‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 82 sur 159 · DE LA TRADITION GLASISIQTJE · texte numérisé non relu

DE LA TRADITION GLASISIQTJE

admiration des œuvres anciennes, de ce fétichisme matérialiste de la forme et de la ligne qui fail le vrai caractère de notrQ enseignement classique. Toute notre critique se réduit à ériger en lois les procédés de la pensée antique. C'est en vertu de ces lois que nous jugeons les œuvres modernes. Dès lors, il est facile de comprendre qu'elles nous paraissent inférieures à celles de l'antiquité, et que les poèmes à la composition desquels nous avons emprunté nos règles s'y trouvent les plus conformes, .

Cette habitude d'esprit nous rend incapables de goûter les œuvres des peuples qui ont le moins sacrifié à l'imitation des anciens. 11 n'y a pas longtemps que Shakspeare, grâce c\ sa puissante originalité, était pour nous un barbare. Les classiques ont eu. bien de la peine à se résigner à sa gloire, La poésie allemande les a également bouleversés. On a fini cependant par s'accoutumer au mal qu'on ne pouvait empêcher. Les livres anglais et allemands ont fait invasion en France. On commence h s'apercevoir que , pour ne pas res-» sembler à l'antiquité , ils ne sont pas pour cela absolument méprisables. J'espère que quand nous aurons rendu justice à tout le monde, nous finirons par reconnaître que nous avons été bien sévères envers nousmêmes , et que notre littérature moderne , toute moderne qu'elle est , par le caractère gussi bien que par le temps, a bien aussi son mérite. Les théories seront bien forcées alors de se modifier. Il faut reconnaître que ce travail est commencé ; mais le fond n'a pas changé.

De là, de singulières contradictions. On manque aujourd'hui de mots pour exprimer Tenlhousiasme qu'inspire ce même Shakspeare , pour lequel on n'avait naguère ni assez d'injures ni assez de sifflets. Cependant la critique persiste à déclarer avec sérénité que le goût est invariable. En effet , quand elle formule ses principes, on voit qu'elle ne fait que répéter la leçon de l'antiquité. Sauf un petit nombre de modifications, dont elle n'a pas conscience , ses préjugés sont encore ceux d'xKristole, et son principe fondamental , la tradition , l'immobilité.

Une autre cause de cette immobilité, c'est l'entêtement des rêveries métaphysiques, et c'est encore un legs de l'antiquité. Quand l'esprit antique, dépassant les impressions purement concrètes et sensibles, fut arrivé au second degré du développement intellectuel, c'est-à-dire à la généralisation et à l'abstraction, il appliqua naturellement à toutes choses cette nouvelle forme de la pensée. Alors fut fondée la métaphysique, la science du général et de l'abstrait. Mais le génie des premiers peuples, nécessairement objectif, en s'élevant d'un degré, restait dominé par l'habitude des réalités. Il ne pouvait pas encore concevoir l'existence purement intellectuelle des idées. Aussi les nouvelles conceptions de la science conservèrent-elles le caractère objectif qu'on était habitué à prêter à la connaissance des objets extérieurs, et la métaphysique ne fut qu'un nfiatérialisme déguisé sous des abstractions. Les entités métaphysiques eurent une existence propre, extérieure,

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