‹ Le progrès par le christianisme (volume 2)Chapitre 19 sur 20 · PAR LA* FRATERNITÉ CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

PAR LA* FRATERNITÉ CHRÉTIENNE

Messieurs,

Il y a entre tous ceux qui portent la dignité de l'homme une égalité glorieuse que le christianisme consacre par son dogme et transfigure dans sa lumière, c'est l'égalité de droit ou l'égalité devant la justice. Cette égalité le

christianisme la fonde sur trois grandes bases dogmatiques ; il lui donne pour supports l'unité d'origine d'où rejaillit sur tous les fils d'Adarn l'illustration d'une même paternité ; l'unité de destinée qui nous garantit le même droit à la possession de Dieu, et nous impose la même responsabilité devant la justice de Dieu; l'unité dans le Médiateur, qui, nous faisant tous un en Jésus-Christ, nous donne par la communauté de cette vie trois égalités qui n'en font qu'une : égalité dans la doctrine, égalité dans l'obéissance, égalité dans l'amour. Telle est la grande égalité humaine, qui a ses racines dans les profondeurs du dogme catholique d'où elle sort toujours ancienne et toujours nouvelle , pour fleurir dans les législations et resplendir dans l'histoire de tous les peuples chrétiens. 'Rien donc, doctrinalement et historiquement, n'est plus faux que l'hypothèse qui fait de l'égalité humaine une invention du génie moderne.

Mais, s'il y a une égalité vraie que consacre le christianisme, il y a une égalité fausse que repousse le christianisme, c'est l'égalité de condition et de rang ; égalité révolutionnaire ,

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que j'ai demandé la permission de désigner

d'un seul mot, on l'appelant Yégaiitarisme , exagération systématique de l'égalité. Du moment que les hommes s'assemblent pour former dans l'unité un tout harmonieux , l'inégalité naît d'elle-même, et la hiérarchie sociale s'épanoiùtdansTégalité humaine. Aussi, l'égalitarisme , qui veut passer sur toutes les conditions sociales un même et inflexible niveau, outrage la société comme il outrage la nature. Il est la laideur sociale, parce qu'il supprime avec la variété l'élément de toute beauté. Il est la dégradation sociale, parce qu'au lieu d'appeler à monter, il force à descendre. Il est la servitude sociale, parce qu'il est dans sa nature de faire mourir la liberté. Il est la spoliation sociale ; il commence par demander la division indéfinie de la propriété, et il finit par exiger la suppression de toute propriété, pour aboutir au communisme.

Contre ce système dégradant et antisocial, le christianisme proteste avec la raison et le bon sens ; il demande au sein de l'égalité humaine notre commune grandeur, l'expansion

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libre des inégalités sociales que produit l'action combinée de la liberté humaine et de la providence divine ; et il reconnaît dans les supériorités permanentes que Dieu et l'homme font ensemble une sauvegarde de l'éçralité humaine et un ressort du progrès social.

Telle est, Messieurs, la vraie doctrine: je la défendrais devant tous les princes comme devant tous les peuples assemblés. Jamais peut-être je ne me suis senti, en vous parlant, d'une manière plus palpable l'interprète de vos pensées; il me semblait porter dans ma parole le souffle de vos âmes ; et je me réjouissais de comprendre de mieux en mieux, comment dans ce pays de France travaillé par tant de systèmes, la langue du sens commun est demeurée notre vraie langue, et le bon sens l'immortel génie de la France. S'il y a eu des contradicteurs, je l'ignore. Quoi qu'il en soit, ceux qui feraient à ces vérités si élémentaires une contradiction systématique, s'excommunieraient eux-mêmes de la société du sens commun; ils s'exileraient de la patrie des intelligences; il n'y aurait pas à s'en occuper.

Mais, Messieurs, l'égalité et la liberté, qui

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ont dans l'autorité leur sauvegarde commune, suffisent-elles à la réalisation complète du Progrès social? Étant donné avec l'égalité humaine et la hiérarchie sociale, le fonctionnement de la liberté, n'est-il pas à eraindre que notre égalité humaine devant l'inégalité sociale ne

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soit une pure illusion, et que la supériorité des conditions n'ahoutisse à la suppression de l'égalité des droits? Entre l'égalité humaine et la hiérarchie sociale, ne faut-il pas une puissance conciliatrice qui empêche l'égalité de maudire la hiérarchie, et la hiérarchie d'opprimer l'égalité, et l'une et l'autre de supprimer la liberté ?

Oui, Messieurs, il faut, pour maintenir l'équilibre et assurer le Progrès social, une troisième puissance qui empêche les deux autres de se dévorer mutuellement; entre l'égalité et la liberté, il faut la fraternité. C'est par ce sujet éminemment actuel et éminemment sympathique que nous terminerons les Conférences de cette année. Vous montrer la nécessité de bien entendre la fraternité ; dire qui a la puissance de réaliser la fraternité, c'est tout ce que je me propose en ce discours.

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La fraternité est une des choses qu'il importe le plus aujourd'hui de définir chrétiennement et d'illuminer des pures clartés du christianisme , parce que seul Jésus-Christ sait le sens de ce mot que lui seul nous apprit. Le mot fraternité est avec le mot progrès l'un des plus célèbres de ce temps ; il nous apporte, lui aussi, les plus grandes espérances et les plus grandes menaces. Il est l'écho le plus universel, le plus multiple et le plus profond des voix du siècle. Tandis que les chrétiens continuent de redire ce mot de l'Évangile, les hommes même les plus acharnés contre la religion de Jésus-Christ, le font retentir d'un bout du monde à l'autre, avec une force qui remue au loin les .peuples et fait tressaillir les générations vivantes.

Depuis bientôt deux mille ans, l'Église catholique de ses lèvres maternelles redit à ses enfants ce mot cher à son cœur. Toutes les fois

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qu'elle parie parla \<>i\ du prêtre à ses enfanta rassemblés, elle met an commencement, au milieu el à la fin de ses discours, ce signe de notre fraternité. Comme Gicéron disait en parlant au peuple de Home antique : Romains j Démosthônes au peuple d'Athènes: Athéniens j L'orateur chrétien, sauf des exceptions qui laissent subsister la règle, dit, en parlant aux enfants de l'Église: Mes frères.

Ce mot que l'Église met en tous ses discours, elle l'avait fait depuis de longs siècles pénétrer dans ses mœurs, ses lois, ses institutions; et à quiconque voulait lire sans préventionla grande épopée du christianisme dans le monde, il ne pouvait échapper que, sauf des prévarications individuelles qui s'expliquent par l'égoïsme humain et l'abdication de l'esprit chrétien, le christianisme tout entier était le progrès toujours croissant de la fraternité sur la terre. En voyantl'Église catholique se donner à elle-même, avec le nom, toutes les sollicitudes d'une mère, et tous les chrétiens se presser sur son sein et se proclamer ses enfants, deux choses se révélaient dans une même lumière et avec le même charme: la maternité de l'Église et la frater-

nité des chrétiens. Ce phénomène était devenu dans la catholicité si perpétuel, si général, si régulier, que le monde ne songeait plus même à le remarquer. Comme les peuples accoutumés au miracle de l'harmonie du monde matériel ne songent pas même à admirer la marche et la splendeur du soleil; ainsi l'astre de la fraternité chrétienne passait sans les étonner à travers les générations accoutumées à ses miraculeuses influences ; l'humanité , éclairée par sa lumière et fécondée par sa chaleur, ne croyait pas même en éprouver le besoin, tant son rayonnement lui était devenu comme naturel à force de lui apparaître universel et continu. Le bienfait et la splendeur du soleil se révèlent mieux aux hommes quand l'apparition des météores et le passage des tempêtes leur en voilent l'éclat et leur jettent l'épouvante. Ainsi, pour rendre les peuples attentifs au phénomène incomparable de la fraternité chrétienne , il a fallu dans le monde moral et social l'apparition d'un météore et le passage d'une tempête ; il a fallu l'égoïsme dans les hommes et le bouleversement dans la société.

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Lorsque L'égoïsme du dix-huitième siècle eut divisé les intelligences, desséché les cœur> el l'ait le vide dans lésâmes; lorsque Jésus-Christ, centre divin de la fraternité chrétienne, eut paru un moment se retirer delà terre, laissant derrière lui les hommes séparés, ennemis, armés les uns contre les autres; lorsque le monde eut vu des haines civiles, des assassinats juridiques, des convulsions politiques, des ruines sociales, telles que l'histoire du inonde européen n'en avait pas racontées ; lorsque l'individualisme nous eut pulvérisés intellectuellement, que le matérialisme nous eut pervertis moralement, et que la Révolution nous eut en quelque sorte tués socialement : c'est alors que du sein de cette humanité trois fois ravagée et effroyablement désolée, une immense aspiration s'échappa qui appelait la fraternité. La fraternité avait disparu dans un nuage sanglant pour faire place au fratricide ; et , comme £oute chose nécessaire, mais absente, elle faisait sentir le besoin qu'on avait d'elle. L'égoïsme avait étreint cette société haletante, et la haine avait failli l'étouffer ; elle avait besoin pour respirer du souille de l'amour et du

grand air de la fraternité. Ainsi peut-être s'explique l'apparition de tant de théories sociales qu'on vit se produire tout à coup dans la première phase de ce siècle, comme une moisson fécondée par une nuit d'orage ; théories étranges et plus ou moins bizarres , qui toutes, au milieu des aberrations intellectuelles et des perversions morales les plus monstrueuses, se rencontraient dans une tendance en apparence généreuse, la tendance à reconstruire de fond en comble la société humaine, en lui donnant la fraternité pour base, la fraternité pour sommet, la fraternité pour centre, la fraternité pour devise, la fraternité pour drapeau, la fraternité enfin pour loi d'universelle organisation et de progrès indéfini.

De là, Messieurs, le rêve qui a séduit de nos jours tant d'âmes sincères et de cœurs naïfs ; rêve charmant de la société fraternelle qui se lève de loin à l'horizon de l'avenir, comme une radieuse image du ciel apparaissant à la terre. La voyez-vous cette humanité qui enchante les visions du siècle ? Qu'elle est belle, qu'elle est riche, qu'elle est brillante, qu'elle est

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heureuse, qu'elle esl fraternelle, enfin! Entre ces fortunés élus de la fraternité, il n'y a plus de jalousie, plus de naine, plus d'ambition, plus de rivalité, plus de colère, plus de vengeance. Là dans ce terrestre paradis que l'humanité cette fois met au fond de l'avenir, comme les frères s'aiment, comme ils s'embrassent, comme ils se béatifient mutuellement! Comme tous y sont heureux du bonheur de chacun, et chacun du bonheur de tous!... 0 ciel de la terre, que vos perspectives sont riantes aux regards de mon siècle ! Aussi avec quel charme les hommes de ce temps se lèvent pour vous entrevoir ! Et comme ils se plaisent à saluer du sein de la société égoïste qui les étreint de près, cette société fraternelle qui leur sourit de loin! Que dis-je? non contents de la saluer, ils prennent leur chemin pour se hâter vers elle ; on dirait que le siècle tout entier s'achemine avec eux ; et je crois entendre tous les échos de ce monde moderne dire et redire autour de moi comme un concert d'espérances unanimes : « Voici venir le règne béatifique de la fraternité universelle ; l'individualisme s'en va; l'égoïsme disparaît; les

divisions s'effacent ; les distances s'évanouissent ; tous les peuples se rapprochent , se mêlent, s'embrassent de plus en plus; la paix du monde se décide d'elle-même au sein de nos congrès, où seules la raison et l'amour pèsent dans la justice la destinée des nations. Peuples, donnez-vous la main , c'est le Progrès qui le veut; désormais la guerre ne sera plus. La concorde et la paix chassent devant elles ce monstre sanglant qui tue les hommes et ravage les peuples : bientôt tous nos canons et tous nos appareils de guerre n'apparaîtront plus que dans nos musées archéologiques comme les monuments d'un âge heureusement évanoui; et voici que secondée par le vent du siècle, la société moderne emportant au Progrès les gouvernements et les peuples, vogue à pleines voiles vers les rivages de l'amour et de la fraternité ! »

Tel est l'avenir qu'on nous prophétise et qu'on nous montre toujours au loin, comme une aurore couverte des plus douces clartés annonçant la splendeur d'un beau jour. Cet avenir, est-ce une realité? est-ce une illusion? est-ce un idéal du moins? Admettons que c'est

PKOGREH SOCIAL PAB LA FRATERNITE ( mn-.Tii VNE. 289 un idéal. Dès lors, la question est de savoir

commenl en approcher de plus en plus. Il s'agit de oe pas permetre à ce mouvemenl bj général qui emporte les espérances mus un avenir Béduisant, «le se tromper de route.

Certes, Messieurs, je ne le nierai pas, celle

tendance à un règne plus effectif, plus pur, plus universel de la fraternité, est une tendance heureuse; je le dis, veuillez le croire, sans ironie aucune : oui, Dieu, en laissant passer sur les nations modernes, plus sensible, plus émouvant, et, si je puis le dire, plus frémissant que dans les autres siècles, ce souffle de fraternité, Dieu a eu quelque dessein; il a voulu ramener par leurs propres aspirations les générations chrétiennes aux sources de leur propre \ie: peut-être il a aouIu provoquer dans la société chrétienne une application plus profonde de l'Évangile aux plaies de notre humanité souffrante, et une résurrection plus splendide de la \ ie de Jésus-Christ au milieu de cette vieille Europe qui s'était elle-même déshéritée de lui.

Mais ce que j'ai dit de la tendance générale au Progrès, je le dis ici en particulier de notre

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universel élan vers la fraternité: ily a là une espérance, mais ily a un danger aussi; une espérance de félicité, si ce mot fraternité garde dans toutes les âmes le sens qu'il a dans l'Évangile; un danger de catastrophe, si ce mot de l'Évangile a pour interprète la perversion des âmes. Les mots les plus suaves sur les lè\res de la ^ertu, deviennent les plus terribles sur les lèvres du crime. Dans la bouche des vrais chrétiens ce mot fraternité est un sourire du cœur que la charité envoie par la parole ; dans la bouche de F antichristianisme ce mot est une menace dont l'impiété révolutionnaire effraye ses ennemis. Donc, le dire, el le dire encore, et chaque jour faire répéter par tous les échos de la France, de l'Europe et du monde, fraternité, fraternité, fraternité, ce n'est pas assez pour nous rassurer sur le présent, et ouvrir nos cœurs à l'espérance de l'avenir. Depuis qu'on a -pu voir les plus illustres têtes tomber au nom de la fraternité ; depuis que l'humanité a vu de ses yeux pleins de larmes des prêtres et des pontifes, des magistrats et des capitaines, des princes et fies princesses, des saints el des saintes, c'est^

PHOGKKU SOCIAL HAB LA FRATEHMTÉ C11RKTIENNJ

à-dire la religion, La probité, la gloire, la naissance et la vertu, monter à l'éehafaud, ayanl à leur droite la statue de la Liberté, el à leur gauche la statue de la Fraternité: non, pour nous rassurer, il ne snllii plus de nous dire: fraternité; si l'on ne nous révèle au fond de ce mol le vrai sens qu'il renferme, Burtoul si l'on ne prend, pour L'interpréter aux nations, L'orgaue qu'a établi tout exprès Celui même qui l'a prononcé de ses lè\res divines. Aussi, lorsque je \iens à étudier de près les hommes qui foui an dix-neuvième siècle le plus de bruit autour de celte parole d'amour, je tremble, je l'avoue, et je crains la traduction sanglante du mot fraternité par la fureur des faux frères.

Depuis que le christianisme a popularisé dans les nations ce mot. doux et terrihle, il est singulièrement remarquable que les instincts les plus antichrétiens et souvent les plus féroces s'en sont emparés comme d'un glaive à deux tranchants , pour donner à l'humanité proclamée fraternelle le spectacle du massacre des frères. A toutes les époques fécondes en assassinats et en désastres publics, il vient des hommes qui profanent la sainteté et désbo-

norent la gloire de ce mot; ils se nomment les Frères. Eh! grand Dieu! quels frères! L'égoïsme trace autour d'eux le cercle de leur fraternité menteuse : de ce cercle impitoyablement fermé par leurs doctrines les trois quarte de la société sont exclus et déclarés les ennemis des frères ; et l'humanité regarde a\ec effroi cette fraternité rouse du sane Iraternel passer en levant sur sa tête le drapeau du fratricide. Que ces tueurs d'hommes, ces destructeurs de villes, ces ravageurs de provinces, se nomment tantôt frères Pastoureaux, tantôt frères Moraves, tantôt frères Vaudois ; qu'en d'autres temps ils prennent les noms encore plus séduisants que vous connaissez tous et qu'il n'est pas besoin de redire ; c'est toujours la même chose , lantichristianisme ayant la fraternité aux lèvres et le fratricide au cœur. Ils sont nos frères , disent-ils, et ils ont la menace à la bouche; ils sont nos frères, et ils ont le poignard à l'a main ; ils sont nos frères, et ils veulent nous assassiner. Ils nous promettent ici -bas le paradis de la fraternité, et ils préparent pour inaugurer ce règne du ciel sur la terre des ma-

PROGRÈS SOCIAL PAR LA PRATI i:\iti: i iihi.tii \ \ i :. 293

chines infernales : c'esl la tradition du fratricide « 1 1 1 î se perpétue dans I»- Bang; c'esl toujours Caïn qui cherche Ibel et s'apprête à le frapper en lui disant : .)/"// frbre!

Telle est, Messieurs, la fraternité dont nous avons entendu la clameur retentir sur nos forums, et donl nous axons vu un moment le drapeau lloiter au vent de nos tempêtes civiles. Et à l'heure qu'il est, même après des expériences lamentables et leurs sinistres clartés, je crois voir encore tout un monde sous le charme de ce mot séducteur. Jamais donc il ne fut plus urgent de restaurer dans les âmes la M'aie notion de la fraternité; L'empire des mots est terrible dans notre France. Nous sommes ainsi faits, que quand la passion nous aveugle ou que l'erreur nous séduit, le mot, par je ne sais quelle mystérieuse puissance, nous entraîne par sa magie à l'extrême opposé de l'idée qu'il renferme : et il advient pour notre malheur que la parole de sa nature la plus pacifique se transforme en cri de guerre, et devient sur nos lèvres comme une foudre qui tue.

Qu'est-ce donc que la fraternité? Il y a quelques années, traitant de la charité et cher-

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chant dans notre Foi les hases doctrinales de l'amour fraternel , j'ai défini la Fraternité :

l'unité entre plusieurs êtres vivants. Nous disions alors, en descendant jusqu'aux racines naturelles de toute fraternité : la fraternité est la pluralité des êtres qui se nomment frères, se rencontrant dans l'unité de l'être qui se nomme père. Mais cette définition, vous le voyez, n'atteint que l'essence de la fraternité, elle révèle sa substance considérée dans ce qu'elle a de plus intime. Il s'agit ici de définir la fraternité dans sa manifestation extérieure et dans son acte efficace. Car ce n'est que par là quelle devient un élément du Progrès social. Or, la fraternité, considérée à ce point de vue pratique et comme condition du perfectionnement social, peut se définir : la communication volontaire et affectueuse de ce que l'on a et de ce que l'on est soi-même pour le bonheur et le perfectionnement réel des autres. Donner volontairement aux autres sous l'inspiration de l'amour quelque chose de soi-même, c'est faire acte de fraternité, parce que l'unité entre plusieurs, qui est la vie intime de la fraternité, m- se manifeste que par cette eommu-

i s SOCIAL iJ \n i \ n: \ il RNITK I HRETI1 \ \i . 295

nication effective de ce que l'on a ou de ce que l'on est soi-même. Je dis donner volontairement, parce que le commerce fraternel entre des rtres doues de liberté ne se conçoit que par le don volontaire et la communication libre.

Voilà, Messieurs, la vraie fraternité, la seule capable de réaliser le progrès que ce moi prophétise : elle est la traduction visible et la manifestation efficace de la fraternité intime et substantielle que nous avons définie : l'unité entre plusieurs. Plus l'homme cherche à donner à un autre quelque chose qui se rattache à lui ou qui est lui-même, plus cet homme est vraiment fraternel ; au contraire, plus un homme attire à soi ce qui est à autrui, plus il exige qu'on lui donne à lui-même, moins il est. fraternel. Celui qui donne ou qui veut donner fait preuve de fraternité : celui qui veut prendre ou ne veut que recevoir l'ait preuve d'individualisme.

Cette différence est élémentaire, mais elle est capitale; et il importe d'autant plus de la faire remarquer et de la mettre en lumière, que des philanthropes de ce temps, perpétuant au milieu de nous la génération des faux frè-

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us. et voulant réaliser le chaos dans les choses par la confusion dans les idées, n'ont pas rougi d'appeler de toutes les voix de leur éloquence, non une fraternité qui donne, mais une fraternité qui prend ; non une fraternité qui communique de son propre bien, mais une fraternité qui reçoit le bien des autres : hommes égoïstes, qui prononcent sans cesse le doux nom de frères, et dont toute l'ambition se bornerait, sinon à prendre par la force, du moins à recevoir par la loi une part du bien d 'autrui. Ils ne veulent plus de la fraternité qui naît de la charité; ils demandent une fraternité organisée par la loi : il faut que la loi commande, il faut que la loi exige, il faut que la loi mesure le don du frère au frère. Le dévouement ne sera jamais assez grand pour faire donner tout ce qu'ils veulent recevoir : donc, que la loi, et au besoin la violence, réalise au milieu de nous le règne de la fraternité. Dans la famille humaine il y en a qui sont riches, il y en a qui sont pauvres : l'humanité ne doit plus subir cette injure, ni la Providence cette insulte. Il faut qu'il n'y ait plus de riches ni de pauvres ; ou plutôt il faut que tous soient riches; car pour

PROGRÈS sû< i \i. par i. \ lit en i:\rn ( iiki'tii \ \i . 291

tout frère de In Famille liumaiue la richesse e>t de droit. Mrs lors, pour donner aux regards de Dieu le spectacle de la fraternité humaine, le moyen esl bien simple : < 1 1 1«^ le superflu de

la richesse t be au nom de la li>i dans le sein

de l'indigence : que les grands frères soient contraints au nom de la fraternité de donner aux petits livres : ou ce qui serait encore plus équitable, que. par une juste compensation des injures du passe, les petits frères à leur tour deviennent les grands frères. Et quand ces \rais frères seront à la tète de la grande famille, ali ! nous verrez de quoi sont capables, pour créer le paradis sur la terre, ceux que, depuis six mille ans, l'injuste répartition des biens de ce monde condamnait à n'y trouver qu'une sorte d'enfer!...

Messieurs, laissons passer sous le mépris des vrais sages ces utopies folles qui invoquent l'absurde pour organiser l'impossible, et aspirent à fausser l'esprit humain pour mieux arriver à bouleverser l'ordre social. Demandons aux lois de sauvegarder dans les États les droits de tous et les droits de chacun ; niais ne leur demandons pas de créer une

fraternité dont elles n'uni pas le secret : gardons-nous de soumettre à l'empire de la justice ce qui ne relève que de l'empire de l'amour. Chassons de nos intelligences ces notions de la fraternité in\ entées par l'égoïsme, et revenons à celte idée si simple qu'enseigne et pratique partout le vrai christianisme : communication volontaire de ses biens, et de soimême, pour attester entre les frères l'unité de la vie, et créer entre tous, dans la mesure possible, une communauté de joie, de bien-être et de bonheur: et pour arriver à ce but sublime, suivre en tout et partout ces tendances fraternelles ; s'aimer pour s'unir et réaliser entre tous les frères le bonheur de l'union ; se dépouiller pour enrichir les frères et les arracher tous aux étreintes de la misère; s'abdiquer pour affranchir des frères et se retrouver avec eux sous le même joug de Jésus-Christ dans la liberté des enfants de Dieu ; enfin, au besoin, mourir pour donner la vie, et consommer dans le sang du sacrifice le don total de soi-même à ses frères : voilà la fraternité ; la voilà telle qu'il la faut entendre, si l'on ne veut que ce mot donné aujourd'hui connue le drapeau de

PROGRÈS mu i U. PAR l.\ IH \ïl l(\ITI: I IIHl'.TII \\l

l'avenir el du Progrès social, ne devienne tôt mi lard une arme contre la Bociété, el peut-être un drapeau de Bang, de massacre et de barbarie.

Mais qui a la puissance de créer cette fraternité? c'est ce qu'il nous reste à rechercher.

Au point de vue où nous sommes en ce moi nent, au milieu de toutes les opinions et de tous les systèmes qui se croisent, se heurtent et s'anathématisent, il n'y a en présence l'une de l'autre que deux doctrines qui se disputent l'avenir : l'une qui prétend fonder sur la nature, et uniquement sur la nature, le règne de la fraternité : rationalistes, panthéistes, socialistes, tous se rencontrent dans cette pensée commune : le progrès dans la fraternité par le développement des forces inhérentes à la nature humaine : l'autre qui demande le secret de la fraternité à un principe surnaturel , et en prépare l'expan-

sion progressive par l'amour et le sacrifice puisés à une source plus éleAée que la nature, c'est-à-dire au cœur même de Jésus- Christ. La première livre l'homme à ses propres forces et aux impulsions de sa nature, et elle prétend que, laissée à son libre épanouissement, la nature humaine produit la fraternité, comme un arbre son fruit ; la seconde ajoute à l'homme une énergie que l'humanité par elle-même ne possède pas ; et, sans rien détruire de ses forces natives, elle fait sortir la fraternité de la vie de Dieu greffée par Jésus-Christ sur la nature humaine. Qui a raison de ces deux doctrines? c'est ce qu'il nous faut examiner.

Ici, Messieurs, l'hésitation n est pas possible : non , la nature toute seule ne suffit pas à produire la fraternité que notre siècle appelle; laissée à son cours elle ne porte pas l'homme vers cet idéal social ; elle l'en éloigne. C'est un fait triste à constater , mais c'est une réalité qui triomphe de tous les systèmes, l'homme n'est pas naturellement fraternel ; et l'histoire témoigne depuis six mille ans que la nature humaine ne produit pas d'elle-même

PROGHK8 ^"< IAL l'Ali LA i R \ I l KM II. l HRK1 LKNNE. 80]

le fruit social de la Fraternité. Sous ce rapport, quelques réformateurs modernes se l'uni des illusions qu'on voudrait nommer charmantes, h elles oe pouvaient devenir si facilemenl désastreuses. Nés bons , selon le mot de Rousseau, ils n'ont à craindre que les dépravations de la société ; ils jureraient , la main étendue sur lecœurdetout homme, qu'au fond de cette nature il n'y «a rien que de droit, de bon, de généreux : la fraternité est là en germes féconds cachée au fond de la nature, et il n'\ aqu'àla développer telle qu'elle est pour en voir la bonté, la générosité, le dévouement, l'héroïsme, sortir avec une spontanéité heureuse, et tous les miracles de la fraternité se produire au soleil. J'admire cette bienveillance qui touche à la simplicité, et que bien volontiers je nommerais enfantine. Au fond de la nature humaine, de quelque manière qu'on l'explique, il y a une chose qui fait tomber sous un premier regard toutes ces belles illusions : cette chose, dure, âpre et repoussante, qu'on voudrait souvent se déguiser à soi-même, se nomme l'égoïsme, c'est-à-dire la force antagoniste de toute fraternité : la nature esL la

nature, et tous les systèmes d'innocence, de bonté et d'harmonie native n'y peuvent rien changer.

Certes nous ne voulons pas dire que dans la nature humaine il n'v ait rien de bon, de légitime et de généreux : nous savons que Dieu a mis dans l'homme la bonté pour être comme le fond de notre être; et nous ne nous plaisons pas à calomnier la nature humaine. Oui, l'homme, même tel que nous le sentons vivre en nous, porte dans sa nature de sublimes instincts; mais de quelque manière qu'où explique le fait, il faut reconnaître le fait : les instincts heureux de la fraternité ne se font pas jour et ne se traduisent pas dans les choses par la seule puissance de la nature ; et nous disons que, considéré dans son ensemble, ce phénomène historique est absolument incontestable.

D'où vient ce phénomène? Entre la fraternité vraie et la fraternité fausse, c'est la question fondamentale. Nous chrétiens catholiques nous avons le mot de l'énigme, la chute originelle. Le péché qui brisa tout d'abord l'union de l'homme et de Dieu, brisa par son

PROGRÈS -'" [AL PAR LA FRATERNITÉ < nui. I u.\ \i.. 803

contre-coup L'union de l'homme et de l'homme. Séparé de Dieu, L'homme se précipita Bur Lui-même bous le coup de la force égoïste qui Le rejetait an centre de sa personnalité. Dès Lors, Illumine non-seulement se trouva sépare de L'homme ; il s'aperçut qu'il était son ennemi. S étant lui-même refusé volontairement à Dieu, il éprouva comme Satan le besoin de se poser comme centre et d'absorber tout en soi. Dès ce moment l'homme s'en alla sur la terre, portant partout avec lui ces instincts antifraternels et ees égoïstes besoins qu'on peut traduire en ces mots qui résument tout : pour mieux s'aimer soi-même, haïr les autres ; pour mieux jouir de soi-même, se séparer des autres ; pour mieux s'enrichir soi-même , dépouiller les autres; pour mieux s'affranchir soi-même, asserxir les autres; pour mieux vivre soi-même, tuer les autres. Tel est le penchant naturel qui emporte l'homme depuis sa chute originelle. Avec cette nature toute seule, si vous le pouvez, faites de la fraternité. Essayez-le à l'orient; essayez-le à l'occident; essayez-le aujourd'hui; essayez-le demain : la nature partout et toujours semblable à elle-même

donnera à vos systèmes des démentis lugubres.

Ah! Messieurs, depuis longtemps l'expérience est faite : de ce mystère de la nature nié par des aveugles une épouvantable histoire est sortie, qui se perpétuerait jusqu'à la fin du monde, si un amour plus fort que la nature n'étouffait ou du moins ne contenait au fond du cœur humain le monstre qui depuis six mille ans dévore la fraternité : l'égoïsme. L'histoire de l'humanité, vue de l'autre côté du Calvaire, apparaît comme une dérision cruelle de la fraternité. Là, un phénomène se révèle partout aux regards de l'observateur attentif : l'homme n'aime pas l'homme. Quand les historiens, les poètes ou les moralistes rencontrent dans l'antiquité deux hommes qui s'aiment dans le sens généreux de ce mot, ils s'arrêtent à contempler ce spectacle , comme le voyageur qui a parcouru les sables de l'aride désert s'arrête pour regarder la verdure et respirer la fraîcheur de l'oasis. L'amitié elle-même ne s'y révèle que comme une exception; l'intérêt touchant qu'elle nous inspire pour ses héros, el le parfum loin-

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tain que la poésie nous en apporte dans Bon souffle le plus pur, doub démontre combien cette douce Qeur de l'amitié apparaissait rare sur une terre ravagée par l'égoïsme: et Achille et Patrocle, el \isus etEuryale, poétisés parle génie d'Homère et de Virgile, ne nous semblent peut-être si beaux que parce qu'ils se détachent mieux du Pond triste de cette humanité égoïste d'où l'amour s'était enfui avec la fraternité. Et tandis que l'amour fraternel en se retirant de partout laissait l'humanité païenne livrée aux étreintes de l'égoïsme ; cet égoïsme régnant en souverain montrait à, la terre des spectacles d'enfer : il produisait partout et toujours, sous des formes et dans des mesures diverses, les divisions, les appauvrissements, les servitudes et la mort : c'est-à-dire tout ce qui repousse et tend à faire disparaître du monde la vraie fraternité.

Oui, partout l'égoïsme au sein des sociétés païennes divisait effroyablement cette humanité que la fraternité veut unir. Là, on voyait, non comme dans les sociétés chrétiennes, des ordres, des classes, des conditions graduées et se rencontrant dans l'harmonie ;

on voyait des castes infranchissables, des races séparées des races par un besoin d'égoïste isolement que les peuples chrétiens n'ont jamais connu. Et aujourd'hui même, qu'est-ce qui élève à la Chine, dans l'Inde et au Japon, ces murs de séparation que les siècles n'ont pu remerser encore? Qu'est-ce qui retient pardessus tout les peuples de l'Orient divisés si profondément entre eux, et plus profondément encore séparés de nous ? Ah ! si la nature humaine est fraternelle et communicative , d'où vient, dans tous les peuples de l'Orient, une nature qui s'opiniatre dans l'injure traditionnelle de ses castes et de ses séparations antisociales?

Pourquoi dans une humanité fraternelle ce besoin de division? Comment expliquer cette résistance séculaire et universelle aux envahissements généreux de l'expansion européenne et de la charité chrétienne? Comment, depuis que le flot de notre vie propagatrice bat ses rivages , la Chine s'obstine-t-elle encore à refuser la main qu'à travers quatre mille lieues lui tend depuis trois siècles notre fraternité conquérante, mais pa-

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cifique? Quoi! ces hommes, pour cire nés Bous le soleil d'Orient, ne Bont-ils pas des hommes? El si la nature humaine tend à produire avec la fraternité l'union entre les hommes, d'où vient, je vous prie, cette incroyable passion de l'isolement et ce sauvage besoin de la séparation dans cette grande fraction de l'humanité? Vh ! c'est que là, sur ces peuples orgueilleusement séparés du reste de l'humanité, l'égoïsme règne tel qu'il est au fond de toute nature humaine que n'a pas transformée le contact de Jésus-Christ ; et que là comme 1 »ait ont il engendre de lui-même cette chose qui tue la fraternité : division et séparation.

A\ec les séparations, l'égoïsme païen produisait un autre phénomène, les appauvrissements ; appauvrissements indescriptibles, dont nos plus grandes misères ne nous donnent pas même l'idée. Dépouiller pour s'enrichir, c'est le penchant de notre nature antifraternelle ; et l'antiquité païenne n'avait rien à lui opposer. Aussi, ce penchant, suivant son cours, amenait-il à peu près partout dans la société ce résultat inévitable comme un effet produit par une loi régulière : toutes les richesses d'un côté, toutes

les misères de l'autre. Les philanthropes ont beau protester, les choses suivent ce penchant de la nature comme un fleuve son cours ; et l'histoire à mesure qu'elle se fait se rit de leurs protestations. Ce phénomène toujours ancien est aussi toujours nouveau ; et notre siècle le peut contempler. Allez voir aujourd'hui encore le hideux spectacle que présente au dix-neuvième siècle ce céleste empire, si fier et si insolent au sein de son opulence barbare. Combien de milliers d'hommes meurent de faim chaque année dans la Chine ? combien , je l'ignore ; et qui peut en préciser le nombre ? Mais ce qui n'est un mystère pour personne , c'est que chaque année des populations immenses y meurent de misère et d'inanition , en regardant de loin l'abondance des mandarins, qui se font de ces misères une jouissance cruelle et d'homicides festins. Et au milieu de ces appauvrissements, de ces dépouillements , de ces misères et de ces désolations, que fait la fraternité en Chine pour réparer l'injure de cette inégalité monstrueuse? Ce qu'elle faisait à Athènes, ce qu'elle faisait à Home. Où avez-vous lu les

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œuvres de la fraternité athénienne? <>ù les (l'UMTS de la fraternité romaine ? <>ù les œuv rea de la fraternité égyptienne?Où avez-vous lu Beulemenl qu'à Rome, à Athènes, <leux Romains ou deux athéniens aient mis leur don eu commun pour empêcher un seul homme »le mourir de faim? \li! l'idée de partager son bien pour enrichir un frère ne venait même pas à cette humanité si policée. Et le peuple d'aujourd'hui, qui demande le partage de la richesse, est ingrat et injuste tout ensemble, quand il a le malheur d'oublier que seul le christianisme a révélé cette idée, le partage volontaire des biens ; et que seul il le réalise dans la mesure qui sauve tout à la fois et la justice et la fraternité.

Avec les divisions et les appauvrissements, la nature humaine dans l'antiquité faisait une troisième insulte à la fraternité, elle produisait l'asservissement. Asservir pour régner, c'est le besoin de toute nature que Jésus-Christ n'a pas touchée de son sceptre libérateur. Un jour, un homme opulent voit des malheureux qui vont mourir de faim; il dit : « Si je les empêchais de mourir, ils travailleraient pour

moi, et je serais plus riche. » Sans leur prendre la liberté, il peut leur donner la vie; pour les empêcher d'être misérables, il n'a pas besoin de les rendre esclaves ; il peut se donner à lui-même la félicité délicate d'une opulence partagée par une communication fraternelle. Que fera-t-il ? Il va trouver ces affamés, si eux-mêmes ne viennent à lui; il leur dit : « Vous le voyez, le sort vous a faits misérables, et demain vous allez mourir ; donnezmoi votre travail, et je vous donnerai du pain ; vous serez mes esclaves , et je serai votre maître; vous serez ma chose, et je serai votre soutien; vous travaillerez pour m'emichir, ou je vous laisserai mourir. » Et ces hommes ont dit : « Plutôt l'esclavage que la mort ; nous voici ; dispose de nous comme tu voudras ; fais-nous comme tes bœufs pour labourer tes terres , comme tes chevaux pour traîner ton char; et, quand nos membres seront brisés par le labeur, quand nous serons pour toi une chose inutile, vends-nous alors au premier maître qui voudra nous acheter; ou bien fais-nous mourir, et prends nos cadavres pour engraisser tes champs ; ou si tu l'aimes

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mieux, jette notre chair en pâture aux poissons de tes \i\itM's. » El l'homme riche a dit : ■ C'est bien, vous êtes à moi; nous êtes mes esclaves, el je suis votre maître, »

Ainsi fait la nature; ainsi a-t-elle fait à peu près partout; elle ne produit pas la Liberté,

elle produit l'esclavage.; elle est despotique, elle asservil pour régner; et tous les modernes libérateurs qui nous promettent la fraternité au nom de la nature, ne sont que des rêveurs qui nous apportent leur folie au nom de la sagesse, ou des ambitieux qui nous apportent, la tyrannie au nom de la fraternité.

Enfin la nature, lorsqu'elle suit son cours et qu'elle n'a pas le contre-poids que Jésus- Christ donne à ses penchants égoïstes en se rendant maître d'elle, la nature, telle qu'elle apparaît dans l'histoire, pousse à ce crime affreux, qui est l'extrême anéantissement de la fraternité : le fratricide !... Ici, quand on ose affirmer dans les clartés de l'histoire que la nature toute seule est fraternelle, il n'y a qu'une chose à faire ; pour se voiler à soi-même la honte de son mensonge, il faut voiler à ses propres yeux les effroyables tragédies de l'his-

toire. Ah ! Messieurs, regardez bien, depuis le berceau de l'homme jusqu'au pied du Calvaire , depuis la mort d'Abel jusqu'à la mort de Jésus-Christ, à travers quatre mille ans nos regards effrayés découvrent un long fleuve qui coule à pleins bords ; et ce fleuve roule du sang et encore du sang. Quel est ce sang ? c'est le sang fraternel répandu par des frères. Que dis-je? même de ce côté du Calvaire, le fleuve sanglant pousse ses flots, et se verse en mille ruisseaux divers. Tout ce qui n'est pas encore ou a cessé d'être chrétien, ignore la fraternité qui donne la vie, et perpétue avec la race de Caïn la tradition du fratricide qui donne la mort.

Voyez, à l'heure qu'il est, depuis dix-huit siècles que le drapeau de la fraternité évangélique se déploie sur tous les rivages , voyez dans l'Inde et dans la Chine ces ésorgements que l'on croirait fabuleux, s'ils n'étaient l'histoire même écrite sous nos yeux avec le glaive des assassins et le sang des victimes. Voyez la Cochinchine, à qui nos frères portent la vérité dans le sacrifice, et qui boit comme un homme ivre le sang de nos martyrs. Voyez le maho-

PROGRES BO( i \i. PAR LA riMTii:\iTi:: ( HKLTirwi . :i\'.i

métisme, ce grand fléau du christianisme, naguère encore défendu par l'épée fraternelle

• les nations chrétiennes, massacrernos consuls pour assouvir !<•> instincts d'un fanatisme féroce. Voyez les peuples récemment découverts dans les abîmes de l'Océan par le prosélytisme héroïque de la fraternité chrétienne ; ce sont des anthropophages, c'est-à-dire des mangeurs d'hommes. Là, le frère ne se contente pas d'appauvrir son frère, de dépouiller son frère, de tuer son frère ; à la lettre, il le mange ; il boit son sang et dévore son cœur! Partout enfin où Jésus-Christ, le divin Abel, n'a pas planté dans son propre sang le drapeau de la fraternité, vous retrouverez Caïn ; Caïn toujours vivant et toujours portant au front avec la trace du sang fraternel le signe indélébile de la haine qui tue les frères.

Ah ! Messieurs, c'est assez lire au livre de l'humanité la page des divisions, des appauvrissements, des asservissements, des assassinats, des haines enfin ; page honteuse et sanglante où la nature a écrit par la main de l'égoïsme l'histoire du fratricide : hâtons-nous, avant de finir, de lire rapidement la page glo-

rieuse où Jésus-Christ vainqueur et restaurateur de la nature, a écrit dans l'amour la douce et splendide histoire de la fraternité chrétienne. Le christianisme est l'avènement de l'amour dans l'humanité. A peine il a pris possession de quelques âmes dans le mystère de la Pentecôte, qu'un embrasement subit éclate partout où il se pose au sein d'un monde glacé parl'égoïsme : immense et prodigieux incendie que le feu divin en tombant du ciel avait allumé sur la terre. Pour la première fois, l'humanité contemple ce spectacle que quarante siècles n'ont pu contempler, des hommes qui s'aiment, et qui s'aiment en dehors des intérêts de la nature, de la chair et du sang. Le paganisme, témoin étonné d'un miracle dont il n'a pas le secret, voit passer sous ses regards les disciples de l'amour portant au front le signe du Maître qui envahit l'humanité , et il laisse échapper ce cri de stupéfaction, le seul que pût faire entendre l'égoïsme devant le règne de l'amour : Voyez comme ils s aiment! Ils s'aimaient en effet les disciples de Jésus! ils s'aimaient comme sur cette terre on n'avait pas encore aimé. Ce

PROGRES ftOCIAL PAU l \ ilMTIHMTl' CHRÉTIENNE. •'< I ">

n'étaient plus seulemenl des hommes, c'étaienl des frères ; c'était la naissance divine de la fraternité humaine. Phénomène tout divin que rien humainement ne pouvail expliquer, parce que rien naturellement ne l'avait préparé.

Dire que la nature toute seule en suivant ion «ours amena ce prodige, ah ! mieux vaudrait dire que l'incendie tout à coup a pris aux glaces des pôles. Comment donc éclata ce miracle d'amour qui fit au christianisme naissant une si douce mais si divine auréole? Ah! je nous l'ai dit : le feu du ciel était jeté sur la terre ; l'amour de Dieu était tombé au cœur des hommes; et les chrétiens, unis dans cet amour, s'embrassaient au cœur de Dieu et connaissaient pour la première fois depuis la mort d'Abel le doux mystère de la fraternité. Ce mot, répété de bouche en bouche, mes frereSj mes frères, éclatait au dehors, parce que la vie de la fraternité se remuait au dedans.

L'amour une fois posé dans les âmes comme le principe vivant de la fraternité chrétienne, en accomplit depuis bientôt deux mille ans le perpétue] miracle. L'égoïsme païen divisait, la fraternité chrétienne unira ; il appam tissait,

elle enrichira; il asservissait, elle affranchira; il donnait la mort, elle donnera la vie.

Le paganisme divisait parce qu'il était l'égoïsme; le christianisme unit parce qu'il est l'amour ; et parce qu'il est l'union, il crée la fraternité. Quelle que soit la raison secrète de ce mystère, c'est le fait éminemment chrétien qui se révéla partout, le besoin d'unir tout ce que la nature divise. Je ne sais quelle force d'attraction s'est répandue de tous côtés avec le souffle qui créa ce monde nouveau ; on la sent partout qui marche, qui court, qui se précipite, et, pareille à une électricité, remue d'un bout à l'autre du monde la fibre de l'amour. A travers les castes, les divisions, les jalousies et les haines, abîmes profonds que le paganisme avait creusés entre les races et les races , les nations et les nations , les hommes et les hommes , on sent que la vie cherche la vie, que les mains se tendent pour rencontrer les mains , et que les cœurs vont d'eux-mêmes à la rencontre des cœurs. Sous la divine attraction mise au centre de l'humanité, les parties les plus extrêmes et les plus séparées par toutes les barrières se reconnais-

PROGRÈS SOCIAJ PAB LA FRATJ i;\H). I nui-.ï LENNE. 3] 7

senl , Be rapprochent, s'embrassent el Be serrent au Beio de l'unité qui ee fait entre tons les hommes. Le plébéien et le patricien, le riche et le pauvre, le barbare el le civilisé, le blanc elle noir, leScythe el le Grec, I africain, l' asiatique et l'Européen, se trouvanl tout à coin» les mêmes mœurs et les mêmes besoins an sein d'un même amour, viennent s'unir dans l'agape fraternelle à l'ombre des catacombes ou au soleil des cités. Dans ce monde chrétien épanoui dans l'amour, il y a encore des hiérarchies, il n'y a plus de séparations; il y a des inégalités, il n'y a plus de castes. Si le christianisme ne comble pas en un jour tous les abîmes qui séparent les hommes et les hommes , lui-même n'en creusera aucun , et il tendra à combler de jour en jour tous ceux qu'a ouverts l'égoïsme païen ; et un demi-siècle n'est pas écoulé , que déjà le monde entend ce cri qui retentit partout par le cœur de tous les vrais chrétiens comme par le cœur de saint Paul : Mes frères, vous êtes tous un en Jésus- Christ Notre-Seigneur : Omîtes vus unum cslis, fratreSj in Christo. O religion de Jésus-Christ! a mis unissez tout ce que la nature divise;

salut; ^sous êtes la religion de la fraternité !

Unir est le premier acte de la fraternité chrétienne, enrichir est le second. Pour s'enrichir soi-même dépouiller les autres, c'était le paganisme ; pour enrichir les autres se dépouiller soi-même, c'est le christianisme ; et c'est parla qu'il réalise dans les siècles le second bienfait de la fraternité. L'année dernière , pour vous révéler le secret intime du perfectionnement moral des hommes pratiqué par Jésus-Christ et les saints, j'ai montré la réaction contre les excès de la cupidité par l'héroïsme de la pain reté ; nous avons vu le -\ olontaire dépouillement des biens créés comme le fait universel et séculaire du vrai christianisme. Des hommes qui veulent, eux aussi, je le crois, le perfectionnement de l'humanité et le soulagement des misères humaines, font opposition au nom de la fraternité à cette doctrine fraternelle. Ils ne comprennent pas qu'on se dépouille; surtout ils ne peuvent entendre que ce libre dépouillement de soimême, considéré socialement, a pour résultat naturel l'anéantissement ou du moins la dimr-

PROGRÈS SOCIAL PAR LA FRAI l K\HK < HKI.ï n A M.. 319

outioD de la misère. I QJour, je l'espère, nous envisagerons à ce point de vue économique le volontaire dépouillement. Qu'il nous Buffise aujourd'hui de comprendre que l'homme dans le christianisme ne se dépouille pas pour se dépouiller, mais pour revêtir; qu'il ne s'appauuit pas pour s'appauvrir, mais pour enrichir. Se dépouiller et s'appauvrir soi-même pour mieux vêtir et enrichir les autres. Ici es1 le sens éminemment fraternel de cet aete dévoué que produit en renonçant à tout le pauvre volontaire ; et telle est la source la plus féconde des dévouements fraternels qui remplissent notre histoire, et qui sont à jamais l'immortel honneur du christianisme Si la passion de secourir la misère n'a pas cessé de vivre au cœur de l'humanité chrétienne depuis bientôt deux mille ans, c'est que depuis bientôt deux mille ans l'ambition du volontaire dépouillement n'a pu mourir au cœur des saints. Ce n'est pas le moment de vous dire tout ce que la fraternité chrétienne a fait dans le monde pour diminuer les appauvrissements et la misère dans l'humanité : il me suffit de vous avoir montré la source; et la source, la \oilà

ouverte au cœur des saints par l'amour de Jésus-Christ principe divin de toute fraternité : la passion de s'appauvrir soi-même pour enrichir les autres. Depuis que cette source divine a jailli dans le monde du cœur de Jésus-Christ dépouillé pour tout enrichir, elle n'a pas plus cessé de verser au sein de l'humanité les dons volontaires qui enrichissent les misères, que les sources du ]\il n'ont cessé de verser au lit du fleuve bienfaisant les ondes qui fécondent les plaines de l'Egypte. 0 religion de Jésus-Christ ! \ ous enrichissez par les volontaires appauvrissements : salut; vous êtes la religion de la fraternité !

Avec le besoin d'unir et le besoin d'enrichir, le christianisme développe au cœur des hommes une passion encore plus fraternelle , la passion d'affranchir. Asservir les autres pour régner soi-même, c'est le paganisme; servir soi-même pour affranchir les autres, c'est le christianisme ; c'est Jésus-Christ fait esclave pour l'affranchissement du monde : Formant .servi accipiens. Le christianisme est une rédemption, et le Christ un rédempteur. Ce mystère de la rédemption est, je le sais,

PSOGRÂS BOCIAL PAH LA I KATKKMTK i iiki'.tiiam.. 82]

d'un ordre rigoureusement surnaturel. Mais

il a eu dans Tordre naturel un rejaillissement inévitable; et le besoin d'affranchissement que Jésus-Chrit mit au cœur du christianisme s'est produit de lui-même au sein des sociétés chrétiennes par l'affranchissement des senitud^s sociales créées par l'égoïsme. Je ne décrirai pas ce phénomène incomparable de la destruction progressive de l'esclavage par le christianisme. Il y a des choses si éclatantes au soleil de l'histoire, que la parole ne pourrait que les obscurcir en voulant les démontrer. Oui, Messieurs, il y a au fond du christianisme, cachée aux faux libérateurs de ce temps , une force affranchissante qui use d'elle-même , lentement quelquefois, mais infailliblement toujours, les fers de tout injuste esclavage. Ah ! sans doute, le christianisme, au jour de sa première apparition, n'a pas levé aux yeux des esclaves le drapeau de la guerre ; il n'a pas appelé tous les Spartacus de la servitude pour crier aux esclaves : « La force vous appartient, étendez \otre bras et frappez vos tyrans. » Jésus- Christ s'y est pris bien autrement : il a é\ cillé

au cœur des esclaves le sentiment de la dignité humaine ; il a détruit au cœur des maîtres tous les instincts du despotisme; il s'est mis luimême enfin, lui, Dieu et homme tout ensemble, dans le maître et dans l'esclave ; et il a fait accepter une parole qui une fois comprise de l'un et de l'autre devait faire tomber d'ellemême les chaînes de la servitude ; cette parole était celle-ci : Jésus-Christ est tout en tous : Omnia in omnibus Christus. Le Christ est votre vie , et la fraternité est consommée au centre de son propre cœur.

Dès lors comment la servitude aurait-elle pu subsister partout, subsister toujours? Pourquoi des hommes libres et des hommes esclaves, lorsqu'il n'y avait plus que des hommes frères unis dans la vie même de Dieu? Aussi bientôt ce qui n'avait jamais été vu, ce qui ne pouvait pas se voir, se vit partout après l'accomplissement de ce grand mystère : les chaînes de l'esclavage tombant d'elles-mêmes au souffle de cet amour qui emporte toute servitude pour faire les hommes libres. On vit, ce qui est encore plus prodigieux, les maîtres venant eux-mêmes offrira leurs escla\es une liberté

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