QUATRIÈME CONFÉRENCE
Messieurs,
Après avoir montré comment le premier mystère de notre symbole résiste à l'objection métaphysique et éclaire la science du monde considérée dans son ensemble, nous avons examiné la création dans ses principales sphères, telle qu'elle est racontée dans le Livre fameux qui seul nous dit la vraie genèse des choses. Nous avons vu comment le récit de Moïse soutient le choc des sciences modernes,
qui prétendent l'ébranler et avec lui le Christianisme tout entier. La création du monde céleste y résiste à l'objection astronomique,, la création du monde terrestre à l'objection géologique, et la création du monde vivant à l'objection physiologique. Le temps ne m'a permis, dans un si vaste ensemble, que de montrer les points culminants et d'éclairer les hautes cimes. Je n'ai pas prétendu traiter à fond le grand sujet de la création ; je n'ai voulu que répondre sur ce point à l'objection que la science opposait au mystère. Je l'ai fait en employant aussi peu que possible la terminologie scientifique. Je dis aussi peu que possible, car il y a des nécessités qui s'imposent; et dans un sujet comme celui-ci, traité dans cette chaire exceptionnelle et au xix^ siècle, vous ne pouviez vous étonner de ne pas retrouver le plus pur Bourdaloue.
Nous allons passer d'un abîme à un abîme, du mystère profond de la création à un mystère plus profond encore, le mystère de la Trinité. Le premier est l'acte divin par lequel Dieu crée le monde distinct de lui
et subsistant en dehors de lui ; le second est l'acte j)ar leijiiel Dieu produit au dedans , et qui constitue l'essence même de sa vie. Or si l'acte infiniment libre par lequel Dieu crée et réalise le monde en dehors de lui demeure si mystérieux^ vous pouvez entendre que l'acte infiniment nécessaire, qui constitue en Dieu la réalité de sa vie intime, doit demeurer plus mystérieux encore, tout en jetant sur les choses créées une lumière éclatante. Le mystère de la Trinité mal défini ou faussé par la science antichrétienne est devenu, plus encore peut-être que le mystère de la création, comme une barrière qui arrête les hommes de ce temps, poussés vers la vérité par le souffle de Dieu. Je crois donc faire acte, tout à la fois, de fraternité et d'apostolat en essayant de vous montrer sous son vrai jour ce mystère des mystères où viennent se heurter tant d'intelligences trompées. Mais d'abord, il faut préciser nettement la question, et dire devant qui elle se pose. Manifestement, il ne s'agit pas de discuter le dogme de la Trinité devant ceux qui auraient le malheur de ne pas admettre le Dieu éternellement populaire dans l'humanité, le Dieu vivant et
personnel. A quoi bon examiner le mystère de la vie intime de Dieu, devant celui qui n'admet pas un Dieu distinct du monde^ et existant en lui-même indépendamment du monde ? Arrière l'athéisme, et arrière le panthéisme ! Nous supposons qu'on admet avec nous un Dieu vivant^ personnel, hbre un Dieu esprit, créateur et infiniment parfait; le Dieu de Moïse, le Dieu du monothéisme, le Dieu du spiritualisme, en un mot, le vrai Dieu. C'est devant les adorateurs de ce Dieu, comme devant tous les chrétiens, que nous posons hardiment le dogme fondamental de la foi catholique.
Or, la foi catholique sur le mystère trois fois saint de la ^ie intime de Dieu, la voici : « Nous adorons un seul Dieu dans la Trinité, et la Trinité dans l'unité : Fides catholica hœc est, utunumDeum m Trinitate, et Trinitatem in unitate veneremur j sans confondre les personnes et sans diviser la substance , neque confundentés personas neque substantiam séparantes. Autre est la personne du Père, autre la personne du Fils, autre la personne du Saint-Esprit. Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint- Esprit est Dieu ; et cependant ce ne sont pas
trois tlicux, mais un seul Dieu. Deus Piiln\ Dcus Filius^ Deus Spiritus ; et tamcn non très diij sed unus est Deus. » (Symb. S. Athan.)
Voilà le mystère, Messieurs : trinité des personnes divines, unité de la nature et de l'essence divine. Je ne recherche pas en ce discours si ce mystère est ou non suffisamment révélé par l'Écriture et par la tradition ; ce n'est pas de quoi il s'agit. Je prends le mystère tel que le croit, le professe et le chante devant vous l'Église cathohque; je le pose résolument devant la raison et devant la science elle-même ; et je vous dis sans craindre de qui que ce soit le démenti de la vérité : La raison ne peut le confondre dans son obscurité; la science peut s'éclairer à sa lumière. La Trinité, comme tous nos mystères, se justifie devant la raison qui l'attaque, et elle peut profiter à la science qui l'admet.
Avant de vous montrer que le mystère de la Trinité peut être une lumière pour la science^
je veux montrer d'abord qu'il ne peut pas être un scandale pour la raison. De quelque côté que la raison se tourne pour convaincre d'absurdité ce grand mystère chrétien j, elle n'arrive qu'à se donner le vertige à elle-même; et le mystère demeure victorieux de ses efforts, supérieur à ses démonstrations, vainqueur de ses objections. Et pourtant, il faut en convenir, depuis que le dogme a donné sa formule, jamais l'objection ne lui a manqué. L'erreur s'est acharnée sur ce point, sans doute parce que ce point est le fond de la vérité et l'origine de toute lumière. Aujourd'hui encore, il ne manque pas de penseurs, reflets plus ou moins pâles des Porphyre, des Celse, des Bayle et des Voltaire de tous les siècles, qui, après tant d'efforts échoués, essayent encore de jeter devant ce mystère radieux la poussière de l'objection, et d'entamer de leurs syllogismes ce granit de la vérité. Là surtout, sur ce terrain du dogme fondamental, autour de quelques intelligences d'élite, je rencontre toute lalégion des lettrés obscurs, et toute cette armée de la demi-science, forte contre le dogme de son ignorance religieuse et de ses préjugés anti-
DKVANT LA HAISON ET LA SCIENCE. 169
chrétiens, A peine le jeune bachelier de noire temps s'est échappé des bancs d'une rhétorique qui ne lui ordonnait pas encore de penser; à peine il a posé le pied sur le seuil de celte lo^ijique qui va lui apprendre à construire son premier raisonnement, qu'il rentre au foyer domestique armé d'Aristote contre la foi de sa mère; il déclare sans hésiter que la Trinité lui paraît une absurdité palpable, et qu'il l'a pulvérisée entre ses deux premiers syllogismes. Le jeune lauréat de la science est bien plus fier encore; il dit, lui^ qu'il brise la Trinité entre les deux membres d'une équation ; il affirme qu'une doctrine qui ose lui dire : 1 + 1 + 1 = 1, est une doctrine à jamais condamnée par la science; il supplie respectueusement sa mère de ne plus lui demander de se signer au nom d'un mystère auquel il lui est impossible de croire : il a pris son partie et il n'en reviendra jamais. — Saint Augustin, saint Thomas, Bossuet, Leibnitz, Descartes, Kepler, Euler,Newton, l'admettaient bien pourtant, murmure timidement la mère. — «Je n'en crois rien, reprend la science de dix-huit ans : ces grands hommes ont fait semblant d'y croire.
pour ne pas trop heurter les idées de leur temps. En tout cas, qu'ils y aient cru ou non, peu m'importe ; ces grands hommes n'étaient pas de notre siècle ; éclairés par les progrès de la science moderne ils n'y croiraient pas plus que moi. Ma mère, vous êtes une noble et sainte femme; mais tous n'êtes pas philosophe, et rien ne vous oblige d'en savoir autant que votre fils. Je ne veux pas vous contrister ; n'en parlons phis ; c'est une cause jugée par l'esprit humain. »
Si après vous avoir montré certains adversaires du dogme de la Trinité, je voulais vous signaler certaines objections qu'on ne craint pas d'y opposer, vous ne pourriez que plaindre le génie de l'erreur, abaissant à ce degré la discussion des mystères les plus haut placés dans vos respects, et vous ne pourriez que glorifier le dogme qu'on se trouve réduit à combattre par de telles armes. Ce ne sont pas des enfants, Messieurs, ce sont des hommes mûrs, voire même des vieillards, qui nous font sans rougir de honte des objections comme celle-ci : « Comment avec votre mystère de la Trinité chrétienne osez-vous rejeter Dieu dans le gros-
DEVANT r.A RAISON ET LA Rt'tCN'Ci:. 171
sier anlliropomorpliisine des croyances païennes? Vous mettez en Dieu un père et un fils : vous ne voyez donc pas « qu'un père et un fils supposent des j^rands-pères et des petits-fils? Pourquoi celui qui a un fils n'aurait-il pas un père? et pourquoi celui qui a un père n'auraitil pas un fils?... » Pourquoi?... Messieurs, si pour vous l'objection ne se réfute d'elle-même, je désespère d'y répondre ; il n'y a qu'à se taire ici, et à couvrir de notre silence et de notre dédain ces indécentes inepties.
Je ne m'attache qu'à l'objection qui veut être sérieuse, et qui l'est dans un sens ; la voici dans son fond le plus radical. « Que nous parlez-vous encore, en face du rationalisme et de la science qui vous écoutent, du mystère de la Trinité? Que peut attendre aujourd'hui du grand concile des intelligences la formule célèbre de Nicée, qu'un anathème universel? Qu'est-ce que la Trinité, si ce n'est une contradiction manifeste? un jeu de mots qui réahse en Dieu les abstractions de votre propre esprit? Est-ce que l'on trouve plus trois personnes divines dans les trois manières d'envisager Dieu, qu'on ne trouve trois personnes
humâmes dans les trois manières d'envisager l'homme? Dieu est, il se connaît, il s'aime : ces trois modes de concevoir Dieu constituent, dites-vous, trois personnes divines? Mais l'homme aussi est, il se connaît, il s'aime: est-ce que cela fait trois personnes humaines?... Le Christianisme, d'ailleurs, en déclarant que chacune des personnes de la Trinité est Dieu, n'est-ilpas en opposition flagrante avec les idées par lesquelles nous concevonsl'essence infinie de la cause première essentiellement une et indivisible? ne se met-il pas de plus en contradiction ouverte avec ce principe qui supporte toute la logique et toute la science : des choses identiques à une autre sont identiques entre elles? Si le Père est Dieu, si le Fils est Dieu, si le Saint-Esprit est Dieu, c'est-à-dire si ces trois personnes sont identiques à la Di- vinité, comment ces trois personnes ne sontelles pas identiques entre elles? ou si elles demeurent distinctes j comment ne constituentelles pas trois divinités? »
Tel est le pivot sur lequel roule ici toute l'objection rationaUste. Quel que soit le plus ou le moins d'habileté dans l'attaque et dans
l'évolution, le fond de la stratégie est toujours le mC'nie ; le point d'appui invariable du rationalisme pour ébranler le mystère, c'est la contradiction rationnelle, c'est l'impossibilité métapbysique et absolue de trois personnes distinctes en Dieu.
Certes, Messieurs, si le rationalisme se contentait de dire que là, au fond de ce dogme fondamental, gît le mystérieux^ l'obscur, l'impénétrable, l'incomprébensible, nous ne pourrions y contredire. La Trinité est le mystère des mystères, parce qu'elle exprime ce qu'il doit y avoir de plus essentiellement caché, la vie intime de Dieu. Nous l'avons fait remarquer au début de cette prédication, partout dans la création, même dans les sphères les plus visibles, le fond de toute chose demeure mystérieux. Le fond de la matière est mystérieux^ et tout le génie de l'homme n'arrive pas à sonder l'abîme d'un grain de sable. Le fond du végétal et de l'animal est mystérieux, et la vie sous toutes ses formes et à tous ses degrés demeure inexpliquée. Le fond de l'âme humaine, plus encore que tout ce qu'elle domine, est mystérieux^ et l'homme pose devant l'homme
comme la plus inexplicable des énigmes au sein de cette création si remplie d'énigmes. Ainsi, plus vous regardez en haut, plus vous suivez de degré en degré cette hiérarchie des êtres qui monte du néant à l'infini, plus le mystère grandit et s'enfonce dans cet infini vers lequel vous montez sans cesse. Or, Dieu est le sommet, le centre, le principe et l'idéal de tout ce qui se montre ou se cache dans les clartés ou les ombres de la création : il est l'infini lui-même ; il est le lieu essentiel et le sanctuaire réservé du plus profond et du plus impénétrable des mystères. Là la vie intime de l'infini se découve àelle-même, dans des clartés naturellement inaccessibles à tout regard qui n'est pas élevé par la libre communication de la vie de Dieu à la faculté surnaturelle de voir Dieu.
Aussi, toute philosophie humaine qui a l'idée de l'Infini, et qui n'a pas perdu le sens commun, se tient devant ce mystère dans une muette adoration; elle se sent en face de l'incompréhensible et de l'impénétrable; elle n'affirme rien sur la vie intime de Tinfini ; elle le conçoit, et elle sait par cette conception même
qu'elle ne le peut comprendre ; elle on a l'idée, et elle sait qu'elle n'en peut avoir l'intuition. Comme le vulgaire des intelligences, elle affirme sans voir; elle adore sans comprendre; et, se voilant le visage devant ce sanctuaire de Dieu, elle dit, en donnant la preuve de sa meilleure et de sa plus rare sagesse : C'est le mystère des mystères ! Toutes les fois que la philosophie a voulu écarter le rideau sacré qui lui dérobe le fond de Dieu, elle s'est éblouie elle-même devant ses imaginaires visions ; elle s'est donné le vertige; et quand elle s'est mise à raconter ces visions, rien n'a surpassé le prodige de ses folies et de ses hallucinations. Je ne vous ferais que sourire, si je vous disais toutes les trinités divines inventées par des cerveaux humains. Trinité platonicienne, plotinienne ou porphyrienne ; trinités helléniques, indiennes ou alexandrines ; toutes sont plus inintelligibles les unes que les autres ; elles n'ont été surpassées que par l'invention la plus curieuse et la plus étonnante de la sagesse moderne, la Trinité saint- simonienne.
C'est que, quel que soit le regard de l'intelligence et la clarté du génie, la raison ne peut
176 LE MYSTÈRE DE LA Tlil.MXÉ
conduireà la notion de la Trinité. Étant données la notion du mystère et la formule du dogme, est-il possible d'en déduire logiquement la vérité, comme on déduit des conséquences d'un principe ? Des théologiens l'ont cru ; c'est là une question d'école qui est ici sans importance. Ce qui est certain, c'est que la raison par elle-même ne conduit pas à la connaissance de ce mystère. Prétendre le faire sortir des notions naturelles qui la constituent dans son essence, est un labeur ingrat et une tentative inutile, pour ne pas dire téméraire. Mais de ce que la raison par ses principes constitutifs n'arrive pas naturellement à l'affirmation du mystère, il n'en résulte pas qu'elle le repousse nécessairement. Autre chose est de démontrer rationnellement la vérité d'un doii;me, autre chose est de le convaincre rationnellement de faux. Et là est l'insurmontable obstacle au triomphe de la science rationaliste sur le dogme révélé; vous ne pouvez pas le prendre en flagrant délit d'erreur, de contradiction et d'absurdité. Le dogme ici vous porte son défi.
Et d'abord, Messieurs, remarquez qu'au point de vue rigoureusement logique et phi- .
losopliique, ce n'est pas à nous ù vous démontrer directement" que la formule dogmatique n'implique rien d'impossible et de contradictoire; c'est à la science qui attaque à démontrer l'un et l'autre. Comment démontrezvous dans le mystère de la Trinité la contradiction intrinsèque, absolue? Je le sais, le rationalisme prétend ici nous opposer la base même du raisonnement, à savoir le principe de contradiction. Mais qu'est-ce que la contradiction ? Nier et aflirmer tout ensemble d'un même objet et sous le même rapport une chose identique. Pour réduire le dogme de la Trinité à la contradiction métaphysique et absolue, il faudrait donc montrer que le mystère dans sa dernière expression se résout dans cette formule : affirmer l'unité et la trinité du même objet et sous le môme rapport : trois personnes font une personne ; trois natures font une nature ; trois dieux font un Dieu. Il faudrait, en un mot, que le mystère fût pour la raison ce qu'il était pour un fils duxvni" siècle aussi distingué par son ignorance en religion que par sa science en littérature : Trois font un, et un fait trois : « admettez cela, disait-il, vous êtes ca-
tholiques, et vous aurez la vie éternelle. » Certes, Messieurs, pour trouver là une absurdité^ il n'est nullement nécessaire d'être un homme d'esprit. 11 n'est pas d'enfant de huit ans qui ne sentît se révolter sa raison naissante, si vous l'obligiez de dire et de croire que trois dieux ne sont qu'un Dieu^ et que trois personnes ne sont qu'une personne. L'enfant dit : Une nature et trois personnes. Le théoloo-ien dit : Trois modes ou trois déterminations de l'essence divine, et une seule essence divine; et il croit ce qu'il affirme sur la parole de Dieu s'affîrmant et se révélant luimême. Or, comment le plus rigoureux des mathématiciens, comment le plus subtil des logiciens, comment le plus profond des métaphysiciens s'y prendra-t-il pour démontrer ici dans la clarté de la science l'évidence de la contradiction? Vous allez, dites-vous, nous confondre; TOUS prétendez montrer qu'affirmer la trinité des personnes dans l'unité de l'essence, n'est autre chose qu'affirmer la contradiction même ? Quoi! vous en êtes bien sûr? Vous avez donc une vue intuitive et une connaissance adéquate de ces difficiles et profondes choses, essence,
DKVANT LA KAISON KT LA SCIEXCK. 179
personne, substance? Mais parmi tous les mots mystérieux et obscurs que renferme le langage humain^ ignorez-vous qu'il n'y en a pas de plus obscurs et de plus mystérieux ? Qu'est-ce que la personne ? qu'est-ce que la substance ? qu'est-ce que l'essence? qu'est-ce qui les unit, et qu'est-ce qui les sépare? Si \ous essayez de répondre, peut-être vous ne ferez que bégayer ces premiers mots de l'alphabet philosophique. Et vous décrétez hardiment que la trinité des personnes est contradictoire à l'unité de la substance ; alors que vous pouvez dire à peine, si tant est que vous le puissiez dire, ce que c'est que la personne, et ce que c'est que la substance !
Vous ne voyez pas ce qui, dans un être vivant, peut distinguer la substance de la personne ou la personne de la substance ; et vous ne pouvez entendre que là où le dogme nomme trois personnes, il ne reconnaisse pas trois substances? Mais prenez-y garde; cette identité absolue que vous voulez établir entre la substance et la personne peut retourner ici votre philosophie contre votre propre symbole. Vous êtes spiritualiste, je le suppose-, et
VOUS admettez sans peine que la substance de votre corps n'est pas identique à la substance de votre âme. Vous reconnaissez donc comme constituant votre être vivant la dualité de la substance. Oui, la substance matérielle et la substance immatérielle, que leur nature sépare par un abîme, se rencontrent et se touchent en moi. Mais dans cette dualité de la substance combien de personnalités? Une seule. Quoi! vous êtes deux substances et vous n'êtes pas deux hommes? vous êtes esprit el matière, et pourtant vous n'êtes qu'une personne? Comment dès lors affirmez-vous si résoliiment que la trinité des personnes divines doit entraîner la trinité des substances en Dieu, et par conséquent constituer trois dieux? S'il vous est difficile de comprendre que trois personnes se rencontrent dans l'unité de la substance, vous est-il donc si facile d'entendre comment deux substances se rencontrent dans l'unité de la personne? et si vous admettez le mystère en vous, sur le témoignage de votre vie intime, que n'admettez-vous le mystère en Dieu sur le témoi2;na2;e de Dieu lui-même?
— Mais, me répond ici une logique trop
habile à se tromper elle-même, j'admets en moi, sans lo comprendre, le mystère de ma personnalité, parce que j'en ai le sens intime et que rien ne m'y découvre un démenti donné à ma raison. Mon corps n'est pas identique à ma personnalité; mon aine n'est pas identique à ma personnalité; car ma personne, ce n'est ni mon corps toutseul, ni mon àmc toute seule. Ainsi j'échappe à la contradiction logique, tout en admettant en moi le mystère physiologique. Mais il n'en est pas de même dans le mystère de Dieu proclamé par votre dogme. De votre propre aveu, le Père est identique à la nature divine ; le Fils est identique à la nature divine ; le Saint-Esprit est identique à la nature divine. Qui peut empêcher dès lors que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne soient identiques entre eux? Prétendez-vous renverser pour maintenir votre dogme ce principe fondamental sur lequel s'appuie tout l'édifice de la science et même de la raison : Les choses idenlùiues à une autre sont identiques entre elles? est-ce sur la ruine de ce principe de science et de raison que vous voulez fonder le règne obscur de vos mystères? — Non, Messieurs, non ; rassurez-vous, la lo-
gique ne périra pas, et son principe ne sera pas renversé. Il n'y a ici rien à détruire; il n'y a qu'une distinction à faire, et tout est sauvé, le mystère et l'axiome, la foi et la science. Les choses identiques à une autre sous le même rapport sont identiques entre elles ; oui ; et c'est pour cela qu'il y a une logique et une géométrie. Les choses identiques à une autre, sous un autre rapport, sont identiques entre elles : non, mille fois non; et voilà pourquoi votre objection ne nous atteint pas, et pourquoi notre mystère peut subsister sans ébranler les fondements de la logique. Le Père, le Fils, le Saint- Esprit, sont identiques à la nature divine dans ce qu'ils ont d'absolu, mais non dans ce qu'ils ont de relatif et d'opposé, c'est-à-dire dans ce qui constitue leur distinction personnelle.
Pour ceux qui, parmi vous, ont le sens métaphysique, cette observation suffit, et elle fait évanouir l'ombre même de la contradiction. Pour ceux qui ne l'auraient pas, un plus long développement n'apporterait pas plus de lumière. J'arrête donc ici cette lutte directe contre l'objection logique et scientifique; et, appuyé sur le dogme, qui se fonde non sur la
DEVANT l.A HAISON ET LA SCIENCE. 183
démonstration de la raison, mais sur la parole de Dieu, je maintiens le défi qu'il vous jette de l'ébranler jamais. La raison ne le démontre pas, d'accord ; la raison ne le soupçonne pas, soit ; la raison, même étant donnée par la révélation la notion du mystère, n'arrive pas à le déduire logiquement de l'idée de Dieu : que m'importe? Ce n'est pas de quoi il s'agit ; il s'agit de savoir si vous avez un principe rationnel ou un axiome scientifique qui nie clairement et renverse nécessairement le mystère chrétien. La question est là tout entière ; il ne faut pas la déplacer. Or, posé sur ce terrain, le dogme, du fond de ses mystérieuses clartés, est inaccessible à l'objection. Contre le mystère révélé, vous n'avez aucun principe évident qui le démontre contradictoire et impossible. La raison ne le comprend pas, mais elle ne le confond pas : la science elle-même le reconnaît supérieur à la raison ; elle ne le démontrera jamais contradictoire à la raison.
Mais, Messieurs, je pourrais aller plus loin. Je pourrais vous dire, qu'étant donnée la notion de la Trinité par la révélation, la raison elle-même, sans le démontrer positivement,
nous incline à l'affirmation du grand mystère. Dieu étant l'auteur de tout ce qui est, on doit reconnaître dans le Créateur la perfection infinie de tout ce qu'on rencontre dans la créature. J'estime que ce principe n'est nié par personne. Or, yoici le témoignage qui s'élève de la création entière. En tout être organisé, si ravalé qu'il soit dans la création, il y a un degré d'activité et de vie ; et l'un des premiers attributs de la vie et de l'activité^ c'est de produire et d'être fécond. Il faut donc affirmer en Dieu la vie et la fécondité à la plus haute puissance, c'est-à-dire toute la vie et toute la fécondité des créatures, moins leurs limites et leurs imperfections. Quels sont les degrés de l'activité et de la fécondité dans la création? Le végétal agit et se reproduit fatalement ; l'animal agit et se reproduit spontanément, et l'un et l'autre au dehors seulement, en demeurant eux-mêmes vitalement séparés de l'être qu'ils ont produit. Est-ce tout;, Messieurs? avons-nous parcouru tous les degrés de cette mystérieuse échelle où l'activité se déploie et où la fécondité se manifeste? Non, car vous voici vous-mêmes doués d'une activité et d'une fécondité qui vous rap-
DKVANT LA HAlsON IT LA SCIENCE. 185
prochcnt le plus de raLli\ité et de la fécondité inliiiu' (le Dieu. Je vous ai parlé de vos créations, c'est à-dire de la fécondité de votre ame se produisant par le dehors dans l'enfanlement de vos chefs-d'œuvre. Mais, reniarqucz-le bien, avant d'avoir une fécondité au dehors, vous avez par votre ame et dans votre âme une fécondité au dedans. Voire ame réalise extérieurement ses libres créations; mais, avant toute autre production extérieure, rame produit intérieurement une iman;e d'elle-même ; elle engendre à sa manière son expression et son verbe, mais sans avoir la puissance de faire de cette image une personne égale à elle-même. C'est la plus sublime fécondité qui se révèle dans les êtres créés.
Et maintenant, si vous voulezici suivre, je ne vous dirai pas les démonstrations mais les indications de la raison , est-ce que vous n'êtes pas invités par elle-même à supposer dans Dieu une fécondité supérieure à la fécondité qui éclate partout dans la hiérarchie des êtres finis? Si tant d'êtres ont la puissance de produire un semblable hors d'eux-mêmes, pourquoi l'infini n'aurait-il pas la puissance d'engendrer
son semblable ésral à lui-même et immanent en lui-même? et si la substance la plus élevée dans la création, l'âme, a la puissance de produire avec sa pensée une image d'elle-même, et vraiment distincte d'elle-même; si elle produit avec sa volonté l'amour de l'une et de l'autre ; si cette pensée et cette volonté unies dans le principe d'où elles émanent, gardent entre elles une distinction et une relation réelle ; pourquoi, quand il s'agit de l'infini, cette distinction et cette relation ne monteraient-elles pas ausei haut qu'il est possible de le concevoir, c'est-à-dire jusqu'à la personnalité même?
Quoi ! partout la puissance de produire et de reproduire se révèle au sein de la création, depuis le plus petit des êtres jusqu'au plus élevé dans la nature ! quoi ! l'âme apparaît produisant au dehors ses chefs-d'œuvre et au dedans son image ! quoi ! toute créature cherche à sortir de sa sohtude en mettant hors de soi comme un autre soi-même ! quoi ! vous voyez la mère, cette riante et douce image de la bonté et de la fécondité divines, apparaissant dans la joie de la maternité, montrant au ciel et à la terre avec une grâce incomparable le
fruit de son amour! plus bas dans la nature, vous voyez la lleur qui s'incline pour donner son fruit, cl laisse emporter au vent la semence qui s'en va la faire renaître dans une image d'elle-même sur un autre rivage! que dis-je? même dans ce monde des infiniment petits, cet être imperceptible que j'aspire dans mon souffle^ tire, lui aussi, du fond de son invisible vie un prolongement de lui-même et comme un fruit de ses entrailles ! Et lorsque nous avons vu l'activité et la fécondité partout grandissant à mesure qu'on s'élève vers le sommet des êtres, la raison pourrait nous forcer à ne reconnaître en Dieu qu'une solitude sans bornes et une stérilité infinie! Ah ! devant cette hypothèse ma raison, ma raison elle-même semble se déconcerter; et je crois l'entendre, qui me crie : Non, la Divinité n'habite pas inféconde et stérile une solitude infinie; et dans Dieu comme dans l'homme je crois voir la Trinité rayonner du sein de l'Unité. Qu'importe que le mystère de cette fécondité vous échappe au sein de Dieu, alors qu'elle vous échappe même au sein de la créature. Vous ne savez pas comment une rose reproduit une rose; comment
une fleur sort d'une fleur; et Totre raison se scandaliserait de ne pas savoir comment le Père entendre son Fils, et comment de l'un et de l'autre procède le Saint-Esprit ? Et pourquoi le sauriez-vous? Ah! pour moi je l'avoue, si ma raison peut ici me révéler quelque chose^ elle me révèle surtout ces deux choses : la première , que Dieu doit être fécond ; la seconde , que je ne dois pas comprendre ce mystère de la fécondité divine ; et si elle ne me dit pas absolument que je dois affirmer trois personnes en Dieu, je vous prends à témoin, que rien non plus dans ma raison ne s'y oppose et ne me le défend ; mais que tout^ au contraire, m'y incline et m'y invite.
Nous avons reconnu que le mystère de la Trinité n'a rien qui outrage la raison , ou répugne à la science. Nous pourrions en demeurer là ; car le dogme, bien que supérieur à la raison et inaccessible à la raison, se trouve
l)K\A.\T I.A RAISON ET LA SCIENCE. 189
justifié devant la raison. Mais, Messieurs, je dois remplir dans toute son étendue le programme que j'ai tracé au début de cette prédication, et je n'hésite pas à vous dire que ce mystère , qui se justifie rationnellement devant ceux qui le repoussent , est scientifiquement pour ceux qui l'admettent un principe d'illuminations.
Chose digne de l'attention de tous les savants, les plus grands initiateurs de la science moderne ont été en même temps les plus sincères adorateurs du grand mystère chrétien. Après s'être prosternés d'adoration devant le sanctuaire de la vie divine, ces grands chrétiens et ces savants illustres reffardaient les spectacles et sondaient les secrets du monde; rien ne leur paraissait plus naturel que de trouver dans la création des reflets du Créateur ; et le mystère qu'ils avaient adoré devenait pour eux la vraie lumière qui éclaire ce monde qu'ils voulaient expliquer. On dit que l'un des premiers fondateurs de l'astronomie moderne, le grand Kepler, avait puisé dans la contemplation de la Trinité un pressentiment, et comme une vague aperception
de ces lois fameuses qui ont illustré son nom et illuminé d'une immense clarté tout le monde astronomique. En ce temps-là, qui fut celui des grandes révélations de la science, les savants ne se croyaient pas obligés de se moquer du dogme ; ils ne s'étonnaient pas, en regardant au fond des choses, de trouver dans les mystères du monde une ombre du mystère de Dieu ; ils trouvaient tout simple de rencontrer dans l'ensemble des lois qui gouvernent tous les êtres, une empreinte perceptible de la loi qui gouverne l'Auteur même de tous les êtres, la loi de la Trinité se révélant au sein de l'unité : et la science illuminée par le foyer du mystère chrétien, trouvait dans ces reflets de l'incréé jetés partout dans la création, ces données lumineuses qui lui entr'ouvraient les grandes sources de la lumière.
Le temps qui est trop petit et mon insuffisance trop grande,, ne me permettent ici que de soulever un coin du rideau qui nous cache d'ineffables visions, et de concentrer en peu de mots quelques-uns des rayons qui nous découvrent dans la création quelque chose de la Trinité. Mais si vous voulez vous rendre attentifs
DEVANT t.A RAISON KT LA SflKNCR. 191
aux simi)les aperçus que je vais ^ous indulior, vous en verrez peut- être assez pour concevoir le désir de voir davantage ; et vous éprouverez le besoin de respecter un mystère que vous ne pourriez insulter sans outrager la science ellemême. Du fond de son obscurité la Trinité semble projeter dans toutes les spbères des points lumineux qui vous montrent, mieux que tout, le fond de toutes choses. Le chef-d'œuvre et le progrès de la science est d'atteindre par son regard, en tout ordre de vérités, à ce qu'il y a de plus simple : le génie scientifique est la puissance de la simplification. La science vulgaire multiplie les catégories et les classifications; elle compte les phénomènes ; elle donne à chacun son nom, son étiquette et sa place, sans s'inquiéter de la loi qui relie tout, et de la sève qui vivifie tout. Le génie scientifique saisit la loi profonde, mais simple, qui fait apparaître dans l'ensemble la beauté de l'ordre et le mouvement de la vie. Sous ce rapport, il n'est pas douteux que le mystère de la Trinité ne soit un secours pour le savant qui cherche dans le monde les vestisres de Dieu.
Des génies du premier ordre ont cru trou-
ver, même dans le monde des abstractions mathématiques, des signes expressifs où la Trinité divine semble se réfléchir. Et il n'y a pas lieu de s'en étonner. Dieu est le lieu des essences mathématiques comme de toutes les essences. Les vérités même de l'ordre purement abstrait ont un support éternel et une réalité substantielle qu'il est impossible de poser hors de Dieu, sans donner à Dieu pour rivales des essences indépendantes de lui, éternelles et immuables comme lui. Qu'y a-t-il d'étonnant, dès lors, que l'essence divine et le mystère qui en est le fond, percent à travers ce monde mathématique qui a dans Dieu même sa vérité substantielle? Je le sais, la fantaisie transcendantale et le génie des rapprochements peuvent beaucoup se jouer dans ces sphères trop éthérées, et prendre pour les vrais rapports des êtres les fascinations de l'idée fixe. Mais, s'il ne faut pas accepter comme décisifs tous les raportsque des esprits trop ingénieux ont cru apercevoir entre le mystère de la Trinité et les figures de la géométrie, il faut éviter aussi un parti pris de n'y voir que des analogies fortuites et des rapprochements arbitraires.
Est-ce par hasard que tous les poii[)les, ou à peu près, se soiil rencontrés dans l'idée singulièiement ori<j;inale de faire du triangle le symbole mathématique de l'essence divine? Pourquoi ont-ils eu, sans s'être concertés, la pensée de représenter le mystère de la vie divine précisément par une figure où trois choses n'en font qu'une? Est-ce par hasard aussi que tant de génies supérieurs ont cru découvrir dans la sphère le symbole le plus achevé de la perfection divine? Est-ce un simple jeu de l'esprit sans fondement dans la réalité, qui nous fait voir dans la sphère un centre qui l'engendre, une circonférence qui la termine , et un rayon qui unit l'un à l'autre? Est-ce dans une fantaisie toute poétique ou dans une vue métaphysique que Pascal, traduisant dans sa langue d'une lucidité profonde le mot célèbre d'un philosophe grec, ne craignait pas de nommer Dieu : une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part? Est-ce par un caprice d'imagination, ou par un pressentiment du génie qu'un homme, aussi grand mathématicien que profond philosophe, intitulait un ouvraçre : De l'ombre de la Trinité
dans la figure de la sphère, de Adwnbratione Jrinitatis in sphœrico?
Mais laissons cette région de l'abstraction pure, et cherchons dans les êtres créés, plus accusée et plus saisissable, cette ombre du grand mystère qui se projette dans toutes les sphères de la création.
La création se partage en deux vastes plans qui convergent dans l'homme : le plan de la création matérielle et le plan de la création immatérielle. Dans l'un et l'autre de ces deux plans, le génie, éclairé par la théologie et la science, voit passer l'ombre de Dieu. Mais plus haut que ces deux plans, les dominant l'un et l'autre, il y a le monde métaphysique, c'est-à-dire l'harmonie supérieure des lois générales qui atteignent tous les êtres et gouvernent ces deux mondes. Or, si vous planez par la pensée sur l'universalité des choses pour en dégager les lois générales des êtres, vous arrivez à cette triple révélation faite par la nature même des choses que vous contemplez.
Au fond de tous les êtres, au-dessous des surfaces et des apparences qui vous les mon-
trent, vous rencontrez, ou du moins vous supposez \o subslraluin nécessaire des pliénomènes palpables, que vous nommez la substance : centre obscur et voilé de l'être, d'oii vous paraît sortir, comme de sa source invisible, la lumière du phénomène et le rayonnement de la forme. Ce fond de l'être, en etfet, pour se manifester, et, si je puis le dire, se parler luimême, prend une forme et une expression. Cette forme qui lient à l'être, qui est dans l'être, et que par une abstraction de l'esprit vous séparez de la substance, cette forme vous donne l'idée ou l'image de l'être ; elle est le rayon qui vous le découvre; elle est un verbe qui l'exprime, une parole qui le révèle. C'est ce que produit par son fond l'être qui se montre à nous en se posant devant nous ; c'est ce qui le fait voir à l'œil ou à l'intelligence qui le regarde; c'est la révélation de sa perfection ; c'est son idéal. Enfin l'être qui est substance et forme vous apparaît doué de la puissance d'agir; il est force et activité; activité fatale, spontanée ou libre, selon le degré hiérarchique de l'être où elle se révèle, mais force inhérente à l'être lui-même.
Des esprits éminents, envisageant l'ensemble des choses créées à ce point de vue le plus général, et, si je le puis dire, le plus ontologique, ont cru voir dans ce triple aspect de l'être le cachet universel de la vie intime de Dieu. Le fond substantiel de l'être leur représentait particuhèrement le Père ou le principe; la forme ou la manifestation de l'être, le fils ou le Verbe, et l'activité ou la force inhérente à l'être, le Saint-Esprit. Quoi qu'il en soit de la justesse de ce rapprochement, cherchez, dans le monde des corps, ou dans le monde des esprits, un être, un seul, que vous ne soyez pas forcé de contempler sous ce triple aspect général ; la plus vulgaire métaphysique vous défie de le trouver. Ou bien essayez de concevoir un quatrième ou un cinquième aspect de l'être qui ne rentre pas sous l'une de ces trois catégories; vous n'y parviendrez pas. Pourquoi en est-il ainsi ? pourquoi y a-t-il trois aspects nécessaires de tout être créé, comme il y a trois déterminations nécessaires de l'être divin? Est-ce encore le hasard qui exphque cette rencontre universelle de la triplicité au sein de l'unité? ou bien direz-vous que la perception de ce
rapport ontn; les lois essentielles des êtres et la loi essenlielle de Dieu, n'est qu'une vision de la fantaisie, ou un mirage de la pensée? Assurément il n'y a pas là une représentation complète, une image de la Trinité ; il n'y a qu'un reflet ; reflet lointain et d'autant moins remarqué qu'il est plus général, et qu'il suppose, pour être aperçu, une certaine vue métaphysique qui échappe au vulgaire des esprits. Cette conception des êtres sous le triple aspect de la substance^ de la forme et de la force, est peut-être le regard le plus vaste que le métaphysicien jette sur la création; et plus ce regard est profond, plus il y saisit le vestige de Dieu.
Mais il est temps de quitter ce haut sommet des choses pour regarder dans les deux plans qui viennent y converger, et rechercher sous des formes plus déterminées le sceau de Dieu imprimé sur ses œuvres.
Et d'abord regardez le monde matériel dans ses diverses apparitions. Regardez la matière, depuis l'atome jusqu'au soleil ; depuis le grain de poussière que vous soulevez sous vos pas, jusqu'au monde astronomique qui roule sur
VOS têtes. La matière, quelle que soit son infériorité devant la gloire de l'esprit, la matière aussi est élevée à l'honneur de refléter Dieu. Vue à sa surface seulement, déjà elle vous offre dans la triplicité de ses dimensions et l'unité de son étendue un reflet de Dieu singulièrement remarquable. Représentez-vous la matière sous quelque forme. qu'il vous plaira de vous la représenter ; vous retrouverez invariablement plus ou moins mesurables les trois dimensions qui renferment tout corps dans ses propres limites : longueur, largeur, profondeur. Si réduite qu'elle soit sous le rapport de son étendue, la matière garde jusqu'en ses infiniment petits cette triplicité de dimensions qui est un signe de l'infini marqué sur le fini. Réduisez par l'hypothèse d'une compression indéfinie toute la matière existante en un seul point matériel, vous retrouvez, dans ce point solide, la triphcité dans l'unité; ce point non abstrait mais réel sera le point générateur des trois dimensions de la matière. Son épanouissement dans l'étendue et la dilatation de son volume ne changent rien à celte condition inhérente à «â nature Pour le concevoir tel qu'il est, il
faut lui iîarder dans son indestructible unité son triple rayonnement jaillissant de ces trois faces. Ces trois faces se supposent muluellelement pour composer le corps et le point matériel ; si l'une manque, il n'y a plus qu'une surface ; si deux manquent, il n'y a plus qu'une lijïne. Donc les trois dimensions sont nécessaires; et à la lettre^ les trois ne font qu'un. C'est ainsi que le mystère de la vie intime de Dieu, si éloigné des infirmités de la matière, perce à travers l'écorce de toute matière ; et les trois faces du cristal, qui réfléchissent toute lumière créée, semblent réfléchir aussi quelque chose de la lumière incréée.
Mais si la nature, même à sa surface^ montre quelque lueur du mystère de Dieu, cette réverbération de la lumière incréée dans le monde matériel est bien plus frappante quand vous en cherchez le fond. L'illusion de la physique superficielle est de ne tenir compte, dans la matière, que de ce qui se touche et se mesure : le volume, la masse, l'étendue. Mais qui nous donnera la grande physique, la science de ce qui est au fond de la matière ? Quelle est cette puissance qui semble pénétrer
toute la nature, et qui de plus en plus se révèle comme le principe des énergies de la matière? Quel est ce je ne sais quoi que l'on appelle ici le calorique, là l'électricité, ailleurs le magnétisme? Qui ne voit que cette chose si mystérieuse laisse de plus en plus voir dans son fond l'unité habitant au sein de la multiplicité? Le fond de la nature, ce mens agitât molem du monde matériel, n'est-il pas au demeurant un trois choses à la fois : lumière^ chaleur^ mouvement? Ne sont-ce pas vos savants, et les plus justement illustres, qui ont remarqué que ces trois choses se répondent et se tiennent mutuellement; et que la corrélation mystérieuse de ces forces physiques ne s'explique que par l'unité fondamentale qui les rehe au sein de la nature matérielle? Ces trois choses, vous pouvez les faire jaillir, même des veines du plus petit caillou ; elles sont partout , et partout dans l'unité.
Vous avez multiplié à l'infini les divisions des pondérables et des impondérables. Ne voyezvous pas, avec une admiration qui grandit comme ses conquêtes, comment la science contemporaine, remontant de plus en plus vers la
DKVAN'T LA RAISON ET LA SriEXCE. 201
source de la lumière, se iiate de roveuir à l'unité, la grande ol lumineuse unité qui partout se déploie et rayonne dans la Irinilé? n'iucliue-t-elle paschaqne jour davantage à reconnaître. comme le grand et universel ressort de tout le monde matériel, cette force vitale qui s'épanouit sous mille forn\es, dans le mouvement, la chaleur et la lumière : trois phénomènes qui attestent une même force se rencontrant au fond de la matière, comme trois dimensions qui ne font qu'une étendue se rencontrent à la surface de tout être matériel?
Et si de la matière inorganique vous remontez plus haut pour embrasser l'ensemble des êtres matériels, est-ce que vous ne retrouverez pas dans une manifestation plus grande la même révélation? Comment se fait-il que la série des êtres qui ne dépassent pas la nature matérielle se compose de trois règnes qui se touchent, se pénètrent et se rencontrent dans l'unité? n'est-il pas remarquable que le végétal renferme le minéral, l'animal le végétal ; et que ces trois éléments se fondent dans une vivante unité? Et si vous prenez ensuite chaque règne séparément, est-ce que vous n'y retrou-
vez pas aussi dans chacun en particulier une empreinte spéciale de la Trinité dans l'unité? Dans le minéral nous avons vu sous les trois dimensions l'unité de l'étendue. Est-ce que dans le végétal vous ne voyez pas encore trois éléments qui forment une triplicité daos l'unité, et semblent compléter le mystère de sa vie ? Et le règne animal, qu'est-ce qui vous le résume mieux que ces trois fonctions ; la nutrition, la respiration, la locomotion, qui se répondent et s'appellent pour constituer un organisme vivant? Comment se fait-il aussi que le mystère de la génération implique trois individus, et que toute génération est à cette condition? Et qu'y aurait- il d'étonnant à ce que le mystère de la fécondité divine se trahît par des rapports intimes avec la fécondité et la génération de tous les êtres?
Ah! Messieurs, que de mystères dans la création ; mais aussi que d'harmonies au sein de ces mystères ! Que ne vous est-il donné de les mieux écouter, et à moi de vous les mieux redire ! A peine si nous commençons à entendre quelques notes fondamentales de ces grands concerts de la création ; à peine si les mysté-
rieuses énergies qui meuvent tous ces mondes commencent ù se laisser surprendre par votre génie ; et déjà^ cependant, on dirait que toutes ces harmonies de la création s'accordent pour publier le mystère de la vie du Créateur, et nous redire, en se répondant les unes aux autres, un écho affaibU de cette divine mélodie que Dieu se chante éternellement à lui-même dans le silence harmonieux qui est le concert de sa vie : V unité dans la trinité! L'unité dans la trinité, ah ! si j'en crois ceux qui voient beaucoup plus loin et beaucoup mieux que moimême, le rayon de soleil nous la montre ; car la lumière est rayon, la chaleur est rayon, la force est rayon ; et il n'y a qu'un rayon . L'unité dans la trinité, l'arc-en-ciel la fait resplendir aux yeux ; car toutes ces couleurs et toutes ces nuances qui se réduisent à trois semblent une lueur du mystère apparaissant dans le nuage. L'unité dans la trinité^ tout concert la chante ; car toute musique la fait retentir par les trois notes qui appuient toute la gamme, et qui, en rentrant dans la première, engendrent l'harmonie et forment l'accord parfait.
Certes, je ne veux pas attacher à ces mani-
festations de Dieu dans la nature plus d'importance qu'il ne faut. Mais tout cela, encore une fois je le demande, est-ce donc une rencontre de hasard? n'est-ce qu'un produit de notre imagination? ou bien n'est-ce qu'un jeu de la nature sans motif et sans raison d'être? Qui ne voit dans cette révélation si multiple, si universelle et si éclatante, comme une grande lumière qui se lève pour éclairer tous les horizons de la science? et qui^ désormais, devant ces merveilleuses simplifications, osera encore parler d'antagonisme intrinsèque entre cette donnée de notre foi et les révélations de votre science? Cette opposition qui n'était qu'une apparence s'évanouira, et ne laissera plus voir aux regards du savant que le miracle de l'unité dans le miracle de la variété. Oui, Messieurs, j'en suis certain, le génie scientifique rentrera dans sa voie ; il retrouvera, dans toute la création mieux connue et mieux expliquée , ces rayonnements plus ou moins lointains et plus ou moins voilés de la nature incréée se réfléchissant comme dans un immense miroir dans la nature créée. Il découvrira de plus en plus, à la surface et au fond de tout, cette belle
simjjlification de l'unité dans la trinilé qui se révèle de plus en plus comme la loi souveraine du monde matériel, et ramène le génie dans la faraude et lumineuse route qui conduit la science au foyer de toute lumière.
Mais, Messieurs, les plus expressifs symboles de la vie intime de Dieu ne sont pas dans le monde matériel ; ils sont dans le monde humain. Si le temps le permettait, je pourrais vous montrer, non sans quelque fondement, de beaux reflets de Dieu dans la société et dans la famille humaine. Dans la société, nous verrions ces trois choses qui n'en font qu'une : l'autorité, le sujet, le ministre. L'autorité qui est comme le centre et le point générateur de la vie sociale; le sujet qui en est comme le fils ; et le ministre, médiateur entre l'un et l'autre. Dans la famille humaine, nous verrions trois personnes, qui ne font qu'une famille , et qui sont de l'essence de toute famille : le père qui engendre la famille, l'enfant qui la complète, et la mère qui est entre l'un et l'autre le lien vivant^ l'amour qui les unit.
Mais ce qui porte dans toute la création le signe le plus authentique de la vie intime du
Créateur, c'est l'homme lui-même. Partout ailleurs vous découvrez des ombres de Dieu, des vestiges de Dieu, des reflets de Dieu : l'homme seul porte l'image de Dieu. Ce n'est pas sans un mystère profond que Dieu avant la création de l'homme s'arrête devant le chefd'œuvre qu'il médite. Comme l'artiste s'apprête à faire passer le plus qu'il peut, le souffle et l'empreinte de son âme dans l'œuvre de ses mains ; ainsi Dieu va mettre le plus possible de lui-même dans sa créature privilégiée ; il va la marquer au plus intime de son être du signe de sa propre vie. Et Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. » Vous l'entendez, Messieurs, c'est comme un conseil de personnes qui délibèrent sur un même dessein et méditent un même ouvrage : Faciamus hominem. Faisons-le aussi semblable à nous que le fini peut ressembler à l'infini : ad imaginem et similitudinem nostram : et que cet éternel épanouissement de l'unité dans la triplicité qui est le mystère de notre vie, ait dans l'homme tout entier sa plus profonde et sa plus visible empreinte : qu'il soit l'image réfléchissant son idéal; et que la Trinité
divine deincure à jamais marquée au fond de Tame humaine. »
C'est là, en effet, au })lus intime de son âme, que l'homme rélïéchit avec éclat le mystère de Dieu. L'ame, alors même qu'elle se retire du théâtre de la création, pour ramener sur ellemême son propre regard dans une contemplation solitaire, se rencontre elle-même devant elle-même comme le plus grand spectacle de cette création où il y a tant de spectacles. Et d'abord, ce qui s'impose à elle-même an fond intime de sa vie, c'est le sens de sa force. L'ame se sent une force, une énergie, qui vit, qui se meut, qui agit dans rinvisij)le et sur l'invisible; et il lui est révélé, dans une lumière fatale, qu'il y a quelque chose qui sort d'elle malgré elle, comme un produit nécessaire de celte énergie dont elle se sent être le principe vivant : cette chose c'est la pensée. Mais qu'est-ce que cette pensée sortie de moi, et qui me semble être moi-même? cette pensée est-elle distincte de mon âme, est-elle mon âme elle-même? Ce n'est pas tout; non-seulement mon âme produit en moi cet acte que je traduis par ce mot : je pense ; elle produit un autre acte non moins né-
cessaire que le premier; et cet acte, je le traduis par ce mot : amour. Oui, j'aime ma pensée que je produis comme un fils de mon âme ; et ma pensée elle-même aime le principe qui la produit. Mais cet amour est-il distinct de ma yolonté? est-il ma volonté même? Quoi qu'il en soit, à la lumière de cette évidence qui luit dans mon àme, je me saisis moi-même, à la fois, et comme une pensée^ et comme un amours, et comme un principe. Et je me demande comment ces trois choses, qui sont distinctes enmoi, demeurent unies en moi? comment moi^ un et indivisible, je me reconnais moi-même devant ces trois faces et dans ces trois formes de ma vie? comment cette triplicité au sein de mon unité? comment cette multiplicité au centre de la simplicité? L'analyse ici arrivée à une certaine limite se trouble et s'éblouit : elle comprend à peine, si tant est qu'elle le comprenne, comment ces trois choses si distinctes s'unissent au fond d'une même âme. Eh bien ! il y a un mystère divin qui éclaire pour moi ce mystère humain : le dogme de la Trinité. Je crois qu'en Dieu il y a la distinction la plus parfaite de ces trois choses : principe ^ pensée^
l)i:\A\T I.A HAISON KT LA SCIENCE. 209
amour-y et cette distinction qui monte en Dieu jusqu'à la porsonnalité, est une lumière dans mes ténèbres; et je me dis : S'il y a en Dieu dans l'unité infinie de sa nature une distinction parfaite, c'est-à-dire personnelle, pourquoi n'y aurait-il pas au sein de mon unité une distinction réelle et une trinité imparfaite?
Ah! Messieurs, cette empreinte delà Trinité divine au fond de Tàme humaine est si authentique et si palpable, que l'homme ne peut se manifester, c'est-à-dire parler, sans la faire passer dans sa parole. La parole, sous quelque forme qu'elle se produise, porte le signe de l'unité dans la triplicité. Vous ne pouvez rien affirmer sans unir deux termes par un troisième. Toute proposition montre Dieu. Il y a le substantif qui est le principe, le verbe qui est l'union, et le troisième terme qui circonscrit l'idée et termine la proposition ; si bien que quand je dis : Dieu est infini, je mets dans ma parole le signe de ce Dieu que j'affirme. Et ce signe de Dieu, qui perce en toute parole, se trahit aussi dans tout raisonnement. Le raisonment se meut par trois propositions : l'une qui est principe , l'autre qui est contenue dans le
principe, et la troisième qui le termine en procédant des deux. Au fond de tout raisonnement il y a implicitement cette trinité d'idées qui s'unissent dans une idée, selon la formule célèbre : Terminus esto triplex. Le grand art du raisonnement est l'art de montrer l'unité dans cette trinité. L'habileté du logicien est là tout entière. Pour montrer qu'un raisonnement ne se soutient pas, une chose suffit : montrer qu'il contient quatre termes ou deux seulement; constater l'absence de la trinité dans l'unité.
Telles sont, Messieurs, même aux yeux de la raison et de la science, les apparitions plus ou moins distinctes de la nature intime de Dieu dans les spectacles visibles de la création , et surtout dans le sanctuaire de Tâme humaine et dans la parole sortie d'elle. Du fond le plus inaccessible de son être, Dieu envoie sur toute créature des rayonnements de lui-même. La clarté de ces rayonnements va s'amoindrissant déplus en plus, à mesure que la série des êtres va descendant vers les limites extrêmes de la création. Là, dans ces régions infimes et lointaines, vous ne découvrez de la Trinité que des linéaments à peine saisissables , des ves-
tiges presque efiacés,tanl ils sont loinde l'idéal dont ils j)ortent les rellets diminués et pâles. Mais, à mesure que \ous remontez par les deux plans de la création vers le foyer infini d'où descend toute lumière, vous découvrez de degrés en degrés, et de hiérarchies en hiérarchies, des manifestations de plus en plus éclatantes de l'éternel idéal ; et arrivé au sommet, là où tous les rayons disséminés viennent se concentrer dans un même être, vous trouvez l'homme, l'abrégé le plus parfait delà création^ l'image la plus parfaite de Dieu.
Ah ! je comprends maintenant que le monde nature] porte partout le sceau visible du monde surnaturel, et que la création garde la signature du Créateur. Je comprends que la nature est une Bible ouverte où partout je lis Dieu. Je comprends que Dieu, une fois connu dans son essence intime, rayonne sur le monde pour nous en découvrir les grandes lois aux clartés de son visage; et que ce profond et obscur mystère peut devenir, et devient en effet, une lumière pour la science.
Mais, ôPère, ô Fils, ô Saint-Esprit, Trinité trois fois auguste et trois fois sainte, ici-bas
nous ne pouvons que vous entrevoir et vous pressentir; et déjà cependant on dirait que la création entière nous donne de vous comme une révélation anticipée. 0 Trinité infiniment obscure et infiniment radieuse, faites que la science vous reconnaisse et vous adore ; faites qu'elle cherche en vous, qui êtes le fond de toute lumière, son plus nécessaire flambeau ! Faites surtout qu'à force de vous chercher à travers les ombres qui vous dérobent, nous méritions de vous voir un jour dans cet éternel face à face qui sera la consommation de notre science et la récompense de notre foi ! C'est la grâce que je vous demande, ô Trinité sainte ! en me signant devant vous et devant cet auditoire de votre signe trois fois sacré :
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.