent d'arrêter ce qu'elles prennent pour une décadence, et espèrent remplacer la vie par l'imitation. Des idées nouvelles se produisent çà et là, ihcorrlplèles d'abord, indécises, contestées, mais déjà suffi-»

2S0 nE LA POÉSIE MODEBNE.

santés pour rompre ce bel accord de tous les esprits. C'est Taurore obscure d'un jour nouveau qui doit se lever plus tard, c'est une époque de transition, mélangée des souvenirs du passé et des aspirations de l'avenir, le tout confondu, indistinct. Les intelligences, partagées entre elles et en elles-mêmes, semblent hésitantes, et l'ombre paraît s'étendre de plus en plus. C'est là ce qui nous trompe sur la marche du progrès. Cette décadence même est un progrès; pour qui sait comprendre et démêler la part de l'avenir dans ce chaos obscur, c'est la promesse lointaine d'un nouvel âge d'épanouissement, plus rayonnant que le premier.

L'humanité est comme un voyageur qui, à travers un pays inconnu, s'avancerait d'étape en étape vers un séjour*enchanlé qu'il ne connaît pas. A chaque grande ville qu'il atteint, il se croit arrivé au but. Il s'y arrête avec joie; mais bientôt il reconnaît qu'il s'est trompé; il faut qu'il reparte. Au sortir de la grande ville, il se retrouve dans les plaines désertes, dans les forêts, dans les marécages. Et cependant chaque pas qu'il fait est un progrès , car chacun le rapproche du terme de son voyage.

Nous aussi, nous avons traversé un certain nombre de ces grandes villes, sans pouvoir nous arrêter à aucune. Le siècle de Périclès résume toute la civilisation grecque; le siècle d'Auguste résume toute la civilisation romaine; les siècles de Léon X et de Louis XIV résument toute la civilisation du moyen-âge en Italie et en France; mais aucun d'eux n'a pu longtemps retenir

DE LA PERSONNALITÉ BANS LA POÉSIE. 2Sl

la marche de l'humanité. Après chacune de ces brillantes étapes , elle- s'est dit : ce n'est pas encore ce que j'ai rêvé, et elle a repris son bâton de voyage. Elle marche en ce moment vers un nouveau but qu'on peut déjà entrevoir dans le lointain , plus brillant , plus magnifique que tous les autres, et où elle ne s'arrêtera pas davantage. Mais parce qu'elle n'y est pas encore arrivée, faut-il en conclure qu'elle en est moins près que si elle s'était endormie à sa dernière étape ?

Il faut donc bien reconnaître que le poème est l'œuvre du poète et que la poésie appartient à l'humanité tout autant que la philosophie et la science. L'homme tout entier commence par l'instinct, et il s'en dégage progressivement tout entier à la fois , par la faculté poétique aussi bien que par les autres applications de son intelligence ; car malgré les mots qui nous trompent, l'intelligence est une , tout entière semblable à elle-même dans chacun de ses états successifs et dans chacune de ses manifestations. Si le poète , plus ému , précise moins sa pensée que le philosophe, les mysliquœ cependant ne nous feront jamais croire qu'il ne soit qu'un écho; ce n'est pas seulement une lyre, c'est un homme. L'émotion, pour être plus profonde ou plus expansive , moins réfléchie même , ne cesse pas pour cela d'être personnelle , et d'exprimer l'âme du poète.

Loin de là, presque tous, au contraire, reconnaissent aujourd'hui que la poésie est la voix la plus intime de l'âme et sa plus sincère manifestation. C'est par la poésie qu'elle se révèle et s'épanche tout entière, écar-

tant ces voiles rCjt cette hypocrite frpj(}eur que la ^vie nous impose. ,Par elle , Thomine se ^lécouvre à noug » non pas seulement tel qu'il est , mais tel que le iait l'émQtiop , dans toi^e la .puissance possible de son épanouissement; par Télévation progressive de leur idéal , les poètes nous. permettent dejuger.ce que furent chaque siècle et chaque société dans leurs, rêves d'avenir, et de marquer la limite du progrès qu'à chacun de ses pas a entrevue l'humanité.

La poésie est donc .la plus profonde expregçion de •ce . qu'il y a de plus profond dans l'âme , l'idéal , le sentiment, le besoin du progrès. Si nous q^metlons que de siècle, en siècle la poésie déchoit, qu'appelpnsnous donc le progrès? Si le progrès. n'est pas le déver loppement intérieur de la puissance de l'âme. se nwnifestant dans Uhomme piir une élévation progressive de la poésie , dans les choses par une progressive réalisation de l'idéal, le progrès a'est qu'un mot et une illusion. (Toutes ces sciences. qui se complèjtçnl, ces découvertes qui s'ajoutent, ce prodigieux développe^ ment des idées i morales , religieuses , philo^phiques , qui marque les temps modernes, tout cela .n'est qpe mensonge. Il est grand temp3 de répudier toutes ces errçurs, de nous réfugier dans le passé, de rpculer jusqu'aux . premiers siècles de l'humaniié, l'^ d'or de la poésie. L'homme se. flatte vainement .jd'avoir accru sa puissance. Pendant qu'il s'abandonne aux rêves de son prgviepl , il glisse sjur la. pente d'une pfirpétuelle déchéance.; Reoaçntons , si nous pouvons, .aux

DU RftOÛRÈS DANS (LA POÉSIE. 283

vBrtns des vieux temps , bien .convaincus désormais que les générations ne «e succèdent que pour descendre .par degré vers l'abîme. La perfeclion est lau berceau du monde; la légende ide Tàge d'or et du paradis terrestrerdonne la clef de» toute Thistowe ; la vérité appartient aux hommes qui ^bornent l'effort de l'esprit humain à déchiffrer les vieux livres, où les premiers nés de notre race ont enferméloute connaissance. Moïse et Lycurgueont du premier coup épuisé la science du gouvernement , comme Platon et Arislole la philosophie, comme Homère la poésie. Insensés ceux qui se flattent d'ajouter quelques idées à l'intelligence, quelques sanitrmenis au cœur de l'homme !

Maïs en effaçant d'un trait trois ou quatre mille; ans de son existence,. en renonçant à Théritage doitant de siècles , l'humanité peut-elle au moins espérer de se racheter par ce sacrifice? Recouvrera-t-elle la puis- SBBce de création qu'elle a perdue? Non; elle ne pourrait au plus que revenir au point de départ, et puisque t(»ut<e8t dit, et bien dit, elle ne pourra Jamais que répéter. Elle peut tout au plus espérer de ressembler aux modèles; la mesure de sa puissance sera^daas la fidélité de son imitation et dans l'exactitude de ses copies.

jSi la poésie est l'expression de l'àme humaine, -et si la poésie déchoit , voilà où nous devons aboutir. La pbtiosopbie officielle, qui, avec le dogme des idées élemrfles, devrait nier le progrès, si elle étaitconséquente , ne l'ose'pas cependant.. La critique classique

elle-même nie le progrès dans les arts , mais elle Tadmet partout ailleurs, et la poésie reste seule en dehors du mouvement qui pousse en avant Phumanilé. Faut-il donc admettre que nous nous sommes trompés en faisant de l'idéal de la poésie celui de Tàme humaine; que la science seule progresse; que l'algèbre est la langue par excellence, la forme parfaite, complète, définitive de la pensée? Si notre progrès dans les sciences est le seul progrès possible , si réellement le développement des intelligences ne peut se faire qu'aux dépens de la poésie, comme la virilité efface les grâces légères de l'enfance, périsse la poésie, cette longue illusion du genre "humain ! Prenons notre parti et vouonsnous résolument à l'algèbre. Ce que nous prenons pour des aspirations vers l'idéal , ce n'est que le regret du passé; nos lamentations sont aussi ridicules que le seraient celles de l'adolescent, en se voyant forcé par l'âge de quitter ses jeux pour entrer dans la vie active de l'homme, ou celles d'une coquette qui pleure de se voir vieillir. Si la poésie est une enfance , une infirmité, il faut la savoir quitter sans gémir quand elle nous quitte; il fout hâter de nos vœux le moment où nous serons vraiment des hommes, et, quand il sera venu, nous enorgueillir de n'être plus des enfants. En passant de l'instinct à l'intelligence , de la spontanéité à la réflexion , de la poésie à la science , nous aurons fait un grand pas en avant, et nous pourrons prendre en pitié cescriticjuesqui nous accusent ou nous plaignent de ce qui fait notre grandeur. Ce qu'ils appellent dé-

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