PASSIVITÉ DES INTELLIGENCES. XIII
même, soit par la raison impersonnelle; ce sont toujours les mêmes principes éternels et innés qui s'imposent de leur propre autorité et dans une égale mesure à tous les esprits. La tâche du philosophe éclectique se borne , comme sous le règne de la scholastique , à rafBner, avec plus ou moins de subtilité et de logique, sur les conséquences des principes consacrés et inviolables. L'identité de toutes les intelligences , en tous temps et en tous pays , par une égale participation à la raison universelle, avait été préparée par la philosophie antique , et se trouvait implicitement contenue dans ses théories. Cette conséquence, il est vrai, avait été éludée au profit de la vanité nationale de la Grèce; on avait exclu les Barbares, c'est-à-dire l'univers presque entier, de l'héritage divin. Le spiritualisme moderne se glorifie d'avoir rétabli l'humanité dans ses droite, et il en triomphe comme d'une découverte sublime. 11 ne voit pas que ce n'est qu'une conséquence logique des doctrines qu'il a empruntées, et que loin d'avoir tant à s'en applaudir, cette conséquence suffit à condamner les principes philosophiques qui la contenaient. C'est elle, comme nous l'avons déjà remarqué, qui fait de l'uniformité un devoir, du nombre un argument, de l'hérésie un crime, de l'intolérance une vertu. Avec l'identité des intelligences, avec l'éternité des principes immuables, avec la doctrine d'une vérité objective, unique, l'humanité est condamnée à l'immobilité, ou à ces luttes incessantes que ne manque jamais de produire la contradiction
XrV INTRODUCTION.
des doctrines arrêtées avec besoins progressifs de Tt»telligenoe humaine.
Cette croyance à Tidentité de la raison dans tous les homnaes , et par conséquent à la passivité de l'intelligence , est précisément ce qui a causé toutes les erreuns des spiritualistes modernes. S'ils n'avaient pas été convaincus d'avance de l'identité des intelligences, ils n'auraient pas cru qu'il suffisait de regarder en euxmêmes pour y retrouver tout le genre humain ; ils auraient compris que, pour faire la théorie des idées dans l'humanité et pour en marquer l'origine, ce n'est pas assez de considérer les caractères qu'elles peuvent avoir dans un exemplaire unique et dans un seul moment; que, pour savoir d'où elles viennent, comment elles se produisent et se développent , il faut les reregarder commencer et croître , c'est-à-dire étudier l'homme à ses différents âges et l'humanité dans les civilisations différentes qu'elle a traversées ; que, pour voir si elles sont réellement innées et néoœsaires , il faut au moins regarder si elles se retrouvent également chez tous les peuples , dans tous les climats et dans toutes les situations ; que, pour affirmer de tels résultats , il ne suffit pas de s'étudier soi-même ou d'observer quelques hommes qui, placés dans les mêmes conditions d'éducation et d'existence, doivent par là même avoir entre eux plus d'une ressemblance.
Sans doute , nous dit-on ; aussi ont^ils étudié l'histoire des idées dans les livres des hommes de tous les temps qui se sont donné pour mission de faire J»
EMPKUNTS A l'AUmQUlTÉ. XT
diériTie <ies idées de leur siècle. Où Irouror de meilleurs guides pour une pareille étude qu'un Platon , un Arislole, un Descartes? — Rien de mieux, en effet, s'il s'agit de savoir quelles ont été les doctrines philosophiques du passé , que d'interroger les philosophes; mais ce que nous voulons apprendre, c'est comment se produisent et d'où viennent les idées, et non pas ce qu'eft ont pu penser tels ou tels théoriciens. Or, pour savoir comment se produisent les choses , il n'y a rien de td que de les considérer «Iles-mêmes au moment où elles se produisent, le concevrais encore qu'on accordât cette importance aux témoignages, si l'on consultait de véritables témoins qui eussent vu de leurs yeux les faits sur lesquels on les interroge, et si toutes leurs dépositions étaient concordantes* Loin de là , elles abondent en contradictions de toute espèoe. Aucun d'eux n'a observé directement les faits qu'il prétend expliquer. Leurs théories ne sont fondées que sur des hypothèses plus ou moins ingénieuses , que rien ne confirme, et ne sont, la plupart du temps, que la réduction en systèmes des préjugés vulgaires de leur temps. De quel droit choisissez- vous au milieu àa toutes ces autorités qui se combattent? À quel signe reconnaissez-vous la vérité au milieu de ce chaos de doctrines contradictoires? Suffira-t-il, pour mériter la préférence, que l'une d'elles se trouve en rapport avec les habitudes de votre esprit? Mais ces habitudes d'esprit, les tenez-vous de la nature ou, de l'éducation? De ce que la civilisation au milieu de laquelle vous
XVI INTEODUCTION,
vivez s'est inspirée de certains principes , est-ce une raison absolue pour que ces principes soient les seuls vrais?
C'est là l'erreur des philosophes modernes. Nourris au milieu de la civilisation chrétienne , tout imprégnée des doctrines platoniciennes, habitués à en trouver sans cesse autour d'eux les idées et les principes à peine modifiés , ils s'étonnent , en lisant Platon , de cette conformité merveilleuse de leurs pensées avec celles du philosophe grec, ils s'en glorifient et ne songent pas un moment à douter de la vérité d'une doctrine qu'ils rencontrent en si parfait accord avec ces souvenirs d'éducation qu'ils ont l'habitude de prendre pour la voix de leur conscience , et comme une sorte d'intuition spontanée. Cette illusion se produit d'autant plus facilement que , le plus souvent , la nécessité de recourir aux traductions leur déguise, par la similitude des expressions, les différences réelles de la pensée , et que rien dès lors ne met obstacle à cette altération involontaire que la plupart du temps nous faisons subir aux idées étrangères, quand elles se trouvent par le dehors assez semblables aux nôtres pour que nous puissions les dénaturer sans efforts.
Pour savoir comment les idées commencent, au lieu de consulter des gens qui n'en savent pas plus que nous, et qui même, vu l'ignorance générale de l'antiquité, son indifférence pour ces questions et son inexpérience de la méthode d'observation, étaient beaucoup moins à même que nous d'en savoir quelque chose, il