CRISE MORALE
perfection qui ne souffre pas de lacune. Il ne faut pas croire que Thomme , pour être affranchi des formules générales , d^ lois d'opinion et de majorité , échappe pour cela à la loi du progrès et à l'obligation de chercher la vérité. Ce besoin du progrès individuel , laissé à la conscience de chacun , n'en devient au contraire que plus impérieux, et saisit violemment toutes les âmes trop élevées pour se contenter de jouissances , et pour vivre satisfaites en dehors de la vie morale.
A cel élément d'inquiélude et de trouble , ajoutez que le jeune homme , la plupart du temps, soigneusement élevé dans toutes les traditions religieuses et philosophiques du passé, se trouvait, en entrant dans la vie , jeté dans une société d'où elles avaient disparu , et où rien ne les avait encore remplacées que de vagues aspirations et le souffle invisible d'un esprit nouveau, mais encore sans conscience de lui-même. Il y apportait ces croyances générales, ces axiomes universels, qu'on avait cultivés dans sa mémoire, comme les formules étemelles de la vérité et de l'esprit humain. A peine introduit au milieu des hommes, il voyait que ces formules ne répondaient plus à rien , qu'on souriait de sa candeur et de sa foi.
Telles furent les causes les plus générales de ces déchirements et de ces tristesses naguère si fréquentes. Lé besoin du progrès , la soif de l'idéal , exaltés par le développement de l'intelligence libre d'entraves, l'esprit ne trouvant plus autour de lui d'aliment suffisant à son activité, impatient de l'isolement et du vide , ne
sachant où se prendre, s'efforçant de ressaisir un passé qui lui échappait et sans cesse rejeté vers un avenir incertain , voilà ce qu'a vu le commencement de notre siècle. Ses plus grandes œuvres en portent Tempreinle désespérée. Ainsi naquit cette poésie lugubre, découragée, cette poésie de Tennui, du vide, de rabattement qui peint si vivement les âmes indécises , chancelantes entre les dogmes d'une société détruite et les incertitudes d'un progrès à peine entrevu. De là ces élans maladifs de poésie religieuse , suivis de si profondes défaillances ; de là cette indécision des caractères et des doctrines, cet affaissement menaçant de la moralité dans les âmes. C'est ce temps que représentent les chants de Byron et ces poèmes désolés de Werther, d'Obermann, de René, de Lélia, aspirations douloureuses d'âmes élevées qui ont besoin d'avoir une foi, et qui, ne sachant où l'attacher, se laissent abattre dans un doute mortel, où ils ne peuvent même s'endormir. On voit toutes les doctrines, morale et religion , spiritualisme et matérialisme se confondre, s'exalter, se choquer. On dirait l'agonie violente d'une société qui se sent mourir et qui ne veut pas mourir, qui se rattache avec désespoir à toutes les branches du rivage. C'était une poésie nouvelle , transitoire comme l'époque qui l'avait fait naître, l'image d'un état plus ou moins général des esprits. Ceux qui n'ont pas compris que c'était le cri d'alarme des âmes altérées de vérité et d'idéal, quand la vérité et l'idéal semblaient près de sombrer, l'expression profonde du sen-
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timent moral un moment dépossédé de sa foi , Tont accusée de matérialisme, d'immoralité, comme si c'était elle qui avait produit le mal dont elle n'était que l'écho et en quelque sorte le gémissement.
il faut bien se convaincre que les poètes, par l'exaltation même de leur sensibilité morale , par leurs aspirations vers l'idéal , sont plus sensibles que les autres aux variations de l'atmosphère où vivent les âmes , et que toutes les fois que la poésie revêt un caractère nouveau , c'est l'indice d'un travail encore latent , qui bientôt se déclarera à la surface de la société. Je ne parle pas de ces poètes à la suite, de ce troupeau d'imitateurs et d'échos, qui emboîtent le pas et répètent de plus ou moins loin les manœuvres qu'ils ont vu exécuter, mais de ceux qui sont vraiment des poètes, et qui n'obéissent qu'à leur inspiration personnelle.
Cette poésie , mal comprise de la critique contemporaine , n'est plus de nos jours regardée que comme un tableau à demi effacé d'un temps presque oublié. Cependant ce n'en a pas moins été une grande poésie, profonde et sérieuse , bien que passagère , et où l'histoire de l'avenir puisera plus d'un enseignement. Elle était trop profonde pour que toutes les intelligences la pussent pénétrer , trop personnelle pour que tous se pussent mettre au niveau et au ton des poètes , trop précise pour qu'ils pussent, comme celle d'Homère, l'élargir ou la rélrécfr à leur mesure. Mais pour n'avoir pas alors été accessible à la foule moins tourmentée du besoin de foi et d'idéal , pour être négligée aujour-
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d'hui d'une société composée d'hommes que le doute ne torture plus , parce que les uns marchent vers Tavenir avec une confiance et un espoir sans cesse croissants, tandis que les autres, endormis dans leurs orgies de matérialisme et de jouissances, n'ont plus.même la force de douter, est-ce elle qu'il faut condamner, ou ceux qui n'ont pu la comprendre ?
La poésie moderne représentée vie moderne, comme Homère représente son temps. Mais cette vie et celte poésie, avec leurs aspirations réelles et leurs complications apparentes, sont-elles vraiment moins poétiques et moins simples que l'antiquité ? Qu'on se figure vivant au milieu de nous quelqu'un des héros d'Homère, le grand Ajax ou même l'ingénieux Ulysse, nous les trouverions certainement, après le premier moment passé, fort prosaïques, non pas seulement dans les habitudes de leur vie, mais dans leur intelligence, dans leurs sentiments, dans leurs idées morales et religieuses. Fatalistes, grossièrement crédules, superstitieux, menteurs, égoïstes, féroces, cupides, tuant par plaisir ou humains par calcul, n'ayant pour mobiles que leur intérêt ou leurs passions, pour frein que la crainte de , l'opinion, tribunal suprême et unique du bien et du mal, ils ne connaissent de sentiments que ceux qui se rapportent à eux-mêmes ou qui sont instinctifs, l'amour de leurs petits, la vengeance et la passion du gain.
Leur amitié est aussi une sorte d'instioct, d'égoïsme multiple, une sorte de conspiration permanente, où ne se mêle aucune idée morale. L'amour n'est en eux qu'uD instinct physique, plus ou moins exalté par les obstacles, et, comme tous les instincts, pouvant aboutir à une sorte de délire, qu'ils attribuent à une mystérieuse intervention de la volonté divine. Tout cela ne peut devenir poétique pour nous qu'à la condition que nous y ajoutions notre âme et le prestige de l'éloignement, ainsi que nous faisons dans les idylles pour la peinture de la vie et des vilains instincts des paysans.
Mais les anciens n'ont-ils pas au moins, comme on l'a tant répété, l'avantage de la simplicité? Oui, ils sont plus simples que nous, mais comme la pierre est plus simple que la plante, la plante que l'animal et l'animal que l'homme. Est-ce là ce qu'on appelle la simplicité? Alors, je le reconnais, nous avons perdu celte qualité; mais comment la regrettera moins de jouer sur les mots?
Celte simplicité que nous prêtons à la poésie des anciens n'est en réalité qu'une confusion. Rien n'est moins simple que celte poésie mêlée à la fcMS de fatalité et d'inslinct, avec je ne sais quel" vague sentiment de la liberté humaine. A la considérer, non telle que nous la font les traductions, mais telle qu'elle est dans les textes, il n'y a rîen de plus confus, de plus indécis, de plus mélangé, de plus semblable à ce que sont les sentiments et les idées de l'enfance ; et tout le monde, je pense, admet que le nombre et la netteté des idées n'est pas le privilège de cet âge. Si cette poésie était
simple, comme on le dit, elle ne serait pas si indécise, et nous ne pourrions pas si facilement en étendre à notre gré les limites.
Elle nous parait simple, parce que nous la précisons en l'enfermant dans les formules précises de notre langage. Mais si nous voulions, en y regardant de près, la rendre complètement, il nous faudrait quelquefois vingt mots pour en traduire un du texte ancien; non pas qu'il soit plus expressif, mais parce qu'il est plus vague et plus indécis; parce que notre esprit, habitué à saisir les nuances et à démêler les éléments confondus dans la pensée antique, ne peut plus se satisfaire de celte complexité qui suffisait au besoin de clarté des esprits d'autrefois. Nous voulons définir, analyser, préciser. Mais ne pouvant déterminer exactement dans quelle mesure la netteté et la confusion s'accordent dans les conceptions des anciens, nous ne savons où nous arrêter, et recommençons volontiers, à propos de chaque mot, l'histoire entière de l'intelligence humaine. Quand on y regarde moins attentivement, on se contente de prendre dans chacun l'idée que le développement ultérieur de l'analyse y a fait prédominer; nous laissons tomber tout le reste, et par là, d'une expression molle et flottante, nous faisons un terme net et précis, et nous prêtons à la poésie antique une fermeté et une profondeur qui résultent de notre propre analyse. De là, ces types si tranchés dont nous lui attribuons le privilège (<).
(1) On cite l'Àndromaque d'Homère comme le type de l'épouse et