‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 98 sur 159 · ACCROISSEMENT CONTINT^ DES IDÉES · texte numérisé non relu

ACCROISSEMENT CONTINT^ DES IDÉES

qu'ils les trouvent dans leur àme, et qui sont pour chacun la marque de sa personnalité imprimée sur son œuvre. Que de nuances dans Tamour, tel que Ta peint Racine , et après lui George Sand ! Et cependant n'estce pas toujours Tamour? Ces variétés d'un même sentiment sont-elles moins vraies et moins poétiques, parce qu'elles ne peuvent être comprises également par tous?

Sans doute , je ne prétends pas ramener les sentiments à des chiffres. Ce ne seraient plus alors des sentiments. Il faut que les affections et les idées même qui paraissent les plus précises contiennent des éléments moins déterminés, dont le développement et l'analyse sont laissés à l'avenir. Le progrès de l'âme humaine serait impossible s'il ne restait pas à développer ces germes qui à leur tour deviendront des sentiments nouveaux et de nouvelles idées. Ainsi sans cesse l'intelligence sera ramenée à un travail analogue. Tout ce que j'ai voulu prouver, c'est que cette expression de simplicité, dont on abuse , est un terme vague et trompeur, et que l'argument qu'on en lire contre la poésie moderne n'a pas plus de valeur que les autres. Autant dire que nos sciences sont inférieures à celles de l'anliquité , parce qu'elles sont plus variées , plus approfondies, et que cependant elles lèguent sans cesse à l'avenir de nombreux problèmes que les anciens n'ont jamais soupçonnés.

Veut-on parler de la simplicité de la forme? L'objection n'est pas plus sérieuse. Si Homère a la simpli-

cité du récit, c'est qu'il ne connaît pas (l'autre moyen d'exprimer ses impressions. D'ailleurs, TIHade et l'Odyssée perdent cette supériorité si on les compare à la première poésie védique , purement descriptive. La forme épique n'est que la forme de Thisloire à cette époque, et les historiens modernes qui se contentent de raconter les faits font les seules épopées possibles de notre temps. Encore sont-ils bien moins simples qu'Homère, car ils ne peuvent éviter d'intervenir quelquefois, quand ce ne serait que pour expliquer les faits. Cette forme de l'histoire, la plus simple pourtant, ne sufBt plus aux exigences de la critique moderne, qui ne conçoit plus la simplicité que dans rharaK>nie, et l'harmonie dans le rapport des impressions morales. Combien moins accepterait-elle une poésie qui prétendrait se réduire à une unité matérielle? La musique de Beethoven, pour exprimer plus de senliments que la mélopée antique, lui est-elle inférieure? Est-elle moins simple dans le vrai sens du mot? Nous sommes dupes de notre mémoire. Sans doute il est plus facile de retenir quelques notes qu'ufie sonate ou un opéra, une tragédie de Sophocle qu'un drame de Shakspeare. Est-ce donc la mémoire qui jugera de la simplicité? Mais à ce compte Homère, avec toute cette longue succession de scènes et d'épisodes , fort difficile à retenir, est fort peu simple, et un résumé de l'Iliade sera beaucoup plus poétique que l'Iliade elle-même. Si l'âme est devenue plus complète, pourquoi veut-on que la poésie qui l'exprime conserve une forme de-

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venue insuffisante? Qui songe à emprisonner rhomme dans le vêtement d'un enfant?

Entend-on par simplicilé cette unité abstraite et matérielle à la fois que Âristote impose à la poésie? La question était possible quand la poésie racontait des actions; elle n'a plus de sens ou n'est qu'un artifice arbitraire quand il s'agit de peindre des hommes. D'ailleurs, où s'arrêtera cette unité et comment la déterminer? Le gland est-il plus simple que le chêne , la branche que l'arbre , l'arbre que la forêt? Si l'on veut l'unilé dans la chose , non dans l'impression morale, il faut aller jusqu'à l'atome. Il n'y a au fond de tout cela qu'une discussion de mots, ou cette involontaire préoccupation de l'unité arithmétique et tout extérieure que, au nom d'Aristole, les d'Aubignac et les Zoïles modernes ont imposée aux poètes.

La conséquence forcée de cette manière d'entendre la simplicilé, c'est la condamnation de tout progrès. Dès lors la sensibilité devient moins poétique parce qu'elle est accessible à des impressions plus nombreuses et plus profondes; l'esprit déchoit du moment qu'il peut embrasser plus d'idées et de rapports ; la science en se complétant perd sa grandeur, et l'idéal de la force est dans la simplicilé du premier mouvement , c'est-à-dire dans la faiblesse.

L'harmonie est aussi une unité , plus haute et plus difficile peut-être à saisir; mais alors ce n'est pas au poète, c'est au lecteur qu'il faut s'en prendre. Les passions dans l'antiquité n'ont qu'un moment, celui

350 suPÉRiORrnÊ de là poésie moderne.

OÙ, exaltées par les obstacles, elles forcent Thomme à en prendre conscience. Il ne les aperçoit qu'alors, parce que dans l'ignorance où il est de lui-même , il ne les voit que quand elles sont maîtresses de lui. Tous les commencements lui échappent. C'est ce moment unique que peint le poète, parce qu'il n'en connaît pas d'autres, et il le peint par les caractères extérieurs, parce qu'il ne voit que les actes. Le poêle moderne, Shakspeare, par exemple, qui a appris à pénétrer dans l'àme et à se donner pour ainsi dire le spectacle de ses propres émotions, nous en montre les premières étincelles, le progrès, l'apogée, la décadence. Tous ces moments de l'existence d'une même passion, pour n'être pas réduits à un seul, en sont-ils, encore une fois, moins poétiques, moins vrais, moins émouvants? Celte poésie est-elle réellement moins simple, et notre émotion, pour être composée d'impressions plus nombreuses, en est-elle moins une? Cette harmonie des impressions successives est-elle inférieure au trait unique de la poésie ancienne ?

Il y a autant de raisons d'imposer à la poésie moderne la simplicité antique que de vouloir ramener la science du xix® siècle à la simplicité des procédés et des méthodes de la science d'autrefois. Le progrès est exactement le même des deux côtés. Dans la poésie, comme dans la science, cette simplicité tant vantée n'est qu'ignorance et confusion.

LA POÉSIE MODERNE EST PLUS ÉMOUVANTE. 3St

§rv-

A quelque point de vue que je me place , la poésie antique me paraît inférieure à la poésie moderne. Les causes de son apparente supériorité sont toujours en nous-mêmes et ne prouvent que notre propre progrès. Faut-il admettre cependant, comme on le dit, qu'à tort ou à raison, elle nous émeut davantage? Cela même me paraît faux pour quiconque ne vit pas exclusivement enfermé dans l'antiquité, et a lu avec quelqu'attention les œuvres des grands poètes modernes. Il me semble impossible qu'un homme, capable d'émotion poétique , n'ait découvert ni dans Shakspeare , ni dans Goethe, ni dans Schiller, ni dans Molière, ni dans Corneille, ni dans Racine, ni dans Lafontaine, ni dans Victor Hugo , ni dans Lamartine , ni dans Musset , une seule pièce qui l'ait vivement ému. S'il s'en trouve qui aient ce malheur, il fnut qu'ils aient l'esprit aveuglé par des préventions bien tenaces.

D'ailleurs , puisque chacun ne comprend la poésie que dans la mesure de son propre idéal , il me paraît bien clair que s'il y a un homme assez pauvre de souvenirs et d'impressions personnelles pour ne rien comprendre à la poésie contemporaine, il ne peut comprendre la poésie antique, quoi qu'il y ajoute, qu'à un degré inférieur à l'inspiration poétique des modernes. Il préférera donc Homère , non parce qu'il lui prêtera une grandeur qui l'élève réellement au-dessus de nos

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poètes , mais "précisément parce que la pensée et les impressions vagues , peu variées et peu profondes de l'ancienne poésie, s'accommoderont mieux à la faiblesse du lecteur. Il lui fera un mérite de son infériorité même, et dédaignera la poésie moderne parce qu'il ne pourra y atteindre.

C'est ce qui arrive presque toujours. Habitués* comme nous le sommes , à cette poésie complaisante des an^ ciens , qui se prête à toutes nos exigences et à toutes nos situations , et qui , nous ramenant toujours à des impressions déjà éprouvées , s'insinue dans notre àme à l'aide de nos souvenirs d'enfance, nous redoutons cette poésie moderne , personnelle , inflexible , où le poète , au lieu de décrire et de raconter , exprime sa propre émotion , nous l'impose telle qu'il l'a ressentie, et prétend nous forcer de le suivre jusque dans le fond de son âme ou à travers des régions idéales qui s'étendent par delà notre propre horizon. C'est cette personnalité qui rend quelquefois difficile la lecture des poètes modernes. On aimerait parfois à se laisser aller à ses propres pensées, comme souvent la musique qu'on écoute n'est que le thème de dével(^pemenls intérieurs qu'y ajoute l'imagination , bercée par ces sons qui l'exaltent sans qu'on ait conscience de les entendre. La parole du poète, pnr sa personnalité, heurte la nôtre, nous ramène de force à elle-même, nous contraint à rentrer dans son sillon , nous y enchaîne. Aussi ^ tandis que la poésie impersonnelle de l'anliquilé plaU à tous y (aut-il , pour goûter la poésie

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