DE LA CRÉATION POÉTJQUE
être devenu philosophique et personnel, il n'en est que plus ferme et plus inébranlable. Il faudrait être bien aveuglé par la prévention pour ne pas voir que jamais la passion de la vérité n'a été plus ardente que de nos jours; que jamais l'aspiration vers Fidéal et le progrès, c'est-à-dire le besoin de liberté pour l'intelligence et la conscience, n'a été plus exalté que dans l'Europe moderne.
Si donc la poésie est la plus directe expression de l'àme, tout cela, n'est-ce pas la poésie? El si l'âme humaine contient plus d'idées, de sentiments, de passions, si elle est plus grande, plus parfaite, plus sensible aujourd'hui que jamais, comment croire que le progrès de tous les éléments qui constituent la poésie n'aboutisse qu'à l'abaisser et à la rendre impossible?
On dira peut-être que tous ces sentiments nouveaux, accessibles à l'analyse, échappent à la poésie qui se noie dans des détiiils; que le sens de l'idéal, en se développant, a perdu le pouvoir de s'exprimer; enfin que la poésie moderne, tout occupée d'analyse, n'a plus la même simplicité de forme ni la même puissance de créer. Ces objections ne sont pas neuves, mais je ne crois pas qu'en vieillissant elles aient acquis plus de valeur. Que signifie ce mot créer, dont nous abusons tant aujourd'hui contre nous-mêmes? Les mots n'ont que le sens qu'on leur prête. Qu'est-ce donc que créer en poésie, si ce n'est exprimer en traits vifs et profonds les émotions de l'âme humaine? Sans doute, on ne prétend pas que les poètes anciens
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âieht crèé lés failâ qu'ils racontaient ni les sentiments qu'ils peignaient. Ils chantaient les légendes de leur pays; et les sentiments quils exprimaient n'eussent guère touché leurs contemporains, s'ils leur eussent été étrangers. Leurs impressions étaient moins variées, leurs sentiments moins élevés et moins profonds que les nôtres , mais ils ne peignaient que leurs sentiments et leurs impressions, comme font également nos poètes itiodernei^. Qu'importe qu'ils les aient expritfiés directement, en leur propre nom, ou par ia bouche et les actes des héros de leurs légendes? Estce à ces différences que lient la poésie? L'épopée sera-t-elle plus poétique que l'ode, parce que le poète aura emprunté à l'histoire les noms de ses personnages, et qu'il aura plu à la critique d'appeler cela des créations? Si la forme des poésies antiques est l'épopée , c'est précisément parce que , incapables de démêler et de dépeindre leurs impressions personnelles, les poètes ne savaient que décrire des spectacles et raconter des actions. Cette prétendue puissance de créer tient à leur faiblesse , comme la simplicité de leur forme tient au peu de profondeur et de variété de leurs impressions, à l'impossibilité surtout de les décrire directement. Leur poésie est simple , parce que leur connaissance de l'àme l'est également , et s'ils ne multiplient pas les traits , ce n'est pas par sobriété , c'est par impuissance. Que ne fait-^on paiement à leurs peintres un mérite d'avoir ignoré la perspective et le clair obscur, à leurs musiciens de n'avoir pas connu