T la SClIi.N'CE DH LHOMME
lient cette faiblesse, cette impuissance et cette stérilité de la morale humaine? Cela vient de ce que, comme la science médicale, elle part d'une erreur fondamentale; cela vient, pardessus tout, de ce qu'elle traite l'âme humaine comme une âme dans son état normal et naturel; cela vient, en un mot, de ce que la morale purement humaine ignore trop l'homme, et ne connaît pas assez, avec la cause première de son mal, la suprême loi de sa vie.
Quelle est-elle donc cette grande loi de la vie dont l'ignorance ou la connaissance insuffisante fausse à jamais la science qui a pour objet le gouvernement de l'âme humaine ? Ah ! Messieurs, cette grande loi, c'est la loi qui se révèle à la fois et dans le sanctuaire intime de vos consciences, et dans le champ de bataille de vos membres vivants; cette loi, c'est la loi de la lutte de l'esprit contre la chair, de l'homme ancien contre l'homme nouveau ; c'est le combat perpétuel et douloureux de l'homme contre lui-même. Là, vous dis-je, est la clef de l'âme humaine et le secret de sa vie. Quiconque ne tient pas ce secret qui explique tant de choses, et cette clef qui ouvre
tant de mystères, celui-là, croyez-le bien, ne sait pas tout ce qu'il faut savoir, pour parler à l'homme de vertu, de dévouement et d'héroïsme. Qu'est-ce que la vertu? la lutte contre soi-même. Qu'est-ce que le dévouement? la lutte contre soi-même. Qu'est-ce que l'héroïsme? c'est la lutte encore, mais la lutte élevée à sa plus haute puissance. Quoil ditesvous, la lutte pour être un héros^ un dévoué, un vertueux? pourquoi? Ah! vous le demandez? parce que l'homme est déchu; parce que l'homme est dans le faux; parce que l'homme gravite vers le mal; parce que l'homme est au penchant de l'abîme, et qu'il ne peut remonter vers les sommets du bien et l'idéal de la vertu, qu'à la condition de vaincre tout obstacle, et, par-dessus tout, de se vaincre soi-même. Aussi, Messieurs , si vous voulez savoir ce qui fait 1' 'incontestable supériorité des moralistes chrétiens sur tous les autres moralistes, le voici : ils donnent pour point de départ à toute science qui aspire au gouvernement de la vie humaine, la chute et la dégradation de l'homme. Ils posent, dans la lumière du dogme, ce grand axiome de la morale chré-
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tienne : toute vertu dans l'Iioninie est une réaction contre le mal (|ui est clans l'Iionime. Ils comjjrennent que la lutte est la loi de toute la vie et la nécessité de toute vertu. Oui, les moralisles chrétiens, plus que tous les autres, ont la révélation de la grande lutte humaine que chacun porte en soi. Et lorsque Dieu leur donne avec l'honneur de la science la gloire plus héroïque de la sainteté ; alors ils ont de cette loi, de cette lutte, une vue plus pénétrante et un sens plus profond ; ils voient et ils sentent mieux par leurs résistances les attractions du mal; et voilà pourquoi ils sont plus capables et plus dignes de donner aux hommes les vraies leçons du bien. Ils sont les meilleurs théoriciens de la vertu et les meilleurs médecins des âmes, parce que, mieux que tous les autres, ils comprennent et font pratiquer ces réactions généreuses du bien contre le mal , seules capables défaire sortir du fond des âmes des miracles de vertu^ des miracles de dévouement et des miracles d'héroïsme.
Enfin, Messieurs, il y a une troisième science qui emprunte au mystère de la chute une de ses plus grandes lumières : c'est la science qui
a pour objet le traitement des sociétés, la science sociale. Sans la connaissance de la déchéance humaine, cette science, quels que soient le génie, la force et l'habileté, n'est jamais complète. C'est que les grands éléments de la vie sociale ne sont bien compris que vus dans la lumière qui jaillit du mystère de la chute. Sans doute, la connaissance de ce mystère ne donne pas, par elle-même, ce que l'on appelle l'art de gouverner ; mais elle donne la raison radicale du bon gouvernement. Elle ne donne pas les habiletés de la politique, mais elle en découvre le vrai point d'appui. En donnant à l'homme d'Etat l'intelligence complète de l'être social , elle lui communique au plus haut degré ce que j'appelle ici le grand sens politique. Elle fait comprendre que, dans la société comme dans l'homme, le progrès ne se fait et ne se soutient que par la réaction du bien contre le mal; elle tue cette idée qui est la mort de toute science sociale, à savoir que l'art de gouverner n'est qu'une pondération de l'un et de l'autre.
Pour bien gouverner les hommes, il faut bien connaître les hommes; or, quand on n'a
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pas une fois bien compris que, par suite de la perturbation orii^inelle, les grands courants de la vie humaine vont par eux-mêmes à la fausseté, au désordre , à l'abîme , à peu près comme les lleuves en suivant leur pente s'en vont à la mer ; on n'a pas et on ne peut avoir, dans sa plénitude, la connaissance de l'homme social. Vous croyez trop facilement, Messieurs, que l'homme, depuis son apparition sur la terre, ne cherche que le vrai et ne veut que le bien. L'histoire vous crie au dehors, et peutêtre votre cœur vous crie au dedans, que l'homme a peur du vrai , parce qu'il a peur du bien. Sans doute l'homme n'aime pas le faux pour le faux , et il ne cherche pas le mal pour le mal. Mais ses passions retournées par la chute primitive contre leur but final, mettent l'homme dans une contradiction violente qui lui fait souvent prendre en haine la vérité, le bien, les hommes. Dieu même. Oubliez ce grand fait humain, vous saurez peu le secret de bien gouverner les hommes. Non, si vous ne tenrez compte de cette perturbation radicale, qui est le contre-coup de la chute originelle, jamais vous ne parviendrez à ordonner parfai-
tement par rapport à leur fin les forces sociales; ce qui est, par excellence, l'art de gouverner. Si le souffle des hommes et le souffle de Dieu vous portent un jour au sommet de la société, et vous font la difficile mission de tenir dans vos mains les ressorts du gouvernement; alors essayez, sans compter avec ce grand fait humain^ de réaliser dans leur perfection relative ces trois choses qui concourent en s'harmonisant à l'ordre et à la grandeur sociale, la liberté, l'égalité, la fraternité ; vous n'y parviendrez pas : vous n'arriverez jamais qu'aune liberté dérisoire , à une égalité imaginaire, à une fraternité égoïste.
Vous voulez réaliser parmi les hommes le règne de la vraie liberté ; ah ! vous avez raison. La liberté, c'est-à-dire la faculté assurée à tous et à chacun de déployer toutes ses énergies pour embrasser le vrai et accomplir le bien, oui, cette liberté il nous la faut; c'est le vrai droit de l'homme ; c'est la base du droit social ; c'est le progrès des sociétés ; Dieu nous donne de la voir de plus en plus grandir parmi les peuples. Oui, mais est-ce que vous ne sentez pas qu'il y a au fond de la nature humaine une
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perpétuelle et universelle conspiration contre la liberté? Est-ce que vous n'avez pas vu ces instincts despotiques qui semblent attendre l'heure pour prendre la société à la iiorge, confisquer tous vos droits et assassiner toutes vos libertés, comme les brigands qui guêtent le voyageur au chemin? Comment entendre le secret du gouvernement des hommes ; comment se flatter surtout d'en faire des citovens libres, en feignant d'ignorer ces réalités humaines ? et quelle est cette folie de prétendre gouverner les hommes comme Dieu les anges, et leur donner la liberté, en oubliant ou feignant d'oublier ce qui conspire éternellement contre la liberté?
Vous voulez réaliser parmi les hommes le règne de la véritable égalité ; et vous avez raison encore. Car, s'il y a une égalité fausse^ il y a une égalité vraie ; s'il y a une égalité désastreuse, il y a une égalité salutaire. Il y a une communauté de droits oii nous nous rencontrons tous; et il y a une communauté de devoirs qui nous domine tous. Cette égalité salutaire et vraiment sociale, nous la voulons, et nous l'appelons tous ensemble. Mais
prenez-y garde, je vous prie ; ce grand souffle d'égalité qui traverse le monde entier parce qu'il s'échappe de tout cœur humain, est-ce bien la voix de l'homme libre et bon, demandant sa place au soleil de la même liberté et sous l'égide des mêmes droits? N'est-ce pas plutôt la voix des instincts despotiques qui appelle la souveraineté , et qui pour y mieux arriver^ demande avec clameur et poursuit avec fareurun nivellement monstrueux? n'estce pas ce souffle qui souleva au cœur de nos premiers parents la première révolte , eritis sicut Du? et si vous ignorez, ou feignez d'ignorer cette autre contradiction sociale, je le demande, comment ferez-vous régner parmi les hommes la véritable égalité?
Vous voulez enfin, dites-vous, voir s'accomplir sur la terre le règne de la vraie fraternité. Ah! oui, qu'elle vienne, qu'elle vive et règne parmi nous, la douce et sainte fraternité ; qu'elle descende sur tous les chrétiens, du cœur du Christ notre frère à tous, du cœur de Dieu notre père à tous, du cœur de l'ÉgUse notre mère à tous ! Nous sommes frères ; et quel plus grand besoin pouvons-nous éprouver
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que de nous verser les uns dans les autres, par le lUix et le rclïux de notre mutuel amour et de nos mutuels lùeuiaits? qui nous empêche de multiplier le honheur de chacun parle bonheur de tous, et de nous asseoir heureux et unis au même banquet des fraternelles joies? Messieurs, ce qui nous empêche, vous voulez le savoir? Mais c'est cette blessure la plus profonde faite au cœur humain par la chute originelle ; c'est ce ver éternellement rongeur de toutes les fraternités qui veulent se faire ici-bas un règne toujours poursuivi et toujours fuyant : legoïsme, l'affreux égoïsme, que vous seriez encore forcés de reconnaître à ses jalousies, à ses haines, à ses cupidités, à ses débauches antisociales, quand même vous n'en voudriez pas voir la cause lointaine dans le mystère de la chute. Et dès lors, comment espérer gouverner les sociétés humaines, comme si l'humanité ne se composait que d'Abels; alors que vous sentez partout aux souffles qui frémissent dans l'air^ et aux rugissements que l'on entend sortir du fond des âmes, que pour assassiner les Abels il se rencontre partout des Gains? Vous ne voulez pas compter avec cette réalité
terrible qui se révèle à nous dans l'ombre du mystère, avant de se révéler dans la clarté des faits ; eh bien, si vous le pouvez, faites régner la fraternité. Je crains que, par une science sociale qui méconnaît l'origine du mal moral et le fond de la vie humaine, au lieu d'arriver à la république vraiment fraternelle, vous n'aboutissiez qu'au règne sanglant du fratricide! Ah! puisque j'ai nommé Caïn, puisque j'ai nommé Abel ; que la catastrophe évoquée par ces deux noms et si voisine encore de la chute primitive, vous instruise et vous éclaire : voyez tout près de notre berceau ce sang d'un frère versé par la main d'un frère ; apprenez par la voix de ce sang la chute de l'humanité; et que de cette chute de l'huminité jaillisse pour vous la lumière qui éclaire tous les abîmes et tous les mystères de l'homme.