‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 80 sur 159 · DE LA CRÉATION POÉTIQUE · texte numérisé non relu

DE LA CRÉATION POÉTIQUE

rharmonie? S'il y a un progrès manifeste dans nos littératures modernes , c'est celui quô nous avons fait dans Tart d'approfondir, d'analyser nos sentiments, d'étadier notre àme^ d'en suivre toutes les transfor^ mations 1, d'en saisir tous les ébranlements. L'âme bu^ maine est devenue d'autant plus sensible qu'elle touche à plus de choses^ et on reçoit des impressions plus profondes et plus variées. Si ces émotions sont vives et réelles, si les passions soni encore vivantes dans nos coeurs, si, d'un autre côté, nous en avons une expérience et une intelligence plus complètes , j'avoue que j'ai peine à comprendre que notre sensibilité, en s'exaltant et en prenant d'elle-même une conscience plus intime^ soit devenue impuissante à s'exprimer et à se communiquer au dehors.

§ ta.

L'enfant, comme nous l'avons vu, commence par n'apercevoir et ne comprendre que les objets et les roouvemenls. Ce sont ses premiers éducateurs. Mais des objets et des faits eux-mêmes, il ne saisit d'abord que les caractères les plus extérieurs, c'est-à-dire qu'il n'éprouve qu'une somme assez restreinte d'impressions élémentaires, qu'il attribue naturellement comme qualités réelles aux o^'els et aux naouvements, à l'occasion desquels il les a éprouvées (M , et qui lui

('f ) La philosophie officielle, avec sa distinction des qualités primaires

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servent à les distinguer et à les désigner. Les couleurs, les formes, la saveur, Todeur, le son, la résistance, le mouvement, la douleur, le plaisir, voilà ce que voit d'abord l'enfant. Il çst exactement dans la même situation intellectuelle que les peuples primitifs. Toute la série des impressions secondaires, les notions des rapports, les idées, la personnalité, la conscience, produits d'une expérience et d'un développement intellectuel plus complets , échappent longtemps à son observation. Tout cela se forme progressivement, s'accumule par un travail latent au fond de son intelli-gence; il n'en prend conscience qu'assez tard. La première éducation par les sens, tout extérieure, le prédispose donc admirablement à comprendre la poésie antique, qui est proprement la poésie de l'enfance, la poésie des sens , des impressions primitives , et par là les plus communes à l'humanité tout entière.

C'est par ce caractère qu'elle convient à l'instruction des enfants; l'étude des littératures modernes épuiserait et dessécherait des intelligences encore trop peu formées pour les comprendre.

et des qualités secondaires de la matière, entretient soif^tieuFemeni celle err<»ur. Nos éclectiques du xix« i^iècle sont à cet égard aussi avancés qu'Homère et Aristote. C-^pendant celle théorie commence à les embarrasser, elles plus iniellig.nts, sans la remplacer par une autre, prennent l'habitude de no plus parler des qualités de la matière. Ils n'osent pas encore reconnaître que ces prétendues qualités ne sont que des modifications de Fintelligence , parce que cela les mènerait plus loin qu'ils ne veulent aller. Il paraît plus simple de supprimer la difficulté.

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Cependant il y aurait quelques précautions à prendre qu'on ne prend pas. Parmi les idées qui se rencontrent dans les livres anciens, il y en a qui tiennent uniquement à des circonstances particulières de climat, de géographie, de gouvernement, aux habitudes spéciales des sociétés auxquelles appartenaient les écrivains. Celles-là, sans cesse contredites par les circonstances contraires au milieu desquelles se trouve placé Tenfanl, n'exercent guère d'influence sur son esprit, et par suite n'entraînent pour lui aucune conséquence fâcheuse; il s'en distingue sans peine, parce qu'il voit que les faits qui les exprimaient ont changé. Celles mêmes qui, sans avoir complètement disparu, se rapportent trop évidemment à un état de civilisation inférieure, ne restent également que dans sa mémoire comme renseignements sur l'histoire du passé. Ainsi par exemple ce qui rappeWe l'esclavage, la mythologie païenne, le droit strict de la force, le devoir de la vengeance.

Mais il y en a un grand nombre dont le caractère moins tranché ne lui permet pas de faire aussi facilement la distinction et de les rapporter nécessairement à une société différente de celle où il vit. La morale antique, par exemple, peut, par certains côtés et surtout par l'illusion des mots, paraître se confondre avec la morale moderne dont, à d'autres points de vue, elle est pourtant si éloignée. Cette illusion est si facile que la plupart de nos moralistes contemporains ne soupçonnent pas les différences réelles qui les séparent. Mais c'est surtout dans la critique littéraire que cette con-^

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fuBion est fréquente, pour ne pas dire perpétuelle.

Or, les idées ainsi implantées dans l'esprit, à Tépoque où Tentant ne songe pas à reconnaître chacune des acquisitions nouvelles qu'on lui fait faire, sont, de toutes, celles qu'il est le plus difficile de déraciner. Pour le pUià grand nombre, elles deviennent des habitudes, des besoins de Tespril; c'est le fond commun de tous ces préjugés solides, qui semblent plonger par leur base dans l'âme elle-même, et qui résistent sans plier à tous les assauts de la logique et de la science. Etant placées en dehors de tout raisonnement, le raisonnement ne peut rien contre elles. Ce qui fait leur inébranlable solidité, c'est précisément qu'ils sont fondés sur l'ignorance, sur l'absence de tout choix et de toute réflexion, c'est qu'ils ont été acceptés sans aucun examen; c'est qu'en réalité, ils ne sont pas dans l'intelligence, mais dans là mémoire. Les attaquer par les armes de l'intelligence, c'est battre l'eau à coups de canon.

Un petit nombre, en arrivant à l'adolescence , commencent à réfléchir. Ils veulent se rendre compte de leurs richesses intellectuelles. Cest alors seulement qu'ilsi découvrent dans leur esprit toute cette accumulation indigeste d'idées que l'éducation y a mises à leur insu. En les y découvrant, ils les prennent naïvement pour le produit le plus naturel de leur intelligence. C'est ainsi que Descnrles a retrouvé dans sa tête à peu près tous les principes de la philosophie antique qu'on lui avait appris, et qu'il a fait de cette trouvaille, peu merveilleuse, la fameuse théorie des idées innées.

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Du mortént qu'il est admis qu'Urte idée est naturelle à rintelligence , c'est déjà une forte présomption pour qu'on ne doute pas de sa légitimité. Voilà donc les théories antiques, obscures, matérialistes, qui^ sous prétexte d'innéilé, se cantonnent dans les intelligence», s'y retranchent , y élèvent de toutes parts des palissades que les idées de progrès aufonl bien de la peine à franchir.

Si quelqu'un cependant de ces hommes sincères et intelligents, se sentant pris de doute, a la pensée de chercher dans l'histoire, de vérifier la légitimité de ces idées qtai n'ont eticoi^ pour elles que leur propre affir* malion, comment pourrait-il résister à la masse énorme de témoignages qui se dressent pour protester en leur faveur? L'antiquité tout entière avec ses poètes, ses artistes, ses philosophes se lève et dépose un vote unanime. Il découvre avec un ravissement profond que ce qu'il pense , tous les grands génies de l'antiquité Totit pensé , que ce qu'il croit , tous l'ont cru , que ce qu'il rejette, tous le rejettent. Si, non coulent de cette vérification , il interroge les générations plos modernes , même accord entre elles , même concordance de leurs croyances avec ses propres croyances. Quelques hommes , çà et là , des fous pervertis par l'orgueil ou par l'envie, des misérables qu'on l'a instruit à niépriser, à haïr, dont le témoignage ne saurait avoir nulle valeur, ont seuls élevé leur aigre voix au milieu de ce beau concert et ont lente de troubler celte touchante harmonie. Comment hésiter plus longtemps? Toute

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confirmation ultérieure est inutile, La vérité qu'il a découverte au fond de son intelligence est bien la vérité, la vérité éternelle. Oui , éternelle en effet , puisque c'est la même erreur transmise de générations en générations, implantée par les itères dans le cerveau docile et mou de leurs enfants , et ainsi de siècles en siècles , répétée par tous les échos de l'histoire. Voilà comment se forment et s'éclairent les intelligences. Comment s'étonner dès lors que nous portions si docilement le joug du passé et que nous nous sentions un mépris si superbe pour les pygmées qui osent essayer de soulever de leurs épaules cette carapace énorme de préjugés et d'erreurs accumulés par la conspiration involontaire, et d'autant plus aveugle, de tous les âges?

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C'est ainsi que la plupart des idées philosophiques et morales de l'antiquité, plus ou moins transformées, sont passées à TéUit d'axiomes et se mêlent si étrangement aux découvertes de la psychologie moderne pour les dénaturer et leur arracher leurs conséquences légitimes. Celte erreur est plus funeste qu'on ne semble le penser. Elle entrave la marche de l'intelligence en nous ramenant sans cesse au passé. A force -de nous faire croire que l'homme est et doit être le même partout et dans tous les temps , elle nous habitue peu à peu à considérer le progrès comme une utopie , partout ailleurs que dans les sciences de la matière , et

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