SENTIMENTS MODERNES. 2S
devoirs sacré» et comme la loi même de notre conscience, tandis que les sentiments égoïstes, qui étaient des vertus pour les anciens, la haine, la colère^ la vengeance, la cupidité, la ruse, le mensonge, sont par nous méprisés et punis comme des vices et des crimes? Comment expliquer que nous souffrons des misères de nos semblables et que nous nous indignons des injustices qui les frappent plus que nous ne souffrons et ne nous indignons des malheurs qui n'atteignent que nousmêmes? D'où vient que tant d'homme^ dévouent leur vie à instruire les ignorants, à soulager les malheureux, à défendre leurs droits, et sacrifient à ce devoir leur repos et leurs plus chers intérêts?
A un autre point de vue, notre religion est-elle inférieure à celle de Tanliquité, et notre Dieu, moins grand et moins parfait que le Jupiter et les mille divinités de la Grèce? Ce chaos des religions anciennes et leur Olympe, plqs souillé de crimes que la terre elle-même, étaienir-ils plus poétiques, dans le vrai sens du mot, que ce grand Dieu unique des poètes modernes, qui, partout présent, gouverne le monde, et dont les immuables décrets règlent et maintiennent Tordre dans l'immense univers? La piété, le sentiment religieux étaient-ils plus profonds, plus exaltés autrefois que dans les temps modernes, et la foi du chrétien, la foi (Je Fénelon était-elle moins vive et moins ardente que celle d'Homère et de ses contemporains? Les anciens affrontaient la mort sur les champs de bataille pour défendre leur vie, leur patrie, leur liberté; mais pen-
sez-vous qu'ils eussent bravé les perséculions et les tortures pour garder leur religion, comme Tout fait les chrétiens des premiers siècles, el, dans les temps modernes, les proteâlanls? La foi, cet inviolable respect de sa propre croyance, est un sentiment tout nouveau dans rhumanité; les anciens ne Font jamais soupçonné.
Par un progrès plus récent encore, cette foi, qui fut longtemps le privilège el le signe des convictions religieuses, s'est étendue à toutes les idées. L'homme maintenant a la foi philosophique, la foi politique aussi bien que la foi religieuse. Il est également prêt à mourir pour tout ce qu'il croit vrai. Les violences ne sont plus capables d'arracher à T honnête homme, soutenu de sa seule conscience, le désaveu de ses croyances politiques ou morales, non plus que les persécutions n'ont pu forcer les premiers chrétiens de sacrifier à l'amour de la vie l'espoir des éternelles récompenses. Le culte de l'honneur, du devoir, du droit fait chaque jour des progrès; toutes les vérités sont devenues pour nous des religions, du jour où l'homme, renonçant aux dogmes imposés par la tradition ou par l'opinion générale, ne reconnaît plus d'autre juge que sa propre intelligence, et apprend à se respecter lui-même en respectant avant tout les arrêts de sa conscience. C'est ce qui a pu faire croire à quelques esprits étroits, enfermés dans la seule foi religieuse, que ce sentiment, pour n'être plus le privilège des religions, s'est éteint dans l'homme. Il a changé d'objet et de base; pour