DIFFÉRENCES INTELLECTUELLES DES CLASSES
vées. Les esprits positifs auront hoireur de la rêverie; la mélancolie des uns effraiera la gaité des autres; et si quçlque Ju vénal marque d'un vers brûlant les hontes et les crimes de son temps, les Philintes contemporains souriront dédaigneusement et hausseront les épaules. Chacun ne sent dans la poésie que ce qu'il y retrouve de lui-même. Elle nous touche, parce qu'elle nous présente une expression plus vive et plus parfaite de nos propres impressions, restées plus ou moins confuses dans nos souvenirs. Pour ceux à qui ces impressions sont étrangères, le plus beau poème ne les émeut pas plus que ne feraient les plus belles idées exprimées en une langue inconnue. La sensibilité subtile et exallée de notre poésie moderne n'est pour eux qu'une sensibilité malsaine, une surexcitation maladive.
Le tort de la poésie moderne est donc d'être moins comprise. Ce serait un tort véritable s'il fallait réellement s'en prendre aux poètes. Mais la faute en est bien plus souvent aux lecteurs, qui la jugent d'après les règles et les préjugés de la poésie et de la critique ancienne, ou qui, pour d'autres causes, sont incapables d'éprouver les émotions qui inspirent les poètes. De ces causes, la plus grave est celle-ci.
Dans l'antiquité , par la nature même de la poésie , tout extérieure , mais surtout par la situation intellectuelle des sociétés , cet accord du poète et du peuple était presque constant. L'humanité, abandonnée à ses propres forces et contrainte de faire elle-même son éducation , marchait lentement ; cette lenteur du pro-
grès, unie à la petitesse des états où tous les hommes, également citoyens et libres , se trouvaient à chaque instant mêlés , en campagne , au forum , au théâtre , partout soumis aux mômes influences , presque à la même éducation , ne permettait guère ces séparations intellectuelles qui distinguent si nettement les différentes classes des nations modernes. Si Ton remonte jusqu'à Homère, ces distinctions devaient être à peu près nulles. Tous alors pouvaient à peu près comprendre également leurs poètes. Chez nous, les influences sont diverses et les classes nécessairement distinctes par l'éducation , par les habitudes , par les idées et les sentiments. Pendant que les unes, presque uniquement préoccupées des besoins de la vie matérielle, plus exigeante sous un climat plus rude, livrées à toutes les ignorances , restent presque complètement en dehors du mouvement des idées, et se traînent dans l'ornière creusée par les pas de leurs pères , les autres trouvent autour d'elles mille secours et peuvent consacrer toute une vie de loisirs au développement de leur âme. La marche du progrès se précipite avec l'accumulation de nos connaissances, de nos idées, de nos sentiments, et la distance sans cesse augmente d'une classe à l'autre. De plus, même dans les classes intelligentes , chacun est absorbé dans un ordre plus ou moins spécial d'idées ; chacun dans sa vie a rencontré des impressions particulières , et reste indifférent aux émotions des poètes , quand elles ne sont pas les siennes. Toutes ces causes , agissant à la fois , len-
POÉSIE BTRONIENNE. 333
dent à enfermer chaque poète dans un cercle de plus en plus restreint. Mais si chacun a moins d'admirateurs , parce qu'il y a peu d'intelligences capables de le comprendre , en a-t-il pour cela moins de génie , et peut-on dire que la poésie déchoit?
Mais à toutes ces causes, plus ou moins permanentes, de diversité s'en joint une autre, qui naguère a exercé sur la poésie une influence très remarquable. La vie morale de la première antiquité est unie et tranquille. Chacun accepte sans commentaire les idées et les usages de son temps. Homère adore les dieux qu'adorent ses contemporains, sans leur demander leurs titres à cette adoration; sa morale est celle de son siècle, celle que consacre l'opinion des hommes au milieu desquels il vit. C'est le règne absolu et incontesté des majorités. La vérité dépend du nombre de ses partisans ; l'universalité est son signe unicjue , et l'opinion fait la morale. D'ailleurs morale et religion , tout extérieures , uniquement dans le fait , inquiètent peu les âmes ; là conscience n'existe pas encore. Mais un temps vient où le sentiment religieux et moral s'éveille; les idées passent pour ainsi dire du dehors au dedans , du fait à l'âme , à l'intelligence. Les religions et les morales se spiritualisent , mais elles gardent le caractère antérieur de la généralité; le nombre reste un argument; la vérité n'est vraie qu'à la condition d'être conforme au sens commun; l'homme affranchi de la tyrannie du fait reste soumis à celle de l'opinion; la liberté complète , le droit des minorités , de l'indi-
vidu à la vérité , fût-il seul à l'aflSrmer, ne sera entrevu qu'au xviTi* siècle. Cependant il suffit de cette première transformation pour faire une révolution dans le monde. C'est le spectacle auquel nous font assister les siècles qui précèdent Tavénement du christianisme, époque de souffrance inquiète où l'homme sent naître en lui un sentiment dont jl ne connaît pas l'objet , un besoin qu'il ne peut satisfaire. Cette satisfaction , il la trouva dans la philosophie antique, puis dans le christianisme, qui revêt la philosophie de la forme religieuse , grâce à laquelle ses principes pénètrent dans la foule.
Le commencement de notre siècle a eu à traverser une seconde crise plus rapide , mais plus douloureuse, où l'homme ne trouvait en lui que luttes et contradictions, où tout était conÛit entre les souvenirs du passé et les espérances de l'avenir, entre les habitudes et les aspirations , entre l'éducation de l'enfance et celle du monde. Au lieu de cette majestueuse unité de croyance que le règne de l'opinion autrefois , et plus tard celui des religions , imposaient aux peuples , quand tous les esprits se courbaient sous un joug uniforme, chacun désorn^is errait au hasard , hésitant ou confiant, raillant ou gémissant, sans foi commune. Le sentiment religieux semblait avoir disparu de toutes les Ames. Ses rares défenseurs combattaient vainement un ennemi plus terrible que toutes les colères du xvni® siècle , parce qu'il était insaisissable, l'indifférence. On admirait leur éloquence, sans se laisser convaincre. Prêtres