‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 84 sur 159 · ILLUSION DES CRITIQUES · texte numérisé non relu

ILLUSION DES CRITIQUES

mouvement du vaisseau qui les emporte. Par une contradiction, qui peut paraître bizarre, pendant qu'ils prétendent enchaîner les poètes à l'imitation de la poésie antique, ils transforment chaque jour à leur insu cet immuable modèle. Cet Homère, qu'ils proposent à notre admiration, n'est plus l'Homère des Grecs. C'est un poète sans cesse nouveau que nous créons nousmêmes à notre propre image, et auquel nous ajoutons sans relâche les pr(?grès accomplis par notre intelligence. C'est cette transformation progressive qui explique la progressive admiration que nous inspirent ses œuvres. La série des traductions et des commentaires de l'Iliade et de l'Odyssée suffirait pour suivre de siècle en siècle le développement du sens poétique dans l'humanité; et le charme nouveau que nous trou- ' vons à chaque lecture nouvelle de ces poèmes n'est autre chose que la marque du progrès qui s'est accompli en nous-mêmes. Nous croyons ne faire que le mieux comprendre, tandis que, en réalité, c'est nous qui chaque jour lui ajoutons quelque trait. C'est ainsi qu'à force de grandir Homère, nous en avons fait ce génie immense dont la supériorité nous accable. Nous personnifions en lui notre idéal, et Homère nous paraît d'autant plus sublime, que ce sentiment de l'idéal est en nous plus élevé. C'est notre propre poésie qui nous fait désespérer de la poésie.

Il reste à expliquer d'où vient cette illusion , et pourquoi nos poèmes modernes ne s'y prêtent pas également. C'est ce que je vais tâcher de faire. Mais il

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est indispensable de rappeler auparavant quelques-uns des principes que j'ai précédemment établis.

Nous avons déjà remarqué que l'enfant ne voit d'abord, des objets, que les images, c'est-à-dire qu'il n'est encore capable que des impressions de couleurs, de sons, de mouvements. Mais ces impressions, pour être élémentaires, et par là communes à tout le genre humain , n'en sont pas moins des modifications de l'âme , aussi bien que les impressions plus profondes et plus complètes qu'elle éprouvera plus tard. Seulement ce sont les premières et les plus simples. Comme elles se produisent quand la réflexion n'existe pas encore , et que ce premier développement de l'intelligence se fait à notre insu, nous ne pouvons nous décider à reconnaître à ces impressions un caractère personnel. Tout ce qui tient à cette période de notre existence intellectuelle nous rappelle l'idée de la passivité; et naturellement le langage a consacré cette illusion. Les impressions mêmes qui nous paraissent maintenant les plus évidemment personnelles , la joie , la douleur, l'effroi, la pitié, l'admiration, le respect, Tamour, étaient pour les anciens des qualités inhérentes aux choses et plus ou moins permanentes. Celle erreur s'est transmise jusqu'aux temps modernes par l'influence des langues, et par celle de la scholastique, toute imprégnée des doctrines antiques. La plupart des difficultés qu'éprouvent les commentateurs et les traducteurs pour comprendre les œuvres de la philosophie grecque proviennent de ce qu'ils méconnaissent celle manière de concevoir la nature .

Par la même raison, la conception morale est purement objective. Toute vertu est dans les actes ; ce ne sont pas les hommes qui sont vertueux ou Coupables , ce sont les choses qui sont bonnes ou mau-^ vaises par elles-mêmes. Elles ne font qu'étendre à rhomme la contagion de leur souillure ou de leur mérite. Celte conception matérialiste est le fondement de toutes les religions et de toute la morale de Tanliquilé. L'histoire et la littérature grecques perdent une grande partie de leur sens par la substitution que nous faisons continuellement de nos conceptions à celles des premiers temps ; le fatalisme , qu'on se donne tant d^ peine à expliquer, n'est pas autre chose. Cette doctrine objective se maintient en partie jusque dans le stoïcisme le plus avancé, et Sénèque lui-même semble ne pas concevoir la vertu autrement.

On comprend à plus forte raison que les sciences naturelles de l'antiquité soient engagées dans cette erreur , d*où résulte que chaque fait et chaque objet étant essentiellement constitué par l'ensemble des impressions qu'il fait sur l'homme , il était impossible que l'idée même de les soumettre à Texpérimentation se présentât à l'esprit; car ou une seconde expérience aurait reproduit les mêmes impressions , et l'on n'aurait pu en conclure que l'idenlité de l'objet ou du fait; ou bien le résultat eût été différent , et alors la seule conclusion légitime eût été que la chose observée avait changé d'état ou de nature. L'àme reste passive, soumise au choc du dehors, et en quelque sorte impersonnelle.

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La langue répond à cet état de Vesprit. Elle représente toutes choses par leurs caractères sensibles, el la phrase n'est qu'une suite de sons ou d'images qui peignent les objets et les actions aux oreilles ou aux yeux. L'écriture figurative, certainement la plus ancienne, ne fait que représenter les objets comme la langue elle-même. Si la sculpture est l'art par excellence de l'antiquité, cela ne tient pas à une autre cause ,. et il serait facile de démontrer que sa langue , son écriture et sa poésie , produits nécessaires et parfaitement homogènes du premier développement de l'intelligence , ont elles-mêmes tous les caractères de la sculpture.

Le progrès dans toutes les sciences et dans tous les arts est dû uniquement à une réaction plus ou moins tardive de la personnalité humaine, entrant progressivement en possession d'elle-même , contre l'objectivisme absolu de la première antiquité. Ce caractère est en effet le plus curieux et le plus profond de toute la science antique , et tant qu'on ne se placera pas à ce point de vue pour l'étudier, il me paratt impossible qu'on arrive à des résultats sérieux. Le plus grand, et l'on peut dire (car il comprend tous les autres) , Tunique progrès accompli par l'humanité depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours , consiste donc dans la substitution progressive du point de vue subjectif et idéaliste au point de vue objectif et matérialiste des anciens. Ce progrès est du reste bien loin d'être achevé, et nous n'en avons pas encore pris conscience.

Gela nous explique le caractère principal de la poésie d'Homère , tout entière consacrée à la description des objets ou au récit, qui n'est que la description plus ou moins abrégée des mouvements et des actes.

Ce besoin de décrire est tellement naturel au temps d'Homère que toutes les fois que, grâce au progrès latent de Tabstraction et de la généralisation, un mot, par un emploi fréquent, a perdu quelque chose de sa valeur figurative, le poète y joint une épithète qui rétablit l'image effacée. Les traducteurs, qui retranchent ces épithèles, font preuve d'inintelligence; ils ne comprennent pas que c'est un des traits les plus caracté-ristiques de l'antiquité. Les noms propres, (|ui sans doute, dans le principe, désignaient les hommes par un caractère sensible, ont aussi toujours leur épithète qui marque le personnage, soit par une qualité permanente, soit par un trait accidentel, mais toujours extérieur. C'est ainsi qu'Homère dira : Achille aux pieds rapides, Hector au casque brillant.

Nous avons remarqué que ces épithètes ne varient pas avec les actions accomplies dans le moment présent par le personnage. Achille faisant rôtir un mouton, n'en est pas moins le divin Achille. La raison apparente, c'est que Tépithète marquant le plus ordinairement un caractère extérieur ou habituel, il n'y a pas de néceS'sité de la changer, parce que le personnage accomplit à un moment donné un acte qui ne s'y rapporte pas. Mais la vérité, c'est qu'une statue, pour être vue de différents cotés, n'en est pas moins la njéinQ

ôlaloe. Or, les personnages d'Homère de sont pas à proprement parler autre chose. L'homme peut être rinstrumenl des actes les plus divers, mais cette diversité est dans les actes, non dans Tagent, qui reste en quelque sorte immobile et âans rapport moral avec ce qu'il fait. Celte conception nous parait singulière, à nous qui croyons à la liberté de l'homme et qui jugeons de la moralité de l'acte par l'inlenlion de l'agent. Mais il résulte de là que notre manière de juger est absolument l'inverse du point de vue antique. Pour nous, l'agent seul est responsable ; c'est sa disposition morale qui varie. L'acte, divers par ses motifs ou ses conséquences, est moralement identique à lui-même, puisque tout acte, en tant qu'acte, est moralement indifférent. Pour les anciens, tout au contraire, en raison du point de vue objectif dont ils considéraient toutes choses, c'est l'action qui porte le caractère moraU L'homme, moralement étranger à l'acte dont il ne recevra pour ainsi dire qu'une contagion matérielle, ne fait qu'obéir à une impulsion extérieure, qui est ou la volonté des dieux ou plus souvent l'attraction de l'acte lui-même ; par Conséquent, il reste toujours dans une sorte d'immobilité morale. Les épithèthes de circonstance, autre» que celles qui se rapportent à un changement extérieur, sont donc presque nécessairement inconnues à Homère (*).

(1) Au commencement du premier chant de l'Odyssée, Jupiter rappelle ia mort d'Egislhe, tué par Oreste, pour avoir assassiné Agamemnon. Aux yeux d'Homère, cet acte est mauvais, puist^u'il est contraire

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Dès lors, il me paratt facile de comprendre que Tanlîquilé ait considéré rimitation comme le principe unique de tous les arts. Puisque l'émotion est dans les objets et dans les faits, le poète n*a pour produire rémotion qu*à imiter les objets ou les actions émouvantes. La théorie des arts se bornera donc à la nomenclature des représentations et des combinaisons qui possèdent au plus haut degré cette propriété, La poétique d'Aristote n'a pas d'autre fondement. C'est pour l'avoir considérée autrement qu'on l'a trouvée incomplète ou obscure. Aucun écrivain n'est plus clair qu'Aristote, quand on ne veut pas le forcer à penser et à parler comme nous. Malheureusement, c^est ce qu'on a toujours fait.

L'imitation, entendue en ce sens, est en effet le procédé de la poésie antique, comme c'est d'abord pour l'enfant le seul moyen d'exprimer sa pensée. Si celte période, si longue dans l'histoire de l'humanité, est si courte chez l'enfant moderne, celte différence tient à l'éducation, au langage, au milieu dans lequel il se trouve placé et auquel il s'assimile rapidement, tandis que tous ces secours ont nécessairement manqué aux premiers efforts du genre humain.

à la Yolontô exprimée des dieux. Il n'en laisse pas moins à Egisthe une épithèle qui , sans signifier irréprockabie , comme on traduit habituellemeni, est cependant honorable. Il me parait probable que le mot grec qu'il ajoute au nom d'Egisthe exprime ce sentiment de respect qu'însjMrent la puissance et le succès obtenus même par un crime aux peuples barbares et aux hommes qui ne conçoivent d'autre droit (jue celai de la force.

D'un autre c6té, il est très important«de comprendre que, tout en croyant imiter et décrire les objets et lés actes, le poète est dupe d'une illusion. L'homme, quoi qu'il fasse et à quelque époque qu'on le considère, ne peut jamais être réduit à n'être que le miroir de ce qu'on appelle le monde extérieur. Il faut donc bien s'entendre sur ces mots d'imitation et de description, qui peuvent tromper à cet égard. Nous ne pouvons rien connaître que ce qui est en nous, c'est-à-dire nos idées, nos impressions. C'est de la présence de ces impressions que nous concluons à celle d'objets extérieurs, et c'est de la différence de ces impressions que nous concluons à la différence des objets. Par conséquent, lorsque nous croyons imiter et décrire ces objets, nous n'imitons et ne décrivons en réalité que les modifications de notre âme. Seulement, les impressions sensibles étant les plus élémentaires et les plus communes, nous sommes plus portés à les confondre avec les objets mêmes, que les impressions secondaires ou moins permanentes, qui d'ailleurs ne se produisent en général que quand l'intelligence plus développée commence à prendre conscience de ses opérations. Ce que nous appelons imitation ou description n'est donc que l'expression des impressions élémentaires de couleur, de forme, de son, de mouvement et de celles qui s'y ajoutent le plus immédiatement. Quand nous disons que le génie d'Homère et de^ ses contemporains est surtout descriptif, cela veut donc dire qu'il n'exprime que des impressions sensibles, les premières perçues

par Tesprit de l'homme, et que les sentiments moraux qu'on peut découvrir dans ses poèmes sont ceux qui se rattachent le plus immédiatement à ce degré du développement intellectuel. Si nous en trouvons d'autres, c'est nous qui les ajoutons à notre insu.

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