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dans la famille, comme nous le sommes déjà dans la société.
Ainsi, déplacement de la fortune, des conditions et des lieux ; voilà des tendances sociales qui amoindrissent et altèrent de plus en plus la famille ; il y en a une autre qui me paraît plus funeste et plus menaçante encore pour l'avenir de la famille : c'est la tendance à déplacer les enfants de leur lieu natal, et à les séparer trop longtemps et avant l'heure de la vie du foyer. Sous ce rapport, je vois que tout s'arrange de plus en plus autour de nous pour diminuer sur les enfants, à toutes les phases de la vie, les influences providentielles de la paternité et de la maternité : les carrières, les institutions, l'éducation elle-même.
Que font aujourd'hui les carrières, au point de vue de la famille? elles précipitent les destinées, et forcent les parents à jeter leurs enfantsdansla dévorante atmosphère desgrandes villes, avant qu'ils en aient pu faire des hommes à l'épreuve de la vie. La société moderne a pour l'avenir de vos enfants ces nécessités redoutables : à l'âge où la vie jette dans le bien ou dans le mal ses plus profondes et
ses plus fortes racines, il faut que vos fils s'en aillent affronter les orages de toutes les passions et subir le contact de tous les vices qui semblent si 1 multiplier les uns par les autres en se rapprocliant au sein des cités. Ainsi le veut notre siècle, pour la désolation de vos cœurs et la ruine de la famille : ou fermer devant sos fils tonte carrière libérale, ou les jeter à seize ans loin de vous, de la famille et peutêtre de Dieu, à la merci de toutes les corruptions et de toutes les perversions humaines.
Que font aujourd'hui au point de vue de la famille les institutions de bienfaisance et les œuvres même que la charité inspire? Elles aussi, sans le vouloir, sans doute, semblent conspirer contre la famille, en arrachant à ses sollicitudes et à ses tendresses, même dès le plus bas âge, les petits enfants; les petits enfants, qui appellent les regards d'un père et les caresses d'une mère, comme les fleurs du matin les rayons du soleil et les rosées du ciel . Bonnes en elles-mêmes, comme secours apportés à des besoins exceptionnels, ces œuvres facilement portent le mal au fond du bien ; lorsque, au lieu de se borner à se mettre au ser-
vice des pauvres pour y suppléer une fonction trop souvent à eux-mêmes impossible, elles se mettent à la convenance des riches, comme pour les débarrasser du soin de leurs enfants, et favoriser en eux des tendances déjà trop dominantes et toujours dangereuses : et le mal sans contredit l'emporterait sur le bien, si ces œuvres aspiraient à se consacrer comme institutions régulières, permanentes et générales, à un ministère qui, selon le plan de la Providence, ne peut être rempli dans toute son étendue et toute sa perfection que par la paternité elle-même.
Et l'éducation, qui prend de plus en plus dans les idées, dans les mœurs et dans les habitudes du siècle un caractère exclusivement public; l'éducation, cette grande chose de la famille, que fait-elle aujourd'hui pour la famille ? elle amoindrit chaque jour et annule à peu près l'action des parents sur les enfants, à l'âge où les impressions demeurent les plus profondes et où la formation de la vie est la plus décisive. Oui, l'éducation telle que notre siècle dans son ensemble tend à la faire, a quelque chose de fatal à la famille. Les pen-
sionnats, Messieurs, c'est-à-dire les internats où l'on réunit par multitudes les enfants éloignés du lieu natal pour leur donner une éducation digne d'eux et de vous; les pensionnats ont des avantages relatifs que je ne songe pas à contester ; ils valent eux aussi comme exception correspondant à des nécessités; mais, la part faite aux situations et aux exigences que l'on ne peut nier, je dois en connaissance de cause cette vérité à tous : les pensionnats, mêmes les bons, même les meilleurs, ont des inconvénients possibles et souvent trop réels au point de vue de la famille, le seul que j'envisage ici ; ils accoutument trop tôt vos enfants à se passer de vous, à l'âge où le sentiment fait dans leur cœur sa première éclosion; alors que la vie encore virginale donne dans la fleur de ses premières affections ses meilleurs parfums, et montre dans son premier épanouissement ses plus belles espérances. Heu- , reux du moins si dans ces demeures où vos enfants vont chercher loin de votre âme et de votre cœur le double trésor de la science et de l'éducation, Dieu leur a préparé par les industries de son amour des âmes et des cœurs ca-
pables de remplacer les vôtres : heureux surtout si la religion y exerçant sur eux son divin et maternel empire, leur apprend à toute heure ce respect, cet amour et cette obéissance, que l'on n'accorde bien à ses parents que quand on apprit de bonne heure à les donnera Dieu!
Si par malheur il eu était autrement; si, dans ces retraites qui les séparent de vous, vos enfants ne pouvaient trouver la double action d'une religion sincère et d'une paternité dévouée ; cette éducation reçue loin de vous sans vous et peut-être contre vous, ne serait plus ce que nous l'avons nommée, la formation de la vie ; elle n'en serait, hélas ! qu'une triste et peut-être irrémédiable déformation. Un jour, quand cet enfant reviendrait au foyer d'où votre amour l'avait vu sortir aimant et pur encore, comme on l'est au jeune âge sous les regards d'une paternité et d'une maternité vigilantes et dévouées, vous sentiriez en lui un jenesaisquoi d'étranger, d'àpreetdeglacé.qui montrerait à votre cœur dans l'œuvre d'une éducation adultère la ruine de votre ouvrage, et vous laisserait entrevoir dans l'avenir les désolalionsetpeut-êtrelesdésastres delà famille!
Messieurs, ce n'est pas le lieu de vous dire en détail ce qu'il y aurait à faire pour conjurer ces dangers de la famille qui s'imposent à notre génération : peut-être retarder les carrières, pour retarder en même temps l'heure de séparer de vous des enfants qui ont encore besoin de vous et vous donner le temps et la faculté de faire des hommes dans la famille, avant de donner des magistrats, des fonctionnaires et des soldats à la patrie. Nous oublions qu'avant d'être tout cela, un magistrat distingué, un fonctionuaire dévoué, un soldat héroïque, il importe avant tout d'être ce qui prépare tout, ce qui vaut mieux que tout, un homme. Et quant à l'éducation, quel remède apporter à ce mal de la séparation que des nécessités imposent, mais qu'il serait dangereux de consacrer comme une chose régulière et une condition normale? Comment faire pour répondre à tous les besoins de la société sans apporter aucun dommage à la famille ?
Peut-être chercher le plus possible la juste proportion dans laquelle l'éducation privée peut s'unir à l'éducation publique, pour initier les enfants à la vie sociale, sans leur rien
laisser perdre des bénéfices de la vie domestique. Quelle que soit du reste ici la véritable solution pratique, il est certain qu'il y a quelque chose à faire pour diminuer, nonseulement dans les carrières et dans l'éducation, mais dans toutes les relations de la vie sociale signalée tout à l'heure, cette universelle tendance à la séparation, inévitablement fatale à la famille qui vit avant tout d'union et d'amour, de résidence et de stabilité.
Messieurs, l'heure qui fuit, et peut-être votre attention qui se lasse, m'avertissent qu'il est temps de m'arrêter dans cette revue rapide de ce que j'ai nommé les causes de dissolution de la famille contemporaine : cependant, je ne terminerai pas ce discours déjà long, sans vous montrer de cette dissolution de la famille un signe que j'ai réservé pour la fin, et que je livre en finissant à la méditation des hommes qui pensent, comme le plus grave et le plus décisif de tous, parce qu'il résume en quelque sorte les autres signes déjà montrés : ce signe, c'est la substitution croissante de l'association factice et artificielle à l'association providentielleet naturelle; c'est, en d'autres termes, la
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marche tantôt lente et tantôt visible de ce grand mouvement contemporain qu'on a nommé le mouvement socialiste.
Il y a dans notre temps deux grandes tendances qui paraissent tout d'abord contradictoires et diamétralement opposées, et qui cependant, intimement liées l'une à l'autre, sont toutes deux profondément antipathiques à la famille; c'est d'un côté l'égoïsme, de l'autre le socialisme. L'égoïsme solitaire, stérile, antisocial, et comme tel ennemi de la famille, est, dans les générations qui ne sont plus chrétiennes, le fruit naturel des doctrines sensualistes qui ont pris racine dans les intelligences, et des mœurs sensuelles qui ont pris empire sur les cœurs; il est le monstre ravageur de la famille enfanté par le dixhuitième siècle, et toujours grandissant dans le dix-neuvième. Or telle est la nature humaine, qu'un excès la pousse à un excès, et que la fuite d'un abîme facilement la précipite dans un autre abîme. L'égoïsme, qui ne peut donner que la mort, a engendré dans les générations nouvelles travaillées du besoin de vivre une réaction légitime, etcette réaction, en
dépassant la limite, est devenue plus funeste encore et à la famille et à la société : cette réaction ce fut le socialisme; le socialisme qui est l'exagération du côté social de la nature humaine ; le socialisme qui sous un drapeau plus généreux cache des instincts non moins destructeurs; le socialisme qui a la passion des associations arbitraires, artificielles et souvent impossibles, parce qu'il porte en lui, comme le germe de sa propre vie, la haine de l'association naturelle, c'est-à-dire de la famille. Aussi, rpmarquez-le bien, Messieurs, ces deux choses se repoussent comme les deux pôles du monde social; la famille et le socialisme ; la diminution de l'esprit de famille est le progrès du socialisme, et réciproquement le progrès du socialisme est la décadence de la famille. Quiconque aime la famille hait le socialisme ; et quiconque aime le socialisme hait la famille. Aussi, n'en doutez pas, le socialisme en veut à la famille : il veut vous prendre vos enfants, pour en faire ce qu'il nomme superbement les enfants de la patrie; il veut prendre votre champ, pour en faire généreusement la propriété de la patrie ; il
veut prendre tout enseignement, afin qu'il n'y ait plus qu'une école, qu'ilappelerait hypocritement l'école de la patrie ! Je ne sais quoi lui dit au cœur que la famille est le dernier rempart qui l'arrête ;et il travaille à l'affaiblir pour arrivera le renverser. Si la famille continue de se dissoudre et de se corrompre au milieu de nous, le triomphe du socialisme est inévitable; car l'homme est né pour vivre associé, et le méprisde l'association naturelle le rejette forcément dans le rêve des associations imaginaires. Donc, entre la famille société naturelle et d'institution divine, et le socialisme société artificielle et de fabrique humaine, l'heure est venue de choisir !... Ah ! notre choix est fait : nous ne connaissons pas le socialisme né hier et aujourd'hui déjà vieux; nous connaissons la famille née il y a six mille ans et aujourd'hui encore jeune; suprême appui dei'ordre social, nous l'embrassons telle qu'elle fut créée au commencement et telle qu'elle a été restaurée au milieu des siècles par le Verbe de Dieu pour le progrès de l'humanité.
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QUATRIÈME CONFÉRENCE
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QUATRIÈME CONFÉRENCE
Eminence,
Après avoir montré ce que la famille est par rapport à la société -f èfe que Jéstis-Gh est par rapport à là famille, nous avons signalé' dans les grands courants de notre vie contemporaine les symptômes qui attestent sa dissolution et semblent prophétiser sa vuin».
Nous avons vu dans le courant doctrinal une philosophie révolutionnaire déracinantes
bases de la société domestique par une agression systématique contre la tradition, la propriété et la religion, trois choses éminemment conservatrices de la famille ; dans le courant moral, les mœurs contemporaines empêchant, faussant et pervertissant les mariages, et, par ces trois vices qui se tiennent; ravageant de plus en plus la famille; dans le courant social, la tendance au déplacement universel, et, comme conséquence générale, le mouvement socialiste, qui n'est autre que la tendance à substituer l'association artificielle à l'association naturelle ou le socialisme à la société : tendance fatale à la famille, qui est le chefd'œuvre de la nature et le type de toute société bien faite. L'adhésion si manifestement sympathique que vous avez donnée à ces révélations des dangers qui menacent la famille m'a convaincu qu'ici encore j'ai touché à un grand mal profondément senti. Et parce que tout se restaure comme tout périt par des doctrines, l'heure est venue plus que jamais de proclamer les grands principes conservateurs de la famille. C'est ce que nous allons faire dans les discours suivants. Nous
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commençons aujourd'hui par ce qui constitue le centre et la source de la famille, la famille même en puissance; je veux dire l'union du père et de la mère.
La famille a pour naturel support et pour principe constitutif l'union de l'homme et de la femme. Le flot de la vie humaine jaillit de ces deux sources qui n'en font qu'une. La femme est sortie de l'homme, et toute vie humaine soit de l'un et de l'autre. Mais pour que cette union de l'homme et de la femme atteigne son but, réalise toute sa perfection et rayonne de toute sa beauté, deux conditions lui sont absolument nécessaires, l'unité et l'indissolubilité; c'est-à-dire l'union entre une seule femme et un seul homme, et pour toujours. L'absence de la première condition constitue la polygamie; l'absence de la seconde constitue le divorce. Je devrais, ce semble, traiter séparément de ces deux vices destructeurs de la famille; mais l'un des deux renferme l'autre, puisque le divorce conduit de lui-même à la polygamie, et brise l'unité de la famille en brisant l'indissolubilité du lien conjugal. La polygamie d'ailleurs porte assez aux
yeux de tout chrétieq le stigmate de la réprobatipn, pour qu'il soit superflu d'insister sur ce poiut. Nous nous bornerons donc à parler directement de l'indissolubilité du lien conjugal et du divorce qui en est la négation. Nous rechercherons quelle est la doctrine qui sauvegarde dans l'humanité le dogme de l'indissolubilité ; nous rechercherons ensuite ce qu'il faut penser du divorce considéré en lui-même, et dans les conséquences qui en résultent pour le progrès ou la décadence de la famille et de la société.
Nous touchons ici, Messieurs, à l'un des points les plus délicats et les plus décisifs de la famille, et par suite de la société. Mais avant de vous dire ce que le divorce est en luimême et dans ses effets, je veux tout d'abord rechercher qui a la puissance de maintenir dans l'humanité l'austère doctrine de l'indissolubilité.
Sauf deux cas particuliers qui n'ont pas
PAR LB MARIAGE CHRÉTIEN lr>7
d'importance nu point de vue ou nous sommes, le catholicisme affirme et tout catholique est obligé de croire, que le mariage ciretien est un sacrement qui met à l'union de l'homme et de la femme un sceau de perpétuité que nulle puissance, même l'Église, ne, peut plus rompre ; et que le lien conjugal, de droit divin, rigoureusement indissoluble, ne peut être brisé que par la mort. Nous pourrions nous contenter de cette simple affin tion; mais dans un si grave sujet, il n'est pas inutile de motiver l'affirmation de l'É?
glise catholique en vous montrant que, sur ce point comme sur tous les autres, seule .
sauvegarde avec la pure doctrine du Christ le vrai christianisme.
Au commencement, Dieu, dit l'Ecriture, a créé l'humanité homme et femme ; masculum et feminam fecit eos. Pour mieux luire coinr prendre l'unité profonde qu'il voulait fonder entre l'un et l'autre , il a fait sortir la femme de l'homme lui-même, et il leur a dit : « Croissez et multipliez-vous, et remplissez la. « terre.» Comment s'était accompli ce prodige qui illustra le berceau de notre race? Dieu lit
LE PROUr.ES DE LA FAMILLE
tomber sur Adam un mystérieux sommeil ; et tandis qu'il dormait il détacha de lui une part de lui-même : or cette part de l'homme fécondée par le souffle et façonnée par la main de Dieu, il se trouva que c'était la femme : œdificavit in mulierem. Adam, ravi hors de luimême en contemplant dans un autre l'épanouissement de sa vie, s'écria : « Voici l'os de mes os et la chair de ma chair : elle se nommera Virago, parce qu'elle est sortie de l'homme. » C'est pourquoi, ajoute le narrateur sacré, « l'homme laissera son père et « sa mère pour s'attacher à sa femme : Ad- « hasrebit uxori suce ; et ils seront deux dans « une même chair : et erunt duo in carne « una (1). »
Telle fut l'institution primitive du mariage à la naissance de l'humanité. La législation mosaïque n'a pas, comme on le suppose trop facilement, prétendu détruire cette institution originaire de l'unité et de l'indissolubilité conjugale. Le législateur des Hébreux, il est vrai, paraît avoir autorisé l'homme à renvoyer la
(1) Gen. n, 23.
femme infidèle à la loi de son serment, mais tout démontre, la tradition comme l'Ecriture, que ce n'était qu'une concession temporaire faite à l'âpreté des cœurs. La synagogue ancienne, ainsi que l'attestent des documents authentiques, considérait comme se rendant abominable aux yeux de Jébova celui qui se serait prévalu de la permission de Moïse pour répudier son épouse. Elle professait hautement que Jéhova lui-même unit les époux; qu'il ne veut pas que son saint nom soit associé à leur divorce, parce qu'il éprouve du déplaisir de leur séparation ; et que celui qui profite de la condescendance de Moïse devient odieux au Seigneur. Et, chose remarquable, tandis que les docteurs de la loi en faisaient observer les moindres dispositions avec une exactitude qui touchait à la superstition, et avec un scrupule qui allait jusqu'à l'extravagance, ils faisaient à l'exécution de la disposition législative qui permettait le divorce une résistance opiniâtre. Jésus-Christ, bien loin de blâmer sur ce point la pratique de la synagogue antique, retire solennellement la permission accordée par Moïse, et ramène le
mariage à son institution primitive en le déclarant indissoluble.
Les Pharisiens, raconte saint Matthieu, s'approchent de Jésus pour le surprendre et lui posent cette question : « Est-il permis à « l'homme de renvoyer sa femme pour quel- « que cause que ce soit? — N'avez-vous pas « lu, répond Jésus, que Dieu au couimence- « ment créa l'humanité homme et femme, <i masculum et feminam, et qu'il dit ensuite : « L'homme laissera son père et sa mère pour « s'attacher à son épouse, et ils seront deux n dans une même chair? Ainsi, continue le « Sauveur, ils ne seront plus deux, mais une « seule chair; donc ce que Dieu a uni, que « l'homme ne le sépare pas : quod ergo Deus « conjunxil, homo non separet. — Mais pour- « quoi donc reprennent les Pharisiens, Moïse « a-t-il permis à l'homme de donner à sa « femme un écrit de répudiation? — C'est a à cause de la dureté de vos cœurs; mais il « n'en a pas été ainsi au commencement, ab « initio autem non fuit sic (1). »
Ainsi rien n'est plus clairement proclamé
(1) S. Matth., xxx, 3.
par le Verbe lui-même; le mariage fut constitué indissoluble; quelle que soit la nature précise de la concession faite aux Juifs en certains cas de renvoyer leur femme, Jésus- Christ supprime la concession et ramène le mariage à son institution primitive en lui restituant l'indissolubilité. « Que l'homme, »
dit-il encore dans saint Marc(l), a ne sépare « pas ce que Dieu a uni. Quiconque quitte sa « femme et en épouse une autre est adultère « à -l'égard de celle qu'il a renvoyée ; est adul- « tère aussi la femme qui quitte son mari et « en épouse un autre. » Dans saint Luc, Jésus dit la même chose à peu près dans les mêmes termes, et d'un côté comme de l'autre l'affirmation est générale (2).
Après la parole du Verbe incarné lui-même, qu'est-il besoin de vous redire la parole des Apôtres? Qu'y a-t-il sur ce point de plus affirmatif et de plus dogmatique que la parole du grand Apôtre des Gentils? « Quant à ceux, « dit-il, qui ont accepté le mariage, ce n'est « pas moi, mais le Seigneur qui leur fait ce
(1) S. Marc, x, 9.
(2) S. Luc, xvi, 18.
« commandement : Que la femme ne quitte « pas son mari; si elle le quitte, qu'elle ne « se remarie pas, ou qu'elle se réconcilie « avec lui. La femme est enchaînée à la loi « du mariage tant que vit son mari : sa mort « seule lui rend la liberté (J), » Ainsi parlait saint Paul aux chrétiens de Corinthe! il redit la même chose aux chrétiens de Rome en termes identiques, et il ajoute : « Donc la femme « méritera le nom d'adultère si elle s'unit à « un autre homme du vivant de son mari;; « mais s'il vient à mourir, elle rentre en li- « berté, et elle peut sans adultère contracter « une union nouvelle (2). »
Les conciles, interprètes infaillibles de l'Ecriture, ont formulé sur ce point le dogme catholique avec une précision qui ne laisse rien à désirer. « Quoiqu'il soit permis aux époux, « dit le Concile de Florence, de se séparer « pour cause de fornication, il ne leur est pas « pour cela permis de contracter une union « nouvelle, attendu que le lien d'un mariage « légitimement contracté est perpétuel : Cum
(1) ICor., vu, 10, 14, 39.
(2) Rom., vu, 3.
« vinculum matrimonii légitime contracti sit « perpetuum. »
Enfin le Concile de Trente a donné la dernière formule de la doctrine catholique sur ce point fondamental : « Si quelqu'un ose « dire que l'Église se trompe lorsqu'elle en- .i seigne, comme elle l'a toujours enseigné, « que le mariage ne peut être dissous même « par l'adultère de l'une des deux parties, « qu'il soit anathème. »
Ce décret solennel n'est que la voix distincte de tous les témoignages de la tradition chrétienne qu'il serait superflu de redire devant vous. Jamais l'Église catholique n'a varié sur ce point; et son inflexibilité passée nous répond de son inflexibilité future. Les instincts mauvais pourront se remuer au fond des cœurs un million de fois ; la bête humaine pourra hurler par la voix des passions contre un dogme qui les importune : le dogme ne changera pas ; la vérité ne fléchira pas ; l'Église ne cédera pas. L'Église catholique peut tout sacrifier, tout, excepté la justice et la vérité. Quand elle affirme un dogme, quand elle proclame un droit au nom du Dieu révélateur
*74 LE PBOURÈS DE LA FAM'LLK
et fondateur; alors les sages peuvent venir avec leurs sophismes, les orateurs aveo leur éloquence, les puissants avec leur glaive : elle subira l'injure; elle acceptera l'outrage; elle versera du sang; elle dira par la bouche de quelque vieillard qui garde encore un souffle pour proclamer la vérité et dire anathème au mensonge : « J'affirme, et c'est à jamais : et « pour signer ma parole je trouverai le sang « d'un million de martyrs. »
Ainsi fait l'Église catholique pour sauvegarder la foi dans son intégrité inviolable : plus le dogme est par lui-même antipathique à la passion, plus elle met à le défendre d'héroïque courage et de divine opiniâtreté. Or si lourd aux passions est le dogme de l'indissolubilité, que si l'Église eût été une institution humaine, cent fois elle eût senti la force lui' manquer et son courage défaillir; cent fois elle eût trouvé occasion, pour se sauver de la menace des peuples et de la colère des rois, de sacrifier ce dogme contre lequel les passions ont frémi toujours et frémissent encore de lotîtes parts. Son opiniâtreté à défendre ce dogme conservateur fut au moyen âge l'une
des plus grandes causes de ses luttes avec les princes et les rois de l'Europe. Jamais pour échapper à leur furetlr l'Église n'a fait de concession. Des despotes sont venus suspendant sur sa tête des menaces terribles ; ils ont dit comme un jour Henri VIII, dont les passions aussi volages que grossières ne pouvaient supporter le joug de l'indissolubilité : « Le di- « vorce ou le schisme : vous me séparerez de « ma femme ou je me séparerai de l'Église. »
Rome a résisté : elle a dit : «Plutôt un schisme « de plus qu'une vérité de moins. Les schis- « mes passent, la vérité est éternelle; qu'un « peuple, s'il le faut, se sépare pour faire « place à un autre, et que la vérité de Dieu « nous demeure à jamais. » Ces résistances désarmées faites aux plus puissants de la terre étaient maudites alors comme toujours par les lâches flatteurs de la force ; il ne manquait pas en ce temps-là de gens habiles et soidisant mieux avisés que l'Église, pour appeler cet héroïsme, l'imprudence, l'opiniâtreté, l'entêtement, le fanatisme d'un vieillard en décrépitude; mais tandis qu'ils lui jetaient leurs insultes, l'Église faisait son œuvre; elle sauve-
\-f, I.E PnOOllÈS DE LA FAMILLE
gardait le progrès du monde en défendant les droits de la vérité.
Certes, Messieurs, vous en conviendrez, cette constance invincible à défendre envers et contre tous une vérité conservatrice de la famille et de la société est un grand spectacle donné à la terre, et la Divinité se découvre au fond de cette indomptable résistance. Mais ce qui agrandit le spectacle et fait mieux éclater, au milieu de tous les abaissements des doctrines et des religions humaines, l'honneur de la catholicité, c'est que seule l'Église catholique a pu porter le poids de ce dogme, et qu'en dehors d'elle, dans une mesure diverse tout a fléchi sur ce point fondamental.
Je ne rechercherai pas ce que les sociétés païennes ont fait et font encore pour le maintien de cette base de la famille. Doctrinalement les sociétés du monde ancien ne s'élevaient pas à la notion de l'indissolubilité, et le divorce demeurait en droit au fond de leurs législations civiles et religieuses. Je parle de l'indissolubilité rigoureuse et mutuelle, qui dénie à l'homme comme à la femme le droit de répudiation et la faculté de contracter des en-
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gagements nouveaux. En fait, le paganisme accordait à l'homme le droit du divorce contre la femme et le refusait à la femme contre l'homme; c'était une consécration de l'autorité maritale poussée jusqu'au despotisme de l'homme; et jusqu'à l'abjection de la femme.
Encore cette restriction posée au divorce coïncidait-elle avec les époques les plus morales. Mais quand les mœurs furent tout à fait corrompues, alors la mutualité du divorce prévalut et ouvrit à l'invasion de l'immoralité le sanctuaire de la famille. Lorsque déjà Rome en décadence s'affaissait sous le poids d'une civilisation où la licence n'avait plus de frein, on vit paraître ce désordre effroyable dont parlent les historiens et les poëtes du temps: des femmes romaines voler jusqu'à vingt fois en quelque- 3 de mariages eu mariages,
et descendre ainsi de noces en noces. comme de degré; en degrés, jusqu'à l'opprobre de la plus honteuse servitude! Et aujourd'hui encore, en dehors du christianisme, où trouvez-vous dans son intégrité le dogme de l'indissolubilité? allez à Pékin, au Caire, à ConstaDtiuople; là vous verrez la femme livrée sans dé-
fense et sans pitié au despotisme le plus avilissant, au despotisme du caprice; là vous verrez un spectacle honteux parmi les spectacles de honte, la convoitise royale ou impériale se promener à travers un troupeau de femmes soumises à l'humiliation d'une double servitude; esclaves plus déshonorées que toutes les esclaves, dérisoirement décorées du nom de reines ; et toutes, si bas et si haut soient-elles dans cette hiérarchie de l'opprobre, marquées d'une même flétrissure et n'offrant au regard qui les distingue que lé degré dans l'abjection !
Mais à quoi bon insister, pour établir que tout ce qui n'a pas adoré Jésus-Christ est lâche devant le divorce, et se trouve impuissant pour garder dan3 la doctrine et réaliser dans les mœurs l'honneur de l'indissolubilité ? Regardez de ce côté du Calvaire, dans le christianisme lui-même ; et partout vous verrez l'humanité, d'autant plus faible qu'elle est moins chrétienne, relâcher le lien conjugal et pactiser avec le divorce, à mesure qu'elle s'éloigne du catholicisme, c'est-à-dire du vrai christianisme. Qui a été assez fort en dehors
PAR LE MARIAGE CIW
de l'imité catholique pour maintenir dans toute sa pureté l'indissolubilité corn Est-ce le schisme? Est-ce l'hérésie? Est-ce te rationalisme?
Non, le schisme n'a pas été assez fort pour maintenir inébranlab'e ce rem i'a-
mille. De tous les schismes le plus rapproché de nous au point de, vue doctrinal et dans an sens véritable le moins hétérodoxe, le schisme grec, a faibli sur ce point : il a sacrifié à l'humaine faiblesse l'intégrité primitive; il a conré le divorce pour cause d'adultère, donnant ainsi à l'infidélité des époux, à la corruption des mœurs un encouragement sacré : et voici quesous nos yeux la dissolution des mariages et la dissolution des m multipliant l'une par l'autre, s'en vont à travers toutes les 1: branlant la famille et an oaçant la société. Et le schisme anglican a-til été plus fort? Gomment l'eût-il été, lorsque le divcji que par la convoitise d'un roi corrompu fut l'origine, le prétexte, la cause même qui afin, pourquoi le schisme de l'Angleterre? Pourquoi à l'origine de cette violence sacrilège qui arrache la
terre des saints au centre de la catholicité ? Pourquoi l'Angleterre hier encore catholique etschismatique aujourd'hui? Pourquoi? Parce que Rome n'a pas voulu consacrer le divorce ; parce que le courage d'un pontife n'a pas consenti à conspirer avec la brutalité d'un despote contre la faiblesse d'une femme !
Dans l'hérésie, qui a su porter le joug de l'indissolubilité! Est-ce Luther? Luther qui immola à la faveur d'un grand l'autorité de la doctrine, en autorisant la polygamie du landgrave de Hesse; Luther qui, non content d'avoir profané dans sa personne la sainteté du caractère sacerdotal par une union doublement sacrilège, profanait encore dans d'immondes discours la sainteté du lien conjugal? Qui a sauvegardé ce rempart de la famille?
Est-ce Calvin? est-ce Zwingle? est-ce Bèze?
est-ce Bucer? Non, tous ces fiers réformateurs de l'Église de Dieu, qui eussent dû, ce semble, porter au front comme signe de leur vocation une auréole de pureté, ont sacrifié aux passions humaines la vérité divine ; leurs convoitises ne savaient pas plus supporter la sainteté du mariage etl'indissolubilité du lien conjugal,
PAU LE JIABIAfiE CHRETIEN 1 8 |
que leur orgueil ne savait supporter l'humilité de l'obéissance et les décrets de l'autorité pontificale. Et aujourd'hui encore, à travers la grande Babylone de l'hérésie contemporaine!, cherchez un seul endroit où l'indissolubilité du mariage ait pu trouver un dernier asile; vous ne le trouverez pas: ni à Berlin, ni à Stockholm, ni à Copenhague, ni à Cn Haye, ni dans le protestantisme si multiple de la vieille Europe, ni dans le protestantisme encore plus multiple du nouveau monde; nulle part vous ne trouverez plus d'indissolubilité rigoureuse du mariage. Partout vous rencontrerez la famille qui se dissout dans les ruines de la vérité et la corruption des mœurs. Oui, partout la grande hérésie des derniers temps a conspiré avec la passion contre la sainteté de la famille : faible elle-même, elle n'a pas osé demander la force et elle a pactisé avec toutes les faiblesses : et voilà que dans sa dernière expression et son aboutissement suprême, toujours l'Évangile à la main et le nom du Christ aux lèvres, elle s'en va au fond des déserts, dans un libertinage sans bornes et une promiscuité sans limite, étaler au soleil
des spectacles de dépravation que depuis le Calvaire il n'avait plus éclairés sur la terre !
Si le schisme et l'hérésie ont fléchi à ce point devant l'austérité de notre dogme, que pouvait-on attendre du rationalisme, qui est l'hérésie universelle et le schisme total avec l'Église de Jésus-Christ? Que pouvaient, pour sauvegarder cette gloire réservée à la famille catholique, ceux qui avaient détruit dans leur doctrine les éléments du christianisme, et dont la parole n'avait pas su défendre et sauve-garder toujours la moralité même la plus vulgaire ? Sous ce rapport, toutes les nuances rationalistes, comme toutes les nuances hérétiques, s'effacent et se confondent pour se rencontrer dans une même aberration et une même faiblesse. Tous, de quelque nom qu'ils se nomment, panthéistes ou athées, sceptiques ou dogmatiques, matérialistes ou spiritualistes, tous, même les meilleurs, même les plus austères, sont prêts à sacrifier à la déesse Volupté ou à la déesse Raison cet honneur de la famille et cette gloire du christianismBi
Aussi, un jour que nous étions tombés sous
le joug- des philosophes, des rationalistes et des athées triomphants dans l'anarchie, dans l'athéisme et dans l'impureté, notre législation française, jusque-là si profondément chrétienne etsi saintement austère, elle aussi Avait faibli devant l'immoralité et le saorilège trônant dans la famille comme dans la société ; elle avait proclamé le divorce ; et comme pour mieux montrer, dans l'éclat des événements les rapports qui lient la société publique à la société domestique, l'inviolabilité de la majesté royale et l'indissolubilité du lien conjugal périssaient ei dans le désastre do la patrie et de la famille ensanglantées une même barbarie. Naguère encore, lorsqu'une nouvelle secousse ayant remué le monde* on remettait eu question tant de principes élémentaires et de véi ! -créatrices, le divorce une seconde fois essaya de souiller notre législation et de déshonorer notre patrie; mais celte tentative souleva d'une môme indignation la religion et le peuple; le divo recula devant l'anathème du christianisme et devanl le bon sens de la France.
Ainsi, après un règne dix-huit fois séOU*
laire fait au dogme de l'indissolubilité par notre société chrétienne, le rationalisme ne franchit le seuil de la famille que pour essayer d'y réhabiliter le divorce flétri par le christianisme. Et aujourd'hui même, si notre législation ne portait encore si profonde l'empreinte de Jésus-Christ ; si la conscience chrétienne surtout n'était là pour mettre une digue aux passions et pour arrêter toute barbarie : vous verriez au milieu de nous, dans la splendeur de notre civilisation, le divorce et la polygamie étaler leurs spectacles immondes. Aujourd'hui, en effet, il y a des doctrines qui parlent, qui discutent, qui écrivent et qui tendent à régner; et ces doctrines sous toutes les formes, dans la prose et dans la poésie, dans le drame et dans le roman, appellent le divorce; et quel divorce! le divorce tel que le monde civilisé ne l'a jamais connu ; le divorce absolu, sans répression morale et sans restriction légale; le divorce indéfini et perpétuellement facultatif; c'est-à-dire l'immoralité et la déraison même. Car dans cette orgie intellectuelle et morale à laquelle on vous a conviés, le divorce n'a plus même un sens que
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l'on puisse définir; ce que vous ont demandé les rationalistes poètes, les philosophes dramaturges et les réformateurs romanciers, ce n'est pas seulement le divorce que consacrent certaines législations avec des réserves et des conditions qui sont comme un dernier hommage rendu à la souveraineté du dogme insulté par la loi ; c'est la faculté illimitée de rompre des unions qui ne sont plus môme un engagement; c'est l'indépendance absolue du cœur déclaré le seul juge et le seul souverain ; en un mot, c'est dans la destruction même du mariage le règne des passions sans frein et des amours sans règle !
Il y a une création hideuse de ces derniers temps, qui n'a pas inspiré même aux honnêtes gens une horreur assez profonde : la création du drame et du roman révolutionnaire ; productions doublement corruptrices, où la perversion des esprits le dispute à la perversion des cœurs; où l'on parle aux idées pour soulever les passions, et aux passions pour corrompre les idées : enseignements subversifs s'il en fut jamais, où la sainteté du lien conjugal périt avec toutes les saintes choses de la famille.
Messieurs, des livres tristement célèbres ont été faits tout exprès pour apprendre à vos femmes, que là ou il y a un amour sincère il no peut plus y avoir de crime ; que le devoir dans le mariage n'est rien, et que seul le sentiment y est souverain et arbitre de tout; que le mariage tel qu'il jeët protégé par la loi et consacré par la religion est une servitude, f\ quelque ebose d'absurde, d'inhumain, d'antisocial, de monstrueux. Là, dans ces livres, où les fleurs de la littérature et les charmes du style sont impuissants à déguiser tout à fait l'infamie qui en est le fond, vos femmes, vos fils etvos filles peut-être, ont appris avec vous que le divorce est le droit imprescriptible du cœur, et l'adultère un droit inaliénable de la liberté ; que des deux serments qu'une femme fait à son mari de lui être fidèle et de lui être soumise, de l'aimer toujours et de lui obéir en tout, le premier est une absurdité, le second une bassesse; qu'on ne peut compter sur son cœur, et qu'Un Dieu qui saurait l'avenir pourrait seul lier irrévocablement certains êtres pour leur bonheur; que, quand on ne peut répondre sûrement que dé la sincérité d'un sen-
timent présent, contracter des liens indissolubles, c'est commettre unêaction folle, égoïste, impie; que par respect pour sa dignité, la femme ne peut accepter une loi faite contre elle avec un égoïsme brutal, une loi qui semble nier son esprit, son âme, son cœur, une loi qui l'enchaîne à jamais au bon plaisir d'une créature humaine, sa pareille et son égale devant Dieu. Est-ce tout, Messieurs? Non; là vos femmes et vos filles apprendront encore d'un auteur qui ne se peut réconcilier avec la société, que le mariage est une de ses plus odieuses institutions; qu'on ne doute pas qu'il ne soit aboli, si l'espèce humaine fait quelques progrès vers la justice et la raison ; qu'un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et qu'il saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, sans enchaîner à jamais la liberté de l'un et de l'autre; mais que le mariage, tel qu'il est pratiqué par la société et consacré dans le christianisme par le dogme de l'indissolubilité, est la dégradation au suprême degré, l'avilissement de l'homme et de la femme, la prostitution même !!! Je m'arrête,
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Messieurs ; je ne puis lire devant vous tout le roman contemporain ; je sais ce que je vous dois et ce que je me dois à moi-même.
Ainsi, vous le voyez, devant l'austère doctrine de l'indissolubilité conjugale tout a fléchi : le paganisme a fléchi, tous les schismes et toutes les hérésies ont fléchi, le photianisme a fléchi, l'anglicanisme a fléchi, le protestantisme, ou plutôt tous les protestantismes ont fléchi, le rationalisme sous toutes ses formes et dans ses infi nies variétés a fléchi; et aujourd'hui, loin de sauvegarder la rigoureuse doctrine de l'indissolubilité complète, il brise tous les freins capables de contenir les passions du cœur humain et de perpétuer avec l'union des époux l'unité de la famille. Grand Dieu! et c'est au nom de la raison et du progrès que l'on ose prêcher cette révolution immorale et ces innovations immondes qui arracheraient à la civilisation chrétienne sa plus forte base, et feraient tomber de son front sa plus belle couronne ! Grâces au Ciel, et gloire à la catholicité ! devant toutes ces complaisances doctrinales et toutes ces lâches concessions faites à la tyrannie de l'erreur et
du mal, il y a une doctrine qui résiste, une seule : elle résiste à tous les assauts de la littérature et à toutes les attaques de la philosophie ; elle résiste aux décrets de tous les législateurs et aux persécutions de tous les potentats; et sous le coup des plus redoutables menaces elle saurait dire encore : Plutôt un schisme de plus qu'une vérité de moins !
II s'agit de savoir qui a raison, ou du catholicisme qui défend l'indissolubilité, ou de toutes les doctrines qui acceptent le divorce. Que faut-il penser du divorce considéré en luimême? Quelles en sont les conséquences par rapport au progrès de la famille et de la société? C'est ce qui nous reste à examiner.
Avant de montrer les conséquences désastreuses du divorce, considérons-le en luimôme, et vous allez voir qu'il ment à tout ce qu'il y a de plus vrai, de plus grand, de plus légitime dans l'homme. On invoque en faveur du divorce la raison, la générosité, l'humanité : et le divorce est contradictoire comme
190 le raoGBÈs de la famille
l'absurde, lâche comme l'égoïsme, inhumain jusqu'à la cruauté.
Et d'abord, Messieurs, veuillez le remarquer, le mariage contracté par deux âmes qui se donnent l'une à l'autre, ayant en perspective l'éventualité d'un divorce, est un démenti insolent donné aux plus noblesaspirations que le eœur humain apporte dans cet acte solennel ; c'est la contradiction portée au plus intime des deux cœurs qui s'unissent. L'union conjugale, pour faire le bonheur des époux et remplir le vœu de la nature, suppose dans les deux êtres qui s'unissent la condition de toute union, l'amour. Le mariage sans l'amour est une dérision de la loi qui le ratifie, de la religion qui le consacre, et par-dessus tout de la nature qui l'invoque. Je suppose donc ici le mariage tel que Dieu le veut : l'union de deux êtres qui s'aiment et prennent à témoin de leur amour la société qui entend leur serment, et la religion qui met à leur lien le sceau divin du sacrement. Le mariage n'est pas un de ces contrats vulgaires où deux volontés peuvent défaire d'un mutuel accord ce que deux volontés ont fait d'un mutuel consente-
PAU LE MAMAQE CHRÉTIEN 191
ment. Le mariage est un contrat réservé par lequel les cœurs se donnent et les âmes se nouent pour réaliser le rêve d'un véritable amour. Or, quand on s'unit sous l'inspiration d'un amour sincère, on s'unit pour toujours : l'union perpétuelle, l'amour sans fin, c'est le besoin de toute âme qui a pris au sérieux ce mot trop profané : aimer. Nous sommes ainsi faits; quand nous aimons sincèrement nous voulons dans notre amour quelque chose d'immortel; nous voulons que la mort même, qui aura la puissance de briser nos corps, respecte ce lien qui enchaîne nos âmes ; nous voulons que cette union commencée et déjà béatifique dans le temps, dure encore par delà le temps et trouve sa pleine félicité dans les siècles éternels. Je sais que cette aspiration de vos âmes trop souvent n'est qu'un rêve sur la terre; je sais que le souffle d'immortalité qui soulève vos cœurs facilement s'enfuit avec l'amour qui l'apporta; mais ce souffle, tout fugitif qu'il est, n'en démontre pas moins dans le cœur qui l'a senti passer la respiration de l'immortel et le besoin de perpétuer les unions
qu'il contracte. Qui pourrait s'unir en effet, sans une contradiction monstrueuse, avec la certitude que le temps sonnera une heure qui dira : ils n'aiment plus? Ali! j'en atteste le sentiment le plus profond du cœur humain :
aimer un seul être, aimer toujours; c'est l'ambition de toute âme qui ne s'est pas assez déshonorée elle-même, pour abdiquer avec le besoin de perpétuer ses unions la part, la plus divine de sa vie. Oui, la dissolubilité du lien conjugal acceptée comme une chance h l'heure même du serment par un amour qui a faim et soif d'immortalité, est le démenti le plus solennel donné par l'homme au vœu le plus sacré de sa nature et à la plus profonde aspiration de son cœur.
Que diriez-vous, Messieurs, d'un homme qui, à l'heure radieuse de ses noces, dirait à la femme que son cœur a préférée : « Chère compagne de mes jours, je t'ai choisi entre dix mille, comme l'âme que Dieu a faite pour mon âme; à l'heure qu'il est, je t'aime; oui, je t'aime ; tu en as la démonstration dans le don sans réserve que je te fais de moimême ; mais qui sait quel sentiment un jour
traversera ce cœur si heureux aujourd'hui de se donner à toi seule et de n'aimer que toi? Si le temps qui détruit tout amène en nos cœurs l'une de ces révolutions qui détrônent un amour pour y élever un nouveau souverain; convenons aujourd'hui que l'un et l'autre nous rendrons à nos cœurs impatients de leur joug une liberté qui n'aura plus de raison pour s'enchaîner, lorsqu'aura disparu cet amour qui seul pouvait en nous donnant ses chaînes nous l'aire aimer notre servitude. »
Je le demande, Messieurs, qu'est-ce que le mariage contracté dansde pareillesprévisions? Qu'est-ce, si ce n'est une dérision de l'amour même? Ah ! l'amour qui en se donnant prétend à la l'acuité de se reprendre de la sorte, donne la démonstration invincible qu'il a' pas véritablement l'amour; et ce mariage qui renferme le divorce en puissance ne mérite pas même ce nom; union sans garantie, contrat sans engagement, mariage sans amour ou amour sans perpétuité : don révocable de soi fait à un être qui veut posséder toujours : et, pour rappeler ici la formule consacrée par les apôtres les plus célèbres do la doctrine du di-
vorce, engagement facultatif: voilà le mariage avec le divorce en perspective, ou plutôt en espérance. Or, qu'est-ce que cela, je vous prie, si ce n'est le mensonge, l'hypocrisie, la contradiction et encore la contradiction 1
Contradiction! Ce n'est pas assez dire; c'est lâcheté encore. Ces prétendus droits du cœur de n'être pas irrévocablement enchaîné ne sont autre chose et ne peuvent s'appeler dans notre langue sincère que les lâches besoins de Végoïsme. Qu'y a-t-il en effet si ce n'est l'égoïsme pour avoir de telles exigences? pour oser tenir à un être que l'on prétend aimer un langage comme celui-ci : « Tant que ton amour me donnera le bonheur que je cherche en m'enchaînant à toi, tu peux compter sur une fidélité à l'épreuve de tout; mais lorsque ton cœur ne me dira plus rien, lors* que dans mon propre cœur ravagé par le temps, comme en un cratère éteint, il n'y aura plus rien que de la cendre et qu'une lave refroidie, alors je te laisserai pour ouvrir à ce cœur des sources nouvelles d'affection ; je m'en irai sous d'autres cieux et sur d'autres rivages, demander à un amour plus jeune un
PAU LE MABIÀOE CHRÉTIEN
bonheur que le tien ne me permettra plus! »
Qui peut dire cette parole, je vous prie, si ce n'est cet amour égoïste et lâche qui, selon l'expression même d'un de ses plus fameux apologistes, « s'assied triomphant sur les rui- « nés de l'univers, et se pâme de plaisir sur « des ossements desséchés, ainsi que sur des « fleurs? »
De quelque nom qu'on essaye de le décorer, cet amour qui ne consent pas à gagner l'avenir et ne veut apposer au don de lui-même que le sceau d'un contrat conditionnel ; cet amour qui, à l'heure même où il prétend se donner, Bemble déjà méditer de se reprendre et s'arme de défiance contre l'objet de son choix; cet amour qui met dans son expression même je ne sais quelles menaces d'indifférence ; cet amour qui à l'heure où il se sent vivre ose calculer les chances de sa propre mort ; cet amour qui, ùam l'acte même qui l'attache à un être choisi par na préférence, se demande froidement à lui-même dans son secret le plus intime ce qu'il fera, quand il ne trouvera plus dans l'union qu'il accepte le bonheur qu'il a rêvé : ah ! cet amour, appelez-le comme vous voudrez
un amour libre, sentimental, poétique, idéal; donnez-lui tous les noms inventés par une littérature pervertissante ; moi, je le nomme un égoïsme; je le nomme une faiblesse; je le nomme une lâcheté!
Qu'est-ce en effet que cet amour qui après le printemps de la vie, lorsque les aflectionsressembleront à ces arbres qui couvrentla terre de leurs feuilles jaunissantes, veut s'en aller promener ailleurs son cœur mobile et ses affections volages ; pareil à ces voyageurs de fantaisie qui ne poursuivent que le plaisir et changentde climat en changeant de saison. Qu'estce que cet amour qui est décidé à rompre sa chaîne, lorsque le charme du cœur venant à s*évanouir,iI n'y aurapluspourlui faire encore trouver un bonheur dans son union que le devoir et le sacrifice? Qu'est-ce que l'amour, enfin, qui consent à n'être plus à l'heure où le plaisir finit et où le dévouement commence?
Encore une fois, cet amour c'est égoïsme, cet amour c'est faiblesse, cet amour c'est lâcheté I Ne puis-je pas ajouter, c'est cruauté aussi!
Ah ! oui, cette doctrine qui met une union à la merci d'un caprice, d'une rencontre, d'un ha-
IUK I.E MAWA3E OBBéTISN jg-
sard, elle est cruelle. Un jour, par votre faute par l'inconstance de vos désirs, par l'instabilité d'un cœur qui rêve peut-être des bonheurs impossibles, vous laissez aller vos affections à des entraînements mauvais; vous aimez hors du foyer, hors du centre, hors de l'ordre; et parce que deux amours souverains ne subsistent pas ensemble, il se trouve que l'amour légitime a fui de votre cœur devant l'amour usurpateur : vous n'aimez plus cet être qui fut l'objet de votre libre choix ; je le crois bien, vous l'avez outragé; et vous vous prenez peut-être aie haïr de tout le mal que vous lui avez fait ; car c'est le penchant du cœur humain de haïr ceux à qui l'on fait du mal.
Alors cette union vous apparaîtra comme une tyrannie; vous direz : Qui brisera ma chaîne? qui rendra libre encore ce cœur impatient de la contrainte etqui désespère à jamais de pouvoir aimer sa servitude? Alors vous demanderez avec une hypocrisie pleine de cruauté : N'y a-t-il pas des raisons pour appeler au secours de ma liberté la protection de la loi? Des raisons? Est-ce que la passion qui se veut satisfaire n'en trouve pas toujours? est-qe qu'un
lâche égôï
le devoir
)isme pour repousser manqua jamais? est-ce que la nature même la plus heureuse, quand il s'agit de se débarrasser d'un lien qui la gêne, n'a pas toujours des raisons convaincantes? — « Mais, dit la conscience, tu vas contrister ce cœur que tu avais choisi ; tu vas lui laisser profonde et inguérissable la blessure d'une séparation que ta lâcheté seule te fait invoquer. — Que m'importe? dit la passion cruelle; quand l'amour s'est enfui, l'union n'a plus déraison d'être, et je n'ai plus d'amour, et tous mes efforts même les plus héroïques n'arriveraientjamais à le ressusciter. Que ce cœur que j'abandonne fasse comme le mien : qu'il invoque une autre affection pour lui refaire une félicité perdue, et s'il n'en peut trouver, qu'il cherche dans l'indifférence l'apaisement de son supplice, ou qu'il se tourne du côté de Dieu, pour demander au ciel un bonheur que la terre ne lui donne plus. Je suis venu conduit par mon amour; je m'en vais quand il se retire. »
Eh bien! va-t'en, cruel; va portera un autre ce cœur âpre et dur qui n'a cherché dans l'union qu'un bonheur égoïste : va-t'en, puis-
PAU LE -V.UiIAi'.E CHRÉTIEN
que tu le veux; maisde grâce ne parle plu>de ta sensibilité, de ton amour, de ta générosité, de ton héroïsme : va, tu n'aimes bien qu'un seul être, toi-même : tu n'es pas généreux, tu es égoïste; tu n'es pas un héros, tues un lâche ; tu n'es pas, comme tu voudrais le faire croire, sensible, bon, tendre, compatissant; c'est la vérité qui te le dit, c'est ta conscience qui te le crie : tu es dur, tu es méchant, tu es cruel!
Ainsi, vous protestez au nom de la nature, de la générosité etde l'humanité contre l'indissolubilité du lien conjugal; et c'est la nature, c'est la générosité, c'est l'humanité qui protestent contre vous. Il est vrai, il y a une nature mauvaise, dégradée, honteuse, qui l'ait du fond des cœurs des vœux pour le divorce ; mais au-dessus de cette nature infime, grossière, dure et trop souvent cruelle, il y en a une autre : c'est la nature bonne, généreuse, héroïque, noble, sublime; la nature surtout tranlormée par son union avec le Christ, et par toutes ses aspirations appelant, même dans ce qui est de l'humanité et du temps, le divin et l'immortel ! Ah ! cette nature que vous ca-
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lomniez par vos paroles et que vous voulez souiller par vos doctrines, elle s'élève de toute sa hauteur avec la religion et la foi contre des attentats qui l'outragent; elle dénonce au mépris des nations les «âmes faibles et lâches qui n'ayant pu porter le poids de ses grandeurs, ont entrepris de la déshonorer par les orgies de leur littérature, après l'avoir insultée par les débauches de leurs mœurs ; et elle crie à tous les prédicateurs du divorce : Anathème!
honte aux défenseurs avilis de lacontradiction , de la lâcheté, de Fégoïsme et de la cruauté ! . . . Mais un moment, je le veux bien supposer, le divorce n'est ni contradiction, ni égoïsme, ni lâcheté, ni cruauté ; faudra-t-il l'admettre cependant ? Non, mille fois non ; au nom de la famille il faut le proscrire : car le divorce c'est la décadence dans la famille ; c'est l'opprobre dans la famille ; c'est la destruction même de la famille. Oui, calculez, si vous le pouvez, toutes les conséquences pratiques du divorce un moment accepté par les législations, vous n'apercevez de tous côtés que les effets les plus désastreux, etau bout de tous ces désastres la ruine même de la famille, ^e mariage, avons-nous
dit, c'est le nœud de la famille ; c'est la base de la famille ; c'est le rempart de la famille : or le divorce, c'est le nœud qui se brise, c'est cette base qui s'ébranle, c'est ce rempart qui se renverse ; c'est l'opprobre, la dégradation, la destruction de la famille; et, comme conséquence dernière, l'abaissement, si ce n'est la ruine de la société elle-même.
Le divorce porte jusqu'en son nom le signe de la dissolution dont il menace la famille. Ce qui fait le nœud vivant de la famille, c'est l'union des époux. De cette unité de deux êtres qui ne sont qu'un la vie rayonne et s'épand dans la famille, pour de là rayonner et s'épandre dans la société : et la perpétuité de la famille est la permanence de cette unité ellemême. Otez cette unité permanente, la famille se scinde, se morcelle, se défait; et bientôt le chaos et l'anarchie régnent dans ce foyer domestique d'où l'unité et la stabilité se sont enfuis comme d'un empire divisé par les factions et bouleversé par les révolutions. Que fait le divorce? Il brise cette unité permanente ; il dissoutlefaisceauquiretenaitlesvies multiples dapsl'unité du lien fraternel, en les enchaînant
toutes dans l'indissoluble unité du lien conjugal. Le divorce est une dissolution ; c'est une rupture, c'est un déchirement, c'est un schisme ; et voilà pourquoi tôt ou tard c'est un désastre, une ruine dans la famille. Ainsi, pour mesurer d'uvance tout ce que le divorce préparerait de malheurs à la famille et par suite à la civilisation, il n'y a pour ainsi dire qu'à voir ce que son nom exprime ; il est une dissolution de l'unité vivante : et de cette dissolution la dualité, que dis-je? la multiplicité peut sortir; trop heureux, si la force des choses ne nous poussait tôt ou tard jusqu'à l'ignominie de la promiscuité.
Et cette doctrine grossière qui dissout le nœud de la famille, est-ce que vous ne voyez pas comment elle en détruit la base aussi? La base de l'ordre domestique, eomme la base de l'ordre public, c'est le devoir ; le devoir reconnu par l'intelligence et accepté par la volonté. Otez cette idée élémentaire, il n'y a plus de base à la famille, parce qu'il n'y a plut, de base à la vie elle- même. Or, le divorce autorisé par la loi et consacré, par la religion, c'est l'idée du devoir déclarée impuissante à soutenir la
famille et à gouverner les âmes. Proclamer législativement la liberté du divorce, c'est publier au grand scandale du peuple qui écoute, que dans la société domestique le devoir est secondaire, si tant est qu'il soit quelque chose ; c'est proclamer implicitement avec les écrivains corrupteurs de votre temps, que le sentiment est tout dans la famille comme il est tout dans l'homme; et que pour y conserver l'ordre, l'harmonie, le bonheur, lui seul est puissant, et qu'à lui seul appartient d'en fixer les destins. Et en effet, Messieurs, au fond des discours et des livres qui prêchent audacieusement la faculté illimitée du divorce et qui appellent insolemment le mariage une servitude et les devoirs qu'il impose une tyrannie, qu'y a-t-il, je vous prie? 11 y a le sentiment, la sensibilité, l'émotion, l'amour enfin posé comme la règle et la raison souveraine de tout. Et dès lors, est-ce que vous ne voyez pas que la société domestique est sans base qui la soutient et sans force qui la perpétue? Est-ce que vous ne comprenez pas que cette royauté faite au sentiment qui détrône le devoir pour régner seul au foyer, c'est la famille tout en-
tière appuyée sur un hasard, sur une rencontre, sur un souffle qu'on sent aujourd'hui et qu'on ne sentira plus demain? Car enfin, pour ébranler dans une âme cette base impuissante donnée à la famille, que faut-il? Un souffle, rien qu'un souffle : un souffle qu'on n'attendait pas hier et qui est venu aujourd'hui remuer le cœur d'une émotion nouvelle.
On ne sait comment il vient; mais il vient, il ouvre le cœur au sentiment que vous déclarez souverain : il chasse le devoir ; il lui dit de sa voix menteuse : Tu es un tyran ; va-t-en d'ici c'est à moi de régner. Il règne en effet dans l'empire du devoir exilé désormais du foyer domestique ; il règne, et avec lui régnent le caprice, la fantaisie, la passion, le désordre, l'anarchie, le crime ; le crime qu'on rencontre presque toujours, après les illusions évanouies et les espérances trompées, au bout de ce règne du sentiment proclamé souverain. Et dès lors, vous le voyez bien, il n'y a plus de base à la famille : le mariage n'a plus de garantie de stabilité, de tradition et de perpétuité : il n'a plus que la valeur d'une chance, et tout dit que la chance sera pour le divorce, La pas->
sion, de sa nature capricieuse et mobile, se fait de ses caprices et de sa mobilité des raisons contre le mariage ; et la famille désormais n'a
plusd'autrebase que soninstabilité elle-même! En vain la loi, devenue impuissante pour contenir le monstre qui ravage la famille, essayera d'opposer une digue au divorce en lui faisant des conditions : en vain elle s'efforcera de faire de ces conditions mêmes à la famille menacée un dernier rempart : inutiles efforts ; le divorce accepté renversera tout rempart; la passion encouragée brisera toute digue ; la brèche ouverte devant elle la laissera passer partout, enhardie par la loi, fière de ses triomphes; et la fureur des libres amours, qui brise les unions les mieux faites pour durer et ravage en un jour les plus belles joies du foyer, remplacera bientôt cette calme résignation de la vertu qui sait encore faire fleurir la famille, même dans les souffrances d'une union que l'affection ne sut pas rendre heureuse !
Ne dites pas : La loi peut consacrer le divorce, parce que pour certaines âmes le divorce est un besoin . Pour répondre aux besoins des époux qui absolument ne peuvent vivre
LE l'BOfiHKS IlK LA FAMILLE
ensemble, il y a, autorisée par la loi et tolérée par l'Eglise, la séparation de corps. Mais, prenez-y garde, le besoin du divorce n'est, je le répète, qu'un lâche besoin de l'égoïsme ; prétendre lui donner une satisfaction légale et une consécration religieuse, c'est provoquer le désordre, c'est déchaîner la licence et encourager l'adultère ; c'est briser en un mot, au sein de la famille, le frein le plus capable de contenir les passions. Ah ! si vous doutiez encore du coup redoutable porté à la famille par la faiblesse des législations qui se font complices des lâchetés du cœur, je n'aurais qu'à voua dire : Voyez partout les résultats immédiats de ces lois désastreuses. Sans remonter plus haut, interrogez les annales eu* ropéennes même les plus récentes ; et vous serez effrayés de voir avec quelle rapidité le divorce autorisé par les lois a précipité partout la décadence des mœurs et la ruine de la famille. Lorsqu'à la fin du dernier siècle, an milieu de tant de corruptions et de désastres, le divorce apparut tout à coup en France comme une corruption et un désastre de plus, on dit que dans les trois premiers mois
le nombre des divorces égala dans Paris le tiers de celui des mariages. Et voyez ce qui se passe encore, même sous nos yeux. Il y a deux ans à peine qu'une nation voisine a fait au divorce des concessions nouvelles; et voilà que la concupiscence encouragée en Angleterre par ces complicités légales poursuit chaque jour devant vous ses résultats désastreux. Naguère encore, il y avait dans la Grande-Bretagne cinq ou six cas de divorce légal chaque année : on supposait que d'après la loi nouvelle le nombre tout au plus s'élèverait jusqu'à trente ; toutes les prévisions sont dépassées. A l'heure qu'il est, la cour chargée de porter les décrets de divorce ne peut plus suffire à sa fonction ; elle prononce jusqu'à huit sentences par jour. J'ai lu qu'au mois de juin de l'année dernière, il y avait déjà cent trente-neuf causes pendantes; et j'entends dire aujourd'hui : il faut pour prononcer sur toutes ces causes augmenter le nombre des juges. Et nous ne sommes qu'à la seconde année de l'application de la loi. Que sera-ce dans vingt ans, si cette dissolution du mariage suit en Angle-
LE l'ROliRES DE LA FAMILLE
terre un progrès proportionnel à la durée ?
Je l'ignore, mais ce qui se passe en Prusse peut bien faire présager ce qui arrivera en déterre. Un organe de la publicité peu BUBpeot sur ce point donne le chiffre de mille neuf cent six divorces consommés en I808; c'est-à-dire deux mille ménages à peu près, sur une population de la moitié moindre que celle de la France, éprouvant le besoin d'user de la loi du divorce ! Et si, à toutes ces unions dissoutes, vous joignez le nombre toujours croissant des hommes et des femmes qui n'ont pas même le courage d'une union temporaire, et promènent de caprice en caprice et d'intrigue en intrigue la passion barbare de leurs libres amours ; avec quel effroi vous verrez les passions emporter partout avec les débris du lien conjugal la ruine de la famille !
Où doit nous conduire en effet, pensezvous, cette impatience du joug et cette horreur du devoir, dont on prétendrait faire le progrès de notre présent et la gloire de notre avenir? Où s'arrêtera ce besoin de divorce et de séparation qu'on invoque comme un droit
au nom de cet amour qu'on débarrasse du devoir? Vous ne voulez pas enchaîner à jamais cet amour souverain, «dont on aurait dû faire, dites-vous, le Dieu de l'univers?» A la bonne heure ; mai? alors osez le dire : à quelle frontière arrèterez-vous l'empire de cette liberté que vous prétendez faire à un amour affranchi de toute entrave? Admettez-vous dans cet amour la liberté indéfinie de contracter toujours desunionsqui n'enchaîneront jamais?
Ferez-vous de cette liberté même la loi de la famille et le progrès de la société ? dérision ! Qu'est-ce que cette société où votreamour, débarrassé de toute crainte et armé du divorce comme d'un instrument de ruines, s'en va jouant avec la vie, profanant les foyers, et semant dans l'humanité non plus des familles avec leur unité, leur harmonie, leur force, mais des tronçons, des fragments de familles, avec leurs divisions, leurs déchirements, leurs désastres, leurs opprobres? Qu'est-ce que cette société, où je retrouve encore des individus qui touchent aux individus comme les grains de sable du rivage que la distance rapproche et qu'aucun ciment ne lie ; mais où la
parenté, l'hérédité, la tradition, la descendance ressemblent à une chaîne mutilée qui se rompt par tous les bouts? Et au milieu de ces ruptures, de ces mutilations, de ces déplacements et de ces morcellements de la vie, où donc la société trouvera-t-elle à s'asseoir dans sa force et à se déployer dans son harmonie?
Et la famille? ah ! la famille elle-même que va-t-elle devenir ? Dans cette perpétuité de sa ruinecommentsubsistera-t-elle?Pourra-t-elle même se concevoir encore ? Qu'est-ce que la famille, alors que le divorce sans point d'arrêt triomphe avec la passion sans frein? Un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans la langue des peuples ; un labyrinthe où le sang se croise ^avec le sang, la vie avec la vie, et le nom avec le nom, assemblage disparate où les visages ne portent pas le signe de la race, parce que les êtres n'y portent pas l'unité de la vie : famille sans physionomie où l'ingénuité d'un même sang ne reluit plus dans la beauté d'un même trait : race multiple, et, si je puis le dire, hétérogène, où la fraternité se scinde, où la famille se divise et se subdivise, parce que la paternité ne s'y est pas épanouie comme
PAR LE WAB1
'Il
un arbre fécond dans la multiplicité de ses rejetons et dans l'unité de sa vie!... Où sont nos frères? ort sont nos sœurs? et ;i quels signes les reconnaître? Frères et sœurs à demi; fraternité équivoque où l'on est étrangers et proches tout ensemble, et où le mystère de la naissance se voile du mieux qu'il peut sous le masque des hypocrisies et sous le mensonge des noms |
Et les enfants ? qu'adviendra-t-il de ces £ divisés et pour ainsi dire coupés en deux par une paternité et une maternité qui s'arrachent l'une à l'autre et prétendent emporter chacune de son rôle la moitié des âmes, la moitié des cœurs, la moitié des vies sorties d'une union que le divorce a brisée? Enfants malheureux, plus tristes que les orphelins, qui puisent dans l'affection de leur mère la haine de leur père, et qui apprennent aux leçons de !a paternité à maudire la maternité : enfants q ioi que l'pp fasse, presque toujours sans éducation ; qu'on a pu mettre au monde et que l'on ne pourra former; qui ont pu naît [ui ne seront pas éle^-
vés!
Et si le triomphe du divorce et des libres amours venait de plus en plus à prendre possession du monde moderne, que deviendraient ces multitudes d'enfants que vous condamneriez à n'avoir pas de nom? Comment réparer les désastres de ce mal horrible? Un philosophe qui avait ses raisons vous a conseillé ce merveilleux expédient : on agrandira les hospices! A la bonne heure : là vous entasserez les déshérités du foyer ; mais la famille, encore une fois, qu'adviendra-t-il d'elle? Quel secret avez-vous pour maintenir dans le progrès du divorce et le brisement indéfini des unions conjugales, l'unité, l'hérédité, la tradition, la beauté, l'harmonie, la force, la fécondité?
Aucun. Je me trompe; j'oubliais une merveilleuse invention de ce temps si fécond en inventions. Par une risible parodie de cette formule qui a prévalu dans notre ordre social et dont on fait comme une étape de notre progrès : Tous les Français sont égaux devant la loi, une doctrine est venue se donnant comme une révélation, et vous proposant de consacrer dans la famille cette autre formule qui doit, à ce qu'il paraît, marquer pour elle
PAIt LE MA81AGB CHHÉ1 213
une nouvelle ère de régénération : Tous Irs Français sont égaux devan t la mère l ... La m i rien que la mère ; la mère faisant du salaire de son crime l'héritage de son enfant ; et la paternité rejetée dans l'ombre, inconnue de la loi comme un mystère impénétrable qu'il n'importe plus même de sonder !
Voilà ce que l'on a imaginé pour régénérer l'humanité et relever la famille : un divorce qui ne peut plus même être nommé, parce qu'il n'a pas de nom en effet dans la langue des hommes; l'immoralité à la plus haute puissance posée comme la loi du progrès et le secret de la réhabilitation ! La réhabilitation, nous l'avons vue offerte à l'humanité sous tous les noms, dans toutes les conditions, et pour toutes les bassesses : nous avons eu La réhabilitation de la chair, la réhabilitation de la passion, la réhabilitation de la scélératesse, laréhabilitation de l'adultère; la réhabilitation de Satan lui-même fut essayée devant nous :
pour l'honneur de ce siècle et le progrès de l'avenir, il ne nous manquait que d'entendre proclamer une réhabilitation que nous n'attendions pas : laréhabilitation de la bâtardise ! !
Ne creusons pas plus avant au fond de ces mystères; voilons notre parole devant ces prédications éhontées où le siècle n'a plus même la pudeur de voiler ses crimes, et songeons à sauver l'ordre social en protégeant dans la famille, avec l'intégrité des mœurs, l'indissolubilité du lien conjugal.
Ah ! Messieurs, sur cette pente où nous entraîne le vent des doctrines antichrétiennes, il est temps de nous arrêter : au milieu de ce torrent qui emporte la famille, jetons-noushardiment appuyés sur un dogme que jusqu'ici rien n'a pu ébranler; disonsaudivorce: «Tunepasseras pas; » disons à la passion qui l'invoque : « Tu n'iras pas plus loin. » Pères et mères, époux chrétiens, comprenez votre grandeur et votre vocation; embrassez-vous au sein de l'unité et de l'indissolubilité : donnez l'un à l'autre l'amour que vous avez promis et que l'Église à consacré pour le temps et pour l'éternité : sous la sauvegarde de cet amour portant le sceau inviolable de la perpétuité, que votre famille s'élève dans la pureté, dans l'innocence et dans la joie ; et puisse-t-elle reproduire le plus possible là sainte et divine famille où l'on vit
une Mère-vierge et un Enfant-Dieu; famille modèle qui eut pour la gouverner ce saint illustre entre tous les saints, Joseph, dont l'Église célèbre demain la fête, et qu'elle vous montre dans sa gloire du ciel comme le plus puissant protecteur de la famille chrétienne sur la terre !
CINQUIÈME CONFÉRENCE
CINQUIÈME CONFÉRENCE
Messieurs,
Parmi toutes les causes qui précipitent au milieu de nous la dissolution de la famille, une des plus désastreuses est la tendance des sociétés modernes à relâcher le lien conjugal et à consacrer le divorce. La famille avec son unité et sa perpétuité porte tout entière sur l'union permanente de l'homme et de la femme; elle a pour point d'appui le dogme deux fois
220 r.E progrès de la famille
sacré de l'indissolubilité. Ainsi, ce qui démontre le mieux combien l'Eglise catholique est puissante pour défendre la famille, c'est que seule, depuis bientôt deux mille ans, elle a su maintenir dans son intégrité ce dogme qui la soutient et la protège à travers les siècles. En dehors du christianisme, toutes les législations, toutes les doctrines, toutesles religions ont fléchi sur ce point ; et même au sein du christianisme, nous avons vu toutes les variétés de l'erreur schismatique, hérétique et rationaliste, sacrifier aux passions humaines cette vérité divine. Pour quiconque voit au fond des choses, cette opiniâtreté invincible à maintenir un dogme sévère mais protecteur contre la double conspiration des erreurs et des passions, est dans l'Église catholique un signe de sa divinité; du moins est-elle un signe éclatant de sa puissance pour défendre les vérités les plus en harmonie avec la nature humaine, et les plus nécessaires au progrès de la famille . Le divorce, en effet, considéré en lui-même, n'est pas, comme on a voulu le faire croire, le vœu de la raison et de la nature, le besoin des âmes sublimes, généreuses, sen-
sibles : il est le démenti donné à la part la plus divine de notre vie, il est contradiction, il est lâcheté, il est cruauté, et la nature et la raison protestent ensemble contre des doctrines qui, sous prétexte de régénérer l'humanité, n'aboutissent qu'à la déshonorer. Tel est le divorce considéré en lui-même : les passions pourront éternellement frémir contre le joug que l'indissolubilité leur impose ; mais elles n'y changeront rien; le divorce demeurera à jamais ce qu'il est : un démenti donné au côté sublime de notre nature, un opprobre pour toute humanité qui l'embrasse. Mais il demeurera surtout un fléau pour la famille, qu'il menace de détruire tout à fait. L'union de l'homme et de la femme, c'est le nœud de la famille, c'est la base de la famille, c'est le rempart de la famille : et le divorce, c'est ce nœud qui se brise, c'est cette base qui s'arrache, c'est ce rempart qui se renverse; c'est l'encouragement donné aux passions ennemies de tout frein; c'est, enfin, à la place de la vertu et du devoir qui font fleurir la famille, la fureur croissante des libres amours qui ravagent la famille.
J'aurais pu vous présenter sur le divorce
d'autres considérations; mais un discours ne peut tout dire ; il fallait se borner aux points essentiels. Je passe donc immédiatement aux sujets que celui-ci appelle comme son nécessaire complément. Après avoir montré ce qu'est dans la famille 3'union de l'homme et de la femme, du père et de la mère, il me reste à montrer dans la famille leur rôle respectif.
Evidemment, Messieurs, les rôles du père et de la mère dans la famille se eompénètrent et se complètent mutuellement ; ils se communiquent leurs attributs, et la gloire de l'un et de l'autre vient plus ou moins se réfléchir sur le front de tous deux ; il arrive quelquefois même que l'un venant à manquer, l'autre assume dans la même personne un ministère intégral, qui, dans le plan providentiel en suppose deux. Il ne sera donc question dans tes deux discours que du caractère distinctif et des attributions plus spéciales de la Paternité et de la Maternité.
La fonction providentielle du père dans la société domestique, c'est l'autorité, et, comme conséquence del'autorité, l'exercice de lapuissance.Nous allons rechercher quelle est dans
le plan de la Providence la puissance que Dieu fait au père : nous rechercherons ensuite l'attitude respective du siècle et du christianisme devant cette puissance.
En traitant ces questions délicates, je ne prétends prendre parti ni pour le père contre la mère, ni pour la mère contre le père : je voudrais révéler à l'un et à l'autre, avec le principe de leur mutuelle dignité, la racine de leurs mutuels devoirs : le prêtre organe de Jésus-Christ est protecteur de l'un et de l'autre; nous cherchons, par la proclamation impartiale des attributions de la paternité et de la maternité, le progrès de la famille entière en Jésus-Christ Notre-Seigneur. Nous parlerons aujourd'hui du ministère de la paternité.
Le Père dans la famille représente et personnifie spécialement avec l'autorité la puissance. La raison toute seule nous révèle que l'idée de puissance est renfermée dans l'idée
même de la paternité ; en sorte que la paternité sans la puissance, c'est la contradiction même.
Et d'abord la paternité implique la puissance à titre de dignité. Par le fait même de la paternité l'homme s'élève à une dignité qui n'a au-dessus d'elle que les dignités de l'ordre surnaturel. Vue du côté de la terre, elle dépasse toute grandeur humaine ; vue du côté du ciel, elle est la plus grande participation à la dignité de Dieu père et créateur de toutes choses.
Toute paternité vient de Dieu, au ciel et sur la terre : ex quo omnis paternitas in cœlis et in terra (1) : or la paternité dans sa notion la plus simple est la puissance de reproduire un être semblable à soi. 11 en résulte que la dignité paternelle grandit avec l'être produit; et parce que l'homme est l'abrégé de la création et le chef-d'œuvre de Dieu, reproduire et former l'homme constitue la plus haute dignité humaine. Il est vrai, il y a sur la terre des dignités que les hommes en société couronnent d'une plusgrande auréole et honorent
(1) Ephes, m, 15.
TAr< Lt PATERNITÉ CHRÉTIENNE
de plus illustres hommages; dignité royale, dignité impériale, de quelque nom qu'elles se nomment, ces dignités sont environnées des plus solennels honneurs ; placées au plus haut sommet de la société dont elles sont la tête, elles se couvrent dans la pensée des peuples de toute la dignité de la patrie. Mais ces dignités, si grandes soient-elles, le cèdent par un endroit à lad ignitépaterji Iles naissent
d'un rapport purement moral et d'ordinaire conventionnel, tandis que la relation qui constitue la dignité paternelle est une relation de nature et de substance : c'est l'être qui passe dans l'être pour se faire dans un autre luimême une image substantielle. L'autorité publique, nous l'avons fuit remarquer l'an] dernière, est créatrice de l'ordre entre les êtres associés, et c'est le meilleur titre de sa légitimité; mais elle n'est pas créatrice des êl mêmes qui composent la société. S'il en était ainsi s'il existait au centre de la patrie un homme qui eût tiré de lui-même toute la vie du corps social, nous ne saurions par quels respects, par quels hommages, par quels prosternements saluer cette dignité qui serait en quel-
que sorte dans la patrie ce que Dieu est dans 1 univers. Ce que la dignité royale n'est pas dans la société publique, le père l'est dans la société domestique ; il est cause, il estprincipe, il est générateur; il est avec Dieu créateur du chef-d'œuvre de Dieu, et comme tel élevé à la plushaute participation de la dignité même de Dieu : donc la paternité la plus digne après la divine paternité.
Or, remarquez-le bien, la dignité et la puissance s'appellentnécessairementl'une l'autre: la dignité sort de la puissance, parce qu'elle sort de la création ; et comme elle eut besoin d'elle pour exister, elle a besoin d'elle pour se défendre et pour atteindre sa fin ; une telle dignité sans une puissance proportionnelle ne serait qu'une grandeur d'apparat, une majesté de théâtre. Il faudrait pour la comprendre la supposer sans but, et c'est ce qui ne se peut concevoir dans les plans de Dieu créateur.
Cette dignité, en effet, a un but défini, un but sublime et grand comme elle-même; c'est la conservation de l'être dontlacréation constitue sa propre grandeur. L'homme qui participe aux créations de Dieu participe aux fonctions
PAU T, V PATERXK nue ««f
de Dieu. Dieu qui est créateur est conservateur, et il est conservateur parce qu'il est créateur; ou plutôt, dans un sens méfa physiquement vrai, ces deux choses n'en Tout qu'une; la conservation, disent les philosophes, n'étant que la création continue de l'être Conservé. Voilà pourquoi toute paternité qui a la création pour origine a la conservation pour but; le père est protecteur, le père esi défenseur, le père est providence, le père i Cn un mot, conservateur de la famille.
La mission et le devoir de la conservation ont pour corrélatifs le besoin et le droit de la puissance. Un devoir de conservation sans un droit à une puissance serait un non-sens, la contradiction dans les mots et l'impossibilité dans les choses. Cette puissance de conservation est d'autantplusnéi .l'hommepère, qu'il a pour mission spéciale de défendre et de conserver l'être le plus impuissant h défendre et àseconserver lui-même, î'hommeenfanti Cette royale créature née pour commander à toute la création, la plus prédestinée par leCréateuràl'exercice de la puissance, chofco remarquable, à sa première entrée. dans
son empire, elle tombe à terre en poussant un soupir dans une impuissance absolue, de défendre et de conserver sa vie : faiblesse de l'homrne-enfant, la plus authentique déclaration de la puissance et du droit que Dieu fait à l'hornme-père.
Cette puissance attestée par l'origine et la fonction de lapaternité se révèle encore mieux dans la responsabilité, conséquence de l'une et de l'autre. Les responsabilités sont dans la création proportionnées aux puissances; qui ne peut rien , ne répond de rien ; qui peut tout répond de tout : et entre ces deux termes, là où se rencontrent des puissances limitées, il y a des responsabilités qui sont à la même mesure; et réciproquement, là où les responsabilités s'accusent, il doit y avoir des puissances grandes comme elles-mêmes.
Ce principe élémentaire de tout gouvernement trouve dans le gouvernement de la société domestique sa première et sa plus légitime application. Le père est, à la lettre, l'homme responsable de la famille ; il répond des enfants et il répond de la mère : il couvre la mère de sa force, tandis que la mère couvre
les enfants de sa tendresse; la société domestique repose entière sur lui : il la porte en quelque sorte sur ses épaules ; je devrais plutôt dire sur son cœur : car c'est sur son cœur surtout que pèse ce double fardeau que son amour est heureux déporter. La paternité légitime a le sens de cette responsabilité délicate; et quand elle ne s'abdique pas, elle a l'ambition de l'assumer tout entière. Mais aussi il faut que la puissance lui vienne en aide, et loujours à l'égal de la responsabilité qui l'atteint. Quand ce roi delasociété domestique regarde autour de lui, il ne rencontre que des âmes qui s'appuient sur son âme, des cœurs qui se rattachent àson civur, des vies enfin qui cherchent dans sa vie une sûreté, une garantie, une protection, en un mot le bouclier de sa force pour couvrir toutes leurs faiblesses. Il se dit en regardant sa femme : Voilà la moitié de moi-même qui me demande la protection de ma force en échauge de l'amour qu'elle me promet. Il se dit en regardant ses enfants :
Voilà le prolongement, de moi-même; voilà les rejetons de ma vie, faibles encore et pouvant se briser sous un souffle : à moi de les cou-
^ vrir; à moi de les garder; à moi de Jes défendre : donc à moi la puissanoe, la puissance égale à la responsabilité que je sens peser sur mon cœur, tandis que pèse dans ma main Je sceptre de ma royauté.
Ainsi, vous le voyez, la puissance sort de la paternité comme une fleur de sa tige : elle tient à son origine, à sa destinée, à sa respon-'
. eabilité ; elle est dans son essence même, La nature, qui lui en met le besoin au cœur et la force dans la main, en dépose dans la majesté de son front le signe irrécusable; et la raison, interprétant ce signe, cette force et ce besoin, en proclame le droit avec une évidence qui s'impose d'elle-même depuis six mille ans à toute intelligence. Oui, la raison le crie avec la nature : le père dans la famille est roi ; le père dans la famille est souverain; il est la souveraineté la plus incontestable quant à son origine, la plus indépendante par rapport à son but, la plus redoutable dans ses responsabilités; n'ayant d'autre limite à sa juridiction que l'abus évident d'elle-même, ni d'autre condition à son exercice que le respect des droits queThomme-enfant tient aussi du Maître sou-
PAR La. (VUE UNITÉ CHRÉTIENNE 231
verain. inclinons-nous devant cette maj.
auguste, et saluons en elle avec une puissance attestée par sa dignité, sa l'onction et sa responsabilité, les attributs inaliénables que la Providence lui fait.
Quels sont les principaux attributs de cette royauté paternelle?
La première puissance que Dieu fait au père, c'est la puissance d'enseigner et d'instruire. Cette puissance est en lui un droit inviolable, jusqu'àdémonstrationévidente d a . ne-
menl erroné ou d'une incapacité absolue. Dieu ne peut ni légitimer l'enseignement de l'erreur, ni autoriser la fonction d'un incapable. Hors de la, le droit du père est incontestable. Le père dans la famille est le premier maître de l'enfant; le premier développement de l'intelligence se fait sous le rayonnement de la la parole paternelle : cette parole est pour lui la vérité qui l'éclairé, comme le soleil la nature. Sans doute l'âme de l'enfant s'illuminera de toutes les clartés qui jailliront, sur lui de la société entière; mais, règle générale, la parole du père es! le canal providentiel qui condense pour lui la lumière éparse dans l'huma**
nité ; c'est le doux médiateur qui lui apporte la vérité par la voix de l'amour. Et lorsque le père ne peut lui-même se faire le docteur de son enfant, il gardenon-seulement le droit inviolable, mais le devoir imprescriptible de choisir pour le remplacer une parole digne de la sienne : impuissant à enseigner son enfant, il garde la faculté souveraine de lui donner un maître.
La révolution, quand elle règne, fait bon marché de cette puissance : elle décrète volontiers, pour le plus grand honneur de l'humanité, l'incapacitégénéraledes pères à instruire leurs enfants ; du moins a-t-elle l'étrange prétention de mieux entendre que la paternité le ministère si difficile et l'art si délicat d'enseigner les enfants; elle a l'ambition partout ouvertement avouée de s'arroger, au détriment de la paternité, l'universel sacerdoce des âmes. Elle trouve tout simple que des hommes portés au sommet du pouvoir par le flot de l'événement se substituent au père pour exercer au nom de la liberté un enseignement obligatoire, et seuls possèdent la faculté d'apprendre à tous les enfants de la patrie la vé-
rite qu'il faut admettre et le Dieu qu'il faut adorer; or, la vérité qu'il faut croire, qui en doute? c'est sa pensée, rien que sa pensée; et le Dieu qu'il faut adorer, qui ne le connaît?
c'est le Dieu qu'elleadore; c'est-à-dire presque toujours le Dieu des incrédules, le Dieu des panthéistes, le Dieu des athées. Et parce que savoir sa science et adorer son Dieu est la condition qu'elle impose au début de toute carrière, la paternité sous le joug de la Révolution victorieuse se trouverait dans cette alternative désolante : ou bien livrer ses enfants au despotisme de la science obligatoire et au culte du Dieu officiel ; ou bien condamner ses enfants à la flétrissure de l'incapacité scientifique et littéraire, et, comme conséquence, à l'exclusion de foute carrière libérale. Voilà ce que rêve larévolution, la révolution prise dans le sens radical où je prends toujours ce mot. Mais sous ses confiscations de la liberté individuelle et sous ces usurpations de la royauté paternelle, ledroitsubsisteinviolableret quand ces despotismes s'écroulent sous le coup de leurs propres violences, la première chose que songent à faire, dans l'apaisement des pas-
eions, les gouvernements qui veulent être restaurateurs, c'est de proclamer ce droit immortel et de relever sur leurs ruines la puissance paternelle opprimée par des légalités tyranniques et par des monopoles insolents !
Avec la puissance d'instruire, la paternité a de droit naturel la puissance de gouverner.
Elle règne sur la pensée par la puissance d'enseigner, et elle règne sur les volontés par la puissance de gouverner. Partout où il y a une société, il faut qu'il y ait un gouvernement, c'est-à-dire une puissance centrale de coordonner les volontés par rapport au but de la société. Personne ne le nie, la famille est une société ; et parce qu'elle est une société, elle a un gouvernement. Or, à qui appartient de droit le gouvernement de la famille? Est-ce à la mère? est-ce aux enfants? est-ce au père?
est-ce aux uns et aux autres? Et faut-il, là aussi, reconnaître le fameux principe : le gouvernement de tous par tous? Poser ces questions c'est déjà les résoudre. Les enfants ne peuvent gouverner; laissés à eux-mêmes, ils ne peuvent pas même subsister; ils naissent les naturels sujets du plus néoessaire et du
plus légitime de tous les gouvernements. La mère ne peut pas gouverner- Si sa supériorité possible vient à s'imposer d'elle-même à une faiblesse ou à une bonté qui abdique, c'est une exception, etrarement c'est une exception heureuse. Je dirai le rôle providentiel de la mère, et vous verrez qu'il est assez beau; mais dans le plan général de la société domestique, ce rôle n'est pas le gouvernement. Le gouvernement appartient au supérieur, parce que pour gouverner il faut être placé plus haut que celui qu'on gouverne ; et dans la société domestique comme en toute société il n'y a qu'un supérieur, parce qu'il n'y a qu'une souveraineté, le père.
La Révolution ici encore a voulu refaire l'œuvre divine. Sous ce rapport nous avons pu assister à d'ineffables découvertes. Un jour elle avait découvert que dans l'ordre social il y a égalité entre les rois et les sujets, entre celui qui commande et ceux qui obéissent :
c'était la révolution dans la société. Un autre jour, elle découvrit, au grand étonnementde toute humanité qui se connaît et se sent, que dans la nature humaine il y a égalité en Ire
l'esprit et la chair : c'était la révolution dans l'homme. Une troisième découverte encore plus décisive pour la régénération du monde devait couronner l'œuvre social, l'égalité de l'homme et de la femme : c'était la révolution dans la famille.
Malheureusement pour sesin venteurs attardés de quelque six mille ans, les femmes chrétiennes avaient reçu du Christ, pour se défendre contre la folie des systèmes, la forte armure du bon sens ; elles ne répondirent pas à l'appel, et le charme de l'égalité les trouva peu sensibles. 11 est vrai que le vent d'orgueil sorti de ces doctrines soi-disant régénératrices fit monter le vertige à quelques cerveaux féminins; la chimère de la femme libre exalta plus dune imagination, et plus d'un cœur en demeura flétri. Mais il faut le dire à l'honneur de la femme chrétienne, l'ensemble de nos mères et de nos sœurs, fidèle à la voix de la raison et docile aux enseignements de l'Église, résista aux séductions de la doctrine ; elles ne consentirent pas même à donner leur propre suffrage à une souveraineté que leur offrait la Révolution avec une gracieuseté toute démo-
cratique. Aujourd'hui encore, bien loin de prétendre à l'honneur de marcher en tout à l'égal de l'homme, elle s'obstinent à chercher dans la supériorité de leurs maris une protection affectueuse : et la démonstration la plus palpable qu'elles-mêmes reconnaissent dans la société domestique la royauté de l'homme, c'est que toute femme ayant le sens commun veut dans le mariage un homme qui la domine, plus humiliée de l'infériorité de son mari devant elle, que de son infériorité devant lui. Je ne sais quoi lui dit au fond de l'âme que ce qui lui fait dans la famille une majesté digne d'elle, ce n'est pas de faire sentir à l'homme l'orgueil d'une souveraineté usurpée, mais de lui faire agréer cet empire devant lequel il incline lui-même volontiers toute sa puissance : l'empire d'une inépuisable tendresse et d'une inaltérable douceur.
La troisième et dernière prérogative que je signale dans la puissance paternelle, c'est le droit et la faculté de punir. La société civile et politique repose tout entière sur ce droit fondamental. Otez au maîtres des nations cette puissance réparatrice et conservatrice, la so-
cieté ne se soutient plus; elle est livrée sans défense à la merci de tous les assassins. Les pouvoirs publics sont constitués par la Providence pour le règne du bien et de la justice; leur première attribution est de venger le bien des violences du mal et la justice des insultes de l'iniquité : ils sont la sauvegarde constituée du droit; toutes les injures qui lui sont faites leur imposent le devoir des réparations vengeresses; ear,dit l'Ecriture, c'est lajustice qui élève les nations, et leur malheur n'est que le triomphe de l'iniquité. Voilàpourquoi, partout et toujours, un instinct universel a spontanément armé les gouvernements publics de la puissance de punir.
Cette faculté, nécessaire aux rois pour gouverner la société, l'est également aux pères pour gouverner la famille ; leur puissance de gouverner destituée de la puissance de punir ne serait qu'une royauté mutilée, un simullacre de royauté plutôt que la royauté même, la faculté de donner des ordres sans la faculté d'infliger le châtiment, le pouvoir de faire des lois sans le pouvoir d'en punir les violations, la puissance de commander sans la puissance
de se faire obéir. Dès lors à quoi bon dans le père la puissance de gouverner, s'il manque de la puissance de châtier la révolte ? Que lui fait dans sa main l'honneur de son sceptre paternel, s'il n'en plût faire sentir le poids aux violateurs de ses ordres et aux insulteurs de son droit?
Le père d'ailleurs dans le gouvernement domestique a un but spécial : élever l'enfant, former l'homme; et cette mission implique comme condition absolument nécessaire la puissance de corriger et de punir. L'hommeenfant, de quelque manière qu'on l'explique, naît avec des instincts hostiles à sa propre formation ; il a des penchants mauvais qui poussent à la barbarie; il faut le dompter pour le former, l'humilier pour l'élever, le châtier enfant pour en faire un homme. Je ne parle pas spécialement du châtiment corporel; il a son importance que ce siècle méconnaît trop. Quoi qu'il en soit du corps, l'âme a ses révoltes, le cœur ses soulèvements, la vie ses âpretés qui appellent la verge d'une discipline austère. Laissez l'âme et le cœur se développer sans leur faire sentir le coup de cette
verge salutaire ; laissez aller la vie sans ses légitimes impressions et ses nécessaires châtiments ; l'enfant devient égoïste, personnel.
Apre, ingouvernable; et une indépendance qu'il estime généreuse et qui n'est que sau- \age tend à le rendre barbare.
Donc, Messieurs, toute législation qui désarme la paternité dans la famille est ellemême par ce côté barbare et sauvage? elle .brise dans la main du père le nécessaire instrument du gouvernement de l'enfant et de la formation de i'bomme, et avec lui le ressort le plus fort et le plus efficace des grandes civilisations. Les peuples vraiment forts et vraiment grands ont trouvé leur force et leur grandeur sous ce gouvernement de la paternité armée, pour le bonheur et le progrès des enfants, de la puissance de châtier leurs vices et d'infliger à leurs désordres les sainte.-, réparations de la vertu et de la justice outragées.
.Nous ne réclamons pas assurément pour le père de famille- l'omnipotence que lui avait faite et que lui fait encore aujourd'hui le paganisme chez certains peuples du monde. Le paganisme ignorait la loi de l'amour, voilà
pourquoi l'autorité y aboutissait au despotisme ; il en est tout autrement dans le christianisme, qui fait partout de l'amour le contrepoids et l'auxiliaire de l'autorité. D'ailleurs, Je pouvoir social prolecteur de la famille entière est la pour arrêter l'arbitraire et protéger la faiblesse. Mais, ne l'oublions pas, si l'exagération de la puissance paternelle lui a fait à certains points de l'histoire un caractère barbare et quelquefois désastreux, la diminution prog e, et, à la fin, l'annulation de cette puissance, aboutirait à donner à la famille entière un caractère plus barbare et plus désastreux encore ; que dis-je? l'abaissement et la destruction de cette puissance serait l'abaissement et la destruction de la famille elle-même; parce que la famille, avec Imite sa grandeur, toute sa force et toute son harmonie, repose sur la paternité armée pour la défendre de la plus naturelle et de la plus légitime puissance.
Voilà, Messieurs, la royauté paternelle vue dans la seule lumière de Iaraisc a et de la nature, la voilà avec sa dignité, son ministère et ses responsabilités, investie par la Providence
du triple droit d'enseigner, de gouverner et de punir ; la voilà comme la plus haute représentation de la souveraineté de Dieu dans l'ordre naturel; la voilà surtout comme la plus grande sauvegarde de la famille et la plus grande force de conservation dans les sociétés. Si étonnante est cette force cachée dans la puissance qui protège la famille, que de grands peuples ont pu, armés de cette puissance, braver l'empire du temps ; ils y ont trouvé le secret de cette longévité promise aux peuples comme aux hommes qui gardent pour la paternité un amour, un honneur et un respect qui ne se démentent pas.
Grâce à cette puissance incomparable de conservation, Israël a pu montrer au monde le rare et illustre exemple d'un peuple vivant de longs siècles sous le seul gouvernement de la paternité et de Dieu. C'est la gloire réservée du peuple élu. Je me trompe; la force inhé-^ rente à cette royauté domestique a préservé de la dissolution complète même des sociétés païennes, qui portaient dans leur sein comme des germes de mort les principes les plus dissolvants; elle a pu paralyser les vices de leurs
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institutions, et, au besoin, leur tenu' lieu de toutes. Rome avait le culte de la famille et le respect religieux de la paternité ; elle a résisté à toutes les discordes du dedans et elle a suffi à tonhs h s victoires du dehors. La décadence de la grandeur romaine coïncide avec la décadence de la famille à Rome, et la décadence de la famille avec l'abaissement de la paternité. Et pourquoi ce vaste empire de la Chine se soutient-il mal' iltitiofiê qui l'c-
branlentetles corruptions qui le rongent? La paternité y est puissante. Cette puissance y est poussée, je le sais, jusqu'à l'autocratie, et le respect qu'on lui accorde jusqu'à l'idolati et certes, nous sommes bien loin d'applaudir à un culte qui abaisse à ce point l'homme et la Divinité. Mais il se cache quelquefois an fond de certaines erreurs des principes d'ordre cl. de conservation; et cette religion si fausse a mérité à la Chine le toirafcle d'une Incomparable durée non par l'erreur même qu'elle renfermerais par la Vérité qu'elle voile sous l'erreur.
Au contraire, que doit-il arriver des peuples qui découronnent au milieu d'eux la royauté
paternelle, et laissent tomber sous le mépris des générations l'auréole de respect que lui ont fait les siècles? Sous ce rapport la civilisation qui s'élève dans le nouveau monde depuis soixante-dix ans peut donner à réfléchir aux esprits attentifs. Pour moi, je l'avoue, ce n'est pas sans un secret pressentiment de désastres plus ou moins éloignés que je vois dans cette civilisation précipitée, au milieu des prodiges de l'activité et de l'industrie apparaître un signe qui peut faire présager des catastrophes : d'un côté l'émancipation précoce de Tenfance ; de l'autre l'abaissement continu de la puissance paternelle ; et entre ces deux signes qui se répondent et prophétisent une même chose, la dissolution de la famille. A ce point de vue, cette société jeune porte dans sa jeunesse des symptômes de décadence ; et si je ne craignais de trop vous étonner, je dirais que déjà ce nouveau monde est plus vieux que l'ancien. Quoi qu'il en soit, si la sève chrétienne et catholique ne vient à y circuler abondante, pour y faire fleurir un jour avec éclat le grand arbre de la paternité chrétienne qui a protégé de son
ombre tant de peuples illustres, j'affirme que cette civilisation avortée n'aboutira pas, et que tôt ou tard elle donnera à la terre, au milieu même de sa splendeur matérielle, le spectacle d'un désastre immense.
Mais c'est assez vous montrer, avec la grandeur de la puissance paternelle, sa force conservatrice et progressive, il est temps de rechercber qui la défend le mieux, ou le siècle ou le christianisme.
Que devient devant notre siècle la puissance paternelle? On essayerait en vain di 8e le dissimuler, il y a au fond de toutes les aspirations, de toutes les tendances et de toutes les réalités qui composent le mouvement du monde moderne, un je ne sais quoi qui attaque plus ou moins directement la paternité. Ce je ne sais quoi se sent mieux qu'on ne le peut définir; mais l'antagonisme à la puissance paternelle est vivant, profond, plus menaçant de jour en jour; si vous en doutez, demandez à vos pères, et tous vos pères vous répondront. Ils vous diront qu'ils ne reçoivent plus de leurs
enfants les respects qu'eux-mêmes savaient encore accorder à leurs pères ; que le sceptre de leur royauté chancelle dans leurs mains, et que leur couronne penche sur leur front. Ah!
c'est qu'en effet le vent de la révolution, qui a soufflé partout, a fini, comme on devait s'y attendre, par atteindre même, sous sa forme la plus aimée et la plus sympathique, la dernière autorité qui lui restât à ébranler.
En vous montrant les causes générales de la dissolution de la famille, nous avons signalé un courant doctrinal qui tend de toutes manières à la déraciner. Nous l'avons remarqué. Entre la famille et la révolution l'antagonisme est radical; mais l'idée révolutionnaire est particulièrement hostile à l'autorité pater^ nellejellesentdanscetteinstitutiondecréation divine une puissance qui ne vient pas de l'homme, et elle s'en défie comme de tout ce qui a la prétention de ne pas relever d'elle . Ses respects menteurs pour la paternité, et la prétendue défense de ses droits, qu'elle sait faire quelquefois dans les livres, les journaux et les drames, avec un si bruyant éclat, ne tromperont tout à fait personne ; la révolution hait
par son fond la puissance paternelle, parce qu'elle est en essence la haine de l'autorité, et que la paternité est une autorité; autorité modèle qui en se faisant obéir façonne les âmes au culte volontaire de toutes les autres autorités.
La révolution, d'ailleurs, professe comme l'abrégé de son symbole un principe profondément-antipathique à la paternité; je veux dire, l'égalité en tout sens. Vers cette égalité indéfinie le mouvement est donné, et il menace de déchéance plus ou moins complète la royauté paternelle. Déjà nous avons entendu, après la proclamation de tant d'égalités suspectes, proclamer avec un fracas immense l'égalité entre l'homme et la femme; il ne lui reste pour consommer son œuvre dans la famille qu'à décréter bientôt l'égalité entre les pères et les enfants : qui pourrai! s'étonner, si elle triomphe, de la voir un jour arriver à ce résultat illustre? Et pourquoi, si sa marche continue, n'y arriverait-elle pas? qui pourrait empêcher sa logique effroyable de pousser à cette conséquence l'humanité partie de ces prémisses? L'égalité en tous sens, d'ailleurs,
qu'est-ce autre chose que l'évolution totale d'un autre principe plus radical et plus universel, proclamé par ses organes les plus fameux, l'indépendance absolue de l'homme sur la terre? Si on a pu dire : indépendance devant l'Eglise; indépendance devant la Papauté; indépendance devant le Christ; indépendance devant le roi; indépendance devant Dieu même ; pourquoine dirait-on pas un jour : indépendance devant le père ? En vérité, je vous le dis, larévolution marche deson naturel penchant à cette autre victoire ; et cette victoire si elle venait à se réaliser, serait nécessairement la dernière : car après cette ruine suprême de l'autorité, de deux choses l'une arriverait infailliblement : ou bien la société périrait dans cette suprême victoire de la révolution; ou bien la révolution elle-même mourrait ensevelie dans son triomphe. Quoi qu'il en soit de l'avenir, cette tendance est dans le mouvement des idées contemporaines. C'est à vous, Messieurs, de travailler dans votre sphère à opposer à ce vaste courant une parole etune action pacifiquement restauratrices. Ce qui est dans les idées passe bientôt
PAIt LA PATERNITÉ CHRÉTIENNE 249
dans les lois. Les législations sont d'ordinaire l'expression des idées dominantes ; et comme les idées qui dominent dans une époque ne sont pas toujours d'une complète vérité, il en résulte que les lois même réputées sages ne sont pas toujours d'une perfection complète; elles sont infiniment perfectibles. Eh bien, je vous le demande, les lois du monde moderne, dans leur application à la paternité, ne laissent-elles rien à désirer? Je sais que parmi vous il y a des esprits méditatifs et des hommes très-graves qui se sont plus d'une fois posé cette question. Pour moi Messieurs, je l'avoue, je 'crains que, contrairement sans doute à la pensée des législateurs, les législations modernes ne se soient pas assez défendues elles-mêmes contre les influences de l'idée qui traversait le monde. Je veux bien proclamer mon incompétence à en juger l'ensemble et le détail : cependant, j'ose le dire, j'en ai peut-être assez compris, pour être autorisé à vous soumettre mes doutes et à vous manifester mes craintes. Laissez-moi donc vous demander en toute franchise et liberté : croyez-vous que les législations modernes,
aient assez fait pour la puissance paternelle? J'y vois clairement des dispositions qui l'infirment; je n'y distingue pas bien ce qui tend à la fortifier. Je vois bien que nous avons amoindri avec l'indépendance du père son autorité sur ses enfants ; je vois bien qu'en limitant sa faculté de disposer de son héritage et en lui imposant une loi de transmission qui le domine, vous le tenez vis-à-vis d'eux dans une dépendance qui diminue sa puissance et amoindrit sa dignité; mais, tandis qu'en le forçant à se dépouiller lui-même, vous lui retirez la force morale qu'il puisait pour gouverner ses enfants, dans la conspiration du devoir et. de l'intérêt se rencontrant ensemble pour défendre son autorité ; je ne décou vre pas assez les remparts nouveaux dont vous avez entouré cette puissance paternelle, et je me demande avec quelque embarras, où sont les forces nouvelles dont vous l'avez armée pour se défendre dans la famille contre cet esprit de révolte qui souffle de toutes parts? Je ne dis pas, remarquez-le bien, que nous n'avons rien fait pour la paternité. Nous avons décrété, je le sais, que l'enfant demeure sous
l'autorité des parents jusqu'à son émancipation, et que, même après son émancipation, l'enfant doit encore à son père et à sa mère amour et respect. Je vois aussi, et je vous en félicite, que quand le père a des sujets de mécontentement très-graves sur la conduite d'un enfant, il peut employer des moyens de correction que vos lois énumèrent et formulent avec soin. Mais, Messieurs, il faut bien le dire puisque c'est la vérité, la seule inspection de ces dispositions montre aux moins clairvoyants, que la grande faveur de la loi est pour l'enfant contre la paternité; elle prend des précautions infinies contre le despotisme présumé du père, trop peu contre les révoltes présumées des enfants. D'où vient cette défiance? Évidemment les législations modernes à l'endroit de la puissance paternelle portent l'empreinte de l'époque de leur création. Le despotisme des rois, qu'on avait fait alors retentir dans le monde avec un éclat si solennel, était devenu la terreur universelle : il fallait prendre ses garanties contre tout ce qui pouvait lui ressembler, même au sein de la famille, ce doux empire de l'obéissance et de la
''52 le rnOGttfts de la famille
liberté : et la puissance paternelle ressentit jusque dans la société domestique le contrecoup des idées qui avaient remué la sphère politique. Certes, Messieurs, j'admire autant qu'un autre tout ce que le génie de l'homme éclairé par les législations des peuples a pu trouver dans l'ordre législatif, pour répondre par des dispositions nouvelles à des besoins nouveaux : mais est-il téméraire de penser, qu'à l'endroit de l'autorité paternelle et de sa légitime puissance, nous avons trop accordé aux entraînements du temps? et le moment ne serait-il pas venu d'examiner sérieusement si notre législation, qui a voulu être conservatrice et progressive, ne garde pas dans ses replis quelque germe de dissolution et de décadence qu'il importe d'arracher?
Quelques hommes sans doute vont s'alarmer, peut-être aussi se réjouir de cette parole ; ils vont s'écrier : « Ah ! nous vous « attendions-là : vous l'avouez enfin ; vous « voulez la ruine de nos institutions ; vous « voulez l'abolition de l'égalité fraternelle « dans la famille ; vous voulez en plein chris- << tianisme le despotisme de la paternité
« païenne ; vous voulez la reconstitution de la « famille féodale, de la propriété féodale; vous « voulez la rétrogradation ; et dans le monde « moderne la résurrection du moyen âge. Et « dès lors, à quoi nous servent tant d'inven- « tions nouvelles, tant de glorieuses conquê- « tes? » Telles sont les épouvantes qu'inspire cette parole; il y a des hommes, à ce qu'il paraît, qu'elle empêche de dormir. Comment faire pour les rassurer? Ne vous est -il pas évident, Messieurs, que depuis bientôt huit ans je ne vous prêche pas autre chose, la ruine de nos institutions? N'est-il pas avéré par nos propres aveux, que nous voulons reconstituer dans la famille la paternité païenne avec son droit brutal de vie et de mort? N'êtes-vous pas témoins que je demande pour vous le droit pur et simple d'asservir vos femmes et de tuer vos enfants ? Est-ce que nous ne prêchons pas le servage de la famille ? le despotisme dans la famille ? la féodalité dans la famille? le moyen âge, tout le moyen âge, rien que le moyen âge? Que dis-je, le paganisme?
Oui même le paganisme !... Mais alors comment nous écoutez-vous? comment nous to-
251 ' LE PROaHèS DE LA FAMILLE
lérez-vous? comment venez-vous si nombreux, si pressés autour de cette chaire, pour n'entendre ici qu'insulter la raison, la nature, vos institutions, vous-mêmes? Ah ! iMessieurs c'est que nous écoutant de plus près, vous nuus comprenez peut-être mieux. Ce que nous demandons, vous le savez, nous demandons la famille chrétienne, rien que la famille chrétienne -, avec l'autorité en haut, l'obéissance en bas, le dévouement au milieu, et Jésus-Christ partout ; cela, j'imagine, n'est rien moins que paganisme ; cela fut, il est vrai, du moyen âge, mais c'est aussi de nôtre âge, c'est ! 'immortelle jeunesse de toute famille et de toute société qui ne tombe pas en décrépitude. Et quant à ce qui préoccupe quelques hommes effrayés ou qui font semblant de l'ô* tre, l'égalité dans la famille : nous ne demandons rien qui soit incompatible avec les légitimes besoins des sociétés nouvelles. Quoi qu'on en dise, nous savons tenir compte de la
marche des temps etdumouvementdeschoseg.
Maispuisqu'onnousdemande aujourd'hui tant de respect pour l'humanité; et puisque, en même temps, on seplaî t à ne voir plus quebar-
(MK»*ùL*-;y
barie dans tout ce qui a le malheur de ne pas dater de soixante-dix ans; je demande lapermission de venger la mémoire de nos pères des insultes d'une postérité ingrate, et de vous dire à vous hommes de ce temps : apprenez que ces aïeux si méprisés par des fils oublieux de leurs grandeurs étaient aussi l'humanité; hommes, et comme vous capables de comprendre le vrai et de vouloir le bien, ils ont pu avoir quelques raisons pour accepter dans la famille des formes et des institutions que le temps et la Providence avaient créées ensemble ; vos pères avec tant d'autres nations ont pu croire, sans mériter tant de superbes dédains, que l'égalité de partage consacrée par des législations modernes n'a rien que la justice et la raison commandent impérieusement, qu'elle n'est pas, comme on le suppose, une conséquence rigoureuse de l'égalité d'affection que le père doit à tous ses enfants; qu'il y a dans la famille d'autres considérations de convenance, de dignité, de tradition et de dévouement domestique, dont le père chrétien est sans contredit le meilleur juge ; que nos grandes préoccupations de partage, d'inventaire et de liqui-
*" LE PROiiKKS DE LA KAMILLE
dation tendent à pétrifier les cœurs au sein des funérailles; et que le droit à sa part, en exaltant l'égoïsme, est dans la famille une des choses qui empêchent le plus de pleurer la paternité qui s'en va. Je n'insiste pas sur ces considérations, que je livre en passant à vos méditations impartiales. J'ajoute, appuyé sur la doctrine et l'histoire chrétienne, que le mode de transmission qui a prévalu dans la famille moderne n'est pas plus une exigence du christianisme qu'il ne l'est de la nature; que ni la Bible, ni les Conciles, ni les Souverains Pontifes, ni les Pères de l'Eglise, ne l'ont demandé à aucune société comme un droit absolu de la nature, ou comme un fruit nécessaire du christianisme; que des siècles demeurés grands dans l'histoire ont adopté' dans la famille d'autres conditions avec lesquelles la société a longtemps vécu et non pas sans gloire ; qu'en toute hypothèse, les conditions céées dans la famille moderne n'ont pas reçu décisive et complète la leçon de l'expérience et la sanction du temps; et qu'il est permis à tout homme qui cherche dans le passé des enseignements pour l'avenir, de se demander
TAn LH PATERNITÉ CHRKTIENRE ? 57
dans le quart d'heure d'aujourd'hui à qui le long demain des siècles futurs finira par donner raison. En attendant que Dieu et les hommes nous préparent cet avenir pour tous encore si chargé d'ombres etde mystères; avec une raison assez impartiale pour reconnaître et saluer partout où elle la rencontre la vraie grandeur humaine; avec un cœur assez large * pour embrasser le passé, le présent et l'avenir, et aimer à la fois vos pères, votre postérité et vous-mêmes, je vous adjure de songer sérieusement à relever parmi vous cette grande force de la société domestique et publique, la puissance paternelle ; et de vous demander ce qu'il y aurait à faire pour y arriver.
Il importe d'autant plus de se poser cotte question, que tandis que le courant des idées et des législations a poussé à l'abaissement de la puissance paternelle, je vois que dans vos mœurs tout conspire à précipiter la déohéanec de la paternité.
Vos jeunes gens, pris du vertige qui nous pousse à l'indépendance, rêvent pour leurs désirs impatients de tout joug, une émancipation qui tarde trop à venir; prodigues avant le
temps, dissipateurs avant l'âge, qui sous les regards de la paternité désarmée dévorent l'héritage, parce qu'ils peuvent compter sur l'héritage ; qui sentent au milieu des dépqrtements de leurs mœurs je ne sais quelle complicité des idées et dqs législations vivantes, et osent d'autant plus contre la paternité, que la paternité peut moins contre eux-mêmes ; qui estiment que la loi en les affranchissant, à une heure donnée, de la puissance coercitive, les affranchit en même temps du respect, de l'amour et de l'obéissance; qui publient ce que dit un penseur illustre, à savoir, que n l'enfant est toujours mineur devant la na- « ture, même quand il est majeur devant « l'Etat; et que l'autorité paterpelle est es- « sentiellement perpétuelle. »
Grand Dieu! et tandis que les mœurs. 4 e vqtre temps, purent à l'observateur éppuvanté le spectacle de pareils contrastes, on dirait que la paternité ne paraît pas encore assez humiliée aux regards des enfants; vous avez des génies qui font des drames tout exprès pour l'abaisser enpore, et qui convoquent avec écjat lq spcié'té entière poiir assister sur vos théâtres
au découronnement de sa royauté et à la ch&mce dp sa grandeur morale. Quoi ! des pères traînés sur la scène, y paraissant p< montrer à la génération qui regarde, des sordres, des hontes, des débordements qu'il est bien déjà assez triste de contempler, non dans des pères qui scandalisent leurs enfa^ mais dans des enfants qui font pleurer leurs pères ! Ah ! Messieurs, depuis trente ans qu'ave7-vous vu dans notre France! Vous avez vu pn'-er la paternité sur vos théâtres, portaut sur elle toutes les formes de l'opprobre; oui, toutps : la paternité orgueilleuse, la paternité égoïste, la paternité grossière, la paternité cupide, la paternité avare; jl vous manquait de voir passer pour le progrès de votre temps la paternité voluptueuse, légère, débauchée, dissipatrice, prodigue enfin commo ne l'est pas toujours même un fils mal élevé : toutes ces paternités ravalées, dégradées, avilies, ont passé devant vous en jet au mépris des peuples Jeur sceptre et leur onne; et vous avez applaudi!!...
Mais, Messieurs, ce qu'il y a de plus désolant parmi les spectacles contemporains qui
LE PltOGIUîS DS LA. FAMILLE
montrent l'abaissement progressif de la paternité, c'est de voir la faiblesse paternelle ellemême conspirer avec les révoltes filiales pour amoindrir cette royauté domestique, qui semble vouloir de plus en plus s'abdiquer elle-/' même. J'ai vu sous ce rapport ce qu'il y a' de plus triste à contempler dans la société domestique comme dans la société publique, la souveraineté conspirer contre la souveraineté; des pères, des pères eux-mêmes abaissant la paternité! Pères aveugles, qui demandent à leur amour de ruiner leur puissance, et estiment trouver dans une tendresse pleine d'irrévérence une compensation au mépris de l'autorité trahie par leur faiblesse ; qui laissent leur royauté s'abaisser de toutes manières, dans des attitudes et un laisser-aller incompatible avec leur dignité; dans des caresses où le sensualisme et l'instinct se révèlent plus que le respect et l'amour; et surtout dans ce grossier tutoiement légué à la famille moderne par le jargon de la démagogie, aussi antipathique à la langue qu'aux mœurs de notre France!
Pères insensés, qui oublient ce qu'il y a de plus élémentaire, à savoir que la familiarité
l'Ait LA PATERNITÉ CHRETIENNE
devant une puissance qui a droit au respect engendre la grossièreté, la dureté quelquefois, et l'égoïsme toujours!... Ah! Messieurs, je pourrais citer ici des exemples qui soulèvent la conscience chrétienne et révoltent la nature elle-même : vous verriez avec effroi tout ce qu'engendre en effet d'insensibilité barbare et de cruauté sauvage ce mépris de l'autorité paternelle qui grandit chaque jour dans les familles d'où le christianisme s'est enfui ; des pères devenus vieux, brisés par le travail et dépouillés avant l'heure par une tendresse imprévoyante, cruellement abandonnés par les enfants qu'ont enrichis leurs sueurs et leurs souffrances : les fils devenus riches, étalant au grand jour la folie de leur luxe; les pères devenus pauvres, cachant dans l'ombre la honte de leur misère : les fils fortunés, joyeux, fiers jusque dans le scandale de leurs débauches; les pères infirmes, tristes, humiliés jusque dans l'héroïsme de leur sacrifice 1
Ah ! détournons nos regards de ces opprobres et de ces scandales! et tandis qu'un siècle qui prétend porter le drapeau de tous les pro-
262 le proches de la famille
grès s'acharne à l'abaissement de cette grandeur qui en soutient tant d'autres, contemplons un moment ce que fait le christianisme pour élever cette puissance que votre sièelë abaisse.
Le christianisme a hérité du peuple d'Israël deux saintes et sublimes choses le culte du vrai Dieu, et le respect de la paternité : et sous ce double rapport on peut dire qu'il a agrandi son héritage, et l'a environné d'une gloire nouvelle plus resplendissante encore que son antique gloire.
, Le catholicisme, Messieurs, qui sanctionne toute légitime puissance, consacre d'une manière éminente la puissance paternelle : il constitue le père roi dans la famille ; il exige des enfants l'obéissance aux parents; et il demande à la femme la soumission au mari.
« Que les femmes, dit saint Paul, soient souci mises à leurs maris comme au Seigneur : car « l'homme est le chef de la femme, comme « Jésus-Christ est le chef de l'Eglise. C'est lui « qui sauve et protège son propre corps; et « comme l'Eglise est soumise au Christ, que « la femme (en tout ce qui est de son do-
PAK LA PATI. '.rlEN-NB
« maine)soitsoumiseàsortmari(i).» Que dé»
Vientd'aprèscetenseigrtement,entrerhomme et le femme, la célèbre égalité pièohée par des sectaires?C'estcequ'iI est difficile d'entene l'Eglise n'est pas égale à son Christ; le corps n'est pas égal ù son chef. La parole de Dieu Ici encore répond au sens commun de l'homme :
car c'est la destinée de tous les réformateurs antichrétiens de contredire et de heurter invariablement l'une et l'autre. Quoi qu'il en soit, la femme chrétienne ne se peut plaindre du rang que lui fait le christianisme. Il y a pour elle une autre source de grandeur que noua rechercherons. D'ailleurs, s'il lui demande l'obéissance qui est la loi de l'Evangile, il lui assure une protection qui est le besoin de sa vie : en échange de la soumission il lui promet l'amour. S'il est ordonné a la femme d'être soumise à son mari comme l'Eglise est soumise à Jésus-Christ, il est ordonné au mari d'aimer sa femme comme Jésus-Christ aime son Eglise (2).
Cette harmonie de la puissance et de IV
(t)Ephes., y, (?) Ephes., v, 25.
mour, de la puissance protégeant l'amour et de l'amour obéissant à la puissance, est le chefd'œuvre de Dieu transfiguré par le Christ et sacré par le mariage; désobéir au père dans la famille chrétienne, c'est désobéir au représentant du Christ, au délégué du Christ, à l'oint du Christ; c'est désobéir au Christ lui-même, c'est-à-dire à l'autorité de Dieu qui commande dans l'homme.
Aussi ce nom de père, le christianisme l'a tellement honoré et en quelque sorte divinisé, que tous les ministères les plus élevés dans les peuples chrétiens se sont ornés, comme pour mieux conquérir les respects, de cette couronne de la paternité. Je pourrais rappeler que les meilleurs de nos rois se sont glorifiés de l'honneur de ce nom; ils aimaient à se nommer eux-mêmes les Pères du peuple . Cet empereur, le plus grand qui ait paru dans les siècles chrétiens, si grand que la grandeur même est entrée dans son nom, notre Charlemagne, avait conquis un nom dont il s'honorait encore plus, il se nommait le Père des peuples. Mais c'est dans l'Église surtout que ce nom de père décore les fonctions les plus saintes et les minis-
tères les plus augustes. L'homme qui a renoncé à la paternité du sang pour se faire sur les âmes, parla fécondité du sacrifice, une paternité plus généreuse, porte devant vos respects ce nom glorieux et doux; il se nomme père. Le prêtre, qui a reçu la sollicitude des âmes dans le plus humble hameau, est père dans la famille paroissiale; l'évoque, qui a reçu avec une juridiction plus étendue des responsabilitésplus grandes, estpèredans la famille diocésaine; et Celui que Dieu a placé au plus haut sommet de l'Église pour en porter dans son cœur avec l'universelle sollicitude l'universelle responsabilité et l'universel amour ; ah ! Celui-là, il est Père dans la famille catholique ! Lui qui représente sur la terre la plus grande autorité morale et la plus grande autorité divine; ah ! c'est Lui qui porte bien au milieu des hommes ce nom vénérable et sacré ! Il est le Père par excellence; et le monde entier, en le saluant de tous les rivages de la terre et de tous les vents du ciel, lui dit : « Saint-Père, oh ! Saint-Père, bénissez vos enfants !... »
Telle est dans le christianisme la signification de cet incomparable nom. La gloire, la
266 LE HiOQKÉS DE LA FAMILLE
beauté et la sainteté de ce nom ne sont <JUe le naturel reflet de cette chose si grande et si sainte créée par le christianisme, partout où la vie flti Christ est entrée profondément dans le ccètir des sociétés et les mœurs des nations : la paternité chrétienne ! La grandeur de cette dignité et l'illustration de ce nom sont venues d'elles-mêmes du fond ded sociétés pénétrées de la sève du Christ. II était à peine besoin que les droite respectifs des pères et des enfants fussent définis et sauvegardés par lés lois : l'amour etlafoi,lanatureetlagrâceétaientautour de cette royauté domestique comme la garde unie de la terre et du ciel. Les législations, en proclamant les attributions de la puissance paternelle, et ses droits dans la famille, ne faisaient ainsi que donner une consécration sociale et un caractère public à une puissance sortie d'elle-même des croyances et des mœurs populaires créées dans l'humanité par des siècles de christianisme.
Aussi, Messieurs, que le père dans les peuples chrétiens était grand au sein de la famille! 11 avait aux yeux de tous quelque chose de la vénérabilité du prêtre et de la ma-
jestéduroi, l'une et l'autre tempérées par un amour et une tendresse qui, sans rien diminuer de son autorité, lui donnaient un charme et une puissance de plus. Sous ce toit domestiqué devenu comme un palais et un sanctuaire, il était entouré d'une vénération qui ressemblait à un culte! S'il était vieuxsurtout; si lesgénérationS s'étaient multipliées sous ce sceptre d'autant plus ferme pour se faire obéir, que la main du vieillard devenait plus faible pour le porter ; s'il était non-seulement père , mais grand-père , mais patriarche dans la famille ; alors il avait au foyer, à la table, partout, sa place réservée; siège d'honneur que personne autre que lui ne se permettait d'occuper : nul dans ce royaume d'autorité et d'amour ne s'estimant assez grand pour prendre même un instant la place du patriarche !
Oh ! que ne nous est-il donné , sans rien perdre des perfectionnements que le temps amène, de relever sous vos yeux tant de foyers balayés par le temps, et de ressusciter du fond de leurs ruines ces grandes moeurs disparues! Hommes des temps modernes, quelles leçons de respect, et quels progrès pour vos mœurs
domestiques vous iriez puiser sous ces manoirs d'un autre âge, que vous avez peut-être, sans les connaître assez, trop couverts de vos mépris : asiles de la religion, de la piété, de la simplicité, où habitaient quelquefois des chrétiens qui ne savaient pas lire, mais où les enfants apprenaient d'une paternité royale et sacrée ces trois choses auxquelles il en faut toujours revenir dans la famille, et qu'avec tous vos progrès vous ne savez plus assez obtenir de vos enfants : aimer le père, respecter le père, obéir au père ! . . .
A quoi tenaient ces mœurs saintes et ces traditions vénérables que nous ne connaissons plus? Ah! Messieurs, on ne saurait trop vous le redire, parce que vous ne le saurez jamais assez : elles tenaient à la foi et à la révélation chrétienne, qui montrait partout dans les pères la royauté du Christ régnant sur les enfants! pères qui m'écoutez, vous vous plaignez de voir votre puissance tomber devant les révoltes et peut-être sous les mépris de vos fils : eh ! qui donc accuserez-vous de votre déchéance? Vous vous êtes vous-mêmes découronnés de votre chef: Jésus-Christ vous cou-
vrait de sa majesté et vous donnait son auréole ; vousavez perdu volontairement l'uneet l'autre. Qu'est-il arrivé, si ce n'est ce que vous deviez prévoir ? Vos enfan ts voient en vous ce que vous y voyez vous-mêmes, un homme, rien qu'un homme; un homme dont ils tolèrent plutôt qu'ils n'acceptent l'autorité. Peut-être vous n'êtes pas chrétiens ; vos enfants le sont peu; bientôt, fidèles à imiter votre apostasie, ils ne le seront plus. Prenez garde : vous apprendrez trop tard, dans d'inconsolables gémissements, ce que c'est aujourd'hui pour un père de commander à des enfants qui n'adorent plus Jésus- Christ. Dieu vous préserve de ce malheur, dont les pères ne se consolent jamais : voir humilier devant vos enfants votre amour par l'ingratitude et votre autorité par le mépris. Ah! revenez tous à Jésus-Christ ; adorez Jésus-Christ; obéissez à Jésus-Christ ; acceptez sur votre vie entière l'autorité et l'empire de Jésus-Christ; qu'il règne sur vos enfants en régnant sur vous-mêmes ; et que votre paternelle autorité retrouve en lui sa puissance et sa majesté rehaussées par la puissance et par la majesté d'un Dieu !
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SIXIEME CONFERENCE
SIXIÈME CONFÉRENCE
ÉMINENCH,
Le rôle providentiel, la prérogative spéciale du père dans la Camille, c'est l'autorité, et comme conséquence l'exercice de la puissance. L'autorité paternelle exige la puissance par sa dignité, sa fonction et sa responsabilité, et elle l'exige telle que la Providence la lui prédestine, armée du triple droit d'instruire, de gouverner et de punir : puissance si forte
et si efficace pour la conservation des sociétés, que de grands peuples malgré leurs vices lui ont dû, selon la promesse de l'Ecriture, des miracles de longévité.
Cette puissance paternelle, si nécessaire au progrès de la famille et de la société, rencontre dans toutes les tendances et dans tous les courants de la société moderne un antagonisme profond ; les idées, les législations, les mœurs, tout lui est plus ou moins hostile ; et cette diminution de l'autorité et de la puissance paternelle tend à produire de plus en plus le divorce non-seulement entre les époux, mais entre les frères eux-mêmes. Le christianisme au contraire, qui sanctionne toute légitime autorité, sacre d'une onction et couvre d'une majesté sainte la puissance paternelle; il fait au nom de père une gloire incomparable ; il donne à la paternité une sorte de vénérabilité sacerdotale et de royale grandeur.
Telle est la puissance paternelle. Je n'ai pas parlé du mauvais usage de cette puissance : il était question de la chose, non de l'abus toujours possible. Laissez-moi vous dire cependant, avant d'arriver au sujet spécial de ce
discours, que la royauté paternelle peut abuser d'elle-même de deux manières : par L'exagération et par l'abdication ; s'exagérer devant la mère pour tomber dans le despotisme, où s'abdiquer devant les enfants pour tomber dans l'impuissance.
Il est bien évident, Messieurs, qu'en établissant devant vous avec ses titres authentiques la puissance que Dieu vous fit pour le gouvernement de la famille, nous n'entendons pas vous autorisera la pousser au despotisme el à prendre vis-à-visde vos femmes des façons de tyrans. 11 faut y prendre garde cependant; l'homme est ainsi fait, que le sentiment de son autorité facilement l'incline a l'autocratie, et que la puissance sans l'amour tend d'ellemême au despotisme. Dès lors vous avez contre tout abus du pouvoir paternel un préservatif efficace : cherchez dans l'amour le contrepoids de l'autorité et le tempérament de la puissance; faites ce que S. Paul commande :
tandis que vos femmes vous sont soumises comme l'Eglise à Jésus-Christ, aimez vousmêmes vos femmes comme Jésus-Christ aime son Eglise; et défendues par votre amour
contre les abus de votre autorité, jamais elles ne sentiront dans ce gouvernement de la puissance le poids de la tyrannie.
Mais, si la puissance paternelle peut abuser d'elle-même en s'exagérant jusqu'à la tyrannie, il y a pour elle un abus encore plus fatal au progrès de la famille : s'abandonner jusqu'à l'abdication. Les volontaires abdications des rois ne sauvent jamais les sociétés; les volontaires abdications des pères perdent toujours les familles. Et il faut bien en convenir, le mal de la famille au xix e siècle est plus dans l'abdication que dans l'exagération de l'autorité paternelle : sur un père qui pèche par l'excès de la force, il y en dix qui pèchent par l'excès de la faiblesse; et il n'est pas rare de voir ces deux excès se rencontrer ensemble dans des paternités deux fois prévaricatrices ; âpres et dures à la mère, molles et faciles aux enfants ; donnant dans la société domestique le double exemple que donne quelquefois la royauté dans la société publique, le spectacle du despotisme et le spectacle de l'impuissance.
Mais, Messieurs, c'est assez vous parler du ministère de la paternité dans la famille il est
PAR LA MATERNITE CHRETIENNE ïl I
temps de vous parler du ministère de la maternité. Dans le plan divin qui a tracé l'ordre et la constitution de la famille, comme le père est la naturelle personnification de la puissance, la mère est la naturelle personnification du dévouement . Si l'obéissance parait abaisser la mère, son dévouement la relève, et lui fait dans la famille un ascendant et un empire moral qui ne lui laisse rien à envier à la puissance et à l'autorité maritale. Une femme peut se sentir humiliée de la nécessité do se soumettre, jamais de la nécessité de se dévouer. Là est sa dignité propre, là est sa grandeur originale : se dévouer, se dévouer encore, se dévouer toujours. Nous allons, conformément au plan du dernier discours, chercher dans la nature des choses la raison de ce ministère sublime, et nous montrerons ce que fait le christianisme pour élever la mère à la hauteur de sa mission providentielle. Si ce sujet a un côté austère que ma conscience ne me permettra pas de voiler, il a une face radieuse qu'il me sera doux de vous révéler. Quand on a aimé une mère; quand on a touché par son cœur au fond de ses tendresses, il y a
du charme à dire le ministère de la maternité; et si je ne parvenais à vous émouvoir un peu en vous parlant de nos mères, mon cœur aurait lieu plus que jamais d'accuser les trahisons de ma parole. Dieu me donne du moins d'en être assez bien servi pour atteindre le but que je me propose, sauver la famille en rehaussant dans les âmes l'idéal de la maternité chrétienne, et en replaçant à son front sa véritable auréole, la douce et glorieuse auréole du dévouement et du sacrifice !
Pour attester et démontrer que le dévouement est dans la famille le rôle providentiel de la maternité, il nous suffirait d'en appeler au cœur des mères. Mais vous n'êtes pas mères vous-mêmes, et il n'est pas utile de révéler tout d'abord à votre raison et à votre cœur tout ensemble ce secret si délicieux à entendre du dévouement maternel. Allons au fond des
1>A11 LA MATERNITÉ CHnÉTIËiNMI', 27'.)
choses : nous n'avons pas à craindre en ces profondeurs sympathiques de nous perdre dans ie vague et l'incompréhensible.
Le mot mère est le premier que notre i prononce même sans l'avoir jamais appris :
il exprime dans la langue de tous les peu ] comme la première respiration de notre cœur.
Ceux qui se plaisent à explorer les mystères ri', s langues humaines cachées dans les re] des mots même les plus simples, disent sur celui-ci des choses merveilleuses qui ne peuvent trouver place dans ce discours. Quoi qu'il en soit, on sent au parfum que l'on y respire toujours, que ce mot ma mère, garde pour notre cœur un charme qui ne sait pas tarir.
L'homme peut devenir sourd à toute parole, insensible à tout aoin ; il y a un mot qu'il entend, une parole qui l'émeut toujours : ma m/re.'L'hommepeut tout oublier, même Dieu; il ne peut pas oublier sa mère : dans les plus grandes ruines de son cœur cette image reste debout. Lorsque surtout nous l'avons perdue depuis des années, et que déjà notre vie s'en va vers son déclin, souvent, dans cette ombre que projette devant nous toute vie dont
le soleil descend, nous croyons voir s'élever couronnée d'une pure lumière une image que les années embellissent à mesure qu'elles 1 eloignent de nous; et sous le charme d'un souvenir toujours jeune, nous nous surprenons à nous écrier dans le secret de notre cœur :
« Ma mère ! ah! oui, c'est ma mère ! » Sous •\ce rapport notre cœur en vieillissant semble retrouver un perpétuel rajeunissement; et nos souvenirs cachés au plus intime de notre vie gardent un charme qui se prolonge et se multiplie avec nos jours.
A quoi tient le charme mystérieux qui s'attache à ce mot? charme incomparable survivant à tout ce qui meurt dans notre vie, et luimême n'y pouvant mourir! Ah! Messieurs, c'est que ce mot est la plus naturelle et la plus vive expression d'une chose pour notre cœur à nulle autre pareille; cette chose, vous me permettrez de la nommer ici, parce qu'il est impossible, dans l'ordre purement humain, de trouver à ce mot un sens plus légitime, plus pur et plus sacré que celui que notre sujet lui impose, cette chose d'où vient à ce mot le parfum qui l'embaume, c'est l'amour ! La mère est
sur la terre la plus douce personnification de l'amour; si son visage en porte le plus beau sourire, c'est que son cœur en garde le plus riche trésor. Le cœur maternel est le lieu natal de cet amour qui fait le fond de notre vie. L'enfant, neuf mois renfermé dans les entrailles de sa mère, a dormi neuf mois sur son cœur; il s'est formé lentement sous le flot vital qui en sortait avec l'amour et le sang comme d'une source perpétuellement jaillissante; les battements de ce cœur maternel sont devenus la première impulsion de sa vie; elle a germé sous sa chaleur, elle s'est animée de son mouvement dans les profondeurs de la maternité; et lorsque l'enfant sort de ce sommeil fécond où sa vie s'est éveillée au sein de la vie maternelle ; lorsque la nature obéissant à Dieu a brisé le nœud qui liait deux vies dans une seule ; ces deux êtres ne cessent pas de s'attirer l'un l'autre par desattractionsdontles mèresseules connaissent tout le secret, et dont nous sentons nous-mêmes le charme sans le comprendre, alors que dans de sympathiques étreintes, ces deux vies, la mère et l'enfant, se rapprochent spontanément, comme pour retrouver leur
unité; unité mystérieuse qui demeure et se sent encorejusque dans la dualité delà vie séparée . Aussi, lorsque la mère a reçu dans ses bras pour la première fois ce petit être échappé d'elle comme un rayonnement de sa vie; et lorsque, le regardant d'un insatiable regard, elle s'extasie dans la contemplation de son image et s'enivre des parfums de son cœur :
oh! alors elle sent dans tout son être une puissance sympathique qui la fait pencher vers cet enfant, qui même après sa séparation tient encore à elle par dés liens invisibles que nulle main ne peut rompre; et je ne sais quoi lui dit au fond du cœur, que cet enfant sorti d'elle ne pourra vivre que par son amour et croître que par ses dévouements, comme il a vécu en elle de la vie de son cœur et du mouvement de ses entrailles.
C'estalors,ah!oui,c'estalorsqu'unegrande révélation lui est faite au plus intime de ses joies. La loi de sa vie lui apparaît dans une lumière que n'obscurcit aucune ombre; elle comprend parla seule voix de l'instinct pourquoi Dieu avait ouvert dans son cœur un si profond réservoir d'amour, et pourquoi la Provi-
dence y avait caché àson insu un si riche trésor; elle apprend des besoins de son cœur, des faiblesses de son enfant et des sympathies qui les rapprochent, qu'aimer est la loi spéciale de sa vie. Comme la sève coule et s'épand de l'arbre dans son feuillage pour s'épanouir en fleurs et préparer les fruits, ainsi la mère a compris, à la première heure de sa maternité, que l'affection doit de son cœur se répandre sans tarir jamais, pour achever de former cet être ravissant qui sera un jour la plus belle fleur de sa vie et plus tard le plus beau fruit de son cœur! «Ah! dit-elle, comme il faudra l'aimer, cet enfant, comme il faudra l'aimer! » Sa raison lui dit : c'est un devoir; son cœur lui dit : c'est un besoin ; et tout son être redit dans un tressaillement ineffable : c'est un bonheur ! Aussi comme elle aime, la mère ! comme elle aime cet enfant dans lequel elle se sent vivre et tressaillir elle-même ! Comme elle l'aime ! Ah ! demandez à vos mères; car pour moi je l'avoue, si je me sens un cœur et une âme capables de deviner quelque chose de ce doux mystère, je ne me connais pas de paroles capables de le dire : à moins que ce ne soit vous le dire
assez que de tirer de mon cœur ému ce mot qui parle mieux qu'un discours : ma mère ! !
Ainsi ce qui fait le charme sans pareil de ce mot, c'est l'amour dont il est la plus naturelle et la plus suave expression. Mais pourquoi cet amour? Quelle est la raison providentielle de cette création merveilleuse que Dieu a faite en créant avec ses trésors d'affection le cœur de la mère? Car vous le comprenez, Messieurs, si je me suis arrêté un moment avec vous à la contemplation de cette merveille, ce n'est pas pour le seul plaisirde regarder ou de peindre un phénomène de la vie, dont le charme ne se retrouve si puissant dans aucun autre. Cet amour déposé au cœur de nos mères y fut placé pour un but ; il n'est pas créé pour le seul bonheur de se posséder et de se sentir lui-même. Si la mère porte dans son cœur le besoin d'aimer comme le naturel penchant de sa vie, c'est que sa vie elle-même a pour loi souveraine une chose sublime, féconde et difficile, qui ne se peut accomplir qu'à force d'affection : le dévouement. La maternité se révèle elle-même à elle-même par ses propres douleurs encore plus que par ses joies ; et c'est dans ce mélange ineffable
de la douleur et de la joie, de la douleur de l'enfantement et de la joie de la maternité, que la mère a tout à la fois ces deux révélations qui n'en font qu'une : la révélation de la loi d'amour et la révélation de la loi du sacrifice. La mère sent en un mot qu'elle est appelée à beaucoup aimer, parce qu'elle est appelée à beaucoup se sacrifier, et que c'est en vue du sacrifice que son amour lui est donné.
C'est là ce qui fait à la mère de famille et dans l'humanité entière une grandeur incomparable : elle à la vocation spéciale du dévouement; c'est là son honneur et sa gloire; c'est sa noblesse aussi; et comme toute vraie noblesse, elle apour loi le dévouement et pour devoir le sacrifice. Le père a reçu l'autorité pour exercer le puissance ; la mère a reçu l'amour pour exercer le dévouement. Le dévouement c'est-à-dire ce qu'il y a de plus sublime tout ensemble et de plus difficile sur la terre. Ce n'est pas le lieu de vous développer cette idée, la grandeur du dévouement ; mais il est certain que dans notre pensée nous ne mettons rien au-dessus ; si dans notre royaume intérieur, nous nous plaisons à mettre sur des
trônes invisibles les grandeurs qui ont conquis nos admirations, il est indubitable que sur le premier de ces trônee nous plaçons le dévouement. D'où nous vient pour le dévouement et pour le sacrifice cette estime réservée et cette admiration sans égale? sans doute par ce que 1 egoïsme tenant au plus intime de notre vie, le dévouement qui en est la défaite nous apparaît ce qu'il y a de plus grand, parce qu'il se révèle à nous comme ce qu'il y a de plus rare et de plus vraiment héroïque. Eh bien! Messieurs, la femme ou plutôt la mère porte en elle le besoin natif de cette chose si grande, si admirée et si naturellement difficile : elle en a l'instinct; que dis- je? elle en a comme une sorte de passion. Si bien que quand le dévouement lui manque, sa vie semble mentir à son propre élément; la respiration lui fait défaut; vous diriez qu'elle va mourir dans le vide; elle se tourne à 1 egoïsme et elle marche au désordre pour aboutir à la stérilité.
Mais, Messieurs, où la femme trouve-t-elle la force d'embrasser l'âpre loi du dévouement dont elle ne peut se passer? Ah! je vous l'ai dit : Dieu lui a donné l'amour; l'amour qui
fait sans peine tout ce qui est grand et difficile, et dont l'acte propre est le dévouement lui-môme. Dieu sur la terre a bien fait toutes choses; et voici, entre les merveilles sorties de sa main, une des plus belles harmonies de l'univers . Partout où se rencontre un ministère répulsif, Dieu a placé l'amour pour le faire accepter. L'amour est une grande et puissante chose; il allège tout fardeau et il met la suavité dans l'amertume même : il se pose entre l'homme et la difficulté, et il rend acceptable tout ce que la nature repousse; et c'est sa magie inimitable de réaliser comme par enchantement ce que la raison et la nature s'accordent quelquefois à déclarer impossible. Le savant trouve la force d'ouvrir dans le champ de la science un rude et laborieuxsillon ; pourquoi? il a l'amour de la vérité. L'artiste, pour créer un chef-d'œuvre, trouve le courage d'un travail capable de briser toutes les forces de l'homme; pourquoi? Il aime le beau, il a la passion de l'idéal. Le guerrier trouve dans son cœur l'inspiration d'un héroïsme qui semble au-dessus de notre humaine faiblesse; pourquoi ? il a l'amour de la patrie, il a la passion de
la gloire. Que dis-je?mème dans la création purement animale l'amour instinctif accomplit des merveilles. C'est lui qui retient captif sur sa couvée durant de longs jours l'oiseau si naturellement volage ; c'est lui qui enchaîne à ses petits dans une servitude autrement inexplicable l'animal que la nature a rendu fécond. Je n'insiste pas davantage ; nous pouvons accepter comme une loi universelle dans la création ce principe qui nous explique la fonction et la destinée sublime de la mère : à savoir, que là ou Dieu a déposé un grand amour il prédestine d'ordinaire à de grands sacrifices. Mais si la mère a reçu le trésor de l'amour parce qu'elle a la vocation du sacrifice, cette vocation elle-même comment s'explique-telle? Qu'est-ce qui lui impose ce ministère du dévouement auquel la Providence l'a appelée en lui mettant au cœur cette grande puissance d'aimer? Vous le demandez? Mais c'est la maternité elle-même. La mère a la vocation du sacrifice, parce qu'elle a dans la famille la vocation de la fécondité ; elle est dévouée et accepte la souffrance, parce qu'elle doit être féconde et reproduire la vie.
[ENNB
11 semblerait, au premier abord, que cette fonction de la vie se multipliant elle-même, ne devrait renfermer que des mystères de joie, et que comme Dieu éprouve un bonheur infini en reproduisant son image substantielle, ainsi la vie humaine devrait rencontrer dans la loi qui la reproduit une joie sans mélange de douleur. Peut-être il en eût été ainsi dans l'état d'innocence, si l'innocence avait persévéré sur la terre; mais depuis la chute de l'homme, Dieu a marqué la naissance el laformation de notre vie du signe de la douleur ; il l'a soumise pour toujours à la loi du sacrifice. Le sacrifice, en effet, par suite de notre déohéan est devenu dans l'humanité la loi de la vie et de la fécondité; rien de grand, de beau et de puissant ne se produit sur la terri' que par l'application que l'homme saitse faire de cette loi souveraine; et tout ce qui ne sort pas plus ou moins d'un sacrifice w vaut pas mêmi peine d'être nomme. Le sacrifice résume toute l'économie du christianisme, toute la législation delà nature humaine et toutes mornes de la vie sociale.
Or, si le sacrifice est en tout ordre de choses
une condition de fécondité, il n'estpas difficile d'entendre qu'il doit l'être par-dessus tout dans la famille. D'après la loi générale qui gouverne notre nature déchue, les sacrifices sont à la mesure des créations et les créations à l'égal des sacrifices : et dès lors, si pour exister, vivre et se développer, chaque chose sur la terre demande un sacrifice égal à ellemême, il est manifeste que dans l'ordre purement humain rien ne peut demander un sacrifice plus grand que la fonction de produire et d'élever l'homme; c'est qu'il n'y a rien de plus grand dans la création que l'homme luimême quand il a été formé et qu'il apparaît ce qu'il est, roi de la création dans toute sa grandeur, toute sa force et toute sa beauté : il porte dans cette grandeur, cette force et cette beauté, le triple signe de l'amour qui l'a produit par ses douleurs et fécondé par ses sacrifices.
Dieu a voulu lui-même proclamer cette loi de toute fécondité humaine. A l'heure solennelle où la nature et l'homme frémissaient encore du contre-coup de la première chute, il fut dit à l'homme : « Tu mangeras ton pain à
PAH hà MATliRNITi- 2 ( J I
« la sueur de ton visage; » et il fut dit à la femme : « Tu enfanteras daus la douleur, et « je multiplierai tes souffrances avec tes en- « fautements. »
Ainsi, b\ loi de notre vie déchue condamne d'un côté l'homme à des travaux, et de l'autre la femme à des enfantements douloureux. De même que la terre ne sera pas féconde sans la sueur de l'homme, la vie humaine ne sera pas onde sans la souffrance de la femme. Eve, c'est-à-dire la mère des vivants, est soumise encore plus que l'homme à l'empire de lasoufi'ranue et à la loi du sacrifice ; parce que, plus que l'homme, elle est 'a source vivante de l'humanité et l'ouvrière dévouée de ce chefd'œuvre de Dieu que l'on appelle un homme.
En effet les conditions de la vie humaine étant ce qu'elles sont, la femme est placée dans cette alternative, ou d'embrasser la souffrance au risque de sa propre vie, ou de condamner à la stérilité la source même de la vie. Lamère, pouf féinpttr sa fonction même ldplus Vulgaire, doit accepter ces trois ministères, qui n'en font pour ainsi dire qu'un : enfanter, nourrir et élever des enfants ; triple fonction
où la souffrance se multiplie par la souffrance et où le sacrifice répond au sacrifice.
Enfanterestlapremièrecondition;lafemme ne prend la dignité de mère qu'à partir de l'heure de son premier enfantement ; or ce premier enfantement sera comme tous les autres, il sera douloureux; ce petit être sorti de ces premières douleurs annoncera sa venue par un cri; ce cri sera un gémissement, gémissement pareil à tous ceux qui suivront.
Quand même l'art, à force de procédés ingénieux, arriverait à diminuer en certaines situations la souffrance de la maternité, le principe de la douleur est au cœur de la vie ; il opposera éternellement à la puissance de l'art des résistances invincibles, parce qu'il ne peut être donné à l'hâmme d'annuler un décrçft de Dieu, ni aux inventions du génie de supprimer une loi de la nature.
La mère qui souffre pour enfanter doit souffrir encore pour nourrir. La nutrition de l'enfant par la mère est une conséquence de la maternité et une loi générale de la Providence. La mère qui nourrit achève de créer son enfant ; elle continue de le former en l'abreuvant à la
source que Dieu lui a préparée pour développer sa vie, près de ce cœur même où i! a puisé la vie. Au dehors comme au dedans, elle continue de mettre son sang dans son sang-, su chair dans sa chair, sa substance dans sa substance; elle se fait de plus en plus mère. Cette ambition de se mettre soi-même le plus possible dans un ôtre où l'on veut retrouver son image etsa vie, me paraît à la fois si naturelle, si légitime et si sainte; elle répond si bien au dessein de la Providence et au penchant de la nature, qu'une mère qui la rejette d'elle anéantit une des plus belles harmonies de la création ; elle se dépouille elle-même de son plus grand honneur et de sa plus grande beauté. La mère, en effet, n'a toute sa gloire etnerayonne de toute sa beauté, quequand elle tient dans ses bras l'enfant attaché à son sein, et y puisant avec une faim qui ne sait pas se rassasier cette vie que la mère lui verse toujours dans un lait nourricier, comme elle la lui versait dans un sang générateur. Je sais qu'au ministère de nourrir il y a de légitimes dispenses; la nutrition n'est pas autant que l'enfantement une condition essentielle de la
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maternité ; elle n'en est, si vpus voulez, que la condition intégrale ; mais je me demandecommept une mère s'estimerait assea peu ellemême dans ce qu'elle a de plus grand, pour ne pas tenir, quand elle le peut, à la plénitude de sa maternité? Comment, quand on en a la puissance et la vocation, n'éprouverait-on pas ce généreux besoin de compléter cette reproduction de soi-même dans un autre que soi, fallût-il pour nourrir cette vie blesser sa propre vie fallût-il pour ce second enfantement renouveler toutes les souffrances du premier?
Souffrir, il le faut en effet, pour cet autre mi-: nistère de la maternité. S'il n'y a pas d'enfant tement sans douleur, il est difficile que la nutrition ne coûte rien : la mère ne nourrit l'enfant qu'à la condition d'un épuisement momentané :épuisementmystérieuxquimultiplie la vie sans en tarir tout à fait la source, et reproduit avec une usure qui réjouit la Providence ce que la mère donne avec un amour qui doit un jour la réjouir elle-même.
Il y a pour la maternité un troisième ministère qui demande à la mère des sacrifices et des dévouements plus grands encore : le mi-
PAIt LÀ V ^RETIENNE
nistère de l'éducation. Élever un enfant après l'avoir produit de son sang et nourri de son lait, c'est l'enfanter une troisième fois, r l'achèvement de la maternité. J qui n'a
pas élevé n'est pas mère dans le plus beau sens do ce mut; elle n'a pas mis dans ce chefd'œuvre demeuré imparfait ce qui lui donne le complément de sa b le 9a g raajlftur et de
sa force. Je ne traite pas spécialement de celte sublime chose qu'on appelle 1 éducation îjene lais que la signaler en passant comme l'achèvement nécessaire de i. . et. comme !a plus complète manifestation de la loi du sacrifice qui est lede voir el la gloire de nos mères. Tous ceux qui ont mis le cœur et la main à cette œuvre incomparable, élevé* des enfants, mères ou non, instituteurs nu institu ne peuvent ignorer que de tous les enfantements qui constituent la maternité, celui-là n'est ni le moins long- ni le moins douloureux. La fleur croii et se développe sous la sueur du jardinier qui la cultive et l ? aj?pose; l'enfant oroî , développe dans les souffrances de la mère qui le façonne et l'élève. Heureuses ies res qui ontsouffert, beaucoup souffert pour
LE PnOOUKS DK LA FAMILLE
élever leurs enfants ! heureuses les mères qui ont pleuré, beaucoup pleuré pour élever leurs enfants ! larmes fécondes qui tombent sur ces cœurs encore tendres comme une pluie du ciel sur les fleurs ; cette rosée de larmes et ce rayonnement d'amour qui sort sans cesse du cœur de la mère dévouée, un jour deviendront la vie, la beauté, la grandeur des enfants de la famille; et ces enfants eux-mêmes, fruits bénis de l'amour devenu sacrifice, deviendront ;i leur tour la gloire, l'honneur et la bénédiction de sa fécondité!
Ah ! je le sais, les économistes sans foi qui ne voient de l'humanité que l'écorce, estiment avoir trouvé contre la fécondité de la famille des raisons qu'ils disent profondes; et la parole chrétienne ne pourrait toujours sans rougir creuser ces profondeurs. Peut-être nous examinerons plus tard cette face de notre sujet, qui est à mon sens le côté infime des choses humaines, et nous pèserons dans sa propre balance les raisons de l'économie moderne contre la parole dite au commencement du monde : « Croissez et multipliez-vous. » Quoi qu'il en soit, l'Église aussi a ses raisons pour
croire que la sagesse humaine n'est pas plus profonde que la sagesse de Dieu, et que cette parole : « Croissez et multipliez-vous, » qui tombait sur nos premiers parents non comme une malédiction, mais comme une bénédiction de notre race, ne nous a pas trompés.
Dans la langue de l'Église comme dans la langue des Écritures, devant la révélation et la foi comme devant la nature et la raison, la fécondité dans la famille est une bénédiction. Oui, comme il y a d'ordinaire une malédiction vengeresse de la loi divine outragée, qui tombe sur les foyers que l'égoïsme et le crime ont rendu solitaires, il y a une bénédiction qui descend de Dieu sur les familles où le sacrifice et la vertu se sont rencontrés pour féconder la vie. homme, votre épouse a multiplié autour d'elle les rejetons de sa vie et de la vôtre. Ah! c'est Dieu qui vous le crie par la voix d'un prophète : Vous êtes heureux, et la bénédiction vous viendra : Beatus es, et bene tibi erit. Vos fils croîtront et s'épanouiront sous vos yeux, rangés autour de votre table comme les jeunes rameaux de l'olivier : Filii lui sicut novellœ olivanm in circuilu menw tuw.
LE l'RQGBÈS DE LA FAMfLLE
Ainsi sera béni l'homme qui craint le Seigneur et observe sa loi : Ecce sic benedicetur homo qui timct Domiaum (1). Ses enfants au foyer se comptent comme les bénédictions du Ciel . Témoignage vivant de l'accomplissement de la volonté de Dieu, ils sont tout à la fois la bénédiction des parents, la bénédiction de la famille et la bénédiction de la patrie.
Multiplication de la vie par les parents, ils sont en retour pour leurs parents la multiplication du bien. En leur imposant des devoirs toujours croissants, ils leur imposent toutes les vertus et ferment à tous les vices la porte du foyer, Le respect dû aux enfants commando la réserve, la dignité, la convenance, la prédication de l'exemple. Leur pétulance exerce à la possession de soi-même, à la douceur, à la patience, au calme dans le commandement, et leur indiscipline elle-mêmo devient pour le père et la mère une perpétuelle leçon d'obéissance et d'autorité. La candeur de leur âme, la simplicité de leur cœur et le sourire do leur innocence sont le plus doux parfum de vertu
il) Ps. ckxvii.
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qu'ils respirent sur la terre ; fleurs délicieuses qui embaument leur cœur en charmant leurs regards. Fidèles à la loi de leur vocation, le nombre de leurs enfants devient lamultiplication de leurs vertus, et l'agrandissement de la famille leur progrès dans la perfection.
Et ces enfants, qui sont la bénédiction des parents, sont aussi les uns pour les autres une mutuelle bénédiction qu'ils se communiquent même sans y songer dans le bienfait de la fraternité. Sauf des exceptions que je veux bien reconnaître, l'enfant seul au foyer ressent dans tout son être et surtout dans son éducation l'inévitable contre coup du mal de sa solitude; et d'ordinaire il s élève difficilement. Accoutumé à se voir lui tout seul le centre de toutes les affections et l'objet de Joutes les préoccupations paternelles et mar ternelles, n'ayant ni de frères ni de sœurs pour partager avec lui les caresses, les sourires, les tendresses de la paternité et de la maternité, il devient absorbant, personnel, exigeant, égoïste, impérieux, despote : les besoins fraternels et tous les sentiments désintéressés, qui sont la gloire de la nature bu-
oÛÛ LE PROGRÈS DE LA FAMILLE
maine, demeurent dans cet enfant solitaire comme à letat latent; trop heureux s'ils ne tournent tout entier à l'égoïsme et à l'indépendance. Au contraire, l'enfant dans la famille s'élève d'autant mieux qu'il partage avec un plus grand nombre le bonheur de la fraternité et les sollicitudes de la paternité. Accoutumé à la communication, la générosité lui devient comme naturelle : il grandit avec tous en désintéressement, en boulé et en tendresse; en obéissance à ses parents, en affection pour ses frères et en grâce devant Dieu.
Ainsi les pères, les mères, les enfants ressentent le bénéficesacré de la fécondité multipliée par le sacrifice. Que dis-je? la patrie, la patrie elle-même recueille pour sa gloire, son honneur et sa force, ces bénédictions du foyer domestique. Qui sert le mieux la commune patrie, ou bien ceux qui par égoïsme, par calcul, par lâcheté, laissent le foyer désert, comme un champ qui n'a connu ni le travail ni la sueur de l'homme ; ou bien ceux qui font croître en grand nombre sous leur toit généreux des fils qui sauront au champ d'honneur affronter tous les périls et mourir pour
la patrie, et des filles qui sauront à leur tour multiplier la vie, ou, ce qui est encore plus beau, mourir pour le malheur?...
Voilà, Messieurs, la bénédiction de Dieu sur la famille : voilà sa gloire, sa beauté, sa grandeur, son plus splendide héritage ; car quel plus riche et quel plus magnifique héritage dans la famille se peut-il concevoir que l'héritage de la vie humaine elle-même? A qui reviennent surtout cette bénédiction, cet honneur, cette gloire, cette grandeurde la famille? Ah! Messieurs, puisque j'ai dit votre prérogative et votre dignité, permettez que je dise aussi l'honneur et la dignité de nos mères !
Cette multiplication de la vie, cette bénédiction qui en prépare tant d'autres , elle vient de la mère surtout, de la mère dévouée, de la mère qui souffre, de la mère enfin bénie de la terre et du Ciel; glorieuse devaut Dieu et devant les hommes, parce qu'elle est féconde !
et c'est là ce qui fait à nos mères une grandeur qui leur permet de s'incliner devant l'homme, sans rien perdre de cette majesté qui a pour couronne leurs propres enfants et pour auréole le sacrifice qui les multiplie.
Voue venez de voir, Messieurs, comme tout se tient et s'enchaîne dans cette admirable création, la mère : son nom plein d'un charme sans égal dans la nature signifie l'amour dont son cœur est comme le lieu natal : cet amour a pour vocation le sacrifice que lui seul rend possible; et le sacrifice sauvegarde la fécondité qui estlabénédiction et l'honneur de la famille. Vous le voyez, tout tient à cette chose unique qui est la raison de l'amour el la cause de su fécondité : le sacrifice. C'est que le sacrifice est en tout dans notre humanité déchue le dernier mot des choses : il est dans l'ordre moral à peu près ce que le génie est dans l'ordre intellectuel, la simplification à la plus haute puissance. Qui a trouvé le sacrifice, le sacrifice effectif et permanent, a trouvé dans la famille le secret de tout.
Il s'agit maintenant de savoir qui a la puisfiancé de faire accepter de nos mères , dans toute sa plénitude et toutes ses saintes austérités,
MÊÊÊÈËBÊÊÊÊÊÊm
cette loi du sacrifice qui rend la vie féconde et la famille prospère. Je n'hésite pas à le déclarer : dans notre état de déchéance et surtout dans l'état de nos mœurs européennes, il n'y a que la doctrine et la pratique chrétiennes qui soient assez puissantes pour éleverici la femme à la hauteur de ses destinées.
A le bien prendre, il n'y a, au point de vue où nous sommes, que deux grandes doctrines en présence : l'une qui nie le sacrifice et en débarrasse ; l'autre qui l'affirme et l'impose.
Ce que la première doctrine, appliquée dans ses dernières conséquences, a pu dans notre siècle imaginer de mieux pour le progrès du monde, ce fut ce qu'on a appelé avec tant d'éclat la. femme libre, naguère cherchée à tous les vents du ciel par des réformateurs effarés. Or, la femme libre évoquée comme une création du présent, une protestation contre le passé et une rédemption de l'avenir, ce n'est que la fille d'Eve, vieille de ses longues corruptions, et qui bien loin de pouvoir régénérer le monde, invoqueelle-mêmeunerégénération : c'étaitla femme soi-disant réhabilitée, c'est-à-dire la femme rendue à l'ignoble empire de la chair;
LE PHOlïRBS DE LA FAMILLE
la femme païenne enfin. Cette femme si bien nommée libre s'affranchit glorieusement de tout ; elle ne veut ni cle l'obéissance de la fille, ni de la dépendance de l'épouse, ni de la noble servitude de la mère : cette femme est libre, libre de contrainte, libre d'obéissance, libre de devoir, et par-dessus tout elle est libre de la loi du sacrifice. C'était la femme telle à peu près que le paganisme l'avait faite au sein de ses civilisations corrompues et corruptrices : la femme sensuelle, égoïste, stérile; la femme déshonorée dans le plus vrai sens de ce mot, et se précipitant de tout le poids de sa vie vers l'antique servitude. Cette femme libre rêvée parle génie de l'innovation n'était, hélas! il faut bien le dire, que l'exagération, ou, si vous le voulez, le type achevée de la femme telle qu'elle existe sous nos yeux au xix c siècle quand elle cesse d'être chrétienne.
Aussi, Messieurs, parce que le mal est le relief du bien, comme l'ombre l'est de la lumière, avant de vous dire comment la mère puise aux sources du sacrifice chrétien l'énergie du dévouement, et dans le dévouement le secret de sa fécondité glorieuse, je veux vous
l'Ail LA MAÏI
montrer d'abord le type délit femme païenne telle que vous la pouvez rencontrer autour de vous au sein de nos cités. (1 s', mi !
effet, que, même dans le christianisme, la femme réalise toujours cet idéal delà mate) a
■tienne qui s'est révélé au moud., dans la transfiguration du Calvaire. Cela vient de ce que la femme chrétienne trop souvent n'accepte pas, ou n'accepte qu'à demi, lasainteloi du sacrifice; elle embrasse un simulacre de christianisme plutôt que le christianisme luimême; désarmée du Christ, qui est seul gloire parce qu'il est seul sa forj est
devant les devoirs de la m; près
comme si elle n'avait pas de christianisme.
Dès lors se retrouvant dans sa faiblesse et sou impuissance native, elle perd avec la dignité que le Christ donne à la femme qui l'adore l'honneur de la maternité chrétienne, pour réaliser un type de femme bien différent, qu'on rencontre parmi nous au m* siècle, et que j'appelle d'un nom quelque peu adouci, le type de la femme mondaine.
Il y a, au milieu de notre société contemporaine, en plein christianisme, une femme qui
contraste tristement avec l'idéal de la maternité chrétienne. La femme dont je parle est baptisée ; elle a fait sa première communion, et même à de rares intervalles on la retrouve encore dans nos temples; mais elle n'est plus pratiquement chrétienne : elle est plus ou moins la reproduction moderne de la femme romaine des plus mauvais jours, avec cette différence que, tombée du Christ, ses chutes sont d'autant plus profondes qu'elle tombe de, plus haut. Or, parmi ces inévitables chutes, il en est une dont la famille ressent tout d'abord le contre-coup en elle-même et dont elle porte la honte devant la société : cette femme a horreur de la famille, et elle se condamne elle-même à l'opprobre de la stérilité. Le sourire des petits enfants n'est pas la séduction de son cœur. Le foyer lui est triste comme une prison ; elle n'y peut demeurer : le mariage lui pèse comme une servitude elle voudrait s'en affranchir et briser une chaîne qui fait son cœur captif : la famille enfin l'accable comme un fardeau; elle cherche de toutes manières à s'en débarrasser. Ennui du foyer, fuite de la dépendance, répulsion des enfants,
PAB LA ire 307
inction de la race, adoration du plaisir, peu ésie de volupté; et pour ç
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Comment la femme bap >- bJI pu en
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a d'une religion si grande? Un seul mot explique tout : déshéritée volontairement de JésuarChrist, eetl une a perdu la i tion du sacrifice; l'égoïsme est rentré da son cœur; gf VO us allez voir qu'au point de vue où elle se pla >rmais, rien m
comprend mieux que cette abdication d< dignité etde la gloire maternelle*. La femme, précisément parce qu'el erme dai
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'oïsme. L'égoïsme ne suppose pas dans un ir l'impuissance d'aimer, il suppose le déire dans l'amour. Là où il se rencontre amour plus profond, plus vaste, plus d
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là aussi peut se développer par la perversion de cet amour un égoïsme plus monstrueux.
L'égoïsme dans un cœur n'est pas un fleuve tari qui ne verse plus de flots ; c'est un fleuve dévoyé qui porte des désastres. Et voilà ce qui explique, dans des cœurs si riches d'amour et si capables de dévouements, ces débordements qui ravagent la famille et déshonorent la maternité.
Voyez en effet ce qui advient de la femme dépossédée de Jésus-Christ et déshabituée du sacrifice. Cet amour, qui devait en suivant ses pentes légitimes sortir de lui-même pour se donner à autrui , se retourne sur lui-même pour se donner à lui tout seul; il devait se verser à flots pour féconder la vie : il se dévore luimême dans sa propre source ; il devait se prendre à aimer généreusement : il se prend à aimer misérablement; il devient capricieux, volage, intéressé, sensuel, criminel quelquefois, stérile toujours, parce qu'il a éteint dans l'égoïsme le feu sacré et la flamme féconde du sacrifice. Pour créer la famille, je l'ai dit, il faut accepter trois fonctions douloureuses : enfanter, nourrir, élever; triple créa-
NMD
PAll L\ MATERNITÉ
tipn.de la maternité, où la souffrance succède à la souffrance et où le sacrifice appelle le sacrifice. Cette femme ne peut souffrir; ellerepousse les enfantements douloureux, et elle affei pour tout ce qui se nomme sacrifice un dédain plein d'orgueil. Elle n'estime pas qu'à aucun litre l'immolation d'elle-même puisse lùii demandée: elle raille lâchemeni le prêtre ei L'Église, qui lui demandent de répondre au vœu de la nature, au plan de la Providence et à sa propre vocation. Que dis~je ? à l'entendre, la Provider i ' -même s'est trompée; i trouve que l'humanité est mal faite; que le mariage est une servitude, et que le triple enfantement qui constitue la mère, c triple tyrannie que ni l'homme, ni la société, ni Dieu n'ont le droit de lui imposer. Elle oppose ,\ la s;- de Dieu les calculs de son isme, et aux saintes austérités de la loi djvij).' les lâchetés de son cœur : elle demande insolemment si au nom du devoir on peut lui imposer la tyrannie. Si elle osait, "lie évoquerait Satan, pour aviser à bien savoir s'il n'y apasquelques inventions diaboliques pour déjouer les desseins de la Providence : et
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Dieu sait si ces inventions manquent au génie du mal! Quand l'égoïsme l'invoque, il répond à l'égoïsme qui l'appelle ; il répond par la bouche d'un docteur complice, d'un marisensualiste ou d'un ami pervers ; il applique audacieusement à l'accomplissement de la loi ce qui ne fut décrété que pour punir les violations de la loi, et il dit : «Si tu deviens mère, tu « mourras : non-seulement tu enfanteras dans « la douleur, comme Dieu te l'a dit au coince mencement; tu enfanteras dans la mort.
« Donc, continue Satan, le plaisir, rien que le « plaisir; la volupté, rien que la volupté, avec « les raffinements de plus et les enfantements « de moins. » Ainsi Satan répond au vœu de la femme qui ne sert pas Jésus-Christ. Ainsi l'égoïsme, pour arrêter la vie, se pose à la source même d'où Dieu la fait jaillir, au cœur de nos mères. Vainqueur déshonoré du sacrifice exilé de la famille, seul le plaisir qui engendre la mort habitera ce foyer, où les dévouements et les souffrances maternelles avaient la vocation de prodiguer la vie!
Le luxe, d'ailleurs, ne conspire-t-ilpasavec le plaisir, pour ôter à la femme mondaine la
gloire de sa maternité? Le luxe est despotique, la femme mondaine est son esclave; ne faut-il pas qu'elle lui obéisse? Le luxe pour elle est monté sur l'autel à la place de Jésus-Christ ; et ce Dieu du monde a des exigences qui priment dans le cœur de la femme mondaine les devoirs de lanière chrétienne. La joie de voir sespctils enfants heureux sous son regard, a-t-elle rien de comparable à la joie superbe de se regarder elle-même vêtue comme une reine ? Et qu'estce que le bonheur de prendre paria leurs jeux, à leurs amusements et à leurs fêtes, devant le bonheur de se mesurer dans l'arène de toutes les vanités ave les femmes atteintes de la même folie, et de triompher dans ces luttes de dépensés insensées et de beauté factice où l'on aspire glorieusement à l'honneur d'égaler les princesses, dùt-ony subir l'humiliation d'être vaincue par des courtisanes?
Que ferait-elle, du reste, la femme mondaine environnée de huitou dix enfants ?Même en supposant que l'héritage ne doive pas leur manquer et que la Providence ait doté leur avenir, comment les nourrir de son lait?
comment les environner de ses soins? com-
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LE PnOQRÈS DE LA FAMILLE
ment les protéger de sa vigilance? comment leur prodiguer et ses fatigues du jour et ses veilles de la nuit? Le soir le bal l'attend avec tous ses enivrements ; ne faut-il pas qu'elle y figure et qu'elle consacre à de plus beaux triomphes ses fatigues et ses veilles? Que lui parlez-vous de famille ? Que peuvent avoir de commun dans ce cœur égoïste les émotions du bal et ses tourbillonnements sensuels, avec les émotions de la maternité et les caresses de l'enfance?
Aussi, alors même que l'égoïsme, à son tour déjoué par la Providence, a laissé s'échapper la vie à travers les industries de la mort; alors que Dieu a fait à cette femme la gloire imméritée d'entendre des enfants lui dire ce mot oja il y a tant d'honneur : « Ma mère ; » son cœur, ouvert à d'autres aspirations, ne se fait pas un charme de leur sourire, un spectacle de leur innocence, ni un bonheur de leur joie : elle ne sent de sa maternité forcée que le joug qui la rend captive; étrangère parmi les rejetons de sa vie, au sein des réalités qui deviennent si douces transformées par le sacrifice, elle rêve dans l'imaginaire de romanesques bonheurs.
Sous le prétexte égoïste que les enfants reçoivent l'amour sans le donner, et que leur tendresse ne peut suffire à combler un grand cœur, elle aspire avec d'autres amours une autre félicité : et cette femme, rejetant sa dignité avec son ministère, laisse tout entiers à des mains mercenaires des enfants qui ne sont pour elle qu'un embarras. Mère sans dévouement, pour elle c'est déjà trop que le travail de l'enfantement; elle ne nourrira pas, elle n'élèvera pas ; elle n'aura pas cette maternelle ambition de donner à ses enfants le plus possible de son âme et de son sang ; et marâtre plutôt que mère, elle jettera au plaisir la couronne flétrie de la maternité!
>. Du moins ce bonheur qu'elle aspire en dehors de sa sphère lui sera-t-il donné? Cette épouse ennemie de la famille, cette mère malgré elle sera-t-elle heureuse ? Non, elle ne sera pas heureuse. Jetée hors de l'ordre par son égoïsme, elle se condamne elle-même au vide de l'âme, aux tristesses du cœur, aux aridités de la vie : elle a fui le sacrifice pour échapper à la souffrance; la souffrance l'étreint au sein de son égoïsme ; triste si elle a