‹ Le progrès par le christianisme (volume 2)Chapitre 14 sur 20 · M. PROGRÈS SOCIAL PAR LA LIB1 RI É CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

M. PROGRÈS SOCIAL PAR LA LIB1 RI É CHRÉTIENNE

les vertus la Bemence de toutes les libertés. Les gouvernements n'ayant pas besoin d'une compression inutile pour contenir dans l'ordre des générations qui \ont d'elles-mêmes à l'ordre, relâchenl les ressorts destinés à ne comprimer que les passions, les vices et les révoltes. Quand les peuples se gouvernent euxmêmes selon la justice, ils n'ont pas besoin d'être contraints par la violence. Et ainsi la liberté sociale vient et se fait d'elle-même sous cette inlluence lente mais décisive qui rend les peuples gouvernables en les rendant >ertueux, et libres en les rendant gouvernables. Donc, Messieurs , prétendre faire goûter aux peuples le fruit généreux de la liberté, en laissant déplus en plus les vertus périr avec lecliristianismequi les produit, c'estcouperpar la racine l'arbre dont on veut cueillir et savourer les fruits. Telle est la marcbe des choses : pour être libre, il faut être gouverné ; pour être gouverné, il faut être gouvernable ; pour être gouvernable, il faut être vertueux ; pour être vertueux, dans le sens élevé de ce mot, il faut être chrétien ; et pour que les peuples soient chrétiens, il faut que Jésus-Christ

règne dans la société. Les hommes ne changeront rien à cette généalogie sacrée, qui fait sortir la liberté des vertus des chrétiens par Jésus-Christ libérateur.

Mais qu'importe, dira-t-on, pour la liberté, que le peuple soit bon, s'il vient au pouvoir un homme qui donne toutes les vertus en proie à tous ses vices? Que fera Rome vertueuse pour sauver la liberté romaine, si elle a pour la gouverner un monstre ayant nom Tibère , Néron ou Caligula? Certes, je ne le nierai pas, un prince né despote peut en un jour de surprise enchaîner une nation ; mais sur un peuple universellement vertueux et chrétien, la tyrannie ne saurait longtemps prévaloir. Ce qui fit la tyrannie de Tibère, ce ne fut pas Tibère tout seul : ce fut Tibère cruel et Rome corrompue. Un empereur cherchant la tyrannie, un peuple courant à la servitude, c'était plus qu'il n'en fallait pour faire mourir deux fois la liberté dans Rome pervertie. Dans une Rome vertueuse, on peut douter que Tibère et. Néron eussent été possibles. Selon le cours naturel des choses , ce sont d'ordinaire les bons peuples qui suscitent les bons princes,

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MMnme les peuples corrompus se créent d'euxmèmee des princes tyranniques.

Quoi qu'il en soit de cette réaction des -vertus populaires sur les vertus des princes, ce qui montre encore mieux combien l'action du christianisme est libératrice, c'est que, tandis qu'elle crée les meilleurs des sujets, c'està-dire les sujets les plus gouvernables et les plus obéissants, elle crée en même temps les meilleurs des rois, c'est à-dire les rois les plus paternels et les plus dévoués, et comme tels, les plus ambitieux de la liberté de leurs peuples.

Le christianisme par lui-même tend à donner à la royauté ce caractère éminemment favorable à la liberté : la paternité. Comme la paternité chrétienne a quelque chose de royal, la royauté chrétienne a quelque chose de paternel ; c'est une imitation de la paternité de Dieu. Et c'est là ce qui explique pourquoi le christianisme, sans parler de liberté rend les peuples libres; c'est qu'il crée des autorités royales essentiellement compatibles avec les libertés populaires, c'est-à-dire des autorités paternelles. Il n'y a rien de plus libre dans sa

filiale dépendance que Tentant dans la famille sous le sceptre de la paternité et de la maternité. Et pourquoi cette liberté dans la dépendance? Parce que le père et la mère sont une autorité mise par l'amour au service de l'enfance. Or, telle est précisément la royauté chrétienne. C'est l'autorité mise par l'amour au service des sujets. Une paternité qui sert, tel est le caractère éminent de l'autorité sacrée, parle Christ pour créer la liberté des peuples. Dès lors, comment, sous des rois chrétiens, les peuples, s'ils sont dignes de porter la gloire de la liberté, ne seraient-il pas libres ? Le plus libre assurément est celui qui est le plus servi. Voilà pourquoi, dans les royaumes trèschrétiens, la liberté est pour ceux qui obéissent; et la servitude, mais la plus glorieuse des servitudes, pour ceux qui commandent. Là, un seul est esclave pour tous, c'est celui qui est le premier. Ainsi, les rôles sont renversés pour la gloire des rois, la liberté des peuples et le bonheur de tous. Dans l'antiquité païenne, règle générale, les sujets sont les esclaves des rois ; dans la société chrétienne, le roi est esclave de ses sujets. C'est que si les

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rois de l'antiquité ne sont qucdea maîtres, les rois chrétiens sont des pères, e1 que la paternité eet une volontaire servitude cirant par ses services la liberté tic ses enfants.

I ne chose, en effet, distingue la paternité, une Unité libérale. La paternité dans les hommes a le penchant de la paternité de Dieu; sa nature est la bonté, cujus natura boni tas : la bonté et la paternité sont unies dans la pensée de tous ; elles ont pour notre cœur une même image et un même sourire. Ne pas être bon, est-ce encore être père? Or, de même que la bonté distingue la paternité, ce qui caractérise la bonté, c'est la libéralité. La bonté est un amour qui donne gratuitement; aussi les princes chrétiens qui tendent à se faire bons, parce qu'ils sont paternels, deviennent libéraux dans le vrai sens de ce mot, parce qu'ils sont bons; leur bonté produit leur libéralité; et le premier don qu'ils veulent faire à leurs sujets obéissants , c'est celui qu'ils méritent par leur obéissance même, le don de la liberté.

De là, dans les princes vraiment chrétiens, une chose décisive pour la liberté de leurs peuples, la volonté de les affranchir. De même

qu'un prince profondément pervers ne peut pas vouloir la liberté de ses peuples, parce que le mal est naturellement oppresseur ; un prince profondément vertueux et sincèrement chrétien ne peut pas vouloir la servitude de ses sujets, parce que le bien est naturellement libérateur. Sans doute, même un prince sincèrerement chrétien peut se tromper dans l'exercice de son pouvoir, et diminuer la liberté en voulant l'agrandir; mais ce qu'il importe ici de remarquer, c'est que le prince chrétien, en tant que chrétien, ne peut vouloir ni opprimer, ni asservir un peuple; parce que vouloir asservir, c'est-à-dire se faire sur des hommes libres une domination despotique, est une volonté réprouvée par Jésus-Christ, de qui relève dans le christianisme toute autorité vraiment libératrice. Ledespotisme exercé par quelquesprinces chrétiens a sa raison d'être non dans leur christianisme, mais dans les vices qui triomphent en eux des influences chrétiennes; mettez un saint sur le trône, et je déclare que ce saint est voué d'avance à la liberté populaire ; toute sainteté renferme la charité : et la charité répugne à confisquer la liberté ;

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elle a horreur de régner sur des esclaves.

Or, remarquez-le bien, là est pour les peuples» la souveraine garantie de la liberté, la volonté dans le prince d'avoir des sujets libres ; car si le prince n'a cette volonté, ou s'il a une volonté contraire, les constitutions, si libérales soient-elles, ne l'empêcheront pas de faire sentir au peuple le poids de sa tyrannie; libre par le droit constitutif, le peuple sera esclave par la volonté royale, consulaire ou impériale. Au contraire, quelque absolue que soit la constitution qui régit une société, mettez sur le trône un prince qui veut un peuple libre; donnez-lui des ministres et des fonctionnaires dignes par leurs vertus de sa royauté paternelle, c'est-àdire des organes vivants du pouvoir, voulant comme le pouvoir lui-même la liberté de la nation; je dis que, sauf des situations anormales plus fortes que la volonté des hommes, la nation sera libre : parce que la première condition dans ceux qui gouvernent pour assurer la liberté dans ceux qui obéissent, c'est de la vouloir.

Et voilà, Messieurs, le secret souverain du christianisme pour affranchir les peuples : il

amène leurs princes, devenus leurs pères , à vouloir leur bonheur et leur liberté ; comme il amène les peuples devenus obéissants à vouloir l'autorité et la puissance de leurs princes. Tel est l'idéal d'une société parfaite et vraiment chrétienne : celleoù lessujetsne trouvent jamais leurs princes assez puissants, et où les princes ne trouvent jamais leurs sujets assez libres; où la liberté veut agrandir l'autorité, et où l'autorité veut agrandir la liberté. Cette lutte généreuse entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent constituerait une société essentiellement progressive, où la liberté et l'autorité se rencontrant dans la volonté du bien, marcheraient ensemble dans l'harmonie et la paix au progrès général.

L'Église, dans l'ordre où elle se déploie, est le type de cette société idéale; et les sociétés, à mesure qu'elles se laissent pénétrer par la vie chrétienne, s'en rapprochent d'elles-mêmes de plus en plus ; les peuples chrétiens mettant leur gloire à avoir des maîtres puissants, et les princes mettant leur bonheur à gouverner des peuples libres; les premiers heureux de se soumettre le plus possible, les seconds heureux

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de commander 1»' moins qu'ils peuvent. Supposez, Messieurs, dans les sociétés chrétiennes,

des rois comme Louis l\, et des sujets comme

saint Bonaventure; et dites-moi, je nous prie, de quel eôté pourrait venir la servitude? Quand les sujets veulent obéir, et quand les pouvoirs veulent affranchir, qui pourrait empêcher une Liberté garantie et par les vertus de ceux qui obéissent, et par la volonté de ceux qui commandent? Pour empêcher la liberté d'être, je ne verrais plus qu'une seule cbose, îles systèmes de gouvernement si radicalement oppresseurs, que leurs vices seraient plus forts pour asservir, que les vertus du peuple et les vertus des princes ne le sont pour affranchir.

Mais c'est là précisément ce qui ne peut résulter de l'influence chrétienne : car lorsque la vie de Jésus-Christ pénètre profondément la société, elle y produit spontanément les constitutions les plus favorables à la liberté; tandis que tout ce qui est antichrétien est essentiellement despotique, et sous le nom même de gouvernement libéral n'aboutira jamais qu'à organiser la tyrannie.

Le paganisme, malgré le génie de ses légis-

lateurs, n'est jamais parvenu à créer des institutions dans lesquelles la liberté de l'homme pût s'épanouir véritablement. La liberté athénienne et la liberté romaine, si vantées par des enthousiasmes classiques et des admirations convenues,, n'étaient que des simulacres de la liberté. La source de tous les despotismes était au cœur du paganisme: et quoi qu'il fît, le despotisme passait dans ses constitutions destinées en apparence à créer la liberté. Le christianisme au contraire ne peut inspirer aucune constitution oppressive : l'affranchissement est sa nature, son besoin, sa destinée; un souffle libérateur se sent au fond de tout ce qu'il inspire pour le gouvernement des peuples; et. s'il ne parvient pas toujours à développer dans les sociétés chrétiennes les libertés généreuses dont il porte en lui tous les germes divins , c'est que dans sa marche affranchissante, il rencontre au chemin le rationalisme politique, qui tend par tous ses instincts à reconstruire sous le nom de libertés modernes le vieux despotisme des sociétés païennes.

Le génie rationaliste appliqué aux gouvernements a trois caractères hostiles à la liberté

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que je résume en ces I mis mots: il est impératif, improvisateur, et formaliste; le christianisme h précisément les caractères opposés. Voilà pourquoi le premier opprime, et le second affranchit.

Ce qu'il y a d'abord de singulièrement remarquable dans le génie ralionaliste qui se proclame libéral et lève le drapeau de la liberté , c'est" qu'il apparaît partout avec le caractère qui distingue les tyrans; il est impératif jusqu'à l'absolutisme. Toutes ses pensées sont des dogmes politiques qu'il ne permet pas même de discuter; et son despotisme se plaît à enfermer les peuples dans des formules absolues. Un homme vient avec une idée dans sa tête, et il dit à une nation : La république est l'idéal des gouvernements; vous serez républicains. Un autre vient et dit: Sans le commu nisme, il n'y a pas de garantie pour la faiblesse des petits contre la tyrannie des grands ; vous serez communistes. Un autre vient et dit : Sans la théorie de Fourier appliquée à la société, le Progrès social ne peut pas être ; vous serez phalanstériens. D'autres, apportant des systèmes plus acceptables, ne con-

.sentent à compter ni avec les mœurs locales , ni avec les habitudes nationales, ni avec les situations spéciales ; leurs idées , en ellesmêmes plus modérées, affectent pour s'imposer à tous des exigences non moins despotiques ; ils disent : Sans un parlement toujours prêt à parler pour dénoncer les abus de l'autorité, la liberté ne peut pas être; donc il faut que vous soyez parlementaires. Sans une constitution consentie par le peuple, et délibérée par ses représentants, il n'y a que tyrannie ; donc il faut que vous soyez constitutionnels. Enfin il y en a qui, au nom de la liberté politique, imposent l'absolutisme politique; ils disent : Sans un gouvernement absolu, l'ordre est toujours problématique et la liberté toujours incertaine ; donc . vous serez absolutistes.

Ainsi parle ce tyran qui se nomme l'idéologie sociale : c'est l'idée qui s'impose quand même aux nations qu'elle veut jeter dans son moule et faire à son image. L'idéologue est ainsi fait : morgue, absolu, despote, il commande, il exige, il impose. Son idée n'est pas pour la société , c'est la société qui est pour son

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idée; il i'aut qu'elle y entre, qu'elle s'y en- Ferme, dût-elle \ mourir. Là est la Bource de la tyrannie qui menace les libertés du monde entier : l'absolutisme de l'idée incarnée dans des hommes décrétant leur pensée personnelle comme condition de liberté sociale.

Le christianisme, lui, n'impose rien, iln'exigr rien, il ne décrète rien ;rien, si cen'est la liberté elle-même, sous la sauvegarde de l'autorité. On peut accorder que, sous ce rapport, le christianisme, sans commander, a des préférences ; il a des instincts, et, si je puis le dire, des sympathies monarchiques, parce qu'il est unité, ordre et stabilité; mais il n'a rien sur ce point d'impératif ni de dogmatique ; il ne dit pas à une société : Vous serez absolue, vous serez constitutionnelle, tous serez républicaine; il dit : Vous serez ce que voudra la Providence et le tempérament qu'elle-même vous fit ; vous accepterez la constitution sortie de votre sol par une croissance naturelle et une germination spontanée ; et cette constitution , parce qu'elle sera naturelle, ne pourra être despotique ; née de la spontanéité , elle ne confisquera pas la liberté.

Ainsi, le christianisme est saintementlibéral, parce qu'il n'a rien d'exclusif. 11 a un autre caractère, contradictoire au rationalisme politique, et qui le rend propre à faire naître et croître dans les nations toutes les vraies libertés : il ne précipite rien , il sait attendre. Le génie révolutionnaire improvise tout, même les œuvres des siècles ; lui est patient, parce qu'il se sent immortel. Sorti de Dieu comme la nature, quoique d'une autre manière, il imite l'action divine; il laisse s'élaborer lentement dans le fond de la vie nationale et des mœurs populaires les constitutions qui doivent régir les sociétés ; et il advient qu'une nation n'est pas plus gênée dans ces constitutions sorties d'elle par sa propre croissance, qu'un homme ne se sent esclave de l'organisme naturel qui règle ses mouvements en lui laissant sa liberté. Par ce procédé tout divin, le christianisme produit les libertés essentielles et nécessaires; certaines franchises peuvent tarder à venir , mais elles viennent quand elles doivent venir ; et la société mûrie par le temps produit la liberté , comme un arbre bien élevé donne son fruit dans la saison.

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Quiconque ne comprend pas cette valeur de la durée el cette force du temps pour créer les M'aies libertés, peut bien avoir avec le

génie le fanatisme de l'idée personnelle, il n'a pas le sens de la liberté sociale; El c'est là le vice caché «jui condamne à une impuissance fatale les constitutions créées par les révolutionnaires. Ils improvisent leurs législations, comme les orateurs Imaginatifs improvisent leurs discours ; d'autant plus satisfaits de leur œuvre improvisée^ qu'ils se sont moins donné le temps de réfléchir. Leur pensée brûlant, dans leur cerveau comme la lave d'un volcan, dévore le temps; impatiente de la durée elle ne peut attendre même le lendemain ; et il faut, pour le triomphe de leur idéal, que la société fasse en dix jours un travail de mille ans. Ils ont découvert qu'hier une société ne possédait pas toutes les libertés qu'elle peut concevoir ; et voilà qu'ils lui en imposent aujourd'hui plus qu'elle n'en peut porter. Comme une mère folle donnerait à un enfant de huit ans toutes les franchises de l'âçe mûr, ils donnent à un peuple incapable des libertés qui le tuent.

Voilà, Messieurs, le vice capital de tous les politiques ou réformateurs antichrétiens ; improvisateurs superbes, ils imposent pour des siècles leur pensée d'hier. Or, remarquez-le bien, les nations ne vivent pas de choses improvisées. Et voilà pourquoi le christianisme, qui fait des miracles à son gré, quand il s'agit de la vie des peuples n'improvise rien ; il met des siècles à créer ses chefs-d'œuvre ; chefs-d'œuvre d'autant plus divins, que l'homme y voile moins la main de Dieu par l'ombre de sa main. Au fond de ces constitutions qui ont eu pour croître et s'épanouir le souffle de la nature et le soleil des siècles, la force de Dieu se sent; et l'on voit dans la gloire de leur perpétuité reluire comme un reflet de son éternité. Au contraire, les constitutions que l'homme improvise sur le tvpe de son idée, passent et disparaissent, comme des vêtements que la société prend aujourd'hui et rejette demain sans en trouver aucun qui soit à sa mesure. Et tandis que la société se sent captive et emprisonnée dans des législations créées hier par le génie de l'homme, les constitutions écloses de la nature des peuples au souffle du christianisme, leur assurent.

LE PROGRES »" [Al PAB l I LIBERTE CHRETIENNE. 219

sans charte écrite e1 sans constitution délibérée, (k's siècles «le liberté ; liberté d'autant plus vraie, qu'affranchie de l'empire des mots, elle est tout entière clans le fond des choses; et que, dégagée du formalisme légal, elle atteint sans entraves toutes les réalités delaviedes hommes libres.

C'est ici, en effet, Messieurs, le caractère éminent de la liberté sociale inspirée par le christianisme. Son génie n'est pas comme le génie révolutionnaire, formaliste et bureaucratique : il a peu de goût pour les libertés métaphysiques et les servitudes administratives. Créer des libertés concrètes et réelles qui atteignent le détail de la vie et rendent l'homme libre en tout ce qui est légitime, quel que soit le système de gouvernement adopté par un peuple ; en un mot, rendre partout et toujours les peuples libres civilement , alors même que les événements et la Providence auraient fait qu'ils ne fussent pas dans le sens moderne de ce mot, libres politiquement : tel est, si je le puis dire, le penchant social du christianisme ; penchant divinement libéral que ne remarquent pas assez les politiques de ce temps esclaves du forma-

211 QUATRIÈME CONFEfiERCE.

Usine révolutionnaire et de ses libeités artificielles.

Grande est en effet la différence, au point de vue du véritable affranchissement, entre la liberté politique et la liberté civile. La liberté politique est la faculté d'intervenir directement dans la formation et l'action du çouvernement. La liberté civile est la faculté d'accomplir sans entraves tous les actes légitimes du citoyen dans la cité. La première de ces libertés est plus générale, plus idéale, plus abstraite ; la seconde est plus particulière, plus concrète, plus pratique. Ces deux libertés, quand elles sont sincères, peuvent se rencontrer ensemble; mais c'est une erreur de croire que la première engendre nécessairement la seconde ; il peut même se faire que ces deux libertés se trouvent dans une même société en raison inverse. Le suffrage même universel n'est pas une garantie infaillible contre l'asservissement individuel; il peut sanctionner à la fois la plus grande liberté politique et la plus grande servitude civile. Qu'importerait pour ma liberté réelle l'honneur d'avoir eu dans la formation d'un pouvoir ma dix-millionièmeparl

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d'influence, si le mécanisme gouvernemental consacré par ce grand acte que j'appelle ma liberté politique , venait par chacun de ses rouages m'enleverla liberté de tous mes actes? Que m'importerait que l'on me proclamai ('•lecteur, législateur, constituant, si le gouvernement que j'aurais fait librement me tenait dans une servitude de détail qui voilerait à mes yeux ma liberté d'ensemble? A quoi sera irait pour ma liberté de citoyen mon vote de souverain, si j'étais pour toute ma vie rivé à la bureaucratie? Que nous feraient enfin des libertés générales et abstraites écrites dans des constitutions proclamées libérales, si notre vie prise au détail se trouvait enveloppée dans un réseau de dépendance, et si le premier pouvoir de ce gouvernement issu de ma liberté politique était de me prendre une à une toutes mes libertés civiles ? Je ne demande pas si cet antagonisme entre la liberté politique et la liberté civile a existé dans des sociétés solennellement proclamées libres. Il serait facile d'évoquer ici des souvenirs pleins de larmes et d'opprobre, qui montreraient dans un peuple la liberté politique partout, et la liberté civile

nulle part ; il suffit d'avoir établi que cet antagonisme peut exister. Il fallait signaler une des erreurs les plus graves et les plus répandues de nos jours en fait de liberté, celle qui confond la liberté politique avec la liberté civile. Je laisse aux hommes spéciaux, qui en ont reçu la vocation, d'approfondir ce point qui touche aux fibres vives de la liberté. Je me contente, après cette distinction absolument nécessaire , de demander quelle est de ces deux libertés celle que le christianisme aime^ favorise et développe le plus? De ces deux libertés quelle est la plus directement chrétienne ? Est-ce la liberté politique ? est-ce la liberté civile ? Messieurs , je n'hésite pas à répondre : le christianisme n'exclut ni l'une ni l'autre, et son plus beau triomphe serait de les unir; mais sa liberté de choix, sa liberté de préférence , s'il faut opter entre l'une et l'autre, c'est la liberté civile : la liberté civile est celle qu'il aime d'instinct et qu'il produit de lui-même ; et c'est par là qu'il se révèle minemment libéral : parce que si la liberté politique peut demeurer dans les mots, la liberté civile atteint nécessairement les choses;

l.l. PROGRÈS BO< [AL PAH l. \ il m RI É CHRÉTIENNE. '217

et «pie si la première se résoul quelquefois

dans la chimère de la formule, la seconde

se traduit toujours dans les réalités de la vie.

Vu contraire, tout ce qui est antichrétien,

quelle qu'en soit la raison secrète, aune tendance marquée à l'exagération de la liberté politique, et à la diminution de la liberté civile. Il \ a tels hommes qui élèvent aussi haut que |ms>ible le drapeau de la liberté politique, qui proclament tout homme souverain appelé à l'honneur de gouverner la patrie; etquidemain devenus l'autorité par le vote d'un peuple réputé libre, proscriraient d'un seul coup toute liberté civile. Ils nous referaient une société politiquement libre et civilement esclave , où l'individu serait dépouillé au nom de la loi sociale de toute garantie personnelle, et où tout ce qui voudrait exister vis-à-vis de l'État sans se laisser absorber par l'État, serait, au nom de la liberté, traité en suspect et même en ennemi . On ne peut plus en douter, là est le penchant des révolutionnaires ; là, tous ceux qui rêvent l'organisation d'une société nouvelle sur les débris du christianisme se rencontrent plus ou moins dans une même pensée : multi-

plier indéfiniment les rouages politiques et les ressorts administratifs; rouages inflexibles qui feraient sentir par toutes les faces de la vie réelle le contact de mille tyrannies subalternes ; ressorts despotiques qui peuvent devenir, et deviennent en effet dans le triomphe des méchants des instruments d'universelle oppression.

Aussi, ne vous y trompez pas, et permettez à un homme qui vous aime de vous avertir du grand danger qui menace dans l'avenir les libertés du monde. Nos sociétés modernes avec leurs inventions sont menacées d'un despotisme inconnu dans l'histoire. Si l'esprit chrétien, reprenant le dessus dans la société, ne permet aux princes de la terre des moyens pins simples de gouverner leurs peuples ; si le christianisme, pénétrant de nouveau de son souffle libérateur ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, ne relève assez haut l'autorité sociale et la liberté morale pour rendre inutiles tant de rouages que nos vices seuls ont pu rendre nécessaires : tôt ou tard nous serons étreints dans ces mécanismes, par lesquels un seul homme pourra broyer sous une hiérarchie

il PBOORÈ8 S0< i\l. PAS Là LIBERTÉ • Hld.ï li:\\i.. 210

de despotismes toutes les libertés <• i \ ilfs . Il viendra un homme qui fera de toutes les libertés de l'Europe une immense hécatombe offerte à une idole sanglante qui se nommera l'État , qui se nommera la patrie, qui se nommera l'humanité, ou qui se nommera le Progrès!... Ce tyran de l'avenir, il y en a qui l'appellent; ils le saluent de loin comme le Messie qu'ils attendent ; c'est le grand roi du socialisme qui :loit briser le vieux monde sous ses pieds de fer : nouveau Nabuchodonosor d'une autre l>ab\ lune, il demandera aux peuples, lui aussi, d'adorer sa statue ; despote à nul autre comparable, debout sur les ruines de toutes les libertés, il dira, au milieu des nations prosternées et muettes, l'éternelle parole de toute tyrannie victorieuse : Je suis, et il n'y a que moi !

Ah! Messieurs, comprenez-moi, je vous prie : je ne me pose pas en prophète; je ne prédis rien, j'avertis ; et n'avez-vous pas assez besoin que l'on vous avertisse? J'entends l'Apôje qui me crie : Insta opportune , importune : Prouve et démontre de toute manière à tes jontemporains le danger qui les menace, et

supplie-les de l'éviter : Argue, obsecra. Oui, Messieurs , moi, apôtre de Celui qui nous affranchit tous, je vous supplie, et je voudrais me mettre à vos genoux pour vous dire : Frères , sauvons la liberté ; car la liberté c'est notre vocation : In libertatem vocati estis, fratres. Mais ne l'oubliez pas , il n'y a de liberté que par le Libérateur. Donc, que Jésus-Christ règne au milieu de vous , ' qu'il y crée la liberté comme il y crée l'autorité; qu'il suscite dans la société les meilleurs des sujets, les meilleurs des rois et les meilleurs des gouvernements; qu'avec Lui et par Lui le bien soit partout; et que la liberté, qui est le mouvement dans le bien, croisse et se développe en lui : alors vous serez affranchis par le règne de Jésus-Christ de toutes les tyrannies qui menacent votre avenir ; le Christ vous aura délivrés, et vous serez vraiment libres.

CIXOllKME CONFERENCE.

LE PROGRES SOCIAL

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