DES CARACTÈRE» MODERNES
sentiments qui eonstituent le fond de son être, leur impose les fornries de son esprit. Sa personnalité triomphe de Tan tique fatalité de la passion, et même quand elle se laisse dominer, elle n'abdique jamais complètement. De là, la diversité infinie des peintures modernes des passions les plus générales et en apparence les plus uniformes, substituée aux types traditionnels des anciens.
En un mot, les passions, au lieu de se juxtaposer, se combinent comme les idées; l'effort de la poésie moderne est précisément de peindre et d'exprimer ces combinaisons, si peu conformes à la psychologie vulgaire. Aussi la foule ne conçoil-elle encore que le héros antique, passant du rire aux pleurs, tour à tour cruel et affectueux, sans conscience de lui-même, n'ayant que des sentiments superficiels et mobiles, comme les circonstances qui les déterminent. Elle ne peut comprendre l'homme de la poésie moderne, tel qu'il est, avec ses passions diverses par les actes, mais avec son unité intime, qui est celle de son àme et de sa conscience. C'est cette unité qui est la vraie conquête du pi'ogrès moderne. Ceux qui, comme les enfants, ne voient que les faits, ne peuvent y atteindre. Pour eux, l'âme n'est que la collection de ses actes. C'est ainsi que les philosophes ont eu l'idée de diviser la force intellectuelle en diverses facultés, parce que ses manifestations dans le temps sont successives et différentes par les objets auxquels elles se rapportent; idée juste aussi lumineuse que le serait celle de réduire la force phy-
dîque à la collection des mouvements accomplis , et de la diviser en autant de forces partielles différentes qu'elle aurait exécuté de mouvements divers. Au moins, les anciens avaient-ils été conséquente jusqu'au bout. Au lieu de nous parler de Tunilé de l'âme ainsi mise en pièces, ils admettaient des âmes différentes, auxquelles ils assignaient dans le corps des places et des oi^anes distincts.
De là il résulte que chaque poète, dans notre siècle, ne peut être compris que d'un nombre assez restreint de lecteurs. Comme le poète exprime directement et précisément son impression personnelle, on est forcé de l'accepter telle qu'il l'exprime ; celle précision ne nous permet pas de nous substituer à lui, comme dans les poèmes antiques. 11 faut donc pour être ému se trouver d'avance dans une certaine conformité de sentiments avec l'œuvre qu'on lit, et avoir passé soi-même par une série d'impressions personnelles qui nous prédisposent, par l'émotion des souvenirs, à la contagion de celle poésie. Plus nos impressions auront été variées, plus notre vie aura été agitée de passions, de sentiments, d'idées ou de souffrances diverses, plus nous trouverons de poètes autour de nous. Pour ceux dont l'existence aura élé calme et uniforme, dont l'àme n'aura jamais été troublée, ils ne verront dans tout cela que déclamations, jeux d'esprit et mensonges; ils se refuseront aux émotions qu'ils n'auront jamais éprou-