‹ Le progrès; ou, Des destinées de l'humanité sur la terreChapitre 6 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

d'une fausse science a rabier

Avant de crier au scandale, et de prononcer une sentence de condamnation, nous prions nos lecteurs de vouloir bien prêter un moment l'oreille à ce qui va suivre, en philosophes dignes de ce nom, en hommes qui savent, quand il le faut, s'élever au-dessus de l'impression des habitudes vieillies, des préjugés prétentieux, avec quelque empire qu'ils aient dominé; car avant de s'indigner, la philosophie raisonne, et ne se laisse point emporter à d'aveugles élans. Vous voulez, cédant aux inspirations du progrès, vulgariser la science, la faire descendre dans les classes sociales les moins favorisées, faire participer aux bienfaits

de ses lumières le plus grand nombre d'intelligences de tous les rangs ; mettez-la donc, autant qu'une si belle et si noble entreprise dépend de vos constants efforts, à la portée des esprits les moins transcendants ; faites-en briller les rapports dans des palais de plus en plus diaphanes, dans des enveloppes heureusement indiscrètes, dans une expression frappante et radieuse ; appliquez-vous à en dévoiler les hauteurs et les splendides mystères, avec leurs plus entraînantes harmonies, et leurs charmes les plus saisissants : enflammez de l'amour sacré de sa possession, de jeunes et avides entendements devenus utilement et glorieusement ses amants passionnés; employez les moyens les plus propres à élever la puissance de leurs facultés par des flots de plus en plus abondants de clartés propices. Pourquoi donc sans motif, arbitrairement et si inopportunément, inondez-vous à l'envi, dans vos chaires et dans vos livres, les expositions scientifiques, d'une irruption fâcheuse d'obscurités algébriques qui les couvrent comme d'un immense nuage, qui en dérobent aux regards même attentifs le naturel développement et les intimes connexions? Pourquoi inspirez-vous par vos inaccessibles leçons , un dégoût profond et insurmontable à la plupart des raisons novices pressées autour de vous, en transformant à leur préjudice, les plus éclatantes vérités en énigmes au sens ténébreux; les plus lucides oracles de la science, en logogriphes désespérants; pourquoi rebuter à pure perte vos disciples, et les hébéter par un surcroît de difficultés gratuites et si affectées, semées sur leurs pas, quand vous devriez leur donner l'essor dans l'horizon le plus lumineux, et les faire grandir sous de moins nuisibles

influences? Vous affichez avec faste les enseignes du progrès, et vous vous opposez déraisonnablement, j'ai presque dit criminellement, à ses journaliers et ses plus désirables triomphes, vous conservez la vaste pensée d'universaliser le savoir : les sciences en effet s'entrelacent dans leurs magnifiques irradiations, se contiennent dans leur complet développement les unes les autres, s'enchaînent de toutes parts, en se fécondant : en étudier une, c'est prendre un grand tout par un de ses côtés ; à mesure que vous avancez dans une carrière scientifique spéciale, ouverte devant vous, vous vous précipitez forcément dans les autres portions du monde intellectuel : aux unes vous demandez des explications nécessaires ; aux autres des garanties de démonstrations décisives; à celles-là des notions supplémentaires dont vous sentez le besoin pressant ; de proche en proche les barrières reculent, à voire surprise, et s'effacent; des rapports inconnus se décèlent déjà, les liens d'union se sont multipliés, l'ensemble se simplifie et devient de plus en plus imposant ; vous avez démoli pierre par pierre des édifices partiels, pour en composer un monument unique solennel, de proportion toujours croissante ; plus vous avez conquis de sciences et plus vous avez à votre disposition de force pour monter à l'assaut, si je puis ainsi dire, de vérités nouvelles : plus vous avez réuni de connaissances, et plus vous tenez à la main de flambeaux pour éclairer les questions offertes à vos jugements consciencieux; vos appréciations augmentent en exactitude et en étendue : se resserrer dans un coin du domaine scientifique, c'est borner fatalement sa vue et se condamner à de nombreux hasards d'évaluations

défectueuses et erronées inévitablement. Vous proclamez, sous les auspices du progrès, l'intention de faire entrer dans l'éducation des jeunes générations, un plus grand nombre de langues modernes ; nous applaudissons avec une sorte d'entraînement à un tel dessein ; c'est une conséquence des communications que d'un bout de la terre à l'autre les voies de fer ont établies entre les nombreuses parties de la famille humaine ; mais pour se mettre en relation avec les peuples divers, il faut pouvoir s'en faire entendre : il semble, lorsqu'on étudie la langue d'un pays, qu'on se naturalise de loin sur son sol, que l'on y acquiert le droit de cité, et que l'on va partager avec ceux qui l'habitent les prérogatives de concitoyens; c'est évidemment créer au profit de tous un moyen de fraternité de plus : on conçoit que pour réaliser de' si larges projets, il ne faut plus gratuitement obscurcir la science par un jargon de cabale aussi stérile que laborieux; en entourer les abords déjà assez ardus d'épines; il ne faut plus mettre à bout, et épuiser l'esprit des élèves, en ne leur livrant les brillants secrets de l'univers que morcelés en parcelles et défigurés par d'effrayants hiéroglyphes, qui ne sauraient avoir pour but que de fournir aux maîtres le frivole avantage de mystifier niaisement leurs auditoires inexpérimentés, de paraître à leurs yeux habiter des régions supérieures, ne verser sur eux Tonde bienfaisante de l'instruction que du sein d'une nue, et de trôner au-dessus d'eux, de plus haut; jetez donc désormais loin de vous cet impertinent bagage de la métaphysique des Arabes, ce triste et ontologique héritage de siècles de ténèbres : qu'ils sommeillent maintenant et éternelle-

ment en silence dans la poussière qui les a vus naître, quiescant tandem in œlernum.

On comprend aujourd'hui, généralement, la haute urgence d'introduire définitivement la philosophie au sein des études et dans la sphère de toutes les sciences, pour en préserver les pas de honteux écarts, et bannir des sanctuaires de nos connaissances les erreurs qui jusqu'ici en ont flétri la gloire : assez et trop longtemps des contradictions de vue, de principe, de faits, ont été jetées avec luxe dans leurs trames immortelles, et ont entouré d'un voile attristant les exaltations de la vanité humaine au milieu de ses célébrations les plus enivrantes : assez et trop longtemps, les prétentions du faux et de l'extravagant, se sont substituées à l'éclatante vérité, et se sont imposées effrontément sur son piédestal, à l'admiration du monde : assez et trop longtemps, le vague décousu, le nébuleux, les dangereuses équivoques, ont fait des sciences les plus admirables dans leurs sublimes régions, quelque chose de fantastique, d'étonnamment mobile et de romanesque, à la manière des chimères; l'heure tardive d'une réforme radicale et durable, paraît avoir sonné au sein de l'Europe; il est temps que la saine philosophie vienne prendre les rênes de son noble empire, qu'elle y préconise ses inflexibles lois, qu'elle domine en souveraine tous les points d'un monde déshérité de boussole et de direction. Les ombres épaisses qui déparent les sciences, doivent fuir devant le lustre de sa face, avec le vol rapide de l'effroi : qu'elles s'éteignent aux rayons des fanaux illuminateurs que son souffle anime, en frappant par une suite nécessaire d'une perpétuelle déchéance le sombre

attirail des combinaisons algébriques, les artifices souterrains, où l'erreur par des nuances successives et insensibles prend les traits apparents du vrai, et s'empare violemment de ses droits, où la vérité elle-même, subissant des métamorphoses graduées, finit par appuyer le faux, et le faire couronner solennellement à ses côtés : alors se dissipera cette nuit profonde où maîtres et élèves prennent souvent les traces de l'erreur pour les fils conducteurs du positif acceptable et le plus rassurant ; où une foule d'éléments déliés, fugitifs, ne prêtant aucune prise à l'imagination, disparaissent ou se mêlent dans une soudaine confusion, lorsqu'on veut les saisir, et qui bientôt fatigant l'esprit des doctes et de ceux qui sollicitent l'initiation , leur ôtent la volonté et en partie le pouvoir de les contempler dans des systèmes généraux dont ils sont autant de dépendances, et de les passer au creuset d'un sévère examen par une série de confrontations minutieuses seule et indispensable sauvegarde contre les plus grossières méprises. N'est-il point incontestable que ce règne d'un obscurantisme perfide, est incompatible avec les idées sérieuses d'une régénération scientifique, dont le premier cri est cette recommandation capitale : Combattez et défendez à ciel ouvert, à la clarté du plus grand jour, afin d'ôter toute retraite aux sopbismes ardents, et de les réduire aux abois dans leurs rêves intolérables? Le passage de l'homme en cette vie de progrès n'est que d'un moment, le cycle de son existence est incertain dans sa durée; et la somme de ses mécomptes, de ses déplaisirs, de ses douleurs, au faîte de la condition la plus favorisée, est encore propre à effrayer le plus intrépide courage : ces

considérations ont fait exécuter déjà à une philanthropie éminemment éclairée, l'idée d'épargner autant que possible à l'enfance, le labeur ingrat, et la peine dans son éducation première ; pourquoi devrait-on inexorablement se départir de ces maximes pour les autres âges de la vie, l'adolescence, la jeunesse, etc. ? Pour quel but raisonné les livrerait-on, sans profit pour leurs succès, loin de là ! à d'incessants supplices dans la carrière des hautes études? Par quelle nécessité réfléchie continuerait-on à leur faire gravir, à la sueur de leurs fronts, des roches âpres, hérissées d'inégalités et de pointes qui les ensanglantent, lorsqu'on pourrait au contraire, leur aplanir la route, la joncher de guirlandes de fleurs, leur en faire respirer le parfum suave, vivifiant, et à chaque pas les faire jouir presque sans interruption d'une variété de spectacles pleins du plus attachant intérêt, et capable de les élever d'un sublime essor, de leur inspirer un transport persistant, et de les faire voler sur des ailes agiles , avec bonheur, dans le champ des sciences et des lettres? Certes, on serait tenté de qualifier durement, d'après les conséquences, la conduite, j'ai failli dire barbare, des écrivains qui ont rédigé la plupart de nos traités classiques des sciences proprement dites ; puisque dans ces espèces de grimoires se décèle une rivalité misérable de rebutants entortillages et d'obscurités recherchées ; là, dans l'ordre des objets les plus communs, les énoncés insolites, alambiqués, contraignent à deviner la pensée de l'auteur, et ne permettent pas de la pénétrer toujours : là, les évaluations numériques de quantité ne sont point exposées dans les résumés les plus simples, les plus faciles à retracer nettement

à l'imagination, et à graver durablement dans le souvenir; mais en des termes, qui, par leurs complications, semblent destinés à déconcerter l'attente avide du lecteur, embarrasser son esprit quoique perspicace, et à mettre en défaut la mémoire la plus docile : on ne vous dira point, par exemple, que Jupiter, distance moyenne, est à cent nonante millions de lieues du Soleil, mais à sept cent soixante millions de kilomètres; qu'un autre astre errant, Neptune, accomplit sa révolution autour du centre de notre système planétaire, en cent soixante-six ans, vingt jours, mais en soixante mille cent vingt-sept jours; que dans le baromètre, la colonne de mercure descend à septantecinq ou septante-six centimètres ; mais à sept cent cinquante-cinq ou soixante millimètres; que le platine, l'or, le mercure, le plomb, etc., pèsent tant de livres le pied cube, mais qu'ils pèsent 22, 19, 13, 11 fois, autant que l'eau, prise pour unité, libre à vous, si vous en avez le loisir, de vous informer ailleurs ce que pèse un pied cube d'eau, et de déduire de là, par autant de calculs, les poids spécifiques des diverses substances métalliques : les démonstrations d'élite dans le cours des plus intéressantes sciences, mettent le comble à cette méthode de transformation nuageuse. En face de ces défilés saugrenus, de ces hordes arabes de formules quintessenciées, de chiffres mystérieusement placés, de signes symboliques de toutes espèces, il faut voir un infortuné élève de bonne volonté, mais d'une modeste intelligence, cramponner son esprit à ces grimoires insensés, raidir péniblement toutes ses facultés pour surprendre quelques vagues rapports, échouer dans ses efforts les plus opiniâtres, ou ne

recueillir que quelques rayons épars qui, dès le lendemain, auront disparu et qu'il faudra rallier aussi difficultueusement et en vain; il faut le voir recommencer chaque jour ce travail des Danaïdes, verser sans résultat dans une urne sans fond, des éléments instables qui s'obstinent à s'écouler; nouveau Sisiphe, remonter sans cesse, vers le sommet aigu d'un mont, une masse rebelle qui l'exténue et retombe ; ou comme Ixion étendu sur sa roue et violemment emporté dans son mouvement, lui aussi être étendu sur le grand cercle des sciences officielles, et torturé dans sa rapide rotation, maudire la fatalité poignante et cruelle de l'état où il est réduit, demander au vice une compensation au désappointement qu'il éprouve, perdre la douceur de son caractère dans des accès d'humeur sombre dont sa famille désespérée ne découvre pas la cause; il faut le voir diminuer d'aptitude pour les autres branches des connaissances humaines, par son impuissance à surmonter des obstacles arbitrairement accumulés devant lui, faire entièrement naufrage contre des écueils capricieusement semés, abdiquer avec dépit ses chances d'avenir, et de légitimes satisfactions pour les siens : combien de jeunes existences n'avez-vous pas dévorées ainsi dans un long martyre, par vos sottes et imbéciles manies de vouloir figurer des sphinx, et de ne proférer que d'énigmatiques oracles dans vos temples de faux-dieux ! Mais si vous effacez la science algébrique, comment entendrez- vous les œuvres du passé? Je l'avoue, les monuments du passé sont pleins d'exploits algébriques comme d'erreurs ; initiez donc vos disciples au mystère de votre argot de prédilection ; mais seulement dans une mesure suffisante

pour interpréter l'histoire, et pour résumer dans des cas rares, en peu de signes, de translucides démonstrations que vous aurez plus longuement poursuivies sous des formes françaises. Vous n'avez rien de neuf à révéler, et vous voulez écrire; j'admets que vous êtes doué d'un talent supérieur de rédaction ; eh bien ! appliquez-vous à simplifier les ouvrages de ceux qui vous ont devancés, à les dégager de leurs nuages, à en faire sentir du doigt et à l'œil les vérités, à en lier plus intimement et avec plus d'ordre les diverses parties, à en mettre en relief les moindres harmonies, les sommités fécondes, à en faire ressortir toutes les attachantes beautés : on parcourra votre travail avec le charme d'un roman ; vous aurez rempli une lâche difficile et glorieuse, bien mérité de l'humanité et livré au public une importante découverte, celle d'une science ramenée à la plus saisissante clarté de ses enseignements, et à son expression dernière; cependant tout ne serait pas fait ; une grande lacune resterait à combler; ce serait de débarrasser la science de la déshonorante opulence de ses erreurs, et de l'investir du legs élevé des vérités contraires.

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