ESPRIT MÉTAPHYSIQUE
indépendante de rintelligence qui les étudiait, par conséquent furent considérées comme absolues, éternelles, universelles, sans changement possible. La critique, c'est-à-dire fétude de Tâme humaine par celle de ses impressions en face des œuvres littéraires, en tombant dans la métaphysique , devint l'eslhétique. L'idéal , conception variable et progressive de l'âme humaine, s'appela le Beau, entité immobile, dont l'attraction seule, comme toutes les idées platoniciennes, détermina l'inspiration du poète, par son contact avec l'intelligence. Au lieu de s'attacher à l'observation de l'âme et à l'étude de*ses modifications progressives, les métaphysiciens s'occupèrent uniquement de déterminer par abstraction et généralisation la formule logique du Beau , c'est-à-dire d'une idée une fois prise dans l'intelligence, telle qu'elle était à un certain moment, et maintenue de force dans l'immobilité (^). C'est la même erreur de
(1 ) C'est le procédé conslaramenl employé par les philosophes. Ils regardent dans leur cervelle, et y trouvent une idét» Beau, Juste, Dieu: Ils la saisissent et la dissèquent, autant que possible sans la tuer. Puis ils enregistrent les observations , avec cette note : voilà ce quVst, ce qu'a été et ce que sera toujours le Beau, ou le Juste, ou Dieu. Tel qui a dit le contraire n'avait pas le sens commun , et si quelqu'un dans l'avenir n'est pas de mon avis, sachez qu'il ment. Or voici ce qui arrive. A mille ans de là ou deux mille ans , un autre philosophe fait la même expérience. Il trouve tout autre chose , mais il ne s'en doute pas, parce qu'il a sous les yeux une traduction de la note du premier opérateur, que les mômes mots n'ont plus la même signification , et se sont modifiés précisément dans le sens dos modifications qui distinguent en réalité l'observation du second philosophe de celle du premier. Le résultat officiel de celle observation est donc que les hommes sont toujours exactement les mômes, et qu'il y a accord parfait entre
méthode qui a frappé si longtemps de stérilité toutes les sciences. Du moment qu'elle place hors de Tàme et immobilise les idées, la métaphysique nVst plus qu'un jeu d'esprit, plus ou moins ingénieux, mais toujours funeste, par l'incessante tentation à laquelle elle ne peut se dérober de méconnaître le progrès. Les axiomes
les philosophies des deux temps. — Au môme moment, un autre phi* losophe qui soupçonne que le sens des mots a changé , fait la même eipérience. Il vtiitia même chose que son contemporain, mais comme il comprend mieux ia grec , il conclut qu'Aristota ou Platon ont fort mal observé, car ils ne sont pas du tout d'accord avec lui sur un oljet ainsi invariable que rintelligence humaine. Car cVst là le point admis, reconnu , et pourquoi ? 4® Parce que nous avons une'vague hal>iiuda de considérer las idées comme autres que nous-mêmes; ^ parée que ridentité des mots nous dé<{uise la différence de leur signiGcation ; 3* parce qu'au moment oi]L nous examinons en nous-mêmes une ' idée y nous la trouvons naturellement 'une , et quand plus tard nous e)(ainiDorks de nouveau, si nous y trouvons quelque chose de plus, nous pensons Favoir oublié à la première inspection. — Il en ré>ulta que la métaphysique, science extérieure à Thomme, science des objets dont l'homme n'est que le miroir, devrait être immobile par principe et qu'elle change sans cesse , inventant toute ei^pôce de raisons pour expliquer un changement tout naturel du moment qu'on admet que aojQ objet téel est l'àme humaine et que l'âme prdigresse. — Du reste, ce mot de métaphysique est fort vogue. Si la métaphysique est la science de Têtfo en w , des objets de la connaissance considérés hors de la connaissance, en ne faisant de rinlelligtnce que l'instrument de leur ^tude, c'est l'ontologie , science absurde et contradictoire. Si l'on reconnaît que les idées sont des produits do l'inlelligcnce, et que la métaphysique étudie ces idées , c'est de la psychologie pure, laissant en dehors la première phai^e, la phase dite sensible du développement in» tellectuel. Si on en fait une étude des ido s par leurs conséquences, alors ce n'est qu'une application de la logique aux donnét>s de la psychologie et une vérification p;ir syllogisun' des résultats de Tobserva-» tioQ directe, plus ou moins incomplète. En tous cas, c'est un terme fort vague et qui cause bien des malentendus.
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de la géométrie et des sciences purement logiques ne sont indubitables que parce qu'ils sont constitués par la- généralisation spontanée d'une longue série d'expériences nécessaires; ils ne sont immobiles que parce que ce sont des tautologies, dont la négation impliquerait contradiction. Mais la méthode géométrique, appliquée aux conceptions mobiles d'une intelligence progressive, est simplement absurde. L'infériorité de la métaphysique en France, tant déplorée par les philosophes géomètres, passionnés pour les savantes et frêles constructions d'outre-Rhin, me paraît être un des plus heureux signes de ce temps et notre principal litre d'honneur; c'est la promesse d'un prochain renouvellement des études psychologiques, fondées sur un principe nouveau en philosophie, le progrès* Il y a assez longtemps que la métaphysique, à l'imitation de l'antiquité, laisse de côté l'esprit qui connaît pour ne s'atta*** cher qu'à l'objet de la connaissance, et égare les plus vives intelligences à la poursuite d'un Beau chimérique. Au nom d'une abstraction, elle prétend enfermer dans son cadre immobile ce qui est le signe du progrès chez l'homme, l'idéal, et imposer à la poésie un type unique et immuable. Depuis longtemps elle l'aurait rendue stérile, si chaque homme ne portait dans son âme une force vive que rien ne peut tuer, le besoin du progrès.
Les critiques méconnaissent donc les conditions du progrès, et par habitude d'enfance et par système. Grâce à l'uniformité de l'éducation dans notre société
si bien réglée, nous nous faisons tous leurs complices, et ce qu'ils proclament, tout le monde à peu près le pense. C'est ce qui explique leur succès. Molière a eu beau protester contre leurs affirmations et réclamer pour le génie le droit à Toriginalité; il a bien pu faire rire de ses adversaires, mais il n'a pas ruiné leur crédit, non plus que Voltaire, plus tard, n'a triomphé d'une autre superstition. L'école romantique, en relevant de nos jours le drapeau de la liberté dans l'art, n'a guère eu plus de succès, parce qu'elle ne s'est pas rendu un compte assez net des difficultés de la question qu'elle soulevait. Au fond, sa doctrine, toute libérale qu'elle était par certains côtés, n'étiut qu'un retour instinctif et inconscient aux procédés les plus arriérés de la poésie primitive. Elle restait malgré elle enchaînée aux souvenirs de sa première éducation. Elle a échoué parce qu'elle n'attaquait pas le problème par le côté vraiment important. Elle a modifié l'art, mais la critique classique lui a survécu ; c'est encore elle qui règne en ce moment, et la notion du progrès dans les arts semble plus compromise que jamais.
Il n'en est rien cependant, et malgré tous leurs efforts nos critiques ne peuvent pas plus arrêter le mouvement dans leurs propres esprits que dans l'âme des poètes. Le progrès les entraîne malgré eux, pendant qu'ils le nient. On dirait des passagers qui nient le