‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 85 sur 159 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

CAUSES DE l'infériorité APPARENTE DE LA POÉSIE MODERNE.

I. Pourquoi la poésie moderne se prête moins que rancîenne aux transformations de noire fantaii»ie. — II. Perpétuelle substilution du lecteur au poète. — Querelle des anciens et des modernes au fvir siècle. — Appréciations contradictoires des deux parties tenant à la môme erreur de point de vue. — III. Pourquoi la poésie moderne est-elle moins accessible à toutes les intelligences que la poésie antique? — Dans quelle mesure tout le monde peut-il comprendre Homère? — Personnalité de Shakspeare opposée à Fimpersonnalité d'Homère.

Comme les émotions et les idées, dont nous trouvons l'expression directe dans les poèmes homériques, tiennent à la forme primitive de l'intelligence, c'est-àdire à celle que tout homme a traversée dans son enfance , avant de parvenir par un développement ultérieur à des sentiments plus variés et plus profonds, nous recommençons à notre insu , en lisant ces poèmes , ce travail qui nous est familier. Nous ajoutons aux impressions rappelées toutes celles dont, en nous-mêmes, celles-ci ont été l'origine et qui semblent s'y rattacher naturellement, jusqu'à la dernière limite de notre propre développement.

iLLCSION DES CLASSIOOES. 285

JLes descriptions d'Homère n'étant que des copies des impressions les plus générales, nous nous trouvons en fiice de ses descriptions dans la n)ècbe situation qu'en face de te nature; l'émotion de chacun n'a donc alors d'autre mesure ni d'autre limite que celles mêmes de son intelligence et de sa sensibilité, sans que cela prouve rien en faveur du génie du poète. ,

Nous ne nous trompons pas moins dans le jugement que nous portons sur les sentiments des personnages qu'il fait agir. Habitués par l'expérience que nous faisons chaque jour sur nous-mêmes à juger des senti-ments par les actes , nous prétons naturellement aux personnages d'Homère nos propres intentions. Par m penchant honorable pour l'humanité, et qui n'est autre que la force intérieure qui nous fait progresser » nous supposons ces intentions généreuses et élevées tant que rien ne nous force à les juger autrement. Gomme Homère présente le plus ordinairement les actes seuls^ sans en déterminer le caractère moral par l'intention de l'agent, et sans y joindre aucune appréciation personnelle, nous nous laissons aller sans obstacle à notre pente naturelle, nous élevons ses héros à toute la hauteur dont nous gommes nous-mêmes capables^ et nous admirons et aimons le génie du poète qui a su exprimer ces émotions, qui réellement ne sont qu'en nousméttkes.

Placez un jeune enfant devant le paysage que vous trouvez le plus pilloresque et le plus grandiose, Il n'y verra que des arbres « des torrents , des rochers , des

prairies , c'est-à-dire ce qu'il y a de plus élémentaire dans la connaissance , des formes , des couleurs , des bruits. S'il s'y rencontre des hommes ou des animaux, c'est ce qu'il remarquera surtout. Son émotion, s'il en éprouve, il ne saura pas l'exprimer, il n'en aura pas conscience; elle n'aura d'ailleurs rien de profond ni de vraiment poétique , au sens où nous l'entendons. En face du même paysage , supposez un artiste exercé à sentir les beautés de la nature. Les objets n'auront pas changé , ce seront toujours des formes , des couleurs , des bruits; mais au lieu de s'arrêter à ces première impressions, il ira plus avant; il trouvera mille harmonies secrètes , mille rapports mystérieux , qui ne sont que des impressions nouvelles d'une intelligence et d'une sensibilité plus complètes, et dont le spectacle présent n'est que l'occasion.

De môme deux artistes , croyant copier les mêmes arbres et les mêmes rochers, feront deux tableaux très différents, si leurs âmes sont différentes; les objets ne seront pour eux que l'occasion de manifester ces différences. Il y a plus. Le même artiste ne pourrait guère en face du même paysage eh faire deux représentations absolument identiques, parce que chaque âme a son évolution particulière qui , en la transformant , semble lui transformer les objets , sinon par les impressions élémentaires, au moins par celles d'un degré supérieur. Les impressions les plus élémentaires ne sont donc que la première manifestation et le point de départ du travail intérieur de l'intelligence. Mais celles

mêmes qui semblent fournies le plus directement par les sens , tout en paraissant persister , se transforment continuellement par le développement intellectuel. Nous savons que les sculpteurs des plus anciens temps ne voient que les formes les plus générales du corps humain ; proportion , détail , harmonie , expression , ce qui marque la vie et Tâme , tout cela leur échappe. Telles sont les plus anciennes statues et les bas-reliefs de TEgypte , de l'Assyrie et de la Grèce. Les artistes de ces temps voient les yeux de face dans des figures" de profils, et accoUent des oreilles entières à des figures vues de face. La peinture ancienne ignore les raccourcis , le clair-obscur, et jusqu'aux derniers temps , elle a représenté les personnages étages les uns audessus des autres, comme placés sur un plan très incliné. La perspective est une découverte moderne. L'enfant qui commence à dessiner fait exactement comme les sculpteurs et les peintres anciens. Et qu'on ne croie pas que la faute en soit à l'inexpérience de sa main qui ne seconde pas sa pensée. 11 voit réellement les choses de celte manière. Après avoir achevé son dessin , il ne reconnaîtra pas de lui-même les imperfections qui distinguent la copie du modèle , si l'on ne force pas à les apercevoir.

C'est précisément ce que nous trouvons dans la poésie d'Homère. Ses descriptions sont incomplètes, sans détails , comme les anciennes sculptures. Si les mots , plus élastiques que les lignes et les couleurs , nous permettaient de voir encore dans ses poèmes les

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choses comme il les voyait lui-même, nous serions peut-être bien étonnés parfois de notre admiration. Mais les mots demeurent, pendant que les impressions changent , et la pensée en progressant accumule sans cesse dans les mêmes expressions des idées et des impressions nouvelles (*). Cette apparente et Irom-

(1) Cette continuelle transformation du sens des mots, produite par les changements ou les accumulations d'idées, est une des choses les plus remarquables , bien que des moins remarquées. Les expressions les plus êpiriîuelles ont eu des sens matériels : âme a signifié respiration; l'esprit a été le souffle: la vertu a été la force ou rulililé. En latin le mot virttis se trouve avec les trois sens de force physique, force intellectuelle, force morale. Tout lo monde sait que les impressions intellectuelles, les idées ne peuvent s'exprimer que par des mots qui ont précédemment servi à exprimor des impressions élémentaires, c'est-àdire des sensations ou des objets. Celle élévation progressive des mots du sens physique au sens métaphysique , constitue la forme la plus fréquente de la métaphore. Ce phénomène , facile à observer dans le langage , aurait dû faire réfléchir sur la série des développements qu'il suppose dans l'intelligence. Maisce qu'on n'a, je crois, jamais remarqué, c'est que les expressions par lesquelles nous désignons ]es objets eux-mêmes ont singulièrement changé de sens. Le mot mer réveille en nous mille impressions poétiques, panthéistiques , infinies, auxquelles les anciens n'ont jamais songé, et dont l'intervention, involontaire de notre part, ajouto aux descriptions antiques de paysages maritimes des caractères et une puissance d'émotion qui n'appartient qu'à nous. Prenoz de même les mots forêts , montagnes , toutes les expressions qui se rapportent au culte tout moderne de la nature; pesez les différences d'impressions contenues dans chacun de ces mots pour le poète grec ou le poète romantique, et vous aurez une idée des différences littéraires que les siècles apportent nécessairement aux oeuvres des âges précédents. -*- Les mots r.iêmcs qui semblent le plus spécialement réservés à la désignation des impressions les plus grossières, les plus matérielles en quelque sorte, suivent une progression de sens analogue. Le mot pierre, par exemple , n'exprime pour un ancien qu'un certain corps plus ou moins dur, rugueux et lourd,

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peuse immobilité des langues au milieu de la mobilité rédle de Tesprit rend impossible cette curieuse expérience. Quand Homère parle des montagnes, des forêts, de la mer, nous prenons ces termes avec le sens, c'est-à-dire avec le souvenir des impressions que nous y attachons , et nous nous faisons un Homère à notre image. Pour que nous reconnaissions notre erreur, il faut qu'il nous en avertisse lui-même par quelque détail caractéristique , qui marque la différence de ses conceptions aux nôtres. Quand cet avertissement nous manque , nous nous abandonnons à la pente naturelle qui nous porte à nous substituer à lui. Or, cet avertistnent fait défaut le plus souvent, précisément parce qu'Homère ne dépasse pas la première phase du développement de la sensibilité et ne marque que les traits les plus généraux.

Par conséquent, c'est l'antiquité même de cette poésie qui fait son éternelle jeunesse ; elle parait toujours nouvelle, uniquement parce qu'elle est ancienne. Les poètes d'une époque plus avancée , en ajoutant à

parce qu'il ne le connaît que par les impressions les plus superficielles. Pour le moderne, pour un chimiste, le même mot rappelle une série indéfinie de combinaisons possibles d'éiémcnis, de-constitutions moléculaires, de propriétés, etc., etc. , et toute cette massa infinie de notions diverses reste comprise sous le môme mot , duquel toute la science antique pouvait e.xlrairo tout au plus deux ou trois notions grossières, obscures et mal définies. Or, qu'est-ce que la rossembfance extérieure des mots , quand le sens en est aussi profondément différent? Et cependant c'est la ressemblance des sons et la persistance des formes qui règlent tous nos jugements, et qui nous jettent dans une multitude d'erreurs auxquelles nous ne sommes pas près de renoncer.

ces impressions générales des traits qui se rapportent plus intimement à une civilisation particulière et où se marque davantage leur personnalité, nous tiennent pour ainsi dire à Técart et nous empêchent de nous confondre avec*eux. La préxsision même de leur expression, en limitant leur émotion, impose la même limite à la nôtre. Par là ils nous forcent à mesurer le progrès qui nous sépare de leur temps, et restent au-dessous ou en dehors de notre idéal. Voilà pourquoi ils nous paraissent inférieurs aux anciens. Ceux mêmes qui ont précédé Homère, les poètes hindous des hymnes les plus anciens du Rig-véda lui sont également inférieurs, mais par une autre raison. Leurs impressions sont si incomplètes parfois, que celte imperfection parait presque aussi saillante que dans la plus antique sculpture. Il faudrait, pour que ce défaut nous échappât, que nous pussions nous reporter par la mémoire à cet âge qui dans la vie de Thomme correspond à Tépoque que la première poésie aryenne représente dans la vie de Thumanité. Or cet âge est celui où tout paraît confus et indécis aux yeux de Tenfant , et où il n'a pas assez pleine conscience des impressions qu'il éprouve , pour en garder le souvenir.

Homère tient le milieu entre ces deux époques. 11 exprime ses impressions d'une manière assez précise pour que nous puissions y reconnaître le point de départ des nôtres, mais en même temps assez vague pour que rien ne nous oblige, en nous faisant obstacle, de nous apercevoir que nous sortons du poème pour

rentrer en nous-mêmes. Alors nous allons , sans que rien nous arrête, jusqu'aux dernières limites de l'idéal que nous concevons. Comme naturellement nous ne pouvons rien concevoir au delà de cette limite , et que d'un autre côté rien ne nous avertit que nous cheminons seuls , Homère devient pour nous le premier des poètes , le plus simple , puisqu'il part des impressions les plus simples, le plus puissant et le plus vaste, puisqu'il nous porte et s'étend lui-même jusqu'aux bornes extrêmes de notre propre développement.

Il est dès lors facile de comprendre pourquoi on peut toujours relire Homère sans se lasser. C'est que notre propre progrès est incessant, et que, par la même illusion, nous attribuons toujours au vieux poète les émotions nouvelles et de plus en plus profondes , dont la lecture de ses poèmes est pour nous l'occasion. Si le plaisir que nous y trouvons est si vif, c'est qu'il n'y a pas pour l'homme de joie supérieure à celle de sonder, pour ainsi dire, la profondeur de son intelligence et de sentir son propre perfectionnement. Chaque lecture nous révèle un développement nouveau. 11 ne faut donc pas s'étonner qu'on fasse chaque jour de nouveaux commentaires d'Homère. Chacun se retrouve lui-même dans le poète, et en réalité il y a autant d'Homères qu'il y a de lecteurs d'Homère , comme un paysage est aussi divers qu'il a de divers spectateurs. C'est donc ifhe erreur de croire , comme on le dit trop souvent, que ce travail de commentaires et de critiques soit un travail stérile. L'historien qui commente les actes ne

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fiait pas autre chose que le critique qui commente les écrits. Tous deux étudient le développement de Tintelligence humaine par un côté différent. L'homme, qui n'a dans le principe pour fournir à ce développement que les impressions directes des objets extérieurs > trouve dans les représentations qu en ont feites les poètes une source d'impressions nouvelles , déjà plus élevées , humanisées en quelque sorte , et par là plus sympathiques, plus pénétrantes, plus fécondes* Chaque commentaire d'un poète est un poème nouveau, comme chaque commentaire d'un philosophe est une nouvelle philosophie. Le seul danger dont il fout se garder, c'est cette illusion trop prolongée qui fait de cette perpétuelle manifestation du progrès un argument contre le progrès.

Donc, c'est la complexité infinie (0 de la poésie pri-

(4) C'est jastement poar cela que les poètes, et surtout les poètes anciens, sont absolument intraduisibles. Notre langue analytique ne nous permet de rendre qu'une partie de l'impression. Ce n'est jamais qu'un trait à la place d'une statue. Ou bien, si l'on veutrendre tout, il faudrait &ire comme le dessinateur en face d'une statue : la dessiner à tous les points de vue, c'est-à-dire donner cent images pour une, cent lignes pour un mot, et alors on perd l'ensemble. — Peut-il rien y avoir de plus instructif pour la p>yd)ologie que ce fait singulier , qu'une impression unique pour un temps devienne multiple pour un autre? Et il n'est pas nécessaire pour cela de supposer des siècles d'intervalle : chacun de nous peut l' expérimenter en lui-même. Tous ces beaux souvenirs de Tenfance ne sont pas autre chose. Sont-eeies objets qui changent? ou notre œil qui dovieiit plus pénétrant? G^stuotte âme, c'est nous-mômes. Nous \oyons plus j parce que noussommesp/iu. C'est que la connaissance (et toute la psychologie, et par suite, tout est là )j n'est pas celle des objets, mais de nous-mêmes*

mitive qui, pour nous, en fait le charme- L'intelligence moderne, formée et exercée par l'habitude de l'analyse à diviser ses impressions et à saisir entre ces parties diverses mille rapports secondaires et subtils qui échappaient nécessairement aux anciens, trouve, grâce à celte analyse même, dans ces peintures complexes, une source inépuisable d'impressions et d'émotions nouvelles, que nous nous figurons trouver ramassées et comme condensées dans l'émotion même du poète et exaltées à la mesure de sa propre sensibilité. La vérité est que ces impressions ne sont si poétiques et si fécondes pour nous, que grâce à leur vague et à leur complexité; qu'elles tiennent ce caractère de l'état même de Tàme dont elles sont l'expression directe et vivante, et que, par cette raison, ne pouvant jamais se ramener à une idée unique , définie , elles nous paraissent pour ainsi dire sans limites. Chacun de nous y découvre l'impression qui convient à la disposition de son esprit. Pour le philosophe, Homère est un grand moraliste ; la science de Tâme humaine , la plus haute métaphysique y éclate à chaque pas* On sait tout ce que les Alexandrins et leurs successeurs ont découvert dans ses poèmes. Le politique admire les leçons que le poète donne à ses concitoyens divisés ; le géographe s'extasie sur l'exactitude des descriptions qu'il fait des lieux qu'il n'a jamais vus. Le critique ne peut se lasser de célébrer l'art infini de la composition de ses poèmes*, la variété qu'il a eu soin d'y mettre , sa connaissance profonde des passions de l'homme, et

sa constante application à leur prêter les actes et le langage qui leur conviennent. Dans son admiration logique et réfléchie , il prend les dimensions du poète , le mesure sous toutes ses faces , au cordeau et à la r^le , et ses observations soigneusement enregistrées deviennent la loi, le canon de la poésie. Malheur à qui tentera de s'en affranchir! Le peintre enfin admirera celte éternelle succession de tableaux. La théoloaie même y trouvera des aperçus nouveaux , des confirmations de ses dogmes; les pères de l'Eglise sont pleins de citations des poètes. Toutes les causes , toutes les sciences ont puisé dans la poésie antique des arguments et des observations victorieuses.

Dirons -nous que c'est une illusion? Sans doute Homère n'a pas songé à tout cela; mais on peut le trouver dans ses œuvres, et toujours par la même raison , c'est que tout ce que nous concevons est non pas en dehors de nous , mais en nous-mêmes. Quand nous lisons un poêle antique , c'est nous-mêmes que nous suivons dans notre propre développement, et non pas le poète que nous apprenons à connaître. Il y a des personnes qui , dit-on, n'ont jamais lu un mauvais ouvrage. Ce sont celles chez qui ce travail personnel de l'imagination est le plus actif, et qui par là sont le plus nettement distinctes , le plus complètement étrangères au livre qu'elles lisent , celles enfin qui lisent le plus évidemment en elles-mêmes (<)•

[\) Il ne faut pas croire pour cela que le choix du livre soit indiffé-

C'est cette abondance toujours variée d'impressions croissantes qui fait le charme des arls , de la peinture, de la musique , de la poésie , quand les artistes ne se sont pas renfermés eux-mêmes dans des limites d'expression trop restreintes , c'est-à-dire dans des sujets trop précis. Voilà pourquoi on peut relire indéfiniment les mêmes poètes , revoir indéfiniment les mêmes tableaux, entendre indéfiniment la même musique. C'est que en réalité, c'est toujours un plaisir nouveau, ce sont des impressions qui changent ou qui s'ajoutent aux précédentes pour les modifier, les compléter. C'est le caractère commun des œuvres complexes et vagues de l'antiquité, qui se prêtent à toutes les transformations, et des œuvres puissantes et fécondes de nos grands poètes , qu'on ne peut épuiser. Pour les comprendre , il faut que nous les ayons vues ou entendues à tous les de-

roni. Les poètos médiocres no relracent que les traits généraux et superficiels de la scène qu'ils présentent; ils la rendent comme ils Tont vue. Le poète de génie en face de la même scène est bien autrement ému. Sa 'narration, rapprochée de celle de Tautre poète, et reproduite au crayon, donnera à peu près le même trait général , comme une enseigne peut ressembler à un tableau de Raphaël. Il y a de plus dans le second toute Tâme du poêle. Par conséquent, sous la même apparonce, il y a en réalité une impression tout autrement profonde, c'està-dire, complexe, féconde par là même, composée d'une succession ramassée d'un très grand nombre d'impressions, non analysées par le poète , mais qui en se réfléchissant en quelque sort^ dans l'esprit du lecteur, plus sensible aux nuances, se laissent analyser, et fournissent par conséquent à son intelligence une pâture bien plus abondante et plus variée. C'est cette profondeur même de l'impression poétique condensée et exprimée avec tous ses caractères qui constitue le génie ar« tistique.

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grés de notre propre développement intellectuel y dans les dispositions morales les plus diverses ; car si dans l'œuvre du poète , il y a Tâme du poète , en l'entendant , nous y ajoutons la nôtre ; et c'est cet élément nouveau qui fait pour nous en grande partie la valeur du poème; c'est ce qui fait que pour beaucoup de gens Shakspeare et Boileau, comme poètes, sont égaux; c'est ce qui embrouille toute la critique en substituant toujours à la mesure du mérite de l'œuvre la mesure des impressions et de l'esprit du lecteur.

Ce qui est vrai des arts dans tous les temps , Test surtout de la poésie dans l'antiquité. Elle nous plaît comme les souvenirs de notre enfance, que nous trans* formons; nous aimons à y retrouver tous les états par où nous avons passé. En effet, la première et la plus complète de toutes les jouissances , c'est de sentir son propre perfectionnement , d'y assister pour ainsi dire. De là pour nous un vif plaisir intellectuel de pénétrer dans cette complexité, de saisir et de marquer toutes les nuances des impressions qui en naissent. Les arts, par la progression des émotions qu'ils produisent en nous, nous permettent de constater sans cesse le progrès de notre pensée. Ces impressions, de plus en plus vives, plus intimes, plus élevées sont à la fois la marque d'un progrès accompli et la promesse d'un progrès futur. Les œuvres trop précises ou qui manquent de profondeur , c'est-à-dire qui ne sont pas l'expression d'une àme sérieuse , féconde et d'une émotion sincère, n'excitent pas ou ne soutiennent pas en nous ce travail de

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noire intelligence ; c'est parce que nous les avons vile épuisées et qu'elles ne peuvent plus nous servir à mesurer des progrès nouveaux , qu'elles nous deviennent bientôt insipides,

Je ne me dissimule pas combien cette perpétuelle substitution du lecteur au texte qu'il a sous les yeux peut paraître invraisemblable aux hommes à qui une longue habitude a rendu celte illusion familière et à qui l'expérience des analyses psychologiques n'a pas appris combien ces erreurs sont communes. Une étude sérieuse de la philosophie antique comparée à ce que nous croyons en connaître par les travaux qui ont été feitë de notre temps, fournirait peut>-étre les meilleures preuves à l'appui de la thèse que je soutiens. Les impressions poétiques ne sont pas en effet susceptibles d'une détermination aussi précise que les principes et les idées des philosophes. C'est surtout en restituant à Platon et à Aristole leur véritable pensée qu'il serait facile de montrer qu'en étudiant les œuvres des anciens, nous leur appliquons le même système d'interprétation qu'eux-mêmes appliquaient à l'étude de la nature. Leur ignorance attribuait aux choses , comme qualités propres et essentielles, les modifications de leur propre sensibilité, et ne reconnaissait comme personnelles qu'un très petit nombre d'impressions , qui , par leur évidence, échappaient à celle confusion. De même, nous prêtons aux anciens les sentiments et les idées

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que notre intelligence plus développée conçoit à la lecture de leurs œuvres , toutes les fois que des différences trop tranchées ne nous interdisent pas celte assimilation. Mais pour le démontrer il faudrait recommencer dans Tordre des idées philosophiques tout le travail que nous venons de faire à propos de la poésie, et celte démonstration nous entraînerait à de trop longs développements. J'aime mieux en chercher la confirmation dans un épisode célèbre de notre histoire littéraire.

Celte illusion est tout ce qu'il y a de réel dans le débat qui s'émut au xvii* siècle entre Perrault et Boileau, et que reprirent Lamotte et M""* Dacier. C'est toujours la même obstination des hommes à ne voir jamais qu'eux-mêmes dans les hommes des siècles précédents. On ferait un livre curieux des méprises de cette nature. Il est vrai qu'il comprendrait toute l'histoire de l'humanité. Parmi tant d'écrivains qui ont raconté la querelle des anciens et des modernes , je n'en connais pas un qui se soit rendu compte des véritables causes de celle querelle.

Un des hommes du xvu* siècle qui connaissait le mieux les Grecs , Racine , qui les lisait dans leur langue , est pleinement convaincu que son Alexandre « représente parfaitement le goûf de l'antiquilé, » et il déclare qu'il n'y a guère de tragédie « où l'histoire soit plus fidèlement suivie. » A l'entendre, ceux qui ne. l'approuvent pas, montrent bien qu'ils connaissent médiocrement le goût des anciens. Il commence la préface d'Andromaque par une déclaration semblable; « pour peu qu'on

HAGINE ET l' ANTIQUITÉ. 299

ccmnaisse TaDliquité , on verra fort bien qu'il a rendu ses personnages tels que les anciens poètes nous les ont donnés ; il n'a pas cru qu'il lui fût permis de rien changer à leurs mœurs; toute la liberté qu'il a prise, c'a été d'adoucir un peu la férocité de Pyrrhus. » Dans sa tragédie d'Iphigénie en Âulide , il croit sincèrement que la jeune princesse , si bien élevée , qu'il donne pour fille à Agamemnon , ressemble à la naïve jeune fille, si franche et si vraie de la tragédie d'Euripide. Il ne soupçonne pas ce qu'il y a de bizarre à cet étalage de belles manières et d'étiquette raffinée dans une tragédie dont la donnée nous reporte aux temps de la plus féroce barbarie. Le contraste de cette cour si polie avec l'idée d'un sacrifice humain n'a rien de choquant pour lui , non plus que pour ses contemporains. Dans la préface de Bajazet, il proclame le même principe, « La principale chose à quoi il s'est attaché , c'a été de ne rien changer ni aux mœurs ni aux coutumes des Turcs. » Il avertit qu'il a eu soin de laisser à Bajazet « au milieu de son amour la férocité de sa nation. » Enfin il n'y a pas une de ses préfaces où il ne s'attache à démontrer avec quel scrupule il a suivi l'histoire. Il n'ose se permettre la moindre liberté à cet égard sans en expliquer les motifs. Ce respect est dans l'esprit du temps. La critique contemporaine lui demande un compte sévère des moindres infractions à cette règle ; et il est certain que presque toujours, dans ses tragédies, les faits sont reproduits avec la plus minutieuse exactitude.

Cependant, malgré ce scrupule, tout le inonde reconnaît aujourd'hui que les héros de Racine sont bien plus près du xvn* siècle que de l'antiquité, plus Français que Grecs, Turcs ou Romains. Nous ne pouvons nous empêcher de sourire des déclarations du poète^ et surtout de l'assurance des critiques qui, après lui, proclament que « le Milhridate de Racine est véritablement une tète antique, » et qui le louent d'avoir imaginé dans riphigénie un Achille plus Grec que celui d'Euripide. Que conclure de tout cela? Les faits auxquels Racine et ses contemporains s'attachent si étroitement ont-ils changé depuis? Le vrai, c'est qu'on ne voit que ce qu'on a dans l'esprit; que les faits n'ont pas de signification nécessaire par eux-mêmes, et que chacun les interprète à son point de vue et suivant ses idées. Ce n'est que par une comparaison attentive et longtemps répétée que l'on arrive à découvrir, entre les faits diversement groupés, des rapports qui modifient les idées jusqu'alors reçues. Ce travail commençait à se (aire au xvn* siècle, mais la critique historique naissait à peine. On ne songeait guère qu'à réunir les faits, sans s'occuper des hommes, et l'on n'était pas encore arrivé à conclure de la diversité des actes celle des agents.

On peut dire que les écrivains des deux partis ignoraient presque également le vrai caractère de l'antiquité. L'ode sur la prise de Namur, donnée comme un spécimen de la poésie de Pindare, dont elle était censée résumer les principales beautés, était, il faut l'avouer, un assez faible argument pour convaincre les anti-pin-

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