REFLEXIONS
Les gros livres, en ce siècle, effraient les plus intrépides, lorsqu'il sont sérieux : nous avons hâte de terminer, bien qu'il reste des taohes nombreuses à signaler dans les ouvrages scientifiques ! mais il faut laisser quelque chose à faire aux autres. Croirait-on que dans un Manuel de Zoologie, signé d'un nom honorablement connu, il se rencontre des contradictions qui ne s'expliqueraient point dans l'écolier le plus étourdi ! Comment dans nos grammaires françaises, mises entre les mains de tous les élèves, continue-t-on à faire une espèce spéciale de mots du participe , sous prétexte qu'il lient du verbe et de l'adjectif, en même temps? Mais ces mots, ce, cet, cette , celui-ci, celui-là, ceux-ci], etc., tiennent aussi en même temps de l'article et du pronom; puisque, comme l'article, ils servent à marquer le genre et le nombre ; et que3 comme le pronom, ils tiennent la place d'autres mots : celle table, c'est-à-dire la table qui est présente; les fait-on pour cela figurer dans la science grammaticale , comme une espèce particulière de mots ? Il en est de même de ces exprès-
sioiis, mon, ma, mes, mon livre, ma demeure, mes appartements, qui tiennent du pronom et de l'adjectif simultanément, puisque, comme le pronom, ils remplacent d'autres mots; mon livre, c'est-à-dire le livre de moi, Pierre ou Paul ; et que, comme l'adjectif, ils désignent dans l'objet une qualité, celle de l'appartenance; ces termes, pour cela, sont-ils érigés scientifiquement en un groupe spécifique de mots? Tous les verbes nommés composés tiennent du verbe essentiel être, et d'un adjectif, nonseulement à leur mode participe , mais dans leurs modes indicatifs, conditionnel, impératif, subjonctif et infinitif : j'aime , j'aimerais , aimer, etc., équivalent à : je suis aimant, je serais aimant, être aimant, c'est-à-dire toujours à un verbe et un adjectif; mais si le verbe et l'adjectif se trouvent réunis dans tous les modes des verbes, pourquoi ferait-on une espèce particulière de mots d'un de ces modes plutôt que des autres? On se demande pourquoi la routine engourdie et aveugle, sous les feux du progrès, persiste à définir le pronom : un mot qui sert à remplacer le »ow? puisque souvent il sert à remplacer un adjectif ou un participe, et que plus souvent encore il remplace une phrase entière : Etes-vous bien portant? oui, je le suis ; le pronom le, ne remplacet-il pas ces mots, bien portant ? — Dites-lui que je désire qu'il vienne ici. Oui, je le lui dirai : le pronom le ne remplace- 1-il pas cette phrase entière, que vous désirez qu'il vienne «a? Comment, dans les grammaires latines, attribue-t-on routinièrement encore au génitif la propriété d'engendrer généralement les autres cas, puisque ce n'est que dans la troisième déclinaison que l'on peut lui réserver ce
rôle, et que dans les quatre autres le nominatif est bien plus propre à engendrer naturellement les autres cas? et que le privilège qui a valu au génitif son nom d'engendreur, c'est qu'il sert à caractériser toutes les déclinaisons, à engendrer leurs différentes espèces. Pourquoi ne point mettre sur la même ligne ou immédiatement à la suite l'un de l'autre, le nominatif, le vocatif, et l'accusatif, qui ont la même signification, et le même mode de déterminaison au singulier et au pluriel de tous les noms neutres, comme aussi au pluriel de tous les noms masculins et féminins des trois dernières déclinaisons? Pourquoi ne pas faire suivre de même le datif et l'ablatif, puisqu'ils sont toujours identiques pour la terminaison , au pluriel et souvent au singulier des noms et des adjectifs, etc.? Pourquoi, traitant de la syntaxe d'accord, ne pas en comprendre toutes les règles minutieuses dans ces classifications si naturelles et si faciles à graver dans la mémoire : quand doit-on mettre un nom, un pronom, etc., au nominatif? quand, au génitif? au datif? à l'accusatif? au vocatif? à l'ablalif? Après la syntaxe d'accord , pourquoi ne point exposer, dans un ordre spontané, quand il faut mettre un verbe au mode indicatif, au mode subjonctif présent, imparfait, etc. , au mode infinitif présent, passé, futur, au supin, et aux différents gérondifs qui ne sont que des cas de l'infinitif considéré comme un nom? Nos vocabulaires français les plus récents contiennent des mots tombés en désuétude, en omettent un grand nombre d'autres qui appartiennent aux sciences et qui sont très-usités; iis exposent, de certains mots, des définitions fausses , d'un très-grand nombre d'autres , des explications défectueuses, insufil-
santés. Mais puisqu'on se propose d'appliquer la jeunesse d'élite à l'utile élude d'un plus grand nombre de langues, pourquoi, dans les dictionnaires français, n'indiquerait-on pas à chaque mot le radical latin ou grec dont il dérive? Dans les dictionnaires latins, à chaque expression, le radical grec, hébreux, sanscrit, etc. Dans les vocabulaires grecs, les radicaux hébreux? Dans les dictionnaires de langue allemande, les nombreux emprunts que cette idiome a fait à la langue latine, et en moindre quantité à la langue grecque ? cette méthode créerait une mnémonique précieuse pour la mémoire , jetterait un charme secret dans l'étude des langues, en révélant la filiation de leurs mots, les intimes rapports que les anciens peuples ont eu entre eux, et les transformations qu'ils ont fait subir aux mots pour les accommoder à leur génie propre. Il est de ces altérations qui sont si considérables , qu'il devient fort difficile de les constater; s'imaginerait-on que le mot français jour, vient du mot latin dies ? et que rossignol descend héréditairement de lucus? Dédies, jour, les latins ont fait diumus, journalier, et les italiens ont fait de diumus , djorno, et c'est de ce djorno que le français a dérivé son jour ; de lucus, bois sacré, bosquet, les latins ont fait, lucinia, rossignol habitant les bosquets; •de lucinia, l'italien a fait loussiolo, et de ce dernier terme le français a construit son rossignol. La recherche des élymologies, dans le sens que nous avons expliqué, aurait bien moins pour but de savoir avec certitude de quelle expression ancienne est issu un mot moderne, que de reconnaître entre les termes de différentes langues, des ressemblances déstructure matérielle, de consonnance et
de signification, propres à mieux retenir la langue que l'on ne sait pas encore , à se rappeler celle que l'on sait déjà et en prévenir le fâcheux oubli : ainsi, messer, en allemand , peut dériver évidemment du latin melere , moissonner, couper; kommen, venir, de mm ventre, arriver; kaufen, acheter, de comparare , acquérir, acheter; fressen , manger à la manière des bêtes, de fera , bête, et de esse, manger; sprechen, parler, depredicare, publier; verstehen, comprendre, de persentire , sentir profondément, saisir; himmel , ciel , d'immutabilis , immuable; heilig , céleste ou saint, a pour radical manifeste himmel; herr, sort de herus, maître, etc., etc. (1). Enchaîner les connaissances de l'homme, c'est établir entre elles une société de mutuelle assurance contre la dent vorace du temps, et les pourvoir en quelque sorte d'un brevet d'immortalité.
Soit pour l'exactitude des enseignements, soit pour l'ordre le plus opportun d'exposition, soit pour l'expression claire etappropriée, nous n'avons encore, en fait de classiques, rien qui soit suffisamment raisonné; de grands
(1) Il n'y a pas jusqu'aux petits dictionnaires placés à la fin des ouvrages de latinité élémentaire, qui ne soient très-défectueux. On trouve dans le choix des fables de Lafontaine des pièces qu'il faudrait retrancher , parce qu'elles blessent le respect dû aux jeunes années, ou parce qu'elles n'offrent pas assez d'intérêt ; des mots qu'il serait bon de remplacer ; des invraisemblances à signaler, des idées contradictoires ou fausses à relever, des maximes de morale insuffisamment exposées ou erronées à expliquer. Nous avons é'é étrangement désabusé, lorsqu'après avoir cru, sur la parole d'autrui, au perfectionnement de l'instruction publique , et avoir adressé à M. le ministre Rouland , sur ce point, des éloges sincères, nous avons voulu connaître les choses par nous-mêmes!
défauts flétrissent les sources de l'instruction : il importerait donc de convoquer les principales lumières du pays, pour rédiger des classiques modèles, de tout point sanctionnés par la philosophie, que l'on s'empresserait partout d'adopter sous l'inspiration du progrès, qui, unissant sa gloire à la gloire politique, contribuerait à relever le lustre du règne actuel. Ce sont là les beaux et utiles triomphes de la paix.
Le souffle puissant du chef de l'Etat, embrasant les esprits d'une ardeur émule, ferait bientôt naître des travaux de premier ordre, qui, revus et convenablement retouchés, prendraient rang parmi les chefs-d'œuvre, et devenus des monuments impérissables, coucoureraient à élever son époque au niveau des siècles de renommée littéraire de Louis XIV , de Léon X , d'Auguste et de Périclès. Un ministre aussi actif et aussi intelligent que M. Duruy, a déjà, sans nul doute, conçu l'idée de cette grande rénovation ; c'est une bonne fortune pour l'instruction publique d'être tombé en des mains si habiles, si disposées à réaliser son idéal, et à faire marcher la France à la tête du monde civilisé.