DE LA TRADITION CLASSIQUE
elle crée dans notre àme une hostilité sourde contre tout ce qui est nouveau. C'est un des plus solides fondements de Thypothèse philosophique de l'éternité des idées et de l'identité des intelligences.
Cependant si nous empruntons aux anciens une partie de leurs principes philosophiques et moraux , la différence dans l'application est encore assez sensible pour qu'avec de l'attention nous puissions ne pas la méconnaître entièrement. On peut donc dire que nous laissons, à ce point de vue restreint, quelque place au progrès. Du moins nous ne le nions pas formellement.
II en est tout autrement pour les principes de notre critique litléraire. La méthode et les habitudes des littératures anciennes sont devenues pour nous des lois et la règle de notre jugement; Nous n'y avons rien changé volontairement et sciemment. La transmission de l'interprétation classique s'est faite de génération en génération avec une régularité parfaite. Chaque professeur a soigneusement enseigné à ses élèves ce que ses professeurs lui avaient enseigné à lui-même , avec approbation du gouvernement, qui a ses traditions classiques tout comme ses doctrines politiques et administratives. Il y a même en France une grande école fondée tout exprès pour préserver les futurs professeurs de la tentation de tout enseignement original et pour compléter et solidifier par une suraddition d'habitudes traditionnelles la superstition du passé dans ces jeunes lêtes, déjà bien préparées du reste par les souvenirs du Lycée. C'est ainsi que des hommes intel-
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ligents, animés des meilleures intentions, honnêtes, pour la plupart , plus que dans nulle autre administration, quelques-uns même croyant vaguement au progrès des intelligences, se font, sans y songer, par imitation, les propagateurs des vieux préjugés, les organes des doctrines arriérées, et relienneiat les jeunes intelligences qui leur sont confiées dans la servitude de l'antique ignorance. Adoration de Tantiquité grecque et latine, voilà le mot d'ordre de tout enseignement en France , tout le reste est proscrit. Une seule littérature moderne a trouvé grâce aux yeux des classiques, c'est celle que protège l'ombre de celui de tous les rois qui a le mieux reproduit chez nous les souvenirs du despotisme et de l'immobile gravité des Romains; et celle liltéralure , qui fut grande en effet , ce n'est pas par ses grands côtés qu'on nous la m.onlre. Si elle a échappé à la proscription universitaire, ce n'est pas parce qu'elle a introduit dans l'art la psychologie , l'étude de l'àme humaine , c'est parce qu'elle est restée en apparence fidèle à l'imitation de l'antiquité; c'est par cette apparence qu'elle a mérité d'être placée à côté de ses aînées. Le plus grand génie de celle époque , aux yeux de bien des gens , c'est Boileau , le grand-maltre du Parnasse et le prêtre des muses , le rimeur géomètre , qui a passé sa vie à mesurer au compas et à la règle les dimensions de chacun des genres cultivés par rantiquité et à en imposer l'observation fidèle aux écrivains de son siècle. Il est resté pour nous l'expression la plus complète de cet esprit superficiel et de cette étroite