‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 86 sur 159 · QUERELLE DES ANCIENS ET DES VODJCRNES · texte numérisé non relu

QUERELLE DES ANCIENS ET DES VODJCRNES

dariques. Racine, Boiloau, M°^ Dacier ne connaissent et n'admirent dans les poètes anciens qu'une poésie de convention. Perrault et La Motte la trouvent mauvaise, sans soupçonner davantage qu'ils sont dupes de la même illusion. Tous ne voient l'antiquité qu'à travers leur temps. Ils admettent les uns et les autres je ne sais quel art éternel. La question entre eux est de savoir si les anciens ont été fidèles à ces lois imaginaires et s'ils se conforment exactement aux prescriptions du Père Le Bossu.. Les uns disent oui, les autres non. Mais, pour les uns comme pour les autres, Homère est un artiste, un homme de lettres auquel on a parfaitement le droit d'appliquer toutes les règles de la poétique moderne. Et ils ne s'en font pas faute. M"' Dacier, remarquant qu'il n'y a pas une seule comparaison dans le premier chant de l'Iliade, dira sérieusement : « Gela prouve qu'Homère a cru que les commencements d'un poème épique ne sauraient être trop simples, et que les grandes figures ne sont de saison qu'après que le fait est bien exposé et le lecteur bien instruit. »

Mais cette erreur est surtout celle de Perrault, de La Motte et de ceux qui se joignirent à eux dans leur insurrection contre l'antiquité. Tout héros pour eux était on Condé ou un Turenne; tout roi, un Louis XIV; tous les hommes, des -courtisans ou du moins des bourgeois bien élevés. Comment alors ne pas se scandaliser de voir un Turenne, sous le pseudonyme d'Ajax, comparé à un âne? de se figurer un Condé, dans sa retraite de Chantilly ou à la tète des armées, en

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grand costume, préparant lui-même son dîner et faisant cuire à la pointe de son épée, en guise de broche, un gigot de mouton ou une cuisse de bœuf? Comment surtout no pas s'indigner d'entendre Louis-le-Grand, le roi des rois, au milieu de toute sa cour et de ses grands officiers impassibles, traité par Achille de chien et d'ivrogne? Ils auraient pu conclure de ces faits qu'en prenant les Ajax et les Achille pour des Turenne et des Condé, ils se trompaient sur le vrai caractère des personnages d'Homère; ils ont mieux aimé croire qu'Homère n'entendait rien à la belle poésie, non plus que ses personnages aux belles manières, et que si l'on pouvait encore soutenir la lecture de l'Iliade, c'était à la condition de n'avoir jamais admiré les splendeurs de TAgamemnon moderne. Le vieux poète évidemment était un homme de peu, qui n'avait pas été présenté ni admis à la cour. On comprend qu'en envisageant les choses à ce point de vue, ils devaient éprouver un bien sincère mépris pour les admirateurs d'une poésie aussi bourgeoise.

La dififérence fondamentale entre les deux partis, c'est que les uns sont conséquents et les autres ne le sont pas. Les modernes, uniquement touchés du présent, rejettent tout ce qui ne lui ressemble pas, et comme leur imagination et leur entraînement poétique n'ont rien de bien ardent , ils transfigurent moins les faits racontés par Homère, et voient plus nettement les plus saillantes diCFérences. Aussi eurent-ils dans le public beaucoup plus de partisans que leurs adver-

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saires. Us servirent ]a cause du progrès, mais ce serait se tromper que de leur <^ prêter Tintention et de leur en faire un mérite. Ils se bornent strictement au présent, et s'ils admirent moins Tantiquité, c'est bien plutôt froideur et impuissance d'émotion que clairvoyance et sentiment réel du progrès. Leurs adversaires aussi jugent tout à la mesure des idées contemporaines, mais leur génie, plus sensible à la poésie, plus ému, les prédispose davantage à cette illusion, qui, ne trouvant pas dans le présent de quoi satisfaire ses aspirations idéales , les transporte dans le passé , où elles peuvent s'épanonir pins à l'aise, et il revêt ïa poésie antique de celte grandeur imaginaire, que peuvent seules y trouver les âmes vraiment poétiques. C'est une erreur, mais cette erreur accuse un vff sentiment de l'idéal , et par conséquent est en réalité bien plus près de l'idée du progrès que la froideur de Perrault et de La Motte.

Malheureusement Racine , non plus que Boileau et M"* Dacier, n'en eurent conscience, et c'est ce qui fit le triomphe du parti contraire. Pendant que ceux-ci combattaient sur un terrain parfaitement déterminé, et paraissaient avoir pour eux la logique, ïes autres, croyant partir du même principe , mais dominés à !eur insu par des impressions complètement étrangères au principe qu'ils acceptaient , s'efforçaient vainement de démontrer qu'Homère n'avait méconnu aucune des r^les de la poétique moderne. Cet effort impuissant pour concilier leurs impressions avec des règles fac-

tices et avec les habitudes de Tesprit contemporain donnait à leur argumentation une singulière indécision, les jetait dans des compromis, dans des confusions bizarres, parfois contradictoires, et compliquait leur thèse de mille difficultés que ne soupçonnaient pas leurs adversaires. Les violences mêmes qu'on a reprochées au parti des anciens tiennent à cette irritation intérieure de l'esprit qui croit avoir pour lui la vérité sans pouvoir la faire concorder avec la logique. Il n'y a riea d'irritant comme un syllogisme dont on accepte la majeure et dont on repousse la conclusion , sans pouvoir découvrir par où elle pèche. La Motte , qui n'a pas cet embarras , poursuit tranquillement son argumentation, accable son adversaire sous les conséquences du principe qu'elle admet , et n'a pas vraiment grand mérite à rester poli.

Du reste, cette préoccupation exclusive de nos proprès impressions n'est pas particulière à la critique littéraire. Tous les jours nous voyons ainsi transformer les faits et les personnes sous nos yeux et dans notre propre esprit. Qui n'a rencontré des gens qui racontent de fort bonne foi des dangers terribles ou de merveilleuses aventures qui n'ont de réel que l'effroi ou la crédulité du narrateur? Tous nous sommes dupes de notre imagination , de nos passions , de nos préjugés. Un homme a toujours plus d'esprit ou de vertus le lendemain du jour où il est devenu riche ou célèbre. Les gens , avertis de son mérite , se font gloire de le reconnaître , et s'ils ont avec l'homme quelque rela—

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