‹ Le progrès; ou, Des destinées de l'humanité sur la terreChapitre 18 sur 21 · DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

DU CHRISTIANISME

Que les détails essentiels de l'Histoire évangélique sont démontrés plus certains que ceux des annales d'aucune nation, et qu'il est très-facile à tous d'en constater l'exactitude.

« VHistoire évangélique a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros , » a dit un écrivain ; et ce qu'il exprime est exact, à un plus haut degré encore qu'il n'a voulu le faire entendre. Car, je ne rappellerai point : 1° que les faits évangéliques sont rapportés par quatre historiens contemporains , privilège assez rare pour les siècles passés ; 2° que trois de ces his*

toriens ont élé les témoins oculaires incessants des faits qu'ils transmettent, ce qui est plus imposant encore; 3° que les quatre historiens , quoique n'offrant aucun trait d'enthousiasme, ni d'exagération ambitieuse de sectaire, mais se faisant remarquer par une simplicité et une candeur qui ne peut être surpassées, sont allés cependant, durant le reste de leur existence, attester par toute la terre, les faits qu'ils racontent et les doctrines qu'ils appuient aux dépens de leur tranquillité, au péril continuel de leur vie , en face des bûchers et du glaive des bourreaux : témoignage de véracité dont nulle autre relation de faits humains ne présente d'exemple. Mais ce qui rend l'Histoire évangélique tout à fait exceptionnelle, étonnamment phénoménale parmi toutes les annales du monde, c'est qu'elle renferme en elle-même les preuves frappantes, irrécusables de son exactitude, preuves qui consistent : 1° dans des révélations de faits passés, à jamais inaccessibles à la raison humaine, et que les découvertes modernes dévoilent à l'admiration des hommes ; 2° dans des révélations d'enseignements doctrinaux que n'ont jamais pu atteindre les génies de la plus haute transcendance, mais que le progrès actuel sanctionne avec la plus saisissante rigueur; 3° dans des révélations d'événements à venir, éternellement impénétrables à la sagacité des esprits les plus élevés, événements insolites, relatifs à la religion chrétienne et à son auteur, aux destinées de l'humanité, à celles de certains peuples, de quelques cités fameuses , et qui, s'accomplissant perpétuellement, universellement, sous les regards de tous et à la stupeur des observateurs réfléchis, proclament prodigieusement,

de concert avec les autres révélations mentionnées , que les annales du christianisme et de son fondateur ont été inspirées par une raison infinie, suprême, à qui tous les temps sont connus, et qui tient, en ses mains puissantes, les rênes du gouvernement du monde. Le christianisme n'a donc point fait irruption tout à coup parmi les hommes, mais les faits qu'il concerne ont été annoncés longtemps par avance. Or, les annales anticipées de la religion chrétienne et de son auteur, annoncent : 1° que le sceptre en Israël ne sortira pas de la tribu de Juda , jusqu'à ce qu'arrive celui qui doit venir, c'est-à-dire que l'autorité suprême, parmi les Juifs, résidera dans la tribu de Juda, jusqu'à ce qu'apparaisse celui qui sera l'attente des nations , le désiré par leur pressant besoin ; que quatre grands empires se succéderont, celui des Babyloniens, celui des Perses, celui des Grecs, celui des Romains; que ce dernier empire sera universel, qu'il domptera toute la terre; mais que ce colosse extraordinaire, sans exemple, dans les fastes de la terre , succombera lui-même sous le fardeau disproportionné de sa grandeur; que dans les jours de son existence, et lorsque des parcelles des autres subsisteront encore, l'empire du Christ surgira, qu'il s'étendra jusqu'aux extrémités de la terre, et jusqu'à la fin des siècles; qu'il sera en butte, comme son chef, aux persécutions les plus horribles, mais qu'il résistera à tous les efforts réunis pour. le détruire, et que les puissances de l'enfer ne prévaudront pas contre ses immortelles destinées; que ce sera dans la septante-deuxième semaine d'années, aprèsque l'édit, pour rebâtir Jérusalem, aura été porté durant la captivité de Babylone, que le régéné-

rateur des peuples, depuis si longtemps attendu, commencera sa grande mission; que, donnant les leçons et les exemples de toutes les vertus, il sera cependant mis au nombre des scélérats, et livré à la mort; qu'après un tel échec, qui devrait être recueil où s'éteindrait sa puissance, son tombeau sera glorieux : que toutes les nations lui seront données en partage; que les temples des faux dieux s'écrouleront, le règne des idoles passera; que les sacrifices humains, pratiqués par toute la terre, cesseront d'outrager Dieu et la nature; que les rites impurs, mêlés au culte sacré, disparaîtront; que le vrai Dieu sera connu du couchant à l'aurore; qu'une oblation pure et sans tache lui sera offerte ; que les Juifs rejetteront celui qu'ils attendent si vivement; qu'ils seront rejelés à leur tour, et, tandis que les autres peuples se prosterneront aux pieds d'un supplicié, se jetteront dans ses bras, les Juifs resteront en dehors de la grande famille du Christ; que leur temple sera détruit, et que ses ruines seront éternelles; que nulle main ne les relèvera à jamais, quoi qu'il soit ordonné impérieusement, sous les peines les plus sévères, aux Juifs, qui demeureront inconvertis, de se présenter à ce temple trois fois chaque année, et que les ennemis acharnés du christianisme aient le plus ardent intérêt d'employer tous les moyens pour contredire celte prédiction éclatante, comme le fit, mais en vain, malgré ses immenses ressources et son implacable haine, Julien l'Apostat, à la tête du plus vaste empire qui ait subsisté; que les sacrifices seront abolis en Israël, bien qu'il soit ' prescrit, avec les menaces les plus terribles, aux Juifs d'en offrir dans une foule de circonstances; que leur tribu

de Lévi , dont le ministère est pourtant nécessaire à leur culte, s'évanouira ; que deux villes, entre toutes les autres célèbres, Babylone et Ninive, seront renversées, que leurs ruines reposeront pour l'éternité sur les rivages de leurs fleuves; que non-seulement ces cités ne seront point rebâties, mais que les régions où elles s'élèvent, et que des populations si nombreuses rendaient florissantes , seront changées en affreux déserts habiles par les seuls animaux immondes; que l'étranger n'y passera plus; que le voyageur en détournera ses pas, etc. Mais ces événements inaccessibles, à l'infini, à la pénétration des] hommes, contraires aux lois qui régissent les choses humaines, ces événements, si multipliés et aussi prodigieux en euxmêmes que dans les prophéties qui les promulguent des siècles par avance, s'accomplissant chaque jour sous les yeux du genre humain, en face de chacun à pérennité, attestent que le livre qui les contient, avec l'histoire du christianisme, émane d'une intelligence souveraine, à qui les secrets les plus cachés de l'avenir sont dévoilés, et qui dispose à son gré des sceptres, des empires, et de la destinée des peuples; ainsi, nous n'avons point à rechercher si quelques faits particuliers consignés dans les Évangiles, sont ou ne sont pas de l'espèce de ceux qui, à distance des temps et des lieux, s'exagèrent et se noient dans la fable; la vérité de tout ce qui se lie essentiellement à la religion chrétienne nous est témoignée d'en-haut, et se trouve revêtue du sceau de la plus inattaquable certitude. Le juif, immuable au milieu des mutations générales et des écroulements des empires; le juif indestructible, au milieu des vicissitudes et du renouvellement incessant des institutions

et des peuples, se trouve partout sur la surface du globe, la Bible à la main, pour rendre un témoignage non suspect à l'authenticité de nos prophéties, et mettre le dernier sceau à l'autorité irréfragable des importantes vérités qui leur sont enchaînées.

Les lettres de créance que nos Écritures sacrées nous présentent pour justifier leurs droits à notre croyance entière, sont, en second lieu, des révélations surnaturelles de faits passés dont la connaissance était au-dessus de la portée de la raison humaine, la plus sagace et la plus haute. Nos annales saintes nous apprennent toujours, dans des termes parfaitement clairs et précis, qu'un déluge universel a inondé toutes les portions de la terre, sans aucune exception; qu'il est parvenu à une grande élévation ; qu'il a duré une année entière; qu'il a été précédé par des pluies torrentielles continues; que les abîmes des eaux souterraines se sont aussi ouverts et ont vomi la masse de leurs flots, dans des convulsions horribles de la nature; que des animaux nombreux subsistaient alors; que l'homme lui-même existait en vice-roi de cette planète désolée; qu'il en habitait les contrées orientales, qu'il avait déjà commencé à cultiver les arts, mais depuis peu, et que ceux-ci étaient peu avancés; que notre monde était dans sa jeunesse comme les industries dans leur enfance; que quelques animaux des diverses espèces furent sauvés par une intervention surnaturelle; qu'un trèspetit nombre d'hommes dut son salut à la même cause supérieure; que les eaux de l'inondation se retirèrent peu à peu; que le cataclysme universel ne survint point aventureusement et au hasard, mais par le décret d'une vo-

loDté suprême: qu'après cette catastrophe la vie humaine fut raccourcie, et par conséquent la perfection de l'animalité abaissée ; que ce vaste désastre fut le châtiment d'effroyables désordres, et destiné à donner à tous les siècles un exemple terrible de la justice divine; que ce mémorable événement a été unique dans le passé et qu'il ne devait plus se renouveler dans l'avenir. Or, à l'époque même où l'impiété, comptant sur un triomphe assuré, appelait les sciences en témoignage contre la religion chrétienne, des découvertes géologiques nombreuses confirmaient, avec un merveilleux concert, ces détails minutieux et étonnants; partout où vous puissiez porter vos pas sur ce globe, vous y découvrirez, et à de grandes profondeurs, des entassements de débris d'animaux et de végétaux terrestres, confondus pêle-mêle avec des débris d'animaux et de végétaux marins, monuments impérissables du passage de l'Océan sur tous les lieux habités; on rencontre, non sans surprise, j'ai presque dit saisi d'effroi, des coquillages marins à douze mille pieds d'élévation, sur le plateau des monts Himmalaya, en Asie; à six ou sept mille pieds, sur les Cordillières, en Amérique, et, à une plus grande hauteur, sur le Pichincha, on a observé des cailloux de pumite ou pierre-ponce; des coquillages de mer se trouvent à plusieurs milliers de pieds d'altitude, sur les Alpes; des cailloux roulés sont accumulés au devant de leurs glaciers éternels, et ces cailloux étant rayés, décèlent qu'ils ont passé sur des arêtes tranchantes de rochers, et qu'ils descendent encore de plus haut; pour user par des frottements réciproques et arrondir ces cailloux, il a fallu aux ondes de l'Océan au moins une année;

ces éloquents cailloux, répandus sur la surface de tous les continents et des îles, et amoncelés en masse dans les entrailles du sol, à la Crau, sur une profondeur de cinquante pieds, annoncent que des montagnes dont ils furent formés ont été disloquées et fragmentées dans les crises les plus affreuses de la nature, et par une suite nécessaire, que les abîmes des eaux intérieures se sont rompus; du reste, si le fond de l'Océan eut été soulevé à un grand nombre de milliers de pieds de hauteur pour recouvrir le globe, sans que les continents brisés, fussent descendus en même temps, il y aurait eu, entre le fond des mers et les autres portions de l'écorce terrestre, un grand intervalle, un jour, par où, d'après leur poids immense, les flots seraient retombés dans les vides qu'aurait laissés le bassin des mers, pour les combler, et il n'y aurait pas eu d'inondation; des ossements d'animaux carnivores et herbivores, rassemblés en grande quantité dans des cavernes, sans que rien indique que les lions, les ours, les hyènes auraient traîné ceux des autres espèces dans ces asiles pour en faire leur pâture , annoncent que ces animaux se seraient précipités confusément dans ces retraites, sous l'action de pluies torrentielles; car, sans ces chutes considérables d'eau, le progrès de l'inondation aurait poussé les animaux sur les collines et sur les sommets plus élevés, et non dans des antres où le flot allait pénétrer. On sait que les animaux féroces fuient la présence de l'homme; leurs squelettes, remplissant une foule de grottes vers le Nord, rappellent que l'homme primitivement habitait sur toutes les contrées orientales de son séjour. Enfin, après bien des négations ardentes et des recherches, on a dé-

couvert des preuves irrécusables de l'existence de l'homme avant le cataclysme universel : des sortes de haches, des flèches, des figurines en silex, des lames aussi acérées que celles de nos meilleurs aciers, gisent en grand nombre en plusieurs localités du bassin de la Somme, dans des terrains d'une date antédiluvienne certaine, accompagnés d'ossements fossiles de grands animaux, d'éléphants, etc. ; ces faits vérifiés avec scrupule, par des savants compétents et nombreux, ne permettent plus de doute sur ce point important. Nos livres saints rapportent que, cent années seulement avant le déluge, Tubal Gain commença à travailler l'airain, que les arts étaient déjà pratiqués mais à leur début, et que la population de notre globe n'était pas très-loin de son origine, mais cependant déjà disséminée sur une assez grande étendue, puisque des instruments antédiluviens, façonnés delà main de l'homme, jonchent des terrains de dépôts antiques à plus de quatre cents lieues de son berceau. Selon la Bible, après la catastrophe diluvienne, la vie humaine a été raccourcie, et la perfection de l'animalité en décadence : la longévité des hommes de l'époque antérieure aurait été incomparable : des ossements gigantesques et les plus extraordinaires d'animaux, extraits par milliers des entrailles de la terre, ont prouvé que la nature, dans ces temps primitifs, était incomparablement plus puissante, que les animaux y étaient plus fortement organisés, plus capables de résister à l'action destructive des éléments, ce qui est en parfaite concordance avec les récits de nos annales saintes qui, auparavant, excitaient la pitié de leurs superbes contempteurs et leur paraissaient misérablement fabuleuses.

Les roches de certaines montagnes , corrodées et polies jusque dans les plaines, dévoilent aux regards qu'elles furent successivement battues et rongées par le flux et le reflux des mers, et que les eaux de l'inondation générale se retirèrent peu à peu, conformément aux révélations bibliques. La submersion de la terre ayant été totale, portée à une grande hauteur, et durant le cours entier d'une année au moins, d'après le fait géologique de l'arrondissement des cailloux, et d'après celui de la production de bancs de coquillages sur place en nos continents, si les animaux nombreux qui existent aujourd'hui s'étaient retirés pour échapper au danger, sur les cimes des montagnes, ils y eussent péris de faim; ou les animaux d'un caractère doux y eussent été la proie de la férocité des animaux violents; l'homme lui-même eut succombé aux angoisses de la faim, ou eut été dévoré inévitablement, les bêtes atroces étant alors d'une stature colossale et innombrable, témoins les énormes dépôts de leurs ossements; la conservation de ces diverses espèces a donc été due à l'intervention d'une cause suprême. Mais, sous l'empire d'un Dieu, dont la toute-puissance et la sagesse sont trahies avec tant d'éclat par les stabilités immuables qui régnent partout dans les cieux, par les proportions harmonieuses et les lois de tous les êtres organisés, et de tous les éléments sur la terre, supposer que l'irruption générale des mers se serait effectuée fortuitement, au hasard, et parce que les fondements des terres continentales et de leurs groupes de montagnes se seraient trouvés insuffisants pour en soutenir l'immense fardeau, serait un rêve incohérent autant qu'un blasphème. Qui ne corn-

prend encore que l'effondrement universel et spontané des terres, eut été naturellement irréparable? Parce que les gaz et les vapeurs eussent mille fois été liquéfiés ou même solidifiés, et par conséquent leurs forces d'expansion anéanties, avant de pouvoir soulever le poids incalculable des masses affaissées. En admettant que , par impossible , ils eussent persisté à l'état de gaz , sous la croûte terrestre rompue, ils se fussent échappés par ses fissures, ou auraient déchiré eux-mêmes le sol pour se frayer un passage à travers son épaisseur, comme cela a lieu dans les tremblements de terre les plus désastreux, et dans les éruptions volcaniques les plus effrayantes. Les dépouilles de notre globe, en outre, étant éparpillées sur toute la surface de l'Océan, ne se seraient-elles pas déposées, en plus grande quantité, sur le fond des mers, trois fois aussi étendues que les continents et les îles, et ne seraient-elles pas restées brutes et en désordre comme les matériaux des delta de nos fleuves à leur embouchure? Or, les ruines de notre monde sont demeurées sur les terres habitables exclusivement, et on n'en trouve pas de parcelles sur le fond des mers qu'elles devraient recouvrir; elles se trouvent organisées providentiellement en toutes sortes de substances les plus propres au talent industriel de l'homme ; une puissance surnaturelle est donc intervenue dans l'accomplissement de ce drame terrible des annales de l'humanité; les récentes découvertes du bassin de la Somme ratifient, d'une manière frappante, cette déduction; car les cailloux roulés au milieu desquels se voient répandu les instruments antédiluviens, ayant réciproquement, par de longs frottements, détruit leurs aspérités

presque toujours considérables, et s'étant arrondis, auraient dû, à plus forte raison, user des tranchants minces en silex, et anéantir avec eux, par la violence et la continuité de leurs chocs, dans le cours d'une année, toutes traces de mains humaines : ce n'est donc point naturellement que ces œuvres fragiles ont été soustraites à de si inévitables périls ; tandis que les ossements de l'homme, qui auraient dû échapper à la dissolution bien plus incontestablement que ses ouvrages et que des herbes tendres, de frêles insectes conservés par milliers , n'ont pu totalement disparaître, d'une manière si exclusive, des débris de notre globe, que par un arrêt d'une volonté éternelle qui, en jetant au vent les cendres des coupables, a voulu laisser à tous les âges un enseignement impérissable sur la cause du plus grand des désastres. En effet, la catastrophe qui a exterminé notre planète, ayant fait déchoir de leur perfection et dégrader les êtres vivants, n'a pu être qu'un châtiment, sous un Dieu infiniment puissant et sage; ni avoir d'autre but que de nous inspirer plus d'effroi pour les forfaits qui l'ont suscitée, et nous faire comprendre la grandeur du crime de l'homme qui, fugitif et précaire dans la nature, mais privilégié et élevé si haut, ose en passant déclarer une guerre sans trêve à son auteur, à l'arbitre de l'univers, tout couvert de ses bienfaits, et des rigueurs de la justice divine réservées à un tel attentat : nier des vérités sévères qui répugnent à l'orgueil, n'est point les détruire; il serait beaucoup plus sûr de savoir en profiter. Tandis que, selon les géologues, notre globe a été presque sans fm le théâtre de catastrophes exterminatrices des bases mal calculées de ses mon-

tagnes et de ses continents , et que la terre , brisée tant de fois, serait plus exposée à l'être de nouveau ; nos écritures sacrées ne craignent pas d'annoncer qu'il n'exista qu'an déluge dans le passé, et que cet événement ne se renouvellera plus à l'avenir; les faits philosophiquement interprêtés confirment ces révélations, et la géologie ne trouve de gain de cause qu'en violant les principes de la législation des sciences, et en interprétant les faits en dehors de leur ensemble. Comment les géologues ne conçoivent-ils pas , aux éclairs de leur génie, que, si des cataclysmes généraux et nombreux s'étaient succédés comme ils le prétendent, les roches primitives ayant été rompues dans le premier bouleversement universel, leurs débris auraient été disséminés dans les premiers terrains de dépôts ; que les montagnes de ces premiers terrains sédimentaires, ayant été fragmentées dans une deuxième subversion, leurs ruines joncheraient les terrains secondaires de dépôts; que les roches de ces terrains secondaires de sédiments, ayant été morcelées dans une troisième grande catastrophe, leurs restes seraient épars dans les terrains tertiaires : ainsi des autres; que tous les terrains déposés seraient comme inondés de fragments les uns des autres, que tous seraient empreints de dégradations profondes à la suite des commotions et des déchirements des crises terribles qu'ils auraient traversées, et qui auraient abîmé le globe? Que les terrains formés par précipitation et qui proéminent sur la terre, l'emportant de beaucoup sur les roches primitives, les cailloux roulés du déluge biblique, qui est le dernier cataclysme des géologues , les cailloux roulés qui parsèment le sol de toutes les contrées du

globe, ne devraient être formés, en presque totalité, que de rochers de sédiments, puisque ceux-ci recouvrent les roches primitives : or, ces cailloux ne sont généralement composés que de fragments de roches primitives, de silex; de quartz, de granits, etc.; ces roches subsistaient donc seules lorsqu'éclata le cataclysme biblique; d'autres déluges précédents et nombreux n'avaient donc point enfanté d'innombrables terrains de dépôts. On observe que ceux-ci se montrent généralement intègres; et n'accusent que des altérations locales dues à des causes de même nature; ils n'existaient donc point encore, lors du déluge biblique, cette convulsion qui brisa tant de montagnes primitives et les transforma seule en galets. Mais les continents s'élant écroulés tant de fois, selon les géologues, la croûte terrestre maintenant devrait avoir moins de consistance que jamais, s'effondrer beaucoup plus souvent, sous le poids plus accablant des montagnes accrues en nombre et en hauteur à chaque cataclysme; cependant nos Ecritures dévoilent, avons-nous dit, qu'il n'y aura plus d'inondation générale de cette planète jusqu'à la fin des siècles; or, celte prédiction s'accomplit depuis quatre mille ans, malgré les tremblements déterre qui ont creusé des abîmes, englouti des fleuves, bouleversé des cités; malgré les plus formidables éruptions volcaniques qui ont fait osciller au loin le sol; la terre entière est restée debout; nul continent, nulle chaîne de montagnes, nul sommet ne s'est engouffré, tant les fondements de ces, masses immenses sont solides et inébranlables, et tant les effondrements successifs et multipliés de tout le globe, sont des imaginations géologiques délirantes et des rêves

absurdes, en présence de toutes les stabilités imposantes qui se révèlent dans l'univers, et dans chacune de ses portions qui nous sont bien connues. Quand les génies les plus perçants, en l'absence des faits et par leur seule force d'intuition, ont tenté de deviner le passé, de lever les voiles de l'avenir, ils n'ont réussi qu'à bâtir des romans, que les événements et les découvertes subséquentes sont venus confondre; tant de faits précis et extraordinaires accomplis dans les siècles passés, n'ont donc pu être dévoilés, sans aucun mélange d'inexactitude, que par une intelligence surhumaine ! Et si des traits du déluge se trouvent dispersés dans les codes religieux des antiques nations, ils ont été évidemment copiés mot pour mot dans la Bible, à laquelle leur rédaction est de beaucoup postérieure, et ils sont associés à des fictions extravagantes qui achèvent de les faire juger et apportent de nouveaux suffrages à l'inspiration divine de nos fastes sacrés. Le troisième ordre de révélation surhumaine que contient la Bible , et qui appuie sa véracité, est relatif aux doctrines religieuses. Nous avons déjà exposé plusieurs fois dans le livre du Progrès, 1° que, selon les traditions bibliques les plus solennelles, un Dieu a tout créé, gouverne tout; son intelligence est infinie, sa puissance sans bornes, sa sainteté, sa justice et sa bonté souveraines; sa providence universelle s'étend à tout; sa liberté est absolue; il est éternel, existant par lui-même, présent à tous les siècles ; immense, agissant dans tous les lieux; il est spirituel par son essence, séparé de toute matière; il est unique dans la plénitude de son être, la source exclusive et féconde de tout ce qui existe. Dieu a donné à l'homme une âme faite

à son image; comme lui, immatérielle; comme lui, libre; comme lui, immortelle, destinée à une meilleure vie et aux jouissances d'un monde plus parfait; il se sert de l'homme ainsi que d'un instrument, pour dévoiler, quand il lui plaît, les mystères de l'avenir et opérer des choses merveilleuses; mais il ne lui a point départi d'art infaillible pour découvrir les événements futurs, ni de secrets sûrs pour provoquer des œuvres miraculeuses; la divination est une superstition, la magie une erreur; il lui a prescrit un code de lois morales qu'il a gravé dans sa conscience; il lui a imposé un culte de reconnaissance et d'amour, et il a exigé de lui qu'il l'honorât, surtout en s'efforçant d'imiter ses perfections et en exécutant ses volontés; nous avons établi, 2° que les philosophes les plus fameux de l'antiquité, les guides des nations païennes les plus célèbres par leurs lumières, ne purent jamais s'élever, pendant près de deux mille ans qu'ils furent livrés à euxmêmes, jusqu'à un ensemble d'admission religieuse qui fut affranchi des erreurs les plus déplorables; que les enseignements sublimes et purs de la Bible viennent d'une source plus haute , par conséquent, placée au-dessus des ténèbres de la raison de l'homme; que ses symboles éminents et sacrés se sont maintenus irréprochables et ont été redits sans dissidence et sans écarts par une succession d'écrivains, durant quinze siècles, au milieu des vicissitudes et des contradictions incessantes des écoles philosophiques, au milieu du déluge d'extravagances idolatriques qui emportait toutes les nations et leurs sages, et chez un peuple brut, incoercible, superstitieux, irrésistiblement entraîné au culte des idoles et aux autres scandales de

la gentilité ; que cette préservation du dépôt des principes religieux éternels, demeurés intacts à travers quinze cents ans d'égarements universels, est exceptionnelle à toutes les lois de l'humanité, et non moins miraculeuse que la conservation de quelques hommes et de quelques animaux pendant le déluge physique qui ensevelit notre planète, profondément désolée, sous les flots déchaînés de l'Océan, élancés de ses rivages et s'élevant à une effrayante hauteur.

L'Évangile et la Bible sont indissolublement liés; ce sont deux parties d'un même tout; l'une a annoncé ce que l'autre montre accompli, ou continue de prédire : l'histoire du Christ commence à la naissance du monde et se poursuit d'âge en âge; Dieu dit au génie du mal qui avait déçu les premiers humains : « Tu ramperas dans la poussière, et la femme, un jour, t'écrasera la tête; tu tenteras, mais en vain, de la blesser au talon, c'est-à-dire lu t'efforceras de renverser dans ses bases l'empire d'un rédempteur qui naîtra d'elle; ce sera sans succès. » Les prophéties deviennent ensuite de plus en plus explicites, de plus en plus détaillées dans la série des siècles. Débuter dans l'histoire de Jésus par les récits évangéliques, comme l'ont fait quelques écrivains infidèles de l'Allemagne et de la France, c'est en omettre la partie la plus importante, la plus fondamentale, c'est-à-dire les oracles qui ont précédé et qui sont relatifs à l'établissement du christianisme, aux qualités et aux destinées de son fondateur, à des événements insolites d'empire, de cité, de peuple, etc., etc.; cette partie initiale démontre à tous, et par des faits actuels se réalisant sous les yeux du genre humain, l'ori-

gine surnaturelle des institutions chrétiennes, la fidélité des narrations évangéliques pour tous les détails essentiels à la religion. Que dirait-on d'un historien qui passerait sous silence les développements principaux et les plus indispensables de la vie de son héros? Révélation du passé, révélation de l'avenir, révélation de doctrine religieuse, irréprochable et pure, rassemblez ces trois faisceaux brillants de lumière : ne forment-ils pas un perpétuel Thabor où Jésus et sa religion se transfigurent à nos regards et resplendissent sans cesse; est-il dans les annales des hommes quelque chose qui soit comparable, quelque chose qui approche d'un aussi imposant et aussi éternel éclat?

Citation.

« Les géologues avaient pensé que l'homme était postérieur à tous les grands cataclysmes qui ont souvent renouvelé la face du globe. » {Gazelle médicale, 22 août 1863.)

Ainsi se trouvait résolue primitivement, et acceptée par tous, la question de l'homme fossile, lorsque M. Boucher de Perthes découvrit, dans les graviers d'Abbeville d'abord, et plus tard à Amiens et dans plusieurs autres points du bassin de la Somme, des objets en silex, présentant la trace d'un travail humain et gisant dans un véritable diluvium, qui renfermait également des os et des dents d'éléphants; si des vérifications nombreuses étaient indispensables pour faire admettre définitivement une opinion ainsi controversée, on ne saurait trop se hâter de dire que de nouvelles recherches ne se firent pas attendre,

cl bientôt après que les travaux de MM. Preswich et FIower, M. Gaudy et M. Georges Pouchet, vinrent confirmer Cm tous points et entourer de preuves nouvelles l'intéressante découverte de M. Boucher de Perthes, qui a rallié l'opinion de M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et des savants anthropologistes de nos jours. M. Lartet a pu constater, dans la collection des fossiles de la galerie de paléonthologie du Muséum, que plusieurs os d'animaux fossiles présentent des empreintes, des sillons, des éclats de formes diverses qui ont été produits par des instruments analogues aux instruments de silex de M. Boucher de Perthes. Quant à attribuer à des chocs purement fortuits les éclats osseux, les sillons et les empreintes qui existent sur les ossements fossiles , les remarques de M. Lartet ne permettent point d'admettre une telle hypothèse; il résulte en effet de son examen, que les ossements d'ours ou d'éléphants sont tous exempts, sans exception, des lésions que présentent fréquemment les os de rhinocéros, d'élans et d'aurochs, trouvés dans le même terrain, animaux servant à la nourriture de l'homme; M. Lartet a eu bien soin de ne s'occuper que des os trouvés en place dans des terrains bien déterminés, dont l'ancienneté, antérieure à notre époque géologique actuelle, est bien authentique. » (Jbicl.) Mais ces sillons, ces empreintes, ces éclats que M. Lartet signale sur les os fossiles des animaux comestibles, n'ont-ils pu être produits par la dent des animaux carnassiers? C'est là un point de vue qu'il serait essentiel de discuter avec sagacité et avec impartialité, pour assurer à ces derniers faits la valeur qu'on leur accorde.

ARTICLE V. Christianisme. {Suite.)

« On vante les grands bienfaits du christianisme, s'écrient nos contradicteurs indignés ; mais, lorsqu'il apparut, le christianisme obscurcit les notions les plus capitales de la raison par ses mystères; il arrêta l'essor de l'entendement de l'homme en lui imposant des symboles sans contrôle ; il mit obstacle au mouvement progressif des sciences, en proscrivant le libre examen ; il abaissa la dignité humaine par une morale mesquine, étroite, égoïste, qui ne conçoit, ne se propose et ne réalise le bien que sous [des inspirations d'intérêts privés, éteint les nobles flammes des devoûments généreux, et fut plus nuisible qu'utile à l'humanité, qu'il prétendait venir régénérer. » Ces imputations dérisoires sont plus qu'irréfléchies, elles sont impardonnables. Lorsque le christianisme, élancé dans sa carrière, arbora son drapeau régénérateur, il nous apprit, en nous proposant ses mystères, qu'il ne faut point raisonner sur le fond intime des choses pour les juger d'après de séduisantes et illusoires splendeurs, ni disserter spéculativement, à l'aide des conceptions pures de la raison , sur quelques-unes des propriétés essentielles des êtres, pour en déduire, par une sorte de divination transcendante, leurs autres propriétés, leurs rapports, leurs lois, sous peine de s'égarer dans des régions indéfinies de chimères ; il a frappé excellemment de déchéance la

méthode insensée des évidences intuitives, généralement suivie, qui permet de défendre le pour et le contre avec la même invincible clarté, la même imposante puissance, d'élever et de détruire tout élément scientifique avec le même facile succès : méthode fatale qui aboutit toujours à un inévitable scepticisme; au christianisme appartient donc la gloire d'avoir jeté les fondements de la saine philosophie ; pourquoi s'obsline-t-on déraisonnablement à lui en préférer une autre au détriment de la vérité et de la perfectibilité de la raison, au préjudice de l'élan des sciences et en dépit des faits, en nombre accablant, qui en mettent à néant les frêles prétentions et en brisent le dangereux sceptre ?

Le christianisme, en publiant que l'univers n'est point un produit du hasard ni le résultat nécessaire des propriétés fondamentales des choses, mais la libre création d'une intelligence suprême, a signalé et ouvert la voie de l'observation aux sciences physiques pour se constituer; car ou ne découvre point les plans d'une conception libre par de métaphysiques spéculations, mais par des renseignements positifs ou des faits. Le christianisme, par son histoire révélatrice d'un passé devenu inaccessible aux facultés de l'homme, a nonrseulement posé les bases de la géologie, mais il a institué cette science toute entière, et avec tant de sagacité, avec une exactitude si entière, si souveraine, que les géologues, en s'écartant de ses documents précis, n'édifient que des théories conlradictoirement romanesques, et se précipitent dans des gouffres d'intolérables rêveries.

Le christianisme a apporté au genre humain ses seules

annales acceptables , annales que les acquisitions successives des sciences ont confirmées brillamment dans ce qu'elles avaient de plus incroyable: quel désespérant vide, si nos fastes sacrés n'existaient point!

Le christianisme, par les importantes confidences de ses doctrines rénovatrices, a épuré et porté au terme de leur perfection dernière la morale domestique, en proclamant l'indissolubilité du lien matrimonial, et en rendant sacrés aux yeux des auteurs de leurs jours les enfants, dont la vie auparavant était le jouet de leurs caprices ; la morale sociale, en faisant du pouvoir souverain une paternité tutélaire, un ministère de dévoûment, et de la subjection des peuples, une obéissance filiale aux ordres mêmes de Dieu, dont les chefs des nations sont les représentants; la morale générale ou humaine, en proscrivant l'esclavage parmi des hommes reconnus frères, membres d'une même famille, et destinés à devenir les citoyens d'une même future patrie; en abolissant les spectacles sanglants et criminels d'hommes aux prises avec des bêtes féroces, ou s'entredéchirant entre eux, pour l'amusement d'une population aux barbares entrailles; en ôtant à des maîtres souvent inhumains un despotisme cruel, ou le prétendu droit de disposer de la vie de leurs serviteurs, arbitrairement; la morale religieuse, en faisant disparaître les sacrifices humains usités par toute la terre, les souillures des rites impurs, un culte stupide rendu à des idoles insensibles ou à des divinités vicieuses et chargées de crimes; en rangeant au nombre des superstitions extravagantes l'art magique, les diverses branches de divination, l'astrologie, les auspices, etc.; en enseignant à l'homme à

n'adorer qu'un Dieu unique, arbitre de l'univers; à l'honorer surtout par l'imitation de ses perfections infinies et la pratique des vertus; la morale individuelle, en dégageant l'homme des liens d'une fatalité imaginaire, qui ne tendait qu'à arracher tout frein aux penchants, l'aiguillon du remords au crime ; en lui commandant de veiller sur ses pensées, sur les entraînements d'une perverse nature, d'étouffer le vice dans son germe; en lui défendant d'attenter violemment à sa vie, dépôt qui lui est confié pour faire grandir ses mérites croissants et gagner des palmes immortelles. Est-ce en offrant à l'homme pour modèle, Dieu, dont la sainteté ne transige avec aucune souillure, un Dieu toujours prêt à pardonner au repentir sincère, un Dieu qui fait luire son soleil sur les bonS et sur les méchants, répand ses bienfaits à profusion sur des êtres en état de rébellion contre lui; un rédempteur s'immolant pour le bonheur des hommes, et pardonnant les derniers outrages sur l'instrument de son supplice, et bénissant ses bourreaux; est-ce en nous proposant, dis-je, de tels modèles, que le christianisme inspire aux hommes les sentiments d'un vil égoïsme? Est-ce en ordonnant à chacun d'aimer son prochain comme soi-même, de lui faire tout le bien qu'il serait bien aise d'en recevoir? N'a-t-on pas vu, sous les inspirations sublimes de la religion de Jésus, partout s'élever des asiles aux infirmités, aux souffrances, au délaissement les plus affreux de la vie ? N'a-t-on pas vu , par ces exaltations saintes, en tous lieux, des âmes devenues héroïques, magnanimes, se dévouer au service de leurs semblables, se sacrifier pour leur être utiles et leur rendre les devoirs les plus rebutants d'une charité sans

bornes? N'a-l-on pas vu, sous ses influences ennoblissantes, des hommes, par milliers, renoncer à l'opulence, aux attraits des plaisirs, aux charmes des grandeurs, abdiquer des couronnes, pour aller dans des solitudes dompter leurs passions, expier les déporlements de leur vie passée, et ramener l'innocence et la paix dans une conscience coupable et déchirée? Les biens périssables et grossiers de ce monde rendent naturellement égoïste, parce qu'ils dévorent le cœur d'une soif inextinguible de cupidité; que plus on acquiert, plus on veut posséder, sans être assouvi, et à l'exclusion des autres hommes, dussent-ils être tous dépouillés : il en est autrement des biens intellectuels et moraux, qui rendent l'âme expansive, généreuse, en agrandissent ses^ sentiments; avez-vous parcouru les sciences dont les merveilleuses vérités vous enchantent? Avez-vous pratiqué une bonne œuvre pénible dont le souvenir vous inonde de joie? Avez-vous été spectateur d'une belle action qui vous enlève d'enthousiasme? Vous êtes invinciblement porté à communiquer ces nobles jouissances; et plus vous les partagez, plus vous les activez en vous, comme la flamme qui s'accroît en se propageant; lorsque le christianisme propose à ses disciples, outre les mobiles élevés d'actions que nous avons exposées, les biens d'un caractère spirituel et éternel pour récompense, il ne rabaisse donc point les siens jusqu'au flétrissant égoïsme ; il produit en eux des résultats contraires, et leur donne des propensions libérales, munifiques, indéfiniment dévouées. Il sied bien à des matérialistes, qui ne s'occupent qu'à fraver la route devant les pas du crime, qu'à décourager la vertu , en lui ôtanf ses perspectives d'épu-

rement possible et ses espérances, qu'à renverser essentiellement dans leurs bases tous les principes moraux conservateurs de l'ordre et des sociétés, pour satisfaire les impulsions égoïstes d'an orgueil démesuré, et se créer une souveraineté d'illuminateur parmi leurs semblables, de nous parler de morale égoïste, étroite, ignoble! Le christianisme ne proscrit le libre examen que sur le fond des choses, comme la philosophie éclairée le fait pour tout le domaine scientifique; il commande le libre examen pour les motifs de crédibilité , d'accord en cela avec la législation des sciences : « Que votre assujettissement à la foi soit raisonné, dit le grand Apôtre : rationabiîe sit obsequium veslrum. » Les hommes ont abusé de la religion chrétienne en foulant aux pieds ses lois : de quoi n'ont-ils pas fait l'abus le plus horrible? Serait-il équitable de faire retomber sur elle le crime de ses transgresseurs?

article v.

De la sagesse philosophique et de la religion actuelle des matérialistes modernes.

On est quelque peu étonné, en parcourant les ouvrages des matérialistes modernes, de l'acharnement avec lequel ils poursuivent le culte que tous les peuples rendent au Dieu qui tient en ses mains leurs destinées, et dont la bonté libérale leur a prodigué, avec l'existence, tous les biens dont ils jouissent ; mais à mesure que l'on pénètre dans le sanctuaire obscur des rêves attristants de l'athéisme, on découvre, avec une surprise bien plus pro-

fonde3 ce qu'ils se proposent de mettre à la place du culte de l'arbitre des mondes : c'est, qui le croirait? même après les traits de démence déjà révélés, c'est, ô impudeur! l'adoration de l'humanité, rien moins que cela. J'entends l'homme de sens, à l'énoncé de ce délire grossier et stupide, se récrier : Quoi! adorer la lie ignoble qui fermente dans les bagnes; adorer celte autre lie non moins infecte et repoussante, non convaincue, non séquestrée; adorer les passions basses ou furieuses et les vésanies extravagantes et criminelles de ceux qui se posent comme les premiers représentants de l'humanité et comme ses prédestinés régénérateurs ! c'est précisément et honteusement tout cela. Les matérialistes, cependant, font de l'humanité, qu'ils veulent asseoir sur des autels, un portrait peu flatteur, hideux : « L'humanité, d'après leurs écrits, est un amas d'êtres de facultés médiocres, dévorés par les feux de l'intérêt privé, flétris par Pégoïsme, voués aux plus folles visions, et qui méritent peu qu'on travaille à les épurer. » Mais, au-dessus de cette écume, s'élèvent comme des vapeurs brillantes jusque dans les plus hautes régions, des hommes qui ne partagent point les défaillances ni les difformités générales; des hommes privilégiés, qui sont investis du droit de juger tous les autres, et ne sont susceptibles d'être jugés par personne; des hommes qui tiennent de leurs facultés exceptionnelles la mission de braver toutes lès puissances, et de marcher à découvert contre Dieu : ce sont les matérialistes, critiques par excellence, la tête de l'humanité qui se cache dans les cieux, tandis que ses pieds plongent dans la boue. » L'ambitieuse audace ne peut, certes, monter au delà! Des médecins,

physiologistes distingués, se sont appliqués, dans ce siècle, à montrer que des personnages fameux de l'antiquité, des empereurs romains, étaient fous dans le sens strict de ce terme ; nous conseillons à ces censeurs studieux de tourner maintenant la sagacité de leurs investigations sur les héros du matérialisme moderne; il leur sera facile de démontrer, en rendant un réel service au monde convié à les adorer, que ces prétentieux frénétiques ne le cèdent en rien aux fous antiques dont ils ont surpris la monomanie caractérisée, et qu'ils sont atteints d'une perturbation non équivoque et aussi dangereuse de leurs facultés mentales; pour vous en convaincre, jetez un moment, lecteur, les regards sur ce qui suit :

Citations textuelles :

« Que le genre humain se trompe ou non ; que la matière soit une chose réelle ou une apparence illusoire, le critique n'y met point de différence; mais vous êtes marié, lui dit Ried. Moi, point du tout; bon pour l'animal extérieur que j'ai mis à la porte. Mais, lui répète un autre, vous établissez la révolution dans l'esprit des Français! Est-ce qu'il y a des Français? Je n'en sais rien. » (Taine, Philosophie française, p. 35 et 36.) Celui qui vient dénoncer ces belles découvertes est un ancien élève de l'Ecole Polytechnique, digne émule du Père Enfantin; leurs manifestes hallucinations se donnent la main et fraternisent; toutefois, si tu ne sais qu'il existe des Français, tu as des lecteurs; comment oses-tu écrire, et quelle importante vérité peux-tu avoir à révéler dans un monde de chimères, selon toi? Rencontrerait-on, dans les loges de Cbarenton

et de Bicêtre, des cerveaux blessés dont la maladie fut traduite par des symptômes plus saillants? « L'homme, reprend-il, ne connaît point les substances : il ne connaît

ni l'esprit, ni le corps; il n'atteint que des faits Nous

allons plus loin : nous pensons qu'il n'y a ni esprit, ni corps, mais simplement des groupes de mouvements. » (Taine, Revue des Deux-Mondes , p. 71.) Qu'opposer à des entendements aussi profondément malades? La seule réponse à leur faire est de leur indiquer l'aliéniste le plus expert dans son art, et de les recommander spécialement à ses soins éclairés et généreux. Cet autre continue : « La critique ne connaît pas le respect; elle juge les dieux et les hommes... C'est l'homme spirituel de saint Paul, qui juge tout , et n'est jugé par personne ; celte irrévérencieuse puissance portant sur toute chose un œil ferme et scrutateur, est, par son essence même, coupable de lèse-majesté divine et humaine; il faut que toute souveraineté plie devant elle, et son audace croissant avec le succès, il vient un jour où elle ose s'attaquer au Dieu du passé et regarder en face celui devant qui se sont inclinées des générations d'adorateurs. » (Renan, Liberté de penser, p. 365.) « L'examen vraiment libre chasse le respect, et il se moque de ceux qui s'alarmeraient de traiter Dieu comme une hypothèse. » (Idem, Revue des Deux-Mondes, p. 545.) « Le dédain est une fine et délicieuse volupté qu'on savoure à soi seul, » etc., etc. (Idem, Essai moral et de critique.) Eh quoi! toi, qui ne te comprends pas toi-même, et allies dans une même phrase des idées incompatibles; toi, qui fourmilles de contradictions qui semblent être ton élément; loi, qui ne dépasses point la plus légère superficie

des choses dont tu dissertes; toi, qui parles et tranches surtout, sans presque rien savoir, ou sans posséder autre chose que des notions imparfaites et étrangement dénaturées; toi, qui sur les pas sème à pleines mains, à profusion, le faux et le paradoxe risible, tu t'aventures à préconiser en hérault intéressé la critique, cet art éminent, et infatigable à s'entourer de lumière, à approfondir les objets de ses évaluations, pour ne prononcer qu'après la connaissance la plus entière de cause! qu'y a-t-il de commun entre la gravité morale de cet art difficile et vaste et ta frivolité criminelle, ton impudence irréfléchie, ton aveugle audace? La critique a ses lois sévères qui la dominent, qui arrêtent ses élans; et tu ne connais ni frein, ni barrière, dans les irruptions vagabondes, point dérègle dans tes pensées témérairement livrées à la confusion et aux délires les plus ineptes; écoutons : « Pour la religion, quand même un homme n'aurait jamais prié, ni même cru en Dieu, cet homme n'en a pas moins été éminemment religieux, s'il a été artiste, ou savant, ou critique, ou penseur; car, la religion, ce n'est pas le culte de Dieu : c'est l'art, c'est la poésie, c'est la science, c'est la critique, c'est la seule pensée. » (Renan, Liberté de penser, t. IV, p. 347). Dans les accès maniaques de ces écrivains, les mots n'ont plus de sens ; on pourra donc, conformément à l'excentricité de leur langage, dire que la peinture n'est plus l'application des couleurs; que c'est l'art de cultiver les champs, de pêcher sur les côtes profondes la morue, de harponner la baleine; que la sculpture n'est plus le travail artistique du marbre ou du bois; que c'est l'art de faire des confitures, de sauter au vin blanc un lapin de

garenne, de pocher des œufs au beurre noir, etc.; on pourra dire que la poésie n'est plus la représentation chaleureuse et vivante de la nature, sous des formes littéraires; que c'est l'art de filer, de tisser le coton, de dévider la soie, etc., etc.; que sais-je? la chose la plus fantastique dont l'idée puisse surgir dans un cerveau en proie à une ardente frénésie; une cohue de fous exlravaguerait-elle plus misérablement? Prêtons encore l'oreille: « L'homme frivole, superficiel, voilà l'impie. » (Reoan, Essai, p. 202.) Ta condamnation vient de sortir de ta propre bouche, bateleur d'une remarquable impéritie! Mais reprenons : « Quelle hymne, s'écrie-t-il, vaut le poëme de Lucrèce (qui nie Dieu); Fuerbach, qui rejetait Dieu, n'était pas athée. » (Renan, Liberté de penser, t. IV, p. 34). D'après ce bouleversement, au plus haut point insensé d'expressions et de sens, vous devrez affirmer : que celui qui ne peut lever le bras, ni se tenir debout, n'en est pas moins fort; que celui-là qui demeure enchaîné, immobile sur sa couche, marche cependant, court, vole; que le fils qui crache sur la face d'un père aux cheveux blancs n'en est pas moins très-respectueux; que le fripon déhonté ne laisse pas que d'être le plus probe des hommes; que le libertin perdu de débauche est un modèle de pudicité et de bonnes mœurs; que l'ignorant plongé dans une sorte de barbarie ne doit pas moins être considéré comme un savant de premier ordre : ces aberrations inouïes ne sont point des échappées, des saillies passagères; c'est tout un système de folie : « L'énorme malentendu qui transforme en blasphémateurs de la divinité ses plus sincères adorateurs (l'athée ! le ma-

térialisle t) est, avant tout, une erreur de grammaire. » (Renan, Revue des Deux- Mondes , p. 1388.) Il faudra ranger, d'après ces transformations incroyables, les rapines les plus audacieuses, le viol, l'assassinat, au nombre des fautes de grammaire; comment qualifier des conceptions aussi effrontément monstrueuses? Ces illuminateurs délirants ne consentent pas toutefois à ce qu'on les dirige sur des maisons de santé; ils veulent impérativement qu'on les conduise en solennel cortège dans des temples : nous n'exagérons point. Voici le dénoûment grotesque de ces comédies criminellement bouffonnes : « L'humanité est tellement le vrai Dieu, que, si on en adore un autre, on est idolâtre. » (Littré, Conservation, p. 300.) « L'athéisme est encore un théologisme, parce qu'il n'adore pas i'humanité. » (Ibid.). L'athée, il n'y a qu'un moment, était le plus sincère adorateur de l'humanité i Les matérialistes, pour ménager une foi plus facile à leurs divinités informes, scandaleuses et quelque peu canailles, même à leur dire, se sont ingéniés à poser en maxime fort opportune : « Que le burlesque est un élément essentiel de toute religion ; qu'il serait superflu de reprocher aux religions leurs absurdités; que ce serait vouloir argumenter l'amour. » (Renan , p. 56.) Cette tournure n'est pas mauvaise pour la singularité exceptionnelle d'une circonstance aussi embarrassante. Mais, mettant de côté les reproches possibles, toutes les récriminations qui pourraient motiver la répugnance d'une adhésion indulgente, nous voulons bien admettre la divinité de récente fabrique, comme pouvant offrir la plus divertissante mascarade : Allons! toi, lourd traducteur d'Hippocrate, monte comme tu pourras sur

celte devanture un peu haute et improvisée; croise tes jambes comme cela , pour être plus digne, et avoir un air plus majestueux; enivre-toi de ces nuages parfumés d'encens : c'est un élixir d'immortalité; avec cela , un Dieu ne saurait mourir. Et vous, adorateurs intrépides, approchez, allumez devant le divin magot des flambeaux inextinguibles, avec les pouffements de rire de l'Olympe d'Homère; bwjàeotfôdf yul Xaoa; gardez-vous de faire défaut à une scène d'hilarité égale au moins à celle des sosies du comique!... Jusqu'à quand ces Scapins coupables abuserontils des faiblesses de cette humanité qu'ils divinisent, dans une farce insultante, pour l'égarer perfidement, dangereusement? Jusqu'à quand profiteront-ils des élans passionnés de l'homme, qui ne demande qu'à s'aveugler, qu'à s'en imposer sur ses grands devoirs, ne fût-ce que par des mots vides de sens et par de cyniques rêveries, pour ouvrir la voix à l'irruption de tous les penchants, déjà si impétueux; à tous les déportements, d'où sortent sur l'humanité des flots de maux et de douleurs? Jusqu'à quand tendront-ils des pièges aux jeunes générations, pressées sur leurs pas comme sur ceux du vice, tromperont-ils impudemment leur inexpérience, pour les plonger dans des hallucinations fatales et dans des égarements irrémédiables ? 0 opprobre , qu'on ne saurait flageller d'une manière trop sanglante! Et remarquez bien que ces guides fallacieux ne se coalisent en frêles Titans contre le Dieu de l'éternité, dont le bras puissant est étendu sur eux, que pour usurper ses autels et se créer, à sa place, les dieux d'un monde d'adeptes fanatisés? Celui-là remarque : « Que plier sous la volonté de Dieu , c'est un système humi-

liant pour l'homme. » (Renan, Liberté de penser, t. IV, p. 136.) Tout au contraire, pour l'homme qui, entouré de ténèbres et rempli d'incertitude, ne saurait souvent ce qu'il doit, dans son plus pressant intérêt, vouloir, il est consolant et glorieux d'avoir à suivre les volontés suprêmes d'un être infiniment intelligent, qui connaît ce qui lui convient et lui trace sa route; pour l'homme, dans sa faiblesse et ses fragilités, c'est un bonheur et une gloire de pouvoir s'appuyer sur celui de qui dépend la destinée des mondes; ne voit-on pas des admirateurs qui ne sont nullement méprisables , regarder comme un insigne honneur de servir de grands personnages dont le lustre se reflète sur eux? « L'homme, dit l'autre, fait la sainteté de tout ce qu'il croit. » (Renan.) L'homme ne fait pas plus la sainteté de ce qu'il croit, qu'il ne crée la bonté et l'utilité des aliments destinés à sa conservation : l'homme ayant une fin, et des devoirs nécessaires pour l'atteindre; remplir ces devoirs, est donc en soi bon et saint; les enfreindre, est essentiellement mauvais et digne de blâme. « Toutes les religions, repart-il, sont bonnes; l'esprit souffle où il veut; s'il lui plaît d'attacher le beau idéal à ceci ou à cela, qu'avez-vous à dire? » (Renan.) La religion est la science élevée des rapports de l'homme avec Dieu, ou l'ensemble de ses devoirs spéciaux envers son auteur; d'où il suit : que les religions qui expriment exactement ces grands rapports sont vrais; que celles qui les travestissent et les défigurent sont erronées; et qu'il est aussi impossible que toutes les religions en elles-même soient bonnes, qu'il Test que les opinions contradictoires qui affirment le oui et le non soient d'une exactitude égale et absolue. La philoso-

phie de ces hommes n'est qu'une crapule, fiévreuse, en délire, comme.nous l'avons dit ailleurs de l'ignoble ivrognerie; ils prennent la défense de tout ce qui est bas et abject; ils l'exaltent, le divinisent, dans leur ardente monomanie, dans l'humiliante dégradation de leurs facultés. Un autre écrivain de la même force de pensée nous fait cette sérieuse confidence : « Et nous aussi, nous avons à nous prononcer entre les miracles qui éclatent pour la plus grande gloire de la foi, et les merveilles de ceux qui se disent en commerce courant avec les esprits; il est vrai que, dans le doute, nous pouvons nous abstenir; nous pouvons encore imiter l'exemple de Lucien , qui se moquait indifféremment des thaumaturges chrétiens et des charlatans païens. » (Guardia, Gazette médicale de Paris, le 41 octobre 1863). Si, dans le doute qu'on vous aurait injustement décrié, traîné dans l'ignominie, attaché au gibet de l'opinion publique, des censeurs concluaient qu'ils peuvent se moquer indifféremment de vous et de vos incriminateurs, que diriez-vous de la sagesse de ces Guardia de la critique et de la justice dislributive? Autre part, le même journaliste prend sur lui de nous dévoiler : « Que si Aristote, pour ne point effaroucher les sots et les cafards de son temps, voulut bien admettre un premier moteur, il le cloua immobile au haut de l'empirée. » (Idem.) Où ce révélateur a-t-il donc pris ces curieux renseignements? Dans une imagination plus hardie que scrupuleuse; son assertion est aussi fausse que la réflexion qui l'accompagne (1). Aristote place au sommet des deux le

(1) Ce journaliste dit, dans le compte rendu d'un ouvrage de M. Tardieu [Gazette médicale de Paris, le 12 février 1864): Avant que

premier moteur, pour donner le signal des mouvements aux dieux des mondes inférieurs, maintenir l'harmonie entre ces vastes corps et les faire conspirer, dans leurs révolutions éternelles, vers une merveilleuse unité; les œuvres d'Aristote sont pleines de l'idée de la divinité, qu'il démontre comme Platon ; il fut, comme lui, à une distance infinie de l'athéisme. Ces écrivains si légers, si superficiels, et pourtant si tranchants dans leurs décisions, affectent de se décorer du beau nom de philosophes : sainte et fier») philosophie 1 si ces pauvres gens pouvaient

le christianisme ne fit rien pour la répression de l'avortement si déplorai» ement auiorisé par les mœurs des anciens peuples les plus civilisés et par les philosophes; Arisiole va même jusqu'à en donner le conseil pour modérer la propagation de l'espèce. Les Pères de l'Eglise et les théologiens, au dire du rédacteur, excusèrent , d'accord avec Aristote, la pratique de l'avortement, tandis qu'au contraire tous le proscrivent , comme un crime exécrable condamné par les lois divines et humaines. Seulement , lorsque quelques-uns d entre eux se demandent comment le délit doit être qualifié, ils pensent, qu'avant l'animation du fœtus, ce n'est point un homicide proprement dit, mais le considèrent toujours comme un crime abominable, de même que l'onanisme qui est encore moins un homicide caractérisé. Un médecin, Monsieur le docteur Rousseau, a relevé les imputations calomnieuses de Monsieur (iuardia ; qu'a répondu ce dernier? a-t-il loyalement reconnu le faux qu'il avait affirmé? il s'est tiré d'affaire par une gambade simiale, et dit qu'il ne répétera point des textes par lesquels il a exposé les développ» ments successifs de la doctrine sur l'animation du fœtus, et qu'il persiste à rendre à l'antique civilisation la justice que lui reluse ceux qui ne pensent pas comme lui. Il répare donc une calomnie par une calomnie nouvel e : car on ne refuse aucun acte de justice à la civilisation des nations antiques, en répétant, avec l'exacte fiJé.ité de l'histoire, que l'avortement fui autorisé par leurs mœurs et par leurs philosophes. Il faudrait tenir à quatre, selon une expression vulgane, un fanatique d'impiété, pour l'empêcher d'être injuste lorsqu'il traite de la religion.

te connaître! s'ils savaient quelle abnégation de soi, quel affranchissement de passions, de tout préjugé, quelle indépendance noble et généreuse, quels soins courageux à recueillir des faits innombrables lorsqu'il le faut, à les approfondir dans leurs particularités dernières, à les peser avec maturité, mis en regard dans une pensée impartiale et puissante avant de juger, lu imposes à tes disciples sérieux, ils demeureraient écrasés à la seule idée, comme sous un intolérable fardeau.

ARTICLE VI

Des résistances de quelques écrivains brillants aux principes de la nouvelle doctrine philosophique.

Qu'il est difficile, quand on a longtemps vécu à l'ombre journalière de faux systèmes, de se décider résolument à en soumettre la destinée à l'inexorable rigueur d'une censure impartiale !... et de secouer complètement le joug des préjugés les moins fondés, sous l'empire desquels on a vieilli l On n'ose entièrement nier les idées nouvelles qui s'inaugurent avec une imposante autorité; mais on les étend sur le lit de Procuste et on les écourte; on les torture sur des instruments de supplice pour en modifier forcément les sévères formes; on rôde dans des souterrains mystérieux autour de leurs bases pour les incliner, du moins, si on ne réussit point à les renverser en les soulevant par de puissants leviers. Contraint de reprendre de nouveau des choses vingt fois discutées, retournées d'une foule de façons, approfondies dans leurs plus déliés éléments, des-

cendons cette fois encore avec courage dans l'arène ouverte. Vous dites donc : « 1° Que dans toutes connaissances scientifiques brillent deux sortes d'éléments, les uns immuables, nécessaires, innés, ou les principes; les autres contingents, passagers, fugitifs, ce sont les phénomènes ou les faits individuels ; 2° que les faits particuliers ne sauraient atteindre les principes ou les lois plus élevées ; qu'un abîme les en sépare, et qu'il faut s'élancer indispensablement au delà de leur cercle étroit, pour constituer les sciences; 3° que les faits par eux-mêmes n'ayant aucune signification, c'est la raison seule qui leur donne leur sens valable; 4° que les causes étant également supérieures aux facultés sensibles et aux faits, ne sauraient être révélées par leur intermédiaire insuffisant; 5° qu'un déluge déplorable de faits a débordé, de nos jours, sur les sciences, en a inondé les avenues, les sentiers, devenus méconnaissables; que l'esprit, fâcheusement obsédé par l'immensité des détails, n'a plus le temps ni la force de se replier sur lui-même, de prendre un essor puissant dans ses points de vue généraux, ni de formuler des lois; 6° que ce ne sont point les facultés sensibles qui dirigent l'entendement; mais qu'au coulraire c'est l'entendement qui domine et gouverne heureusement les sens; 7° que les faits ne sont bons que pour vérifier les systèmes et les découvertes, et pour donner un appui stable et des fondements aux sciences. » Mais y avez-vous bien réfléchi? avez-vous sérieusement confronté celte foule d'idées hétérogènes que vous faites marcher sous le même drapeau? Oh! non; nous allons montrer brièvement que ces assertions précipitamment accumulées sont d'une incompatibilité saisis-

santé; que le feu delà discorde règne dans cet aventureux et mouvant pêle-mêle. Vous accordez que le rôle des faits est de vérifier les systèmes et les acquisitions scientifiques nouvelles; les faits cependant, selon vous, ne sauraient s'élever jusqu'aux principes ou aux lois; un intervalle infini les en sépare; mais les systèmes proclament des principes et des lois, les découvertes scientifiques s'en composent radicalement; si donc les faits sont impuissants à s'élever jusqu'aux principes, et s'ils restent au-dessous d'eux, de tout un infini, n'est-il point de la plus rayon- Dante évidence que ces principes sont au-dessus de la compétence des faits, de tout un infini, et qu'il serait insensé de vouloir les faire juger par eux? A qui viendrait il en pensée, en effet, de prendre pour arbitre d'une cause, des organes infiniment au-dessous d'une pareille tâche? Ne faut-il pas impérieusement, pour que des faits puissent vérifier des principes, que non-seulement ils les atteignent, mais qu'ils les contiennent, qu'ils en soient l'expression adéquate et rigoureuse, et qu'ils les trahissent pleinement au grand jour. C'est la raison, nous dites-vous, qui donne aux faits leurs sens : équivoque misérable ou erreur énorme que tout cela ! car les faits ont par eux-mêmes une signification propre, qui est la manifestation des propriétés des êtres, de leurs rapporls, de leurs lois, et la démonstration de la pensée du Créateur; la raison doit donc s'efforcer de reconnaître, dans les phénomènes, ces sens positifs, en les analysant dans leurs particularités détaillées, en les comparant à tous les autres faits afférents au même sujet, et bien se garder de rien mettre du sien ou de ses spéculations , sous peine de substituer ses conceptions à la

pensée éternelle, et de mettre des imaginations à la piace des réalités de la nature. Ne comprenfz-vous donc point encore, que, si c'était la raison qui tît parler les faits et qui leur mît à la bouche ces idées, ce serait toujours la raison qui vérifierait ces intuitions douteuses par ces intuitions incertaines; que le contrôle ne serait qu'apparent, illusoire, une vaine mystification, sans aucun résultat sérieux pour la certitude? Vous multipliez de rechef inconsidérément les contradictions, lorsque vous avancez que les causes soot supérieures aux faits et aux sens, et qu'elles ne sauraient être révélées par ces oracles impuissants; comment n'avez-vous pas saisi aussitôt, que, si les causes ne sauraient être dévoilées par les phénomènes, elles peuvent encore moiDs être vérifiées par eux et jugées en dernier ressort par leurs organes; car des jugements sans appels supposent nécessairement une suprématie d'autorité. Qui ne sait parfaitement que les principes sont les fondements des sciences? or, d'après vous, les faits sont bons à fournir aux sciences leurs solides fondements ; ils le sont donc également à créer leurs principes et à les revêtir de leur dernier sceau, en les traduisant matériellement et sans lacune dans leur intégrité tout entière. Vous redites avec des accents d'indignation , à tous propos : Qu'un cataclysme de faits a fait irruption dans le domaine des sciences; que ce sont de regrettables entraves pour l'esprit qu'ils enchaînent, en l'alourdissant et en l'empêchant de surgir de toute la liberté de son naturel essor, aux généralités et aux lois; mais , à l'opposé de tout cela, les faits sont des bras puissants qui élèvent l'esprit et le soutiennent en le contenant, en l'empêchant de s'égarer

dans le vide ; l'immensité des faits forme un océan qui porte les plus lourds fardeaux des sciences et les dirige vers d'heureux rivages; les faits sont des faisceaux lumineux qui éclairent au loin l'horizon et dissipent de plus en plus les ombres, tendent à en effacer jusqu'aux moindres obscurités et en dessiner avec netteté, avec précision, avec charme, les scènes solennelles et leurs plus petites particularités; on ne saurait trop en posséder, évidemment; il faut les multiplier sans relâche, les faire abonder pour faire monter concomitammentle flot séculaire de la science. Vous faites à l'esprit scientifique de cette époque le reproche grave de s'occuper trop peu à généraliser les objets particuliers de ses observations; le défaut contraire fut celui de tous les temps, sans en excepter le nôtre; ne généralisez-vous pas vous-même incessamment beaucoup trop, et spécialement, lorsque vous proclamez que les causes sont supérieures aux phénomènes; car, outre qu'il est un nombre effrayant de causes qui sont elles-mêmes des phénomènes sensibles, et qui se comportent simultanément comme effet et comme cause dans le déroulement perpétuel des manifestations successives des êtres ; il importe, pour plus de clarté, de distinguer avec soin plusieurs sortes de causes : il est des causes matérielles que nous voyons agir; par exemple, lorsqu'un torrent entraîne dans son cours des débris de substances minérales et de végétaux et les dépose en tels lieux, sous nos regards, nous savons quelle est la cause de ce transport, nous l'avons vue en action : il est des causes matérielles qui ne s'offrent point à notre vue, mais que nous sentons; tels sont les afflux torrentiels de l'électricité, élancés dans

quelques-uns de nos organes : il est des causes matérielles actuellement inaccessibles à nos sens, mais qui se trahissent à nous par des effets sensibles que l'expérience comparée et dûment raisonnée nous a appris leur être spéciaux et n'appartenir qu'à elles ; tel est l'impondérable fluide dont nous venons de parler, l'électricité lorsqu'elle développe ses phénomènes en dehors de nous: il est enfin des causes immatérielles, intangibles, transcendantes, qui échappent directement à toutes nos facultés sensibles; tels sont, dans un artiste occupé de haute mécanique, dans un peintre, dans un sculpteur, l'intelligence, l'habileté, les inspirations du génie, les intentions, les plans combinés, etc.; ces causes, quoique d'une spirituelle essence et infiniment supérieures à tous phénomènes sensibles, ne se dévoilent cependant à nous infailliblement, que par des faits matériels ou des œuvres que l'expérience nous a appris leur être exclusives et en être comme l'ombre; les pensées des autres hommes, leurs sensations, leurs desseins, leurs déterminations intimes, quoiqu'immatérielles et incomparablement supérieures aux phénomènes sensibles, ne nous sont sûrement connus que par des faits physiques, les mouvements des organes de la voix agitant l'air atmosphérique qui nous impressionne, ou des caractères graphiques d'imprimerie ou d'écriture courante, ou des nuances expressives de physionomie ou de pantomime, etc.; les mots du langage ont leur signification déterminée, celle que leur a donné l'usage générai ou que leur assigne privativement un interlocuteur ou un écrivain; et il est interdit à celui qui écoute ou qui lit d'attacher ses propres idées au terme qui frappe sa vue ou son

oreille; la loi rigoureuse d'interprétation qui lui est imposée, c'est de rechercher, par la confrontation scrupuleuse des mots et des phrases, quel est le sens vrai et positif que leur atlribuent ceux qui les emploient. Vous n'êtes pas plus sévèrement exact, lorsque vous prétendez, dans une affirmation ambiguë, que ce ne sont point les sens qui doivent diriger l'entendement, mais que celui-ci doit tenir les rênes des sens. On se plaît à répéter, de nos jours, cette pensée profondément vraie, que la raison humaine ressemble à un homme ivre à cheval, qui, lorsqu'on le relève d'un côté, retombe d'un autre; cette raison a donc besoin, dans sa faiblesse extrême, pour ne pas se briser à chaque pas par de lourdes chutes, d'être sans cesse soutenue par des appuis sensibles, qui sont les sens et les faits; sitôt que ces auxiliaires lui échappent, toute souveraine qu'elle est, elle devient impuissante, chancelle et encourt les dangers les plus imminents ; si, le sceptre en main, elle dirige les sens, c'est en tant qu'elle les applique pour conslater les faits, pour les observer dans leurs minutieuses dépendances, pour les comparer à tous les corrélatifs, pour provoquer de nouveaux faits par l'expérimentation, combler des lacunes, compléter des idées; mais non pas parce qu'elle pourrait se passer de leur coopération : que serait sans ses amples ailes l'aigle audacieux, pourrait-il s'élancer dans les hautes régions? Plaignezvous cet oiseau, au vol d'une force prodigieuse, d'être surchargé du poids de ces grandes voiles? Vous nous apprenez, du haut de la chaire d'enseignement où vous persistez malencontreusement à trôner, que dans toutes connaissances scientifiques il y a des éléments immuables,

nécessaires, innés : ce sont les principes; et des éléments contingents, passagers, fugitifs : ce sont les phénomènes; l'universalité des phénomènes, à vous entendre, serait instable, transitoire; c'est là une inexprimable erreur que vous auriez pu éviter en consultant mieux les réalités qui étincellent de tous côtés à vos regards ; dans les cieux, l'existence des astres, leurs rapports de position, de distance, les nombres pour la presque totalité des groupes, les mouvements de circonvolution des planètes de notre système autour du soleil, etc., sont des phénomènes permanents, immuables; et sur notre terre, l'existence de l'atmosphère, sa composition de divers gaz; l'existence du bassin des mers, leur constitution, le dépôt des métaux dans les entrailles du globe, etc., etc., sont des phénomènes persistants, immuables comme les lois qui les constituent; les rapports de l'univers et des êtres qui le peuplent leur ont été librement imposés par leur auteur, qui a assujetti la plupart d'entre elles à des dérogations très-rares, à des dérogations plus fréquentes, ou à des dérogations trèsnombreuses, comme en médecine; est-ce d'après les idées de l'immuable, du nécessaire, que vous devinerez, sans crainte d'erreurs, les volontés libres du Créateur, retendue ou la fréquence diverse des exceptions qu'il a attachées à telle loi, à telle autre, et que vous découvrirez avec une garantie scientifique quelles sont celles qu'il a rendues absolues? Dans le monde métaphysique, par exemple, en géométrie, les lois sont immuables et nécessaires, mais leur connaissance infaillible n'est point innée dans la raison de l'homme; nous avons vu que cette raison, en y dissertant d'après ces notions essentielles, si courtes et si

nuageuses, enfanterait des erreurs exorbitantes; nous avons vu que certaines lois géométriques , malgré leur immutabilité et leur nécessité, se modifient d'un ordre d'éléments à un autre, d'une condition d'application à une condition peu différente, d'une nuance de cas à une nuance peu appréciable, et comme capricieusement, d'après des relations qui nous sont inconnues; que ce n'est que par des faits d'expérimentation que ces extraordinaires diversités se manifestent à nous; que la raison, en interrogeant les spéculations de l'immuable et du nécessaire, démontrerait leur intrinsèque impossibilité, aussi bien que celle de toute substance matérielle, du temps, de l'espace, etc. Ecoutez un moment : un être souverainement parfait et infiniment sage doit nécessairement toujours vouloir ce qui est le mieux, se déterminer à créer, quand le mieux est de créer; se déterminer à créer tels êtres, quand le mieux est de les faire éclore à l'existence : la liberté est donc incompatible en Dieu avec la souveraine perfection ; si les déterminations divines avaient été libres, elles eussent passé du nonêtre à l'être, et ne seraient point éternelles; il y eût donc eu un temps infini où Dieu eût été indécis, inactif : ce qui est de nouveau contraire à la perfection absolue; pour Dieu , comme pour l'homme, il y a un passé où il ne peut plus rien, et un avenir où il ne saurait actuellement rien amener à l'existence; pour lui, comme pour sa créature, la durée est donc successive, de toute nécessité elle s'écoule par instants qui se comptent; or, le nombre de ces instants n'est point infini, puisqu'il s'accroît sans interruption; on peut donc remonter au premier de ces instants, par conséquent, au premier instant d'existence de l'Etre

suprême : Dieu n'est donc point éternel, ni aucun autre être; le néant est donc le père fécond de tous les êtres. Vous redirai-je ces démonstrations si rebattues par nous? les éléments de la matière, ou ses plus petites parties possibles ou concevables, si elles existaient, ne pourraient être inétendus, puisqu'en se réunissant, des néants ne sauraient former une étendues réelle; ni étendus, puisque tout ce qui est étendu a un centre et de nombreuses parties, qui en sont les rayons, et par conséquent ne peut être considéré comme élément ou comme la plus petite partie possible concevable : toute substance matérielle est donc une hypothèse radicalement impossible; l'espace, qui est une étendue est par là même une chimère métaphysique, puisque les points élémentaires ou les plus petites portions possibles ou imaginables dont il se composerait, ne pourraient non plus être sans étendue ni étendus : tout ce qui est étendu ayant un pourtour, un milieu et nécessairement d'autres parties plus petites, ainsi de suite à l'infini; donc, tout mouvement est dès-là même démontré impossible, ne pouvant avoir lieu que dans un espace étendu, etc. La raison livrée à ces spéculations, creuse donc partout des abîmes sans fond, où toutes sciences, toutes notions, toutes existences viennent s'écrouler; quelle folie n'est-ce point de prendre un tel oracle pour guide? Si l'on parcourt attentivement l'imposant tableau des erreurs que nous avons relevées jusqu'ici dans les sciences géologiques, astronomiques, physiques proprement dites, physiologiques, morales, etc., on reconnaîtra qu'elles viennent ou de ce que les savants n'ont point suffisamment analysé les faits dans leurs minutieuses dépendances, ou de ce

qu'ils né les ont point appréciés sous tous leurs points de vue; ou de ce qu'ils ne les ont point comparés à tous les faits relatifs à une même question et propres à la résoudre; ou de ce qu'ils ont accepté légèrement des faits mal constatés, mal évalués dans leurs causes; ou de ce qu'ils ont dépassé leur signification raisonnée et naturelle dans les déductions qu'ils en ont fait sortir; ou de ce qu'ils ont prononcé dogmatiquement, d'après des considérations spéculatives, ou d'après les idées informes que la raison conçoit de l'essence des choses, de l'immuable, etc.; que ces écarts sont, en définitive, uniquement dus à l'absence de la saine philosophie, et qu'on les eût évités tous par l'application légitime de ses maximes: la vérification est donc complète, irréfragable. L'illusion coule par torrent d'une plume égarée, une fois que le pied a manqué sur un point dominant. L'écrivain que nous réfutons, et qui répand à larges ondées les méprises sur ceux qu'il prétend illuminer du pinacle retentissant d'une tribune de journalistes, extravague, le terme n'est pas trop fort, dans ce paradoxe incroyable, gros d'un monde de bévues : « Que les faits ne conduisent jamais à la découverte d'aucune vérité nouvelle. » Il serait alors fort inutile d'expérimenter; les belles expériences que l'on a exécutées en ces derniers temps, d'après des faits déjà connus, ne prouveraient que la stupidité de leurs ingénieux auteurs, et il faudrait répudier leurs conquêtes; il faudrait couvrir d'un épais voile une masse de révélations utiles que l'analogie a fait resplendir dans les sciences médicales, où quelques faits d'application propice du froid , ont conduit à la découverte d'une thérapeutique nouvelle toute entière, nommée

hydrothérapie; où les préparations d'iode, celles du fer, à à la clarté féconde de l'analogie, ont eu les mêmes destinées, à part l'abus que Ton en a pu faire; où le quinquina, utilisé dans quelques cas de fièvres intermittentes, a porté ses inexplicables bienfaits, sur les traces des analogues, dans toutes les maladies nerveuses périodiques, jusque dans l'épilepsie, et dans les états morbides rémittents, etc.; où quelque section heureuse de tendon pratiquée sous la peau ont conduit à la découverte d'une méthode universelle d'opérations , appelée méthode souscutanée; il faudrait couvrir d'un impénétrable voile une masse de lois nouvelles, élevées sur les aîlesde l'analogie, sur l'horizon des sciences chimiques jeunes encore, où la création d'un oxide, celle d'un acide, d'un sel, d'un élher, etc., ont conduit, en peu d'années, à la découverte d'une multitude presque incalculable d'oxides, d'acides, de sels, etc., décorant par leur éclat , le char de triomphe si glorieusement lancé de l'analogie; et de même aussi dans la carrière des sciences physiques proprement dites , où quelques faits inattendus ont conduit à la découverte d'une foule d'autres faits pleins d'intérêt sur le fluide magnétique, électrique, galvanique, sur le calorique, la lumière, etc. Nous avons déjà remarqué que, quand le génie croit, dans ses découvertes, ne suivre que ses inspirations, il est secrètement entraîné par les illuminations de l'analogie, ou de quelques faits déjà à lui connus; qu'à l'exception de quelques acquisitions scientifiques capitales que revendique le hasard, la presque totalité des autres appartient aux irradiations de l'analogie. L'auteur, dont nous discutons les étrangelés, se fut épargné bien des déviations, pour lui

sans gloire, et sans profit pour ses lecteurs, si, descendant de ces hauteurs idiologiques et du monde de songes creux où il persiste à habiter, il eut scruté avec courage ses idées dans l'ensemble des faits destinés à les. juger; les notions vraies que leur contrôle eut traduit, auraient accusé hautement à sa pensée le faux révoltant de ses précaires imaginations, et eut légué son brillant talent de rédaction à la vulgarisation si opportune des saines maximes de la philosophie régénérée.

Citations textuelles.

«Dans toute connaissance scientifique réelle, il y a toujours deux éléments, l'un immuable, absolu, nécessaire ; l'autre mobile, contingent, phénoménal; le premier, émanation active de l'entendement, trouve dans le second sa forme d'application. » (Haspel. Gazette médicale de Paris, le 6 juin 1863.)

« Ce ne sont point les sens qui dirigent la raison; mais c'est la raison qui dirige les sens. » (Ibid.)

« Ce ne sont pas les faits qui vont au devant de la découverte, mais le génie de la découverte qui, au lieu de se traîner à leur suite, s'oppose aux faits. » {Ibid.) Assertion complètement malheureuse; car ce sont les faits connus qui , projetant leur lumière devant le génie , lui tracent la route et l'emportent vers des révélations nouvelles; sans les lueurs inspiratrices des faits le génie ne découvre que par hazard : à quoi ont abouti les intuitions de Descartes, et celles de tant d'autres esprits d'une portée privilégiée, et

dont les créations les plus puissantes ne sont plus aujourd'hui que d'invraisemblables romans ? »

« Il faut en appeler à l'innéité intellectuelle qui vivifie les apparences et anime les sensations de sa propre vie. (Ibid.) »

« La raison veut le pourquoi des faits, elle veut les comprendre dans leurs causes , dans leurs lois. La synthèse ainsi conçue n'est qu'une sorte de résumé des résultats ' analytiques, une conclusion abrégéeduraprochement, delà comparaison de faits qu'elle réunit en faisceaux plus serrés. Elle exprime seulement sous des formes abrégées toutes les connaissances isolées découvertes par celle-ci. Essentiellement physiques, l'analyse et la synthèse ainsi comprises, ne peuvent franchir la sphère des phénomènes, le cercle fatal qu'elles ont tracé autour d'elles ; elles s'alimentent exclusivement de leurs propres substances, c'est-à-dire des faits. Bonnes pour nous appuyer ou nous soutenir, elles sont impuissantes pour atteindre les principes, la causalité qu'un intervalle, infranchissable pour elles, sépare de la région des phénomènes. Méthode plutôt de destruction que d'enfantement, armée pour le combat et non pour la découverte; uniquement destinée à critiquer, à vérifier, détruire les faux systèmes , les faits annoncés par la science , les vérités acquises. » (lbid.)

« Dans une investigation approfondie , Monsieur de Rémusat a prouvé que Bacon n'est jamais remonté aux principes de la méthode; il a célébré l'induction beaucoup plus qu'il ne l'a comprise, et même en cherchant les lois de la nature, il n'a peut être pas su exactement ce qu'il voulait découvrir. » [Ibid. y

Ces paroles sont remarquablement exactes; Bacon,

homme du monde, courtisan préoccupé, n'a jeté dans ses œuvres que des pensées peu conbinées, dénuées de preuves, et qu'il faudrait accepter comme des inspirations d'en-haut; il a admis comme fondement infaillible des sciences morales la raison universelle flétrie par tant d'erreurs porlées jusqu'à l'extravagance; il n'a osé étendre, jusqu'aux mathématiques, la doctrine des faits nécessaires, dont il n'eut qu'une idée vague; il défend de rechercher dans les sciences physiques les causes finales, ou le but des êtres et des phénomènes, qui ensont la portion la plus belle, la plus intéressante , la plus élevée ; il prétend que l'expérimentation égalise toutes les intelligences : lourde et sotte illusion dont nous avons plus d'une fois fait justice , et qui prouve que le philosophe de Vérulam avait la plus fausse idée de la philosophie positive; il regardait, dans Télroilessede ses idées, comme une opinion monstrueuse, l'admission du mouvement de rotation de notre globe sur lui-même.

« La méthode des faits est une méthode de vérification et non une méthode de découvertes. » (Ibid.)

« Ce n'est pas à la manière des sensualistes que M. Chaufard entend la synthèse; pour lui la synthèse est cette méthode qui va chercher dans le monde intérieur, étranger aux sens, l'immuable et le nécessaire, l'idée innée, les vérités premières, les principes évidents, pour concevoir par eux et en eux le monde extérieur perçu par la sensation , habité par les phénomènes mobiles et changeants. » (Ibid.)

« Cette dernière méthode seule nous livre la connaissance vraie, celle qui s'adresse à notre raison, à notre esprit, la connaissance spiritualiste en un mot; une vérité

synthétique, n'est donc pas Jtin résumé, une condensation de faits analytiques, mais une vérité puisant dans l'invariable une force expansive que développe une analyse toute imprégnée du souffle qui la pousse et l'anime. » (Ibid.)

« Si les sens et l'expérience ne peuvent fonder une science, leur secours est indispensable pour que l'intelligence se fonde sur eux. » (Ibid)

« La notion de cause et de force est supérieure aux sensations, aux phénomènes; elle ne peut donc être fournie par ceux-ci, mais bien par l'activité propre de notre intelligence, ce ne sont donc pas les phénomènes qui conduisent à la loi, mais notre spontanéité innée. » [Ibid.)

« A partir de ce monent, une avalanche de faits, une averse d'observations, comme une douche intempestive, vint tomber sur notre pauvre médecine, qui en est encore morfondue; et, comme si les faits pouvaient avoir d'autre valeur, d'autre puissance que celle qu'ils reçoivent par la lumière de l'esprit, on a proclamé hautement la toute-puissance de l'observation; s'enfoncer dans les faits, s'y absorber, laissant de côté ce qui est vital, ne plus voir qu'eux, les répéter sous mille formes, les porter jusque dans l'œil du lecteur, l'en éblouir, l'en accabler, en remplir, en obstruer son cerveau au point que l'intelligence en est repue et qu'aucune idée ne peut plus y entrer, voilà pourtant le nec plus ullra de la science, représentation stérile du stérile labeur d'Ixion (il fallait dire Sisyphe!) ou des DanaïJes; mais où donc apparaît dans l'établissement, dans le code des sciences exactes,

le dogme de l'observation pure, et les préceptes de ne pas dépasser ce que l'observation nous donne à apercevoir? N'enseignent-elles pas ces sciences physiques que vous prenez pour modèle, que les phénomènes ne sont rien, et qu'ils n'entrent dans la science qu'autant qu'on les rapporte à des forces? » (Ibid.) La méthode vicieuse de nos savants contemporains, quoique s'inspirant de l'idée chaleureuse du progrès et nous en faisons volontiers l'aveu, est de ramasser autour de leurs conceptions beaucoup de faits, sans se mettre en peine de les décomposer dans leurs nécessaires éléments, de les coordonner sous la diversité de leurs rapports, de les faire parler, en regard les uns des autres et dans l'ensemble souvent vaste de tous les faits qui se lient à un même problême, et qui doivent en représenter rigoureusement, et en réaliser d'une manière sensible toutes les idées : labeur ardu auquel ils ne sont point dressés et qui les saisit d'effroi sans doute; une plus complaisante philosophie à leur usage et fertile en aberrations, consiste à trier parmi les faits et leurs détails intégrants, ceux qui sont de leur goût; ceux qui favorisent leurs préoccupations, leur parti pris d'avance, et de leur prêter leur propre langage , comme le roi grec Philippe prêtait le sien aux oracles de son temps; dans de telles dispositions et sous des auspices si funestes à la noble cause du vrai, leur dialectique arbitraire, capricieusement romanesque, isolant les faits, les détachant de leurs accompagnements, de leur naturel et complet système, leur ôte la vie, leur langage scientifique, pour y substituer leur pensée et les faire abonder dans leur sens; c'est ici, mais ici seulement, qu'il est juste de dire

que les faits n'ont de signification que celle que leur donne uue raison fantastique, qui, en effet, leur fait dire ce qu'elle veut, et consacre par eux tous ses rêves et ses plus humiliantes folies. Mais il en est bien autrement sous le sceptre de la saine philosophie, où, comme nous l'avons répété et prouvé à satiété, les phénomènes de la nature, expression des pensées de leur auteur et des lois qu'il leur a imposées, ont un sens propre, déterminé, indépendant de l'interprétation fantastique d'une raison abandonnée à elle-même : comme les paroles d'un interlocuteur, les textes d'un écrivain renferment des idées indépendantes d'un interprète qui doit chercher à les découvrir et à les rendre, sans rien y mettre du sien et sans altération ; les faits sont toujours trop nombreux quand on en fait un usage abusif insensé; et ils ne sont jamais assez nombreux lorsqu'on a appris de la philosophie à les traduire littéralement, avec intelligence, et à les comprendre sans illusion : oui, il faut proclamer dans les sciences, la toute-puissance des faits légitimement raisonnés; il n'y a dans le domaine intellectuel, de suprême dictature que celle-là ; ainsi l'a voulu l'auteur de notre aide. Quand les contradicteurs des idées rénovatrices publient que les faits sont bons pour contrôler et vérifier, ils n'entendent sans doute pas investir de cette éminente prérogative les faits bruts ou perçus par les seuls sens, mais les faits perçus par les facultés sensibles et en même temps analysés, comparés sous tous leurs points de vue, etc., par la raison ; hors les faits complets et raisonnés, supposant l'application simultanée de nos deux ordres de facultés, des sens et de la raison; la réunion

de leurs témoignages doit être évidemment et nécessairement supérieure au témoignage des sens seuls, à ceux de la raison isolée , et représenter la garantie scientifique personnelle la plus élevée, ou la plus puissante. De même qne le génie d'un chef, sur un champ d'honneur, ne peut rien pour la victoire sans les forces matérielles des masses qu'il commande, et que celles-ci ne sont puissantes que par les combinaisons de sa haute intelligence; ainsi la raison la plus heureusement dotée, ne peut rien dans l'ordre de la certitude, sans les faits qui l'appuient, ni ceux-ci sans l'adjonction des forces de la raison. Il semble qu'on veuille confondre, avec le matérialisme, la philosophie positive légitimement raisonnée; mais regarde-t-on comme un matérialiste celui qui admet que l'homme est composé d'une âme spirituelle et d'une portion de matière organisée? La nouvelle doctrine philosophique mérite bien moins encore le reproche de matérialisme, puisque, outre qu'elle associe la raison aux facultés sensibles, les perceptions des sens, c'est-à-dire les sensations que nous éprouvons par les organes matériels de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, etc., sont aussi immatérielles que les idées les plus subtiles, par leur haute transcendance; en raisonnant les faits, la philosophie nouvelle est forcée de remonter à une cause première immatérielle, intelligente, suprême, productrice de tous les êtres, étant elle-même improduile, et de reconnaître, au-dessous d'elle, des causes secondes, jouant en même temps le rôle de cause et d'effet, et qui sont matérielles ou immatérielles, ainsi que nous l'avons exposé. Le matérialiste, qui morcelle les faits, les distrait vio-

lemment de leur ensemble naturel, et ne les raisonne pas, ne préconise que des causes premières matérielles, et, après elles, des causes secondes immatérielles produit des premières.

ARTICLE VII

Équivoque et écart d'un autre contradicteur philosophe.

Cependant voici un jouteur rompu à la lutte et d'une grande force; mais débutons, comme de coutume, par le laisser parler. M. Jules Guérin : « Ce serait le cas peutêtre d'examiner la valeur de cette prétention qu'on affiche aujourd'hui partout, laquelle consiste à établir la prééminence absolue de l'observation, de l'expérimentation et des faits au détriment des conceptions de l'intelligence; c'est à mes yeux la plus grande des méprises et contre laquelle je ne puis m'empêcher de protester, parce qu'elle règne partout et tend à envahir tous les esprits; depuis que Descaries a proclamé la liberté d'examen et la prééminence de la méthode, le premier venu se croit en droit de prolester, sous prétexte d'observation et d'expérimentation, contre les vues les plus élevées et les plus sûres du génie; quiconque se présente avec des expériences, semble avoir un brevet d'infaillibilité; celte doctrine a gagné les esprits les plus sérieux. Je lisais il y a quelques jours à peine, dans un très-remarquable travail sorti de la plume d'un de nos collègues que l'Académie peut s'honorer d'avoir appelé récemment dans son sein , le passage suivant, oui est comme l'expression la plus grave mais

aussi la plus exagérée du préjugé que je signale: « Dans » l'ordre des connaissances positives, l'homme le plus » ordinaire pourvu d'une instruction moyenne a une » science infiniment plus étendue et plus profonde que » les plus grands hommes de l'antiquité et du moyen » âge. » Une méprise aussi considérable tient à ce que l'on a méconnu le caractère et la portée des méthodes, de l'observation, de l'expérimentation, de l'analyse, etc.; ces méthodes, dont personne n'apprécie plus que moi l'importance et l'utilité, ne sont que des instruments au service de l'esprit; mis en œuvre, ils n'ont de valeur que ce que vaut l'esprit qui les emploie; ce n'est donc pas l'observation et l'expérimentation qu'il faut considérer en premier lieu, mais l'observateur et l'expérimentateur, c'est-à-dire la valeur, la rectitude et la portée de son intelligence; cette valeur, cette rectitude et cette portée, se révèlent par la justesse et la grandeur de ces conceptions, et l'observation, l'analyse et, l'expérimentation ne sont que des moyens propres à contrôler, vérifier et mettre en évidence la sûreté et la généralité de ces inductions; cette subordination du mérite des méthodes est telle qu'elles sont aussi bien au service de l'erreur que de la vérité, les plus grandes erreurs de notre temps ont eu les honneurs de l'expérimentation. Mais dans l'espèce, comment les vrais principes nous ont-ils conduits à prévoir ce que M. Depaul a confirmé par l'observation directe des faits? Voici : nous savions que toutes les maladies virulentes, exanthémateuses en tant que maladie spécifique, ont la propriété de se reproduire et de se transmettre par le principe émanant de leurs essences propres, par un virus;

nous savions de plus que cette semence de chacune d'elles ne peut reproduire qu'elle-même et pas une autre maladie; cela résulte de leur caractère spécifique, c'est-à-dire de leur organisation propre en vertu de laquelle elles sont comme un système à part et forment dans l'ordre pathologique de véritables espèces, comme il y a dans l'ordre organique des espèces végétales et animales. Or, le principe qui règle la reproduction des espèces pathologiques et organiques est un fait généralisé , c'est-à-dire un fait vérifié par l'expérience de tous les temps et de tous les pays, qui est infiniment plus sûre que le résultat fourni par une observation ou une expérience particulière, lesquelles ne sont jamais que des cas particuliers du fait général formant le principe; c'est ainsi que la vaccine renfermant certains éléments, et conservant quelques-unes des propriétés de la variole ne pouvait venir que de la variole, et voilà donc comme j'ai pu, tout aussi sûrement que M. Depaul, affirmer qu'on s'était trompé quand on avait cru pouvoir produire du cow-pox avec une foule de maladies de natures diverses, et comment j'ai conclu à l'identité de ces maladies par l'identité de leurs produits; cette méthode de démonstration que nous nous sommes efforcé naguère, notre éminent collègue M. Brouilland et moi, d'appliquer à l'étude de la morve, repose sur des idées aussi anciennes que la science; déjà Aristote avait dit : « Ce qu'il y a de plus scientifique, ce sont les » principes et les causes, c'est par leurs moyens que nous » connaissons les autres choses. » {Gazelle médicale, 24 juin 4863.) Et encore : « Pour quelques personnes, et pour M. Bou-

ley en particulier, plusieurs maladies ulcéreuses du cheval auraient la propriété d'engendrer le vaccin; de deux choses l'une cependant: ou bien toutes les éruptions du cow-pox ne seraient pas identiques; on aurait confondu sous ce titre des éruptions diverses: ou bien on admettrait que les maladies différentes seraient susceptibles de produire un résultat identique; ces deux doctrines sont également incompatibles avec les lois de la nature et les principes les mieux établis de la philosophie médicale. » (Jules Guérin, Ibld.).

M. Jules Guérin proteste contre l'entraînement de la génération contemporaine, qui préconise la prééminence de l'observation et de l'expérimentation sur les conceptions de l'esprit; et, bientôt entraîné, il proclame luimême, sans paraître s'en douter, cette prééminence lorsqu'il dit : « Que l'expérimentation est propre à contrôler, à vérifier, à mettre en évidence la sûreté et la généralité des inductions de l'esprit. » Car un contrôleur, ou un vérificateur n'est pas seulement chargé de mettre en évidence de prétendues sûretés, mais de désapprouver parfois et de contredire; son suffrage est donc prééminent. Nous signalerons en effet les expérimentations en nombre indéfini, qui ont ou essentiellement modifié ou totalement renversé les inductions de l'esprit, sans en excepter les plus éblouissantes; le contrôle de l'expérimentation constitue donc un tribunal incontestablement supérieur. M. Jules Guérin remarque cependant : « que l'observation et l'expérimentation ne valent que ce que vaut l'esprit qui les met en œuvre. » Ce ne sont plus alors que des contrôleurs et des vérificateurs dérisoires, puisque leurs oracles ne

sont pas plus sûrs que ceux de la raison pure, et qu'ils ne fournissent à la science aucune garantie nouvelle contre les dangers des séductions les plus grossières. M. Jules Guérin se prévaut, malgré cela, de l'expérience ou de l'observation de tous les temps et de tous les lieux, comme de la caution de la certitude scientifique la plus haute; et, à peu d'intervalle, il nous rappelle avec quelque amertume, « que les erreurs les plus déplorables de notre époque de progrès, ont reçu les honneurs profanés de l'expérimentation. » Mais ces humiliantes erreurs ne sont que des conceptions de l'esprit, quelques unes des pensées d'homme de génie : or, l'appui de l'expérimentation ne les a pas empêchées d'être étonnamment erronées; il faudra donc conclure que les jugements des capacités les plus privilégiées, associés aux épreuves de l'expérimentation et aux acclamations des faits, ne garantissent pas suffisamment la vérité, et qu'il n'y a point de certitude scientifique, en définitive : nous doutons que les lecteurs de M. Guérin lui sachent un gré infini de corriger par de pareilles illuminations les aveugles entraînements de leur philosophie. M. Jules Guérin veut, qu'avant de s'insurger, en dissident déclaré des faits positifs d'expérimentation en main , contre les vues et les inductions d'un savant, on « consulte en premier lieu et avant tout la portée de son esprit, et la justesse habituelle de ses évaluations. » Mais ces formalités étant religieusement accomplies, aura-t-on la certitude que l'observateur, dans le cas présent, a rempli fidèlement toutes les conditions de l'infaillibilité individuelle, et que ses admissions sont démontrées indubi-

tables? il faudra toujours, pour ne point s'aventurer, recoudra un contrôle plus scientifique; mieux ne vaut-il pas alors en venir de suite à cette vérification indispensable, et jeter dans l'arène le glaive déjà affilé et destiné à percer Terreur? Quand M. Guérin a frondé audacieusement, lui étranger à fart, les enseignements traditionnels des écoles vétérinaires sur la morve, s'est-il mis beaucoup en souci de la portée relative de l'intelligence des observateurs, et de la rectitude coutumière de leurs appréciations? il a analysé résolument les faits; il les a minutieusement confrontés, appréciés, dans leur détail et dans leur ensemble raisonné; et il en a conclu qu'en dépit du principe contraire, traditionnellement et universellement accepté dans le passé, il existe dans la réalité une morve prodomique souvent curable par les moyens connus : plus récemment, quand il s'est insurgé de nouveau isolément, contre certaines idées généralement adoptées, sur la transmission de la fièvre jaune, l'a-t-on vu faire grand cas de la perspicacité de tant d'observateurs soulevés devant lui? a-t-il reculé un moment devant le caractère rassurant de leurs habitudes et de leur génie, de leur nombre? non encore; il a repris les faits, il les a scrupuleusement anatomisés dans quelques-uns de leurs minimes éléments , les a sévèrement collationnés entre eux et en a inféré qu'il n'était point démontré, nonobstant l'universalité des adoptions opposées, que les navires recelassent le germe de la fièvre jaune et fussent des moyens de propagation de cette maladie terrible. La conclusion de M. Jules Guérin eût été toute opposée, s'il avait apprécié dans la to-

talité de ses dépendances le fait principal représenté par le foyer d'infection (1). Toutes les sciences ont ployé sous le fardeau flétrissant d'illusions grossières transformées en principes et merveilleusement accueillies, non par le seul vulgaire, mais par la foule des savants, d'après des faits qu'ils pouvaient contempler tous et que nul ne s'est mis en peine d'évaluer sévèrement par des recherches souvent longues, peu attrayantes, laborieuses. M. Jules Guérin va nous faire pénétrer plus avant dans la confidence des secrets de sa philosophie : « Voici, dit-il, ce qui m'a porté à préjuger » que diverses maladies ulcéreuses du cheval ne sauraient » donner le cow-pox; c'est que les maladies spécifiques » ne transmettent qu'elles-mêmes, par leurs virus, et que » jamais elles ne déterminent d'autres maladies; c'est, en » second lieu, parce qu'une identité d'effet accuse tou- » jours une identité de cause; et qu'admettre que des » affections ulcéreuses spécifiques du cheval peuvent en- » geudrer. sur le pis de la vache, une maladie d'une » essence différente, est aussi contraire aux lois de la » nature, qu'aux principes de la philosophie médicale;

(I) Ces dépendances sont : 1° la dispersion des miasmes contagieux, sur les ailes du calorique et des gaz, au sein des couches atmosphériques et dans une étendue que i'on nomme sphère d'in/ec/ion; 2J le transport de ees principes délétères par les vents qui soufflent périodiquement, au moins une fois par jour, de la terre ferme sur h s mers; 3° le transport de ces mêmes miasmes par les marchandises, par tous les objets matériels qui sont conduits, du foyer infecté, dans les vaisseaux en station; 4° le transport des mêmes principes malfaisants par tous les individus qui , des navires , se rendent dans la sphère d'activité du foyer d'infection , et reviennent de là aux navires; ceux-ci doivent donc sans cesse se pénétrer des émanations épidémiques, sous touteces influences

» nous voyons, ajoute-t-il, dans le règne organique, que » les espèces animales et végétales ne reproduisent rigou- » reasement qu'elles-mêmes. » Nous répondons qu'il est tellement erroné qu'une identité d'effet trahisse toujours infailliblement une identité de cause, que les prodromes de la morve, et les symptômes du simple jetage, sont d'après M. Jules Guérin, ressemblants, quoique issus de causes essentiellement diverses; que les symptômes du début d'une foule de maladies, quoique produits d'une foule d'altérations morbides, spécifiquement différentes, offrent cependant les plus fâcheuses similitudes , et qu'il est impossible au praticien le plus habile d'annoncer avec certitude à quelle affection caractérisée ils se rallieront; que les signes ou effets ostensibles par lesquels se décèlent plusieurs états nerveux maladifs, distincts par leur nature spécifique, se montrent identiques au point de désespérer l'homme de l'art le plus consommé; la syphilis ne prend-elle pas le masque de toutes les autres maladies? et lorsqu'elle choisit pour théâtre de ses sévices le foie , les organes digestifs , le poumon, etc., ses symptômes ne ressemblent-ils pas si complètement à ceux des maladies ordinaires de ces viscères , que les commémora tifs et les moyens de curation spéciaux peuvent seuls faire décider quelquefois qu'ils appartiennent ou non à cette infection particulière, si fatalement larvée. S'il était philosophiquement démontré, qu'une cause ne peut faire naître des effets d'une nature même opposée, il resterait prouvé, contre les matérialistes, que les pensées, les sensations, etc., qui sont immatérielles, ne sauraient sortir du cerveau qui est d'une nature contraire; tandis que cette

seule considération ne suffit point pour les confondre; parce que, dans tous les ordres de choses, il est des causes qui engendrent des effets de propriété opposée : les phénomènes du règne organique, que vous invoquez, vous combattent; la chenille ne fait-elle pas éclore le papillon, dont la structure n'a aucun rapport avec la sienne; et le papillon à son tour ne reproduit-il pas la chenille, spécifiquement différente? le ver informe engendre l'élégante abeille, et celle-ci donne le jour à la larve d'une dissemblance spécifique; ce gros ver blanc, nommé mans, est la cause génératrice du hanneton, qui ne trahit aucun trait de cette filiation.

Les espèces animales voisines, procréent des métis ou mulets que des caractères spécifiques différencient; de même dans le règne végétal, les hibrides naissent de deux espèces rapprochées; voyez la classe des minéraux : l'argent qui est plus mol que l'acier, en rehausse la dureté, lui étant associé dans la proportion d'un millième seulement; Poxigène et l'hydrogène, gaz éminemment combustibles, éteignent le feu lorsqu'ils sont combinés et qu'ils produisent de l'eau; le gaz protoxide d'azote, étant liquéfié et mêlé à un peu d'acide sulfurique, descend à quatre-vingt-huit degrés au-dessous de zéro; et avec ce froid, le plus intense que l'homme puisse produire, il fait brûler un charbon allumé et en dégage une chaleur de deux mille degrés, la plus élevée qu'il soit au pouvoir de l'homme de développer; la nature est pleine de ces étonnantes oppositions de causalités et de résultats. Si, en annonçant que des maladies ulcératives diverses du cheval ne pourraient donner naissance au cow-pox,

M. Guérin a rencontré juste, n'est-ce point au hasard qu'il doit ce succès. N'a-t-il point, d'après les mêmes idées théoriques, protesté naguère contre cette assertion : Que la salive d'un animal non atteint de rage peut inoculer la rage? Croit-il, par la seule énergie de ses dénégations, anéantir les faits positifs déjà consignés dans la Gazette médicale et dans d'autres publications périodiques, et qui attestent que la salive de chats furieux ont occasionné l'hydrophobie et la rage? A-t-il, avant de s'insurger, pesé la portée d'esprit des observateurs, et la rectitude naturelle de leurs évaluations? Pour soutenir son opinion, M. Jules Guérin se verrait contraint de prétendre que la rage est éternelle, et qu'il n'y eut jamais d'époque dans le passé ou un virus non rabique existant eût pu communiquer la rage; car si cette maladie a commencé, il faut bien que son virus ait été produit par quelque chose qui n'était pas lui-même, par une cause spécifiquement différente, et quelle impossibilité dès-lors y aurait-il à ce que la même cause, ou une analogue, reproduisit, quoique sans lien de consanguinité spécifique avec lui, le virus rabique? Où sont donc les preuves qui démontrent que les principes sous l'inspiration desquels M. Jules Guérin hasarde ces protestations et ces annonces prophétiques, sont absolus, et ne souffrent jamais, dans aucun cas, d'exceptions? La fièvre typhoïde n'est-elle point une maladie spécifique? Eh bien ! une dose de pus appartenant à une tout autre maladie, étant injectée dans les veines d'un homme sain, détermine les symptômes de la fièvre typhoïde, comme le ferait la contagion de ses propres miasmes : les émanations des corps d'un grand nombre d'individus, livrés à d'ex-

cessives fatigues , aux privations, réduits à des aliments malsains, et rassemblés dans une même enceinte, ne sont point assurément encore de la même essence, que les émanations qu'exhaleront ces mêmes corps lorsqu'ils seront atteints par le typhus: et cependant introduites dans la circulation, elles ont la propriété de produire un même effet et d'enfanter le virus lyphique. Lorsque M. Jules Guérin prétendait appliquer avec certitude ces principes généraux à des cas pour lesquels ils n'avaient jamais été vérifiés, c'est-à-dire à ceux où certains virus propres à une classe d'animaux, seraient inoculés à des animaux d'un autre genre, il méconnaissait les lois de la nature, et les principes de toute philosophie et tombait dans un paralogisme évident : caries lois de la nature varient, non-seulement d'une classe d'être à une autre , mais d'une condition d'application à une condition diverse, et quelquefois d'une simple nuance de circonstance, à une autre nuance à peine saisissable; c'est encore une des plus solennelles maximes des enseignements philosophiques , de ne rien conclure, autrement que par conjecture, ou par présomption, des lois constatées pour un ordre spécifique d'objets, ou pour un cas déterminé, aux lois d'un autre ordre de chose ou de cas différents, etc., parce que les lois peuvent ne plus être les mêmes. Quoique généralement les maladies spécifiques et virulentes se communiquent surtout d'individu à individu de même espèce, cependant un homme affecté de rage mord impunément un autre homme. Àristote, appelé sur la scène en témoignage, par M. Jules Guérin, dit : « Que ce qu'il y a de plus scientifique, ce sont les principes et les causes, parce que c'est par leur intermé-

diaire que nous connaissons les autres choses. » Les principes sont, comme la langue de Thomme, une source abondante de bonnes ou de mauvaises choses , selon qu'ils sont bons ou mauvais, c'est-à-dire selon qu'ils sont vrais, indubitables, irrévocablement démontrés, ou qu'ils sont faux; les principes chimériques ont, à toutes les époques de Thisloire, inondé le monde des plus misérables visions. Ce qu'il y a de plus scientifique, ce sont les faits complets et raisonnes légitimement; c'est sous les auspices de ces faits, où brille le concours le plus éclairé de la raison et des sens , que l'on constate les phénomènes et leurs parties intégrantes, qu'on les apprécie dans leurs qualités, dans leurs causes, qu'oq les constitue sans crainte d'errer en principe et en loi, que l'on apprend à en faire sortir des déductions infaillibles en ne les appliquant qu'à des cas où ils ont été dûment vérifiés, etc. Selon M. Jules Guérin : « Depuis que Descaries a proclamé la liberté de penser, le premier venu, avec un seul ou avec quelques faits, se croit en droit de protester contre des principes absolus, et contre les vues les plus élevées du génie. » Mais où sont donc ces vues élevées et sûres du génie, qui consacrent le vrai ? pour quelques aperçus justes qui sont sortis des raisons d'élite abandonnées à leurs intuitions, combien de rêves ne leur sont-ils pas dûs? ce sont les capacités exceptionnelles qui ont enfanté le plus d'illusions, par ce qu'ayant une grande foi dans leurs vastes éclairs, dans les irradiations séduisantes de leur imagination, elles dédaignent davantage les minutiesindispensables de l'observation sévère, elles mettent moins de soin à rassembler les faits et leurs détails, à les comparer , à les évaluer longuement,

un à un, etc., et franchissant par bonds puissants des intervalles nécessaires, elles versent par intarissables torrents, sur les sciences, les plus déplorables erreurs: témoins les rêveries du divin Platon, celles d'Aristote, et de tous les autres philosophes grecs; celles des philosophes latins , de ceux du moyen âge : témoins les prétentions exagérées du sublime Newton, les théoriques imaginations de Descaries, celles des penseurs allemands, etc., etc. (a).

M. Guèrin écrit : « Que les quelques faits que l'on oppose à des principes regardés comme absolus ne sont que des cas particuliers contenus dans ces mêmes principes. » irréflexion surprenante! Car, les quelques faits que Ton signale comme contraires à des principes prétendus absolus, démontrent souvent, avec une rigueur inattendue, que ces principes sont soumis à des cas exceptionnels; un seul fait, quelquefois, peut renverser de fond en comble, après de longs siècles de règne, leur illégitime empire; n'a- t-il point suffi d'un seul fait bien observé de morve

(a) La nouvelle philosophie proclame deux sortes de vérités scientifiques : des vérités d'observation immédiate, et des vérités de déduction. Lorsque l'observation a montré qu'un phénomène, dans telle circonstance, a toujours lieu, sans exception ; l'esprit, lorsque ces circonstances se reproduisent, conclut sur la foi de l'observation , que le phénomène aura lieu , et le phénomène se réalise en effet, parce que les lois de la nature sont immuables; la vérité tléduclive en ce cas, n'est point une vue de l'esprit, mais une révélation de l'expérience. Quand l'esprit applique à un ordre de choses analogues ou à un cas ayant le rr.êmc caractère d'analogie, un principe qui n'a point encore été vérifie pour ces conditions d'application, c'est la une de ses vues, une induction, que l'observation confirmera ou détruira; ce ne peut-être qu'une simple conjecture, et quand elle dépasse cette mesure , l'esprit qui l'a conçue dépasse ses droits et brave les principes de la philosophie.

transmise à l'homme, pour détruire, en ces derniers temps, le principe absolu, auparavant admis, de Pincommunieabiliié de la morve à l'homme, principe appuyé sur l'observation de tous les temps, de tous les lieux, comme les principes brillants d'infaillibilité sur lesquels M. Jules Guérin fonde ses divinations, aussi certaines que l'expérience qui les réalise? n'eut-on pas jugé, d'après ce que l'on avait vu dans l'ancien et dans le Nouveau- Monde, qu'il n'existait point de quadrupèdes à écailles de poisson et à bec d'oiseau? l'observation a surpris ces excentricités invraisemblables, dans la Nouvelle-Hollande où il existe en outre des arbres sans feuilles, des corbeaux blancs, des cygnes noirs, et où la grêle n'est point arrondie, mais en larges plaques.

L'expérimentation a les mêmes effets sur les spéculations et sur les inductions les plus spécieuses de l'esprit: Mariote, d'après quelques faits, avait conclu et mis en lois, que tous les gaz, sous des pressions progressivement croissantes, diminuent de volume dans une même proportion invariable; l'expérimentation plus fidèle a mis à néant cette induction de l'esprit: Dallon, ayant remarqué que les vapeurs de tous les liquides, à leurs instants respectifs d'ébullition, déploient une même force de tension, en avait conclu qu'il en est de même aux autres degrés de température; l'expérimentation plus sûre a décelé aux regards l'erroné de cette induction de l'esprit : on avait généralement jugé et posé en loi, que tous les gaz, sous l'iufluence du calorique, éprouvent une dilatation indépendante de leurs densités; des expérimentations accusatrices, sont venues dénoncer aux yeux ces indue-

tions de l'esprit toujours prématurées, quand elles ne sont pas purement conjecturales : Geoffroy Saint-Hilaire avait annoncé par sa vue d'intuition, dit-il, d'après la conformation de leur bouche, que les petits de la baleine ne tètent pas leur mère, qu'ils recueillent dans les flols une sécrétion particulière, qui s'y coagule; l'expérimentation et une observation attentive ont transformé en vains songes ces inductions du génie, en découvrant que la mamelle de la baleine renferme un véritable lait, et que cet organe unique étant très-long, s'engage profondément dans la bouche du baleinon, et que des muscles spéciaux en font jaillir, à l'entrée du canal de la déglutition, le lait: de l'existence des faisceaux musculaires postérieurs du larynx, appelés arylhénoïJiens, on avait conclu que les cordes vocales dans la production des sons aigus, se rapprochent jusqu'au contact dans une partie de leurs longueurs; l'expérimentation, meilleur oracle, a montré aux sens, que la science avait été égarée par cette induction de l'esprit : les physiologistes avaient aussi conclu de la disposition d'une puissance musculaire de Tavant-bras, qu'elle déterminait un mouvement dans une direction; et l'expérimentation, par l'intermédiaire de l'électricité, a décelé aux facultés sensibles, que la contraction de ce muscle concourt à un mouvement opposé : on pourrait remplir un volume d'exemples analogues. Dans la pratique médicale, les hommes de l'art sont universellement, et à chaque instant, déconcertés par la voie non suspecte de l'expérimentation, qui leur dévoile l'atterrante inliJélité des inductions de l'esprit le plus élevé, des suggestions du génie qui semblaient devoir leur inspirer le moins de clé-

fiance. Il suit de ces irrécusables documents, 1° qu'il est faux souverainement, que l'expérimentation ne soit bonne, comme l'énonce *W. Guérin , qu'à mettre en évidence la sûreté et la généralité des inductions de l'esprit : puisqu'elle modifie ou anéantit incomparablement plus souvent les prévisions inductives de la raison ; 2° qu'il est non moins faux, que l'observation et l'expérimentation ne valent que ce que vaut l'esprit qui les met en œuvre, puisqu'elles démontrent la vérité méconnue aux regards des esprits les plus étroits , les plus égarés par les préjugés , les plus mal organisés , si je puis ainsi parler, et qu'elles opèrent fréquemment le redressement de leurs écarts, sans qu'ils puissent s'en défendre : répétons qu'il n'y a rien en cela qui doive nous étonner; que l'observation et l'expérimentation, embrassant simultanément l'intervention des facultés sensibles et celle de la raison, leurs attestations réunies ont nécessairement une valeur qui l'emporte sur celle des perceptions isolées, soit des sens , soit de la raison , cette reine ivre à cheval sur une imagination fougueuse, et que l'on ne relève d'un côté que pour la voir retomber d'un autre, si elle n'est point incessamment soutenue par les auxiliaires dont son auteur lui a imposé l'urgente coopération. Nous avons exposé ailleurs en quel sens l'observation et l'expérimentation ont un degré de valeur proportionnée aux qualités de l'esprit qui les emploie; rappelons qu'il est des faits simples, saillants, qui, seuls, ou en petit nombre, manifestent aux stupides regards des esprits les plus bornés, la vérité sans nuage; qu'il est des faits qui, ne révélant qu'en plus grand nombre, et sous des formes moins pal-

pables, si je puis ainsi dire, moins matériellement sensibles, la vérité, demandent déjà un degré de plus dans la série des entendements, pour être parfaitement saisis; qu'il est des faits qui ne dévoilent la vérité qu'en trèsgrand nombre, formant un système immense, sous des formes tantôt ostensibles, tantôt très-substiles, dont les rapports sont très-éloignés, ne descendent pas toujours à la portée des intelligences médiocres , mais en certains cas exigent un ordre supérieur d'intelligence, et un affranchissement courageux de préjugés, pour être bien compris; qu'il est des expérimentations, qui, pour être exécutées, nécessitant une combinaison de moyens ingénieux ou extraordinaires, des précautions pleines de sagacité, pour ménager à chaque détail son langage naturel, et empêcher que des éléments étrangers s'introduisant dans l'expérience n'en altèrent les importants résultats, sollicitent encore la direction d'esprits éminents, complètement exempts d'idées préconçues et passionnées, qui n'appliqueraient leurs facultés qu'aux particuliarités qui leur seraient propices. M. Jules Guérin ne voit point sans scandale : « Que quiconque, maintenant, se présente avec des expériences, se croit un brevet d'infaillibilité. » Oh! non, on n'est point infaillible avec des expériences et des faits; mais avec des faits complets, discutés consciencieusement d'après toutes les lois de la législation des sciences; on n'est point philosophe, pour proclamer avec solennité que c'est dans les faits qu'il faut chercher la vérité, mais pour savoir comment on découvre, sans dangers d'illusions, la vérité dans les faits ; la génération actuelle, précipitée vers les faits positifs, trahit par là

une excellente disposition pour la philosophie; mais cela ne suffit point : car la connaissance des doctrines philosophiques, n'est point innée dans l'homme; il faut l'acquérir par des études longues et sérieuses, approfondir de nombreux rapports; et nul esprit, quelle que soit sa pénéirante supériorité, n'est en droit de prétendre dogmatiser avec autorité , être compétent dans une science aussi vaste par l'application et la vérification de ses maximes, aussi compliquée de détails déliés, sans en avoir fait préalablement l'objet spécial de ses méditations intelligentes et soutenues : le plus fatal présent du sort pour- un grand talent, est la défense d'une mauvaise cause; car quelle que soit la fécondité de ses ressources, et ses efforts, il ne saurait composer que de faux jugements et de choquantes contradictions, son intempestif patronage; c'est une ombre jetée dans l'atmosphère d'éclat qui entoure son nom, et qui le recommande aux suffrages impartiaux de la postérité (l).

(1) On n'a cesse de répéter : « Que l'observation et l'expérimentation , comme l'analyse , comme la synthèse, comme la statistique, ne sont que des instruments au service de la jaison. » On aurait beaucoup mieux fait de se demander ce que l'on voulait dire : l'observation et l'expérimentation sont, il est très-vrai, des instruments au service de la raison, mais des instruments rigoureusement nécessaires, sans lesquels celte superbe ouvrière , ne peut rien en fait de certitude scientifique, ni dans l'édification des connaissances infaillibles et durables de l'homme; comme le peintre de l'intelligence la plus élevée, et de l'habileté la plus consommée, ne saurait représenter la moindre partie de la nature , sans ses instruments grossiers et ses couleurs matérielles. L'analyse, c'est-à-dire l'examen des faits dans leurs détails et sous leurs divers points de vue; la synthèse, c'est-àdire la comparaison de ces détails entre, eux et avec tous les faits

On parle fréquemment sans idée précise; nul, dit-on, n'est infaillible! nul n'est infaillible en tout, c'est trèsexact; mais chacun de nous est infaillible nécessairement, non-seulement en quelque chose, et sur beaucoup de choses, mais dans une infinité de cas; sans cela nous ne serions sûrs ni de notre existence ni des incessants phénomènes qui se passent en nous, ni de l'existence du grand nombre d'autres hommes avec lesquels nous sommes en rapport, ni de leurs continuelles relations avec nous; ni de l'existence de la nature ni des innombrables phénomènes qui se succèdent dans son sein sous nos yeux, il n'y aurait plus de certitude personnelle, ni de science possible; toute connaissance humaine n'aurait que la valeur d'un rêve et s'abîmerait dans le doute universel ; il faut donc que chacun de nous soit individuellement infaillible dans les cas, en nombre sans limite, où les phénomènes nous sont attestés par nos facultés réunies et nous révélant dans leurs conditions parfaites d'application.

relatifs au même sujet, la généralisation de leurs rapports, sont des lois essentielles de l'observation et de l'expérimentalion , et non quelque chose qui en soit distincte; la statistique étant la mise par écrit des fails, de leurs détails et de leurs nombres , est une loi utile, mais non indispensable et d\ine nécessité absolue de l'observation et de l'expérimentation. Serait-il à propos de redire encore, que l'observation et l'expérimentation , légitimement raisonnées ou philosophiques, offrant l'exercice des facultés sensibles et l'exercice de la raison, réunies, agissant non en général, mais dans les conditions les plus parfaites de leurs applications, ou selon les règles que l'expérience la plus étendue et la plus éclairée a démontrées nécessaires, il n'est point étrange que l'autorité de suffrage d'un si imposant ensemble de juges, suit supérieure soit aux révélations des sens seuls, soit aux intuitions ou aux visions de la raison isolée ?

Nul cependant ne garantit pour nous la vérité, parce que nous ne sommes point assurés qu'un individu seul ne nous trompe pas, qu'il a vu réellement ce dont il dit avoir été témoin, ou qu'il l'a vu tel qu'il l'annonce, ou dans des circonstances qui cautionnent son infaillibilité; la certitude absolue, scientifique, ne peut pour ces motifs naître du témoignage d'un seul, bien que le caractère de la personne, la nature de son attestation, et la manière dont il affirme puissent donner dans une foule de cas la probabilité la plus haute et motiver suffisamment la foi.

ARTICLE VilL

De M. Bousquet et de sa déclaration de principe. %

Du haut d'une des premières tribunes du monde savant, M. Bousquet, il y a quelques jours, disait textuellement: « Je me défie des faits comme ou se défie de témoins suspects, à qui, avec un peu d'adresse, ou fait dire tout ce que l'on veut; qu'on me nomme un système erroné à qui les faits aient manqué ; les faits autorisent toutes les écoles, toutes les opinions, toutes les pratiques; les faits trouvent leur naturel interprète dans une saine raison qui les comprend; lorsqu'il font défaut, on les supplée par les vérités acquises et les règles que s'est faites la science; c'est ainsi que Ton peut prédire à coup sûr une éclipse, et avec quelques ossements refaire tout entier le squelette d'un animal qui n'est plus, etc. ; sur ce point, je suis de l'école de MM. Guérin et Bouilland; nous avons des principes pour expliquer les faits rares, isolés; nous pos-

sédons des régies et des méthodes qui nous dirigent dans les régions peu connues ou peu pratiquées (1). » Elle est admirable, Monsieur l'Académicien , votre profession de foi philosophique! elle méritait bien d'être préconisée avec solennité : ne craignons pas, pour le montrer, d'exposer avec une certaine étendue encore ce que nous avons redit sous diverses formes tant de fois : 1° il est des faits, qui, simples , frappants , décisifs, démontrent d'emblée, et sans aucune tergiversation possible, le vrai, pour les raisons fes plus étroites, les plus imprégnées de préjugés et les plus naturellement fausses : avancez-vous avec Geoffroy Saint-Hilaire, que la mamelle de la baleine ne contient point un véritable lait, mais un mucus qui se coagule dans les eaux des mers; que les petits des baleines recueillent ce produit et ne teltent point leurs mères? un tranchant détache sous vos regards une mamelle de baleine; on en exprime avec abondance un lait naturel qui ne se coagule point dans les eaux des mers; avec plus d'attention, vos yeux vous révèlent que les petits de la baleine tettent leurs mères : ces faits terminent tous débats, et il est de toute impossibilité à la plus féconde chicane, de leur faire dire que les baleinons ne tettent pas leurs mères, etc. Prétendez-vous, avec quelques physiciens, que la grêle est toujours accompagnée d'un dégagement d'électricité et de bruit de tonnerre ? vers le mois de mars de cette année 1864, une nue faisait présager de la grêle; on est attentif, la grêle tombe sans aucun signe d'électricité, sans aucun bruit de foudre; le témoignage

(1) Gazette médicale de Paris , le 20 février 1864.

de nombreux spectateurs épars, est unanime; les mêmes phénomènes ont eu lieu l'année dernière, au milieu des beaux jours : la réalité du fait étant avéré, toute discussion aussitôt cesse, et pour tous les esprits, pour toutes les préoccupations , pour toutes les tendances à la mauvaise foi. Vous annoncez que tel moyen arrête toujours le vomissement, calme instantanément les douleurs névralgiques les plus intenses; j'emploie, et à diverses reprises, vainement, ces moyens, devant vous, et comme vous l'indiquez, avec une fidélité entière : vos promesses sont incontestablement fausses. Vous soutenez qu'avec tel levier, tel rouage, on peut produire un mouvement perpétuel : ces leviers, ces rouages, sont mis en rapport, en votre présence , selon toutes vos indications , et nul mouvement n'est engendré; de quelque habileté que l'on soit doué, il n'est pas possible d'ôter à ces faits leurs significations propres, les expérimentations sans cesse renaissantes de ce genre dans les arts sont à jamais péremptoires, corrigent sur-le-champ les erreurs pour tous, et sont une des causes des plus brillants progrès qu'ils réalisent. La géométrie met en théorème : Que l'on a la valeur de la surface d'un triangle en multipliant sa base par la moitié de sa hauteur; elle joint devant vous, à ce triangle, un autre triangle complètement semblable opposé par sa base et son sommet; et avec ces deux triangles identiques, elle forme un carré de même base et de même hauteur : or, on mesure exactement un carré en multipliant toute sa base par son élévation; il reste donc prouvé que le triangle qui en est la moitié a pour valeur rigoureuse, sa base multipliée par la moitié de sa hauteur; ce fait d'ex-

périmentalion , de même que ceux qui précèdent, n'est susceptible d'aucune interprétation arbitraire; nous pourrions multiplier les exemples à l'infini ; il existe donc des faits innombrables dont le sens est éternellement incorruptible, et dont il est de toute impossibilité de décliner la puissance par aucun subterfuge, à moins de nier toute certitude, et de se précipiter dans le doute universel ou dans l'extrême folie. 2° Il est des faits qui n'établissent la vérité niée, et n'anéantissent l'erreur que par une complexité de détails et de rapports; et qui, par conséquent, peuvent être détournés dans des sens faux par l'ignorance, les préoccupations, la faiblesse d'esprit, obstinées à ne considérer que quelques détails ou quelques rapports isolément, pour juger, mais sans profit pour leur cause; parce que ces mêmes faits ont un sens fixe, définitif, inattaquable, et que l'on peut déterminer irréfragablement, tantôt par la seule analyse des faits et la comparaison de leurs détails; tantôt par l'analyse des faits et leur confrontation avec les analogues; tantôt par l'analyse des faits, leur rapprochement des analogues, et d'autres faits qui se trouvent être corrélatifs aux mêmes problèmes , et sont indispensables pour leur entière solution. Exemple du premier ordre : la physique moderne émet en loi : « Que si on attachait à un centre par un lien solide un corps pondérable, et qu'on lui donnât l'impulsion dans le vide, il tournerait éternellement autour de ce centre (1). » L'analyse de ce fait complexe et la confrontation de ces détails entre eux, suffit pour confondre palpablement cette

(1) Pouillct. Physique expérimentale.

illusion : car, un mouvement circulaire esl le produit combiné d'une force d'impulsion en ligne droite, et d'une force centripète qui empêche le corps mû de suivre cette ligne droite, et le ramène sans cesse vers un point central ; ces deux forces étant contraires, doivent donc incessamment se détruire, même dans le vide, et le mouvement qu'elles provoquent, s'arrêter : la physique moderne pose encore en loi : « Que le mouvement d'impulsion que l'on communique à un corps, ne se perd point, mais se transmet au corps voisin (1). » L'analyse de ce fait composé suffit aussi pour mettre à néant et réduire au silence l'erreur superficielle dans laquelle il a été transformé; car, le corps extérieur auquel on imprime un mouvement de projection en avant, est entraîné par une autre force nommée gravitation vers le centre de la terre; les autres corps voisins de même; le mouvement d'impulsion qu'on leur communique est donc combattu sans interruption par cette force contraire, et conséquemment doit être à chaque instant détruite, ou se perdre, sous l'influence de cette cause hostile : la géologie affirme : « Que le soulèvement des montagnes par la force d'expansion des gaz, a suffi pour occasionner le creusement du bassin des mers. » A l'analyse de ce double fait, s'évanouit comme un rêve celte prétention frivole; car toutes les montagnes qui proéminent sur la surface du globe, étant réparties sur les continents, en élèveraient à peine le niveau de trois cents pieds ; or l'étendue du bassin des mers est trois fois aussi considérable que celle des continents réunis;

(!) PouiMef. Physique expérimentale,

l'élévation des montagûes n'aurait donc pu naturellement creuser ce bassin immense que d'une centaine de pieds, au lieu de plus de dix-huit mille pieds de profondeur qu'accuse, terme moyen, l'abîme des mers. Deuxième ordre de faits : à l'éveil de la science géologique, on annonça avoir trouvé un squelette d'homme antédiluvien , (homo tesks diluvii); plus tard on analyse ce squelette, on le compare dans tous ses détails avec un squelette humaiD, et on y découvre des différences essentielles; on le confronte avec d'autres squelettes analogues, et on constate son entière ressemblance avec celui d'une salamandre gigantesque; l'interprétation du fait était désormais indubitable, et il n'était plus accordé à aucune chicane, à aucune adresse de lui faire dire autre chose avenlureusement. On a cité plusieurs faits de rage suscités dans l'homme par des chats furieux et non enragés; lorsqu'on s'est assuré, par l'examen des témoignages, de la certitude de ces faits, on les analyse dans leurs éléments essentiels; on les compare aux faits analogues où la rage est caractérisée, et l'identité des symptômes étant reconnue, la signification des faits devient irrévocable en dépit de tous les préjugés et de tous les intérêts d'amour-propre contraire ! Nous croyons avoir lu autrefois, dans les Annales physiologiques de Broussais, un fait de syphilis spontanément développé sur deux époux qui n'avaient jamais été infectés; quand on s'est assuré de cette non-contamination antérieure, on analyse le fait dans toutes ses particularités, on le rapproche ainsi disséqué des faits analogues de syphilis caractérisés, et si la similitude se trouve complète , absolue, l'interprétation du fait devient indéniable, et n'est

plus passible d'aucune subtilité vaine, scientifiquement.. Exemple du troisième ordre : au quinzième siècle , on regardait encore les ossements fossiles qui gisent par milliers dans les entrailles du globe, comme des jeux capricieux de la nature; mais l'analyse détaillée de ces ossements dans leurs intimes structures, dans leurs formes extérieures, et dans leurs systématisations, leur comparaison minutieuse avec les analogues ou les squelettes de diverses espèces d'animaux, leur confrontation avec tous les produits spontanés des éléments et des lois chimiques, ayant montré leur ressemblance avec les premiers, et leur fondamentale dissimilitude avec tous les produits des forces brutes de la nature, on en a impérieusement conclu que ces ossements sont les dépouilles irrécusables d'animaux qui vécurent autrefois, et cette interprétation ainsi démontrée, s'est tellement élevée au-dessus de toute cavillalion, qu'il n'est plus possible à aucune ignorance, à aucun esprit de parti, de tenter de l'altérer, et de faire dire à ces faits expressifs, victorieusement éloquents, autre chose que ce que leur a fait dire leur analyse raisonnée ou légitimement comparée; il est donc faux et à un souverain degré : « qu'en général, avec un peu d'adresse, on puisse faire dire aux faits tout ce que l'on veut qu'ils signifient. » 3° Enfin, il est des faits qui sont insuffisants pour établir en aucune façon la vérité, ou qui ne la prouvent qu'en partie, ou sous quelques rapports; ce sont là, exclusivement, les faits auxquels, avec un peu d'adresse, on peut faire dire tout ce que l'on veut; parce que la raison suppléant à leur défaut par ces spéculations idéologiques, détruit, ou édifie, à son gré, par cette

voie infidèle, comme quand elle disserte sur l'essence des choses; il est très-faux encore, qu'en ces circonstances, les faits autorisent toutes les écoles, toutes les opinions, etc. : ce ne sont point les faits qui sanctionnent en ces cas tous les rêves, mais la raison qui substitue hardiment ses intuitions hasardées à leur silence. « Les faits, nous dites-vous, trouvent un interprète naturel dans une saine raison qui les comprend. » Mais par quel signe infaillible reconnaîlrez-vous que tel fait a été interprété par une raison saine qui en a parfaitement entendu le sens? chacun n'a-t-il pas l'imperturbable prétention d'être doté d'une raison saine et de mieux comprendre les faits que les autres? Ne sont-ce pas les intelligences les plus puissantes qui ont donné, des phénomènes de l'univers, les explications les plus étranges, les plus romanesques, les plus inacceptables? Nous ne rappellerons point les grands noms que nous avons cités ; nous nous bornerons à remarquer, que la raison la moins viciée et la plus pénétrante, en discutant sur les faits, peut en faire sortir toutes les erreurs, tous les délires, comme quand elle spécule sur les propriétés essentielles des choses. Vous reprenez que : « Les faits faisant défaut, on y supplée par les vérités acquises et les règles que la science s'est tracée ; que vous avez, vous, et d'autres philosophes dont vous adoptez les couleurs doctrinales, des principes pour expliquer les cas rares et isolés; que vous êtes pourvus de règles et de méthodes qui vous dirigent dans les régions peu connues ou peu pratiquées. » Mais les principes et les règles ne sont que des faits généralisés ou que l'expérience a constaté se réaliser toujours dans telle circons-

tance donnée; les faits, selon vous, d'après ces énoncés nouveaux, trouvent donc dans d'autres faits une interprétation légitime, fidèle; il est donc erroné de proclamer généralement, que Ton peut, avec un peu d'habileté, faire dire aux faits tout ce que l'on veut; qu'ils autorisent toules les opinions, toutes les écoles, etc.; il est en outre inexact de mettre en formule générale : « que l'on a des principes pour expliquer les cas rares et isolés : » car les principes d'interprétation sont les mêmes pour les cas les plus insolites comme pour les occurences les plus ordinaires ; n'avons-nous pas cité un squelette fossile fameux, connu sous le nom d'homo testis diluvii? n'avons-nous point parlé de faits de rage suscités dans l'homme par des animaux non enragés, d'un fait de syphilis spontané? Or, on a vu que ces faits, manifestement, s'apprécient, de même que les phénomènes les plus communs, par leur analyse scrupuleuse et leur confrontation avec les analogues; il est pareillement inexact d'instituer en formule philosophique : « Que l'on a des règles et des méthodes propres à diriger dans les voies peu connues ou peu pratiquées. » La législation des sciences dirige d'après les mêmes lois l'esprit scientifique dans les régions peu pratiquées , et dans celles qui sont le mieux connues; Uranus éprouve un relard dans sa course : on analyse le fait dans ses éléments ou dans ses dépendances : on s'assure que le ralentissement de la planète n'est dû ni à un plus grand éîoignement du Soleil, ni à la proximité d'aucune planète connue; comparant le fait aux analogues, et constatant que tout retard dans le mouvement de circonvolution d'une planète n'est jamais occasionné que par une plus grande distance

du soleil, ou par l'approche d'une autre planète, on en conclut que c'est par l'action attractive d'un astre inconnu que la vitesse dTranus se trouve ralentie : aucun fait direct ne nous apprend que la planète Saturne soit habitée; mais si on considère ou si l'on analyse cet astre dans ses dépendances, et si l'on compare ses dépendances aux analogues, elles dévoileront, aussi sûrement que le fait direct, l'inhabitation de ce monde planétaire; les dépendances de Saturne sont les huit lunes qui l'accompagnent et qui éclairent ces nuits ; un mouvement circulaire autour du Soleil qui ne lui permet jamais de se soustraire aux feux et à la lumière de ce centre de son système, etc. : or, dans les êtres les plus obscurs il n'est aucune de leurs parties, aucune de leurs dépendances qui n'ait son but positif et raisonné; les flambeaux qui accompagnent Uranus ne sont donc pas là, inutiles, ou pour éclairer des déserts; il existe donc, sur la planète, des yeux que leur lumière doit éclairer, et des êtres animés que les feux du Soleil, autour duquel il se meut et reste enchaîné, doivent échauffer: il est des crimes affreux qui restent impunis en cette vie, quoique réprouvés par la conscience; il est des vertus magnanimes qui demeurent sans récompense quoique inspirées par le sens moral : or, l'universalité des existences physiques atteste un arbitre suprême des êtres, d'une sagesse infinie, et sous l'empire duquel il est impossible que les scandaleuses violations des lois morales qu'il a porlées, et les désordres les plus horribles, suite de la liberté de l'homme nécessaire pour la grandeur et le mérite des vertus, soient éternellement sans réparation; il existe donc au delà du tombeau une justice

complémentaire qui inflige ses châtiments aux forfaits impunis, et décerne des couronnes aux héroïques vertus : tous les phénomènes de l'univers visibles, en sont garants, en proclamant une sagesse sans limite. Il n'est point vrai non plus, qu'en général, lorsque les faits particuliers font défaut, on y supplée par des lois; cela n'a lieu que dans certains cas; mais toujours et partout les faits ont pour interprète légitime, non une raison saine et solitaire qui les conçoit, mais une raison non incapable, associée aux facultés sensibles, et dirigée par les règles d'interprétation que l'expérience constante et universelle a démontrées nécessaires et dont nous avons indiqué une partie seulement. Nous regrettons sincèrement que des hommes, pour lesquels nous professons l'estime la plus profonde, aient cru devoir faire part au monde , comme d'illuminations d'en-haut, d'un fatras d'assertions irréfléchies, d'une frappante inexactitude, contradictoire : la philosophie n'est point à faire, elle est constituée; ses lois sont établies, belles, fécondes, impérissables : ces Messieurs feraient beaucoup mieux d'en étudier les développements minutieux, et en quelque sorte immenses, plutôt que d'improviser des maximes indigestes, insoutenables, d'une frivolité portée quelquefois jusqu'à l'extravagance.

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