LE CHRISTIANISME DEVANT LE PAUPÉRISME
Monseigneur, Messieurs,
Après avoir examiné l'attitude de PÉconomie antichrétienne devant l'homme et devant la famille, nous avons montré, dans notre dernière conférence, quelle est son attitude devant la société, et notamment devant ce problème éminemment social, le paupérisme. Nous avons examiné successivement les prin-
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cipaiix remèdes qu'oppose au grand mal du paupérisme l'antichristianisme socialiste ou économique : augmentation du salaire, impôt de la richesse ou taxe des pauvres, organisation du travail^ accroissement de la production, développement du luxe, et, finalement^ ce remède aussi immoral et antisocial qu'antichrétien, proposé par une Économie à bout de ressources, la diminution de la population, ou le frein systématiquement opposé à l'essor de la vie. De tous ces systèmes inventés par l'empirisme économique et social pour nous guérir du mal du paupérisme, vous avez entendu sortir une même réponse : impuissance. Quelques-uns même rendent une réponse plus formidable ; ils disent : désastre , remède pire que le mal, ou aggravation du mal par le remède. Après le passage de ces systèmes, l'abîme du paupérisme demeure, creusé plus large et plus profond par ces systèmes euxmêmes. Pourquoi? Parce qu'aucun de ces remèdes ne touche aux vraies racines du mal. Aussi, ce qui explique surtout ici l'influence chrétienne, pour nous guérir de la plaie du paupérisme, c'est qu'elle en prévient ou en
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détruit les causes, en attaquant les racines du cancer social. Dans l'ordre social comme dans l'ordre physique, il n'y a de remède vraiment efficace que ce qui réagit contre les causes qui produisent, développent et perpétuent le mal. On guérit les plaies d'une société, comme on guérit les vices de l'âme et les maladies du corps, en attaquant leurs racines. Ce qui rend stériles et impuissants les remèdes que nous avons examinés, c'est qu'ils ne sont pas assez radicaux. Plusieurs même, au lieu de déraciner le mal, l'affermissent et le développent par les moyens mêmes employés pour nous en guérir. Au contraire, ce qui rend ici vraiment incomparable l'influence chrétienne, c'est que, par l'énergie intime de ses principes fondamentaux, le christianisme réagit directement contre les causes qui ont produit et produisent encore, au milieu de nous, le fléau du paupérisme.
C'est ce que nous allons essayer de montrer dans cette conférence. Nous rechercherons d'abord les causes profondes du mal dont nous avons constaté l'existence. Nous verrons ensuite comment le christianisme, remède di-
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vin de nos blessures sociales, s'applique luimême et par lui-même sur le vif du mal, et en l'attaquant dans ses principales racines, comme toute thérapeutique salutaire, guérit le mal, lentement peut-être, insensiblement si vous voulez, mais sûrement et infailliblement. Il ne se peut traiter devant vous de sujet plus sympathique à nos frères les pauvres, plus instructif pour les riches eux-mêmes^ et plus salutaire à tous. C'est la rehgion divine et éternelle venant toucher, pour les guérir, aux plaies de l'humanité et du siècle .
Ainsi, Monseigneur, nous répondons à l'appel que nous faisait naguère votre parole de pasteur, alors qu'elle nous disait : « Ce qu'il faut mettre en lumière, ce qu'il faut, pardessus tî)ut, défendre et venger, c'est le bon sens, non-seulement dans ses rapports avec les vérités spéculatives, mais dans ses rapports avec les réalités les plus palpables ; non-seulement dans ses rapports avec l'ordre moral et religieux, mais aussi dans ses rapports avec l'ordre matériel (1). » Puisse cette
(1) Mandement de Mgr l'Archevêque de Paris à l'occasion
des Conférences de l'Avent, 1865.
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parole répondre aux vœux de votre cœur de pasteur et de père, préoccupé, je le sais, des misères et des souffrances populaires.
Quelles sont, Messieurs, les vraies causes du paupérisme contemporain? Quelles sont les principales sources qui ont fait dériver sur nous ce mal chronique des sociétés modernes? Telle est la question à laquelle le sujet lui-même nous somme tout d'abord de répondre.
Manifestement, les causes de ce phénomène sont multiples; et si cette chaire chrétienne constituait une spécialité d'enseignement économique, je voudrais, avec tous les hommes éminents qui ont traité ce sujet, suivre ici tous les courants plus ou moins mêlés, et toutes les dérivations plus ou moins distinctes, venant aboutir à un même confluent, et creusant dans le cœur de notre société vivante ce vaste et profond abîme des misères popu-
laires, le paupérisme. Mais comme pour expliquer le cours des grands fleuves, vous passez sous silence, sans en tenir compte, mille petits affluents qui viennent apporter au fleuve le tribut de leurs eaux ; laissons sur notre passage les causes et les influences qui concourent secondairement à créer et à développer le mal du paupérisme. — Laissons cette cause dont les économistes se préoccupent avec raison, la prépondérance exagérée de l'industrialisme sur l'agriculture, d'oià résulte un déplacement anormal des puissances du travail, et, comme conséquence, une effrayante universalité de détresse au premier choc qui arrête la grande machine industrielle ; crises dix fois plus désastreuses que ne l'étaient autrefois et le dérangement des saisons et le passage de la famine, — liaissons cette autre cause qui contribue, pour sa part, au développement du paupérisme : la séparation croissante entre les ouvriers et les maîtres^ et l'isolement des ouvriers entre eux ; double séparation qui fait trouver à tant d'hommes isolés la misère au fond de la solitude. — Laissons l'abandon du travail au foyer et l'accumula-
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tion du travail dans les grandes usines ; la désertion des campagnes et l'agglomération doublement malsaine du peuple travailleur dans les villes industrielles, source de tant de misères morales et de misères physiques. — Laissons l'extrême division du travail, qui hébété l'homme, le fait de plus en plus machine, et, en l'appauvrissant intellectuellement et moralement, arrive tôt ou tard à l'appauvrir matériellement. — Laissons le hideux mélange des deux sexes dans les ateliers, produisant une corruption inouïe dans les siècles chrétiens; et cette effroyable pratique qui jette dans cette atmosphère infecte des générations d'enfants, avant le temps, deux fois corrompus et deux fois dégénérés.
Il n'est personne qui ne comprenne l'influence complexe et simultanée qu'exercent ces diverses causes sur le développement de la misère et le progrès du paupérisme. Mais l'élévation de cette chaire nous obhge à ne visiter que les grandes sources d'oiî a jailli un jour, et d'où s'épanche encore aujourd'hui le grand fleuve de nos misères contemporaines. Parmi ces sources, infiniment moins
mystérieuses que celles du Nil, on en distingue trois principales, que nous pouvons, en quelque sorte, toucher de la main et voir des yeux. Je demande la permission de les signaler dans toute l'indépendance apostolique de mon caractère et de mon ministère, avec tout le dévouement de l'amour et toute l'impartialité de la justice.
La première cause cachée déjà pour plusieurs nations dans un passé plus ou moins lointain, ce fut la destruction violente et subite des institutions créées sous les influences du christianisme par la charité des siècles chrétiens, pour être le secours et la providence des pauvres.
Toujours, sans doute, la pauvreté a habité la demeure de l'homme, et toujours aussi la misère et la souffrance ont été, sous son toit déshérité, ses inséparables compagnes. La force des choses, le vice des hommes et le cours des événements exphquent ce perpétuel face-à-face de l'homme et de la misère. Mais à côté de cette perpétuelle apparition de la misère, voici le prodige sans égal que le christianisme avait accompli. Partout où
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l'homme indigent recevait entre ses murailles dépouillées la visite de la hideuse misère, la misère à son tour recevait la visite de la divine charité. Le dévouement chrétien, se mettant volontairement au service de toutes les douleurs, d'une main ouvrait dans son propre cœur les sources d'où jailhssaient les secours, et de l'autre il fermait, ou du moins il diminuait au cœur des malheureux eux-mêmes les sources d'oià jaillissaient les souffrances. L'arbre séculaire de la charité chrétienne, arrosé du sang du sacrifice^ avait poussé dans l'humanité, de siècle en siècle, sa croissance généreuse et sa divine exubérance : sorti du cœur du Christ par la fécondité de l'amour, il avait partout étendu ses rameaux ; et les misères humaines, filles de l'égoïsme et de la^haine, venaient de partout s'abriter sous son ombre.
Un jour, le tronc de l'arbre fut abattu, et ses rameaux furent brisés par le génie de la destruction déchaîné sur la terre. Et tout à coup les misères et les souffrances qui recevaient, depuis des siècles, l'hospitalité de son ombre, se trouvèrent sans abri sous un ciel
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âpre et froid, pareilles à ces oiseaux chassés de la feuillée parla hache du bûcheron frappant au pied du grand chêne. Le génie dévorant qui avait abattu ces institutions protectrices des misères et consolatrices des souffrances populaires les a calomniées après les avoir abattues : ne fallait-il pas justifier devant l'humanité nouvelle ses crimes philanthropiques ? Les abus dont quelques-unes de ces institutions avaient donné le spectacle à jamais regrettable voilèrent à des yeux prévenus par le préjugé et aveuglés par la haine des siècles de bienfaits; et quelques scandales, contemporains surtout des dernières phases de leur existence, ont masqué aux regards de notre siècle cette source profonde de dévouements et de sacrifices, oiî, durant plus de mille ans, des générations vinrent s'abreuver au flot toujours jaillissant d'un intarissable amour. Ces monastères, si maudits par l'impiété ignorante ou furieuse, avaient nourri pendant des siècles des hameaux et des villages. Les paroisses elles-mêmes et les éghses, mères nourricières des déshérités delà fortune, avaient une table toujours servie, oià les affamés du siècle trou-
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vaient, à défaut de richesse et d'aisance, le nécessaire de la vie^, et ce que toute faim demande à Dieu, le pain de chaque jour. De cette Yaste mer de bienfaits que la charité chrétienne faisait refluer sur toute la terre du cœur ouvert de son Christ par le cœur de ses saints, il s'élevait, au rayonnement de son amour, une nuée féconde, immense par son étendue, séculaire par sa durée, qui laissait tomber sur toute misère et sur toute souffrance la rosée des secours volontaires et des dévouements spontanés. Alors il y avait des crises momentanées,, des malheurs transitoires ; mais il n'y avait pas, régulièrement et fatalement, des multitudes de misérables et des peuples d'affamés livrés , comme des moissons annuelles, à la faux tranchante de la mort.
Mais lorsque les passions surexcitées et les aveugles colères eurent fait éclater sur ces institutions illustrées par leurs bienfaits les fureurs des tempêtes religieuses et sociales, un vide effroyable se fit sentir dans l'humanité après le passage de l'ouragan. Les misères, au lieu de disparaître, subsistaient multipliées
par le malheur des temps. Les serviteurs du pauvre avaient disparu dans la tempête : il ne restait que la misère dans le vide^ la misère fatalement déshéritée de secours : et des ruines de tant de monastères détruits, il se trouva que le paupérisme venait de sortir. Ce premier berceau du paupérisme sortant des ruines des institutions protectrices des pauvres n'est plus un mystère pour personne. Dans un pays voisin, aussi célèbre par la misère que par l'opulence dont il donne au monde le spectacle simultané^ la naissance du paupérisme date exactement de la destruction et de la spoliation des monastères et des églises, consommée par le despotisme de Henri VIII. On eût dit que le tyran avait jeté sur ces ruines fumantes une semence de misères humaines. Quelques années à peine avaient passé sur ces débris, qu'on vit apparaître des moissons de misérables que la terre des saints n'avait pas encore produites. Il fallut que l'impôt vînt prélever sur les riches la subsistance de ces pauvres que personne ne nourrissait plus, et que l'aumône de l'État vînt remplacer le bienfait de l'amour. Depuis, ce budget du paupé-
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risme grossissant avec le paupérisme luimême a pris des proportions qui s'élèvent d'année en année : et la Grande-Bretagne est vue, du haut de sa fabuleuse opulence, jetant à ce monstre toujours grandissant une proie toujours plus grande aujourd'hui qu'elle n'était hier, et qui sera demain plus grande encore qu'elle n'est aujourd'hui.
Et parmi nous, quand donc, pensez-vous, le paupérisme a-t-il commencé à montrer sur notre horizon social sa figure menaçante ? Ah! Messieurs, ayons le courage d'en convenir; c'est à partir de cette époque où les premiers essors de l'industrialisme antichrétien coïncidèrent dans notre histoire avec la chute des institutions que le dévouement avait semées sur le sol de France pour la consolation des misérables. De l'autre côté du grand cataclysme qui emporta dans son flot tant d'églises et d'institutions nourricières des malheureux, j'aperçois des pauvres, je n'aperçois pas de paupérisme. Mais depuis, à côté d'une richesse et d'une prospérité matérielle toujours croissante, vous pouvez suivre par tous les chemins de l'industrialisme français la marche cons-
tante et le progrès toujours grandissant de notre paupérisme. Les mêmes causes partout ont produit les mêmes effets ; les mêmes destructions ont fait le même vide ; et du fond du même vide le même monstre est sorti ; le paupérisme . Il était facile de frapper sur les saintes et fécondes choses le coup de la haine ; il n'était pas si facile de refaire pour les malheureux les créations de l'amour : il était facile de creuser le vide, il ne l'était pas de le combler.
En effet, le vide n'a pas été comblé, et les créations du sacrifice n'ont pas été refaites. Après la destruction des œuvres de l'amour^ le peuple, atteint dans sa vie intime de la lèpre de la misère, s'est trouvé sans défense et sans secours en face des œuvres de l'égoïsme. Et voici la seconde cause générale quia fait naître et grandir parmi nous la misère populaire; c'est la substitution d'une richesse égoïste, cupide et généralement avare, à la richesse des anciens jours, malgré quelques abus criants^ demeurée dans son ensemble généreuse et bienfaisante pour les misérables; c'est la formation rapide et l'ascension effrénée
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d'une aristocratie financière, sans respect pour le christianisme, sans amour pour Dieu et sans entrailles pour l'humanité. Oh ! croyez-le bien, je ne prétends ni stigmatiser, ni contrister personne ; mon amour pour les hommes est égal à ma passion pour la vérité. J'admets d'ailleurs, au phénomène que je signale, d'illustres exceptions. Je prends dans son ensemble tout le mouvement qui s'est fait et se continue au milieu de nous, dans ce qu'on appelle le monde de la richesse sans foi et sans Dieu ; et je dis que cette puissance nouvelle, dans son mouvement général, emportée par un souffle exclusivement païen, au lieu de combler l'abîme du paupérisme et de conjurer les dangers qu'il nous apporte, va sans cesse creusant cet abîme et multipliant ces dangers. Pourquoi ? demandez-vous ; comment s'explique cette influence de la richesse elle-même sur l'accroissement du paupérisme ? Parce que cette richesse nouvelle^ sauf les généreuses exceptions que je connais, cette richesse sans foi, sans religion et partant sans amour, se retira sur elle-même dans un égoïsme effroyable. Au heu d'apparaître au milieu de nos générations de pauvres
avec cette expansion fraternelle qui se verse d'elle-même sur toute misère, elle se signalaau contraire par une puissance d'absorption qui a fait de plus en plus le vide dans les régions de l'extrême indigence et de l'extrême misère.
Autrefois, beaucoup de nos vieux manoirs, patrimoine d'une noblesse et d'une richesse chrétiennes, abritaient la charité avec la religion. Avec l'église et le monastère, le château était une ressource d'où les bienfaits s'épanchaient avec l'amour. La châtelaine portait au cœur, dans l'amour de son Christ, le secret divin des dévouements spontanés ; et tandis qu'elle formait sur ses genoux une génération chrétiennement libérale, elle avait autour de sa demeure sa famille de pauvres qui étaient ses enfants aussi. Accoutumer à donner aux pauvres de Jésus-Christ était la part royale de cette éducation généreuse oii l'on apprenait à aimer les hommes en apprenant à aimer Dieu ; et la jeune femme en ce temps-là, pour être autour d'elle la providence visible de tous les pauvres de Dieu, n'avait qu'à évoquer le souvenir d'une mère ou à regarder l'image des ancêtres.
Mais depuis que ces fortunes ont disparu, pour la plupart, avec tant d'autres choses emportées par l'orage ; depuis que sur tant de ruines consommées un vent de paganisme a, de nouveau, soufflé de toutes parts, qu'est-ce que nous avons vu ? Ah ! Messieurs, nous avons vu cette chose inhumaine et impie, dénoncée au siècle par tant de voix généreuses, et qu'on avait bien nommée : V exploitation de V homme par V homme; et nous avons pu nous appliquer à nous-mêmes ces paroles qu'un Anglais appliquait à sa patrie, en montrant ce phénomène tel qu'il l'avait vu sur sa terre natale : « La nature humaine dans notre âge a pu se montrer aussi égoïste et aussi dénuée de sentiment chrétien que si nous étions encore au milieu des ténèbres du paganisme. » Nous avons vu les débauches de l'industrialisme, les orgies du mercantilisme, les crimes de l'agiotage s'étalant au soleil. Nous avons vu des miracles d'égoïsme aussi grands que les miracles de la fortune, et les uns et les autres grandissant dans des proportions effrayantes. Nous avons vu des richesses colossales s'élevant, à la honte de l'humanité, sur des ruines
immenses; nous avons vu des opulences toutes composées de misères, et des félicités pleines de larmes faisant monter jusqu'au ciel les gémissements des pauvres et des petits. Nous avons vu un égoïsme forcené habitant des maisons d'or, mangeant à une table que Sardanapale eût trouvée splendide, dormant sur des lits somptueux, autrefois réservés aux rois comme un ornement secondaire de la royauté ; cet égoïsme, nous l'avons vu, du sein de son luxe fabuleux, assis sur ses millions, déchaîner contre les victimes delà spéculation l'hydre dévorante de l'usure ; nous l'avons vu, attirant à lui dans l'ombre, loin des regards de la publicité et de la surveillance des États, les persécutés de la fortune et les naufragés de la richesse, prêts àtomber dans l'abîme du désespoir ; nous l'avons vu, en feignant de les sauver, les enfoncer dans l'abîme, sous prétexte de leur refaire une fortune, bénéficier de leurs malheurs et les dépouiller jour par jour et heure par heure, sous le couvert d'un prêt bienveillant et d'un service fraternel ; nous l'avons vu enfin, cet affreux vampire, dévorer ses victimes, manger jusqu'à la dernière par-
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celle de leur substance, sucer jusqu'à la dernière goutte de leur sang et jusqu'à la moelle de leurs os !.. .
Arrêtons-nous ; laissons ce monstre de l'usure renfermé dans ses cavernes obscures avec ses mystères d'égoïsme inhumain et de cruauté sauvage. Ce sont là^ si vous voulez, des exceptions monstrueuses ; mais voici le phénomène dans son ensemble : l'oligarchie de la fortune sans foi s'élevant, s'élevant toujours, comme une ironie du xix^ siècle, devant le paupérisme prolétaire ; le monde millionnaire face à face avec le monde misérable ; l'extrême opulence se rencontrant au même point de l'espace et du temps avec l'extrême indigence, et, entre l'une et l'autre, l'extinction de l'amour et le progrès de la haine creusant des abîmes de séparation que l'humanité chrétienne n'avait Jamais connus ; en un mot, le paganisme de la richesse devant le paganisme de la misère ; des hommes possédant à eux seuls de quoi nourrir des cités^ se proclamant humanitaires et s'estimant de grands philanthropes, parce qu'ils laissent tomber comme une miette de leur festin dans le sein du pauvre Lazare. Où doit nous con-
duire cet égoïsme sans cœur et sans entrailles, poussant son cbar doré à travers les débris de tant de fortunes et le spectacle de tant de misères? C'est ce que j'ignore. Mais ce qui brille à nos yeux d'un lugubre éclat et d'une lamentable évidence, c'est que cette concentration et cette ascension de la richesse égoïste creuse déplus en plus profond l'abîme du paupérisme. Toutefois, ce serait une erreur de croire que le paupérisme tient tout entier à la chute des aristocraties généreuses et à l'élévation des aristocraties égoïstes, à la destruction des associations qui donnaient et à l'essor des associations qui ne donnent plus. Hélas ! il faut en convenir, le peuple des travailleurs lui-même est en grande partie l'ouvrier des dénûments qu'il éprouve et des misères dont il souffre. Aussi, la troisième cause générale du paupérisme contemporain, il faut oser le dire, c'est le progrès de certains vices, qui, corrompant de plus en plus l'âme et le cœur du peuple ouvrier, développent à la fois ces deux choses qui conspirent ensemble à l'accroissement de la misère : d'un côté, la passion de consommer et la fureur de jouir ; de l'autre, l'impuissance
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de prévoir et l'irapuissance de se contenir ; en un mot, l'extinction de ces mâles vertus qui créent l'épargne, mère féconde et légitime du bien-être populaire.
Qu'on veuille bien remarquer ici une vérité économiquement fondamentale et, si je puis le dire, axiomatique : sans prévoyance et sans épargne^ il n'y a pas de secret pour échapper à la misère. Si le travailleur dévore chaque jour l'espérance du lendemain; s'il ne prélève rien sur le présent pour enrichir l'avenir ; si la frénésie de jouir et de jouir sur l'heure est en lui si maîtresse qu'elle l'empêche de prévoir : malheur à lui ; et s'il est père, malheur à ses enfants ! Aussi indigent aujourd'hui qu'il était hier, il sera demain encore plus misérable qu'il n'est aujourd'hui ; il est voué, quoi qu'on fasse, à la tyrannie du paupérisme ; il est le damné volontaire et responsable de ce terrestre enfer! Ah ! vous avez beau vouloir l'empêcher de tomber dans cet enfer terrestre et essayer par mille industries généreuses de le retenir dansles,saintes régions de l'aisance et du bienêtre : inutiles efforts ! Vainement vous vous efforcerez de prévoir et d'épargner pour lui ;
vainement vous préconisez et vous encouragez ces sociétés et ces œuvres de bienfaisance populaire, qui se nomment, ici société de prévoyance, là caisse d'épargne, et je ne sais combien d'autres. Tout cela a sa valeur et mérite bien de l'humanité qui souffre ; mais rien de tout cela ne suffit. Rien ne peut remplacer dans le pauvre la prévoyance personnelle et l'épargne volontaire. Jamais, en un mot, vous ne ferez du pauvre qui ne sait prévoir et ne sait épargner un propriétaire ou un riche malgré lui. Si l'homme ne sait vaincre l'attrait de la jouissance non nécessaire, mais possible dans l'heure présente, comme le sauvage du désert il ne prévoira pas ; et s'il ne sait prévoir, pas plus que l'animal il n'épargnera pas. Son intelligence maîtrisée par la sensation, et sa raison aveuglée par la passion, ne lui suggérera pas même ce que l'instinct inspire à des animaux sans raison ; et il dévorera en un jour la substance de la semaine. Au lieu de transporter la privation du jour au bien-être du lendemain, il immolera son lendemain à la jouissance du jour. Et la première visite de la maladie, la première crise
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sociale, la première suspension de travail, le trouvera seul avec ses enfants en haillons près d'un âtre sans feu, entre quatre murs dépouillés et froids, dans ce vide creusé par son insouciance, pour ne pas dire par sa débauche.
Or, s'il est évident que l'épargne est la souveraine condition du bien-être populaire, il n'est pas moins évident que la vertu, et la vertu seule, est la souveraine garantie de l'épargne. C'est elle qui donne au peuple la puissance de se contenir en face de la jouissance possible; c'est elle qui librement et généreusement accepte l'ajournement de la consommation, pour mettre dans la privation du présent la dot de l'avenir; c'est elle qui sait prélever sur chaque année, chaque mois, chaque semaine et chaque jour, ce trésor collectif, capable de garantir le bien-être de la famille contre les injures de l'infortune, les avaries de la santé, les secousses du travail et le choc des événements. Sans la vertu, enfin, pratiquée au moins dans une mesure vulgaire par le peuple travailleur, il n'y a pas de défense suffisante contre les coups de la
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misère et contre l'envahissement du paupérisme. Quel que soit le produit que rapporte au foyer le travail de chaque jour, comme fruit de la sueur versée ; si la vertu n'est là pour garantir l'épargne, et si l'épargne ellemême, fille généreuse de la vertu, n'est là pour couvrir de son regard ouvert et défendre de sa main austère, avec la réserve de la famille, la vie du lendemain : la misère entrera par quelque endroit sous ce toit domestique, fût-il même habité par la santé la plus prospère et le travail le plus fécond: là, il y aura infailliblement le progrès du paupérisme accéléré par le progrès du vice.
Ah ! qu'on ne s'y trompe pas, tel doit être et tel est, en effet, partout le résultat économiquement désastreux de la dépravation morale envahissant le monde travailleur.
L'ouvrier vicieux ne sait pas épargner, parce qu'il ne sait ni prévoir ni s'abstenir. Il n'a d'autre raison pour épargner que la raison de son égoïsme; et l'égoïsme de notre temps, d'ordinaire, n'épargne pas, ne cumule pas; il consomme et il dévore. Donc, si vous ne donnez au peuple des vertus^ seule garantie
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sérieuse de l'épargne présente et du capital futur^ vous n'arriverez jamais à le défendre tout à fait contre l'envahissement de la misère. En vain vous accumulerez le bien-être et l'aisance au foyer de la famille ; en vain vous y ferez naître et grandir le capital de la richesse matérielle, si vous n'y accumulez ce capital conservateur de tout autre, le capital de la vertu. Je ne sais plus qui a emplo}>é le premier cette formule étrange au premier énoncé : le capital de la vertu. Quoi qu'il en soit, au point de vue où nous sommes, j'y souscris de toute mon âme. Oui, la vertu est un capital ; elle n'est pas seulement ce capital surnaturel qui nous garantit dans le ciel le revenu d'un éternel bonheur; c'est un capital aussi dans l'ordre matériel, en ce sens qu'il est pour le travailleur la garantie du bien-être. Pour l'homme qui vit de son travail, la formule est vraie à la lettre : k vertu est le capital du travailleur.
Et maintenant, je le demande, le peuple travailleur de nos jours est-il riche de ce capital que nous avons nommé le capital de la vertu ? A-t-il assez, sous son toit de famille
et dans son cœur d'homme, cette gardienne sacrée de l'épargne qui garantit dans son présent la sécurité de son avenir? En un mot, le peuple de notre temps, tel que l'ont fait les doctrines, les paroles et les influences qui ont passé sur son âme, le peuple, dans son ensemble^ est-il vertueux ou est-il vicieux ? Qui l'emporte de la moisson des vertus ou de la moisson des vices, croissant au souffle de notre siècle dans ces couches inférieures de notre monde social?... Ah! que je voudrais n'avoir à vous révéler ici que des mystères de vertus et des miracles de sainteté ! Moi apôtre de l'amour, pourrai-je écarter les voiles qui cachent les mystères de corruption enfermés dans l'âme de mes frères?... Non, je ne le ferai pas ; il me répugne de toucher de ma parole à ces fraternelles blessures. Écoutez seulement quelques hommes du monde, vous faisant de ce mal populaire des révélations que vous croiriez peut-être exagérées venant d'une bouche sacerdotale.
« Les ouvriers de manufactures, dit un homme éminent, manquent de sobriété, de prévoyance, d'économie, de mœurs ; et bien
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souvent, ils sont misérables par leur faute. »
« Qui a vu une fois, dit un autre, le personnel des grandes manufactures n'oubliera jamais à quel point les mœurs en sont perdues. Là, non-seulement les lois morales sont foulées aux pieds ; elles ne sont plus même senties. La dépravation y éclate en manifestations repoussantes. »
« Le fait le plus général qui se produise là, dit un troisième témoin, c'est l'insouciance pour tout ce qui touche aux mœurs. Des dérèglements éhontés y sont regardés comme des choses toutes simples. »
Un quatrième témoin ajoute : « Le fait général d'une immoralité progressive, parmi les classes laborieuses des villes et des localités rurales qui les entourent, ne saurait être contesté. »
Enfin, voici un cinquième témoignage plus accentué encore : « C'est dans cette région que s'exercent surtout les ravages de l'immoralité, de l'ivrognerie et des mauvaises passions; c'est là qu'existe en permanence cet enseignement mutuel de tous les vices, enseignement dépravateur où les vieux corrom-
pent les jeunes, et où les deux sexes subissent l'un et l'autre les plus fâcheuses influences. »
Telle est, au dire de ces témoins oculaires, la dépravation du monde travailleur, dépravation si grande que les adulateurs attirés du peuple ouvrier en sont eux-mêmes effrayés. Ils tremblent en voyant derrière eux ce matérialisme et cet athéisme populaire, capable de les pousser jusqu'où ils ne veulent pas aller.
Voilà, Messieurs, le mal, tel que vousmêmes, peut-être, l'avez vu de vos yeux ; le voilà attesté par le gémissement de vos âmes. Voilà le cancer qui ronge le corps social. Voilà l'abîme creusé au-dessous de l'abîme. C'est la fatalité des choses : un abîme appelle un autre abîme ; l'abîme des dégradations morales appelle l'abîme des dénûments matériels ; en un mot, l'abîme du vice creuse l'abîme de la misère; et dans un peuple sans vertu, l'abîme du sensualisme ouvre l'abîme du paupérisme. Pour combler le second, il faut travailler tout d'abord à combler le premier, puisque l'un creuse et élargit sans cesse l'autre de sa propre profondeur et de sa propre largeur. Hors de là, l'économie la plus savante,
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la plus industrieuse et la plus dévouée, roule elle-même, avec le peuple qu'elle veut élever au bien-être, dans un cercle effroyablement vicieux ; cercle terrible où la misère morale multiplie sans cesse la misère physique, et où la misère physique réagit à son tour d'une manière épouvantable sur l'accroissement de la misère morale.
Ainsi, Messieurs, sans compter les causes qui agissent partout et toujours dans l'humanité pour y produire des misères partielles ou transitoires, sans même tenir compte des causes plus secondaires qui aujourd'hui encore ajoutent sans cesse à cette alluvion de nos misères contemporaines ; trois sources surtout versent au miheu de nous ce débordement de misères qui traverse, comme un fleuve que tout grossit, le sein de la société moderne. La première a jailli des ruines des institutions protectrices des pauvres et libératrices de la misère. La seconde a jailli du cœur des riches sans entrailles et sans amour, parce qu'ils étaient sans foi et sans christianisme. La troisième, la plus large et la plus actuelle des trois, sort du cœur des pauvres eux-mêmes,
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livrés, par le malheur de leur situation, à des vices qui ne se signalent que par la fécondité de la misère. La première a commencé le mal, en lui donnant naissance ; la seconde l'a continué en l'aggravant de plus en plus ; et la troisième le grossit chaque jour, et menace de le rendre irrémédiable.
Irrémédiable ? Mais non ; Dieu a fait les peuples guérissables. Nous avons un remède qui ne nous permet pas de désespérer. Ce remède, c'est le christianisme ; c'est vous, ô Sauveur Jésus, vous, régnant par votre vérité et votre amour sur l'âme et le cœur de notre humanité !
Et maintenant vous êtes curieux de savoir quel secret magique possède ici le christianisme, pour résoudre un problème qui tient en échec tous les systèmes impuissants à deviner le secret de ce Sphynx dont le regard fait trembler la société moderne.
Messieurs, le christianisme, pour résoudre ce problème^ n'a d'autre secret que lui-même, c'est-à-dire son influence lente, mais efficace^ sur le cœur des hommes et des sociétés pénétrés de son souflle. Le christianisme n'enseigne pas pour supprimer le paupérisme une méthode immédiatement efficace; il n'affecte pas des prétentions d'économiste et de réformateur ; il n'annonce pas qu'il apporte au peuple un moyen infaillible d'apaiser toute soif, de rassasier toute faim, d'exterminer toute misère, et de réaliser le bien-être universel. Telle n'est pas d'ailleurs sa mission principale et son ministère direct. Il apporte avant tout au monde, avec le règne de Dieu, la richesse surnaturelle ; il dit aux peuples : Quœritp primum regnum Dei et juslitiam ejus; et hœc omnia adjicientur vobis. C'est en créant lentement, mais efficacement, dans les âmes ce règne de Dieu, c'est-à-dire le règne du vrai, du bien et du juste, le règne de la beauté et de la sainteté morale qu'il fait éclore, à la surface de la société, cette splendeur sobre et cette aisance modeste^ vrai et solide bienêtre des sociétés. Il prodiiit cet effet sans
calcul, sans combinaisons savantes, sans fracas de théories et sans bruit de paroles, par l'énergie intime de sa doctrine dogmatique et morale. C'est dans ce sens transcendant qu'il y a une Économie chrétienne, et que cette économie est la véritable économie.
Je pourrais montrer ici comment l'influence chrétienne agit directement contre les diverses causes du paupérisme signalées au début de ce discours. Désertion croissante des campagnes et agglomération des travailleurs dans les grandes villes ; abandon du travail au foyer, et concentration du travail dans les vastes ateliers; la séparation de plus en plus accusée entre les maîtres et les ouvriers, et la séparation des ouvriers entre eux ; le mélange révoltant des deux sexes, d'où une mutuelle contagion de perversion et d'immoralité ; l'abus de l'enfance, c'est-à-dire de la vie en fleur, jetée, avant le temps, dans un air deux fois vicié et une atmosphère deux fois mortelle ; la division à outrance du travail, qui fait l'homme machine, le conduit à l'hébétement intellectuel, et par là à la misère morale et matérielle : toutes ces causes, qui conspirent à la compli-
calion de notre maladie sociale, sont plus ou moins atténuées par l'action du christianisme ; car il est certain que le christianisme est ennemi de tout cela; et s'il ne peut supprimer tout à fait des dangers qui paraissent inhérents à notre situation économique, il est manifeste que sa libre action sur le peuple ouvrier conjurerait en grande partie les dangers qui nous menacent. Mais je veux, pour le moment, concentrer toute votre attention sur les trois grandes causes du mal que j'ai signalées.
Et d'abord, suivant un ordre inverse, je viens tout de suite à la grande source du mal ouverte dans l'âme du peuple lui-même. Le christianisme est la souveraine puissance économique, parce que, seul, il sait assez se rendre maître de l'âme et de la conscience du peuple travailleur, pour y enchaîner les vices qui perpétuent sa misère, et y faire croître les vertus qui produisent son bien-être.
Ici, Messieurs, nous touchons d'un côté à la plaie vive et de l'autre au remède nécessaire ; et sur le moyen à prendre pour guérir le malade, il n'y a pas à hésiter. Loin d'ici tous les charlatanismes humains qui ont fait
et font encore tant de bruit sur tous les forums des peuples modernes, et dont les promesses fastueuses ne sont surpassées que par les démentis que leur infligent les événements : qu'ils fassent un moment silence, et qu'ils laissent parler la religion qui trouve dans le trésor des vérités divines le secret de nous guérir de nos misères humaines. A quelque symbole que se rattache votre foi religieuse, quelque drapeau philosophique ou social que vous portiez dans votre main, vous ne pouvez récuser la solution que le christianisme vous présente. Bepousser son action sur l'âme du peuple, ce serait vouloir repousser le libérateur de sa servitude et en provoquer l'aggravation. La corruption morale du peuple travailleur est-elle, oui ou non, la plus grande et la plus profonde cause de sa misère ? Oui, vous l'avez entendu par la voix de tous les appréciateurs compétents de notre situation économique : oui, tous vous affirment qu'il y a ici l'abîme sous l'abîme ; sous l'abîme de la misère matérielle, il y a l'abîme de la misère morale. 11 est donc évident que pour faire disparaître le second abîme, il faut que le premier soit
comblé, autant du moins qu'il peut l'être. Tant que l'un subsistera, l'autre demeurera béant; que dis-je? il s'agrandira et s'approfondira de plus en plus. Qui peut nier, dès lors, que le premier problème à résoudre, à l'heure qu'il est, pour toute Économie qui ne se moque pas du peuple et de ses misères, est celui-ci : comment faire, pour combler dans l'âme de ce peuple travailleur l'abîme de dépravation morale^, d'où sort toujours plus hideux et toujours plus menaçant ce monstre du paupérisme qui tient le monde dans l'effroi ? Ce problème est ici tellement supérieur, et tellement décisif, qu'il me paraît prodigieux que des hommes de bon sens et de dévouement puissent en poser aucun autre, avant d'avoir résolu ce problème si magistral.
Je ne parle pas de ceux qui dédaignent, et passent en souriant devant cette question de \ie ou de mort; à ceux-là je n'ai rien à dire, si ce n'est qu'ils m'inspirent, pour ce peuple qu'ils enfoncent dans son malheur, une pitié plus profonde. Mais j'admire que des hommes graves, ne manquant ni d'aptitude pour la science économique, ni de sympathie pour
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le peuple travailleur, se perdent dans un dédale de questions secondaires, et passent, sans paraître presque s'en apercevoir, devant ce problème qui prime sans conteste tous les autres problèmes.
Et maintenant, si l'extermination des vices et la création des vertus dans l'âme populaire est, de l'aveu de tous, la première nécessité du jour, je demande quelle est la puissance religieuse capable d'accomplir à fond cette réforme^ disons mieux, cette transformation morale du peuple ouvrier ? Existe-t-il une religion plus capable d'anéantir les vices et de créer les vertus, que la religion chrétienne ? Si elle existe, qu'on la nomme, et qu'on la mette à l'œuvre. Cette religion, où est-elle? Fût-elle au bout du monde, il faudrait l'appeler pour guérir de ses mains la lèpre du xix* siècle. Cette religion, est-ce celle de Bouddha, de Coufucius, de Zoroastre ou de Mahomet? Et pour ne pas chercher si loin nos inventeurs de religion et nos réformateurs des mœurs, celte religion, est-ce la religion de Fourier, de Saint-Simon, d'Auguste Comte^ du Père Enfantin? Ah ! Mes-
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sieurs, ces religions nées d'hier et aujourd'hui déjàdécrépites, si ce n'est déjà mortes, ont montré ce qu'elles pouvaient pour la réforme morale du peuple travailleur. De l'ensemble de leurs doctrines, une seule chose se dégage au point de vue d'oi!i nous les regardons; cette chose, c'est la négation même de la morale ; c'est, sous des noms menteurs, l'immoralité doctrinale produisant dans les faits l'immoralité pratique, comme la racine produit sa tige, et la tige sa fleur. Si vous en doutiez, Messieurs, je n'aurais qu'à vous dire : Allez visiter le peuple travailleur, disciple docile et conséquent de ces religions et de ces morales nouvelles. Et quand vous aurez vu, là, le fond des âmes et le mystère des mœurs, appelez, si vous l'osez^ pour combler l'abîme de nos misères morales, ces religions dont les doctrines nient le christianisme qu'elles prétendent remplacer, et dont la morale eûi étonné même le paganisme.
Ah 1 Messieurs, la mère féconde, la mère divine des saintes mœurs, elle existe au milieu de vous, et vous êtes ses enfants : la reli-
gion chrétienne^ et très-particulièrement l'Église catholique. Les fruits d'ordre, de vertu et de sainteté que cette religion a produits et produit encore sur le tronc séculaire de ses rameaux toujours jeunes, tous les siècles le proclament, tous les penseurs le savent ; et ceux qui affectent de nier le savent aussi. Ce n'est plus une démonstration à faire, ni une vérité à trouver: c'est un soleil à regarder. Et malheur à ceux qui ont les yeux de l'âme et du cœur assez malades pour ne pouvoir plus supporter son rayonnement si éclatant, mais si doux! Donc, ô vous tous, quiètes appelés par une vocation spéciale à toucher de plus près à la grande âme populaire, je vous en prie, entre cette âme du ^peuple que nous aimons et cette religion du Christ que nous adorons, faites, faites tomber les murs de séparation. Dans cette atmosphère où le vice respire le vice, comme le souffle le souffle, laissez, laissez passer le rayon lumineux et pur de cette rehgion, qui porte dans sa parole de vérité, d'amour et de sainteté, le germe de toutes les vertus : bientôt ces vertus fécondes, en rem-
plaçant les vices, fermeront les sources du paupérisme et feront naître et grandir le capital populaire.
Et si vous me demandez comment la vertu chrétienne a cette puissance, qui en fait la force économique par excellence, je vous réponds : c'est que la vertu chrétienne est essentiellement l'empire sur soi-même exercé par la force de Jésus-Christ; c'est la modération du désir ; c'est l'enchaînement de la concupiscence ; c'est surtout le triomphe remporté sur cette fureur de consommer et sur cette passion de jouir, qui, dévorant chaque jour le travail de chaque jour, laissent le travailleur^ même le plus heureux, toujours suspendu entre la jouissance réelle de la veille et la misère possible du lendemain. Pour ne pas voir ce résultat ; pour ne pas voir jusqu'où peut aller, même économiquement, cette culture morale de l'âme populaire par les influences chrétiennes, il faut fermer volontairement et ses yeux et son cœur ; il faut méconnaître à la fois et le mal que nous avons sous nos regards et le remède que nous avons sous la main.
Toutefois, Messieurs, veuillez le remarquer, l'action chrétienne sur la réforme morale des pauvres et des travailleurs, quelque puissante qu'elle soit, ne suffirait pas à résoudre tout à fait le problème posé par le paupérisme, si, en même temps qu'il agit sur l'âme et le cœur des pauvres, le christianisme n'exerçait une action analogue et parallèle sur le cœur des riches . Car^ comme nous l'avons établi, si l'immoralité et la dépravation dans les pauvres sont une source continue de misère et de paupérisme, l'immoralité et la dépravation dans les riches en sont une autre source qu'il importe aussi de fermer. L'absence de vertus et de christianisme dans les riches aboutit pour le peuple travailleur à un résultat analogue à celui de sa propre immoralité et de sa propre incrédulité, c'est-à-dire à son dépouillement, à son abaissement dans le bien-être et dans l'aisance. Et quand même, ce qui est faux, sa propre vertu et son propre christianisme lui seraient inutiles au point de vue de son bien-être, le pauvre serait encore souverainement intéressé à la vertu et au christianisme des riches : car l'influence chrétienne
dans le maître est, après sa vertu personnelle, la meilleure fortune de l'ouvrier.
Et pourquoi? demandez-vous. Comment cette fortune du pauvre cachée dans le christianisme du riche? Pour cette première raison d'abord, parce que le christianisme seul, règle générale, est capable de modérer et de contenir dans les princes de la richesse cette effroyable passion de posséder, qui fait les opulences tyranniques et oppressives des petits. Lui seul arrête efficacement dans les rois du monde financier les calculs égoïstes et les spéculations vraiment spoliatrices; entreprises innomées, capables de leur construire au jour et à l'heure, sans travail et sans sueur^ des fortunes immenses bâties sur d'immenses misères. Cette considération est, au point de ^ue du bien-être général, de la plus haute portée économique. Car, qu'on ne s'y méprenne pas, ce sont ces aspirations sans hmite de la possession, qui, à mesure qu'elles se développent en haut, font de plus en plus le vide en bas; pareilles à ces machines aspirantes qui enlèvent, avec l'air, aux animaux enfermés dans une sphère, la faculté de respirer et de vivre.
Je vous le demande, Messieurs, pour arrêter ou modérer l'essor de ces fortunes si fécondes en misères, et faisant grandir le paupérisme avec leur opulence, quels moyens avez-vous? Ferez-vous appel pour les contenir à la loi de probité et de justice? Mais qu 'avez-vous à dire, si ces prospérités fabuleuses, si énormes qu'elles soient en elles-mêmes, n'ont failli ni à la probité ni à la justice? si ces fortunes gigantesques ont marché sur les lignes d'une inflexible équité, portées par le souffle de l'événement, précipitées par cette violence de désirs et cette vapeur de cupidité^ qui peut bien être un crime au tribunal de l'amour, mais qui n'est nullement passible au tribunal de la justice? Jnvoquerez-vous, pour arrêter le progrès de ces opulences ruineuses, la loi des maximum? Poserez-vous devant leurs pieds une barrière, et sur leur tête un niveau despotique, disant aux riches : « Vous n'irez pas plus loin, et vous ne monterez pas plus haut? » Mais quand vous aurez parqué, comme des animaux sans raison, entre d'infranchissables frontières et sous d'inflexibles niveaux, ces cupidités frémissantes, alors que deviendra la
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liberté? et la liberté disparue, que deviendra l'activité ? et, avec l'extinction de l'activité, que deviendra le progrès du monde économique? Ah! laissez vos barrières et vos niveaux, qui ■ ne seraient qu'un despotisme opposé à une tyrannie ! Il n'y a qu'un frein ici capable de modérer ces brutales convoitises qui feraient entrer un royaume^ un monde, si elles le pouvaient, dansla fortune d'un homme ;cefrein, c'estcelui de la parole évangclique acceptée par le disciple sincère et soumis de l'Evangile.
Ah ! c'est ici surtout que ces paroles de Jésus-Christ, paroles si étonnantes sur les lèvres de l'amour, ont toute leur salutaire puissance pour enchaîner les tyrannies du riche et empêcher les servitudes du pauvre : Malheur à vous, ô riches ! Vœ vobis divitibus ! . . . Malheur à vous, qui vous bâtissez sur une multitude de ruines des édifices de prospérité dont la splendeur insulte à tant d'humaines misères ! Malheur à vous qui, sans pitié pour la détresse du pauvre, profitez de sa détresse même pour le rendre encore plus pauvre et le condamner pour toujours à l'enfer de la misère! Malheur à vous qui, pour réaliser au
détriment de tous les profits monstrueux, donnez la main à ces pactes honteux où l'opulence conspire avec l'opulence, et où la richesse fait alliance avec la richesse, pour faire tomber subitement le prix du travail, ou monter subitement le prix des subsistances, et par là accélérer la marche du paupérisme en multipliant le nombre et le dénûment des misérables 1... Ah! Messieurs, croyez-le bien, jamais le riche instruit à l'école du Christ-Dieu, et entendant cette menace retentir dans sa parole d'amour, ne trempera dans ces complots que la justice humaine ne peut atteindre et que la voix de la vérité a droit de déclarer infâmes ; puisque ce qui est au fond de ces marchés, c'est la ruine certaine d'un grand nombre, la misère de tout un peuple peutêtre;' et cela pour la prospérité et la fortune de quelques-uns!
Et non-seulement la parole évangéhque produit dans le cœur du chrétien opulent ce premier effet salutaire au pauvre, en y enchaînant la passion immodérée de s'enrichir toujours davantage ; elle y produit un autre effet plus salutaire encore. En fermant le cœur
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du riche à la cupidité, elle l'ouvre à la libéralité; en y contenant la passion de posséder, elle y développe la sainte passion de donner. En brisant dans ceux qui possèdent le ressort de l'égoïsme, cause de tant de misère, elle ouvre ces sources profondes de la charité, d'où jaillissent tant de bienfaits sur ceux qui ne possèdent pas. Ainsi le Christianisme montre encore sous le ciel le spectacle de ces opulences bienfaisantes, n'ayant d'autre penchant que celui de se répandre, pour désaltérer toute soif, rassasier toute faim et combler tout besoin : fortunes généreuses créées pour être la providence des pauvres, se versant en intarissables secours : pareilles à ces vastes réservoirs où l'on amasse l'eau sur les hauteurs, afin de les mieux répandre à travers la cité.
Si je pouvais vous montrer, dans le rayon d'une même lumière, et vous faire contempler, dans l'horizon d'un même regard, ce que la sainte passion de donner, développée dans le cœur de l'humanité riche par la religion de l'amour, a pu faire dériver de libérahtés, de bienfaits et de secours sur les générations soumises à l'empire de la misère : sans doute
votre âme serait transportée devant une vision qui vous représenterait, dans sa plus touchante et sa plus expressive image^ cet amour divin dont le penchant, comme le rayonnement du soleil, est de se prodiguer à toute créature. Et, dans le ravissement sacré que vous donnerait un spectacle sans pareil, vous comprendriez pourquoi j'ai dit que, le Christianisme rémiant en souverain sur le cœur de tous les riches, c'est la charité se versant avec tous ses bienfaits dans le sein de tous les pauvres; vous comprendriez pourquoi j'ai dit que, si, par delà un certain cycle moderne, vous pouvez découvrir des pauvres^ vous ne pouvez rencontrer du paupérisme ; vous comprendriez pourquoi, dans les siècles chrétiens, la misère, la hideuse misère apparaît comme un phénomène transitoire et accidentel, jamais comme un phénomène régulier, permanent et fatal, telle que nous la voyons aujourd'hui se produire à travers le luxe de la société moderne; vous comprendriez, enfin, pourquoi l'un des remèdes les plus efficaces au paupérisme inouï qui déshonore la face brillante de ce siècle d'opulence, c'est l'influence chré-
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tienne amassant au cœur des riches ces trésors de cet amour libéral, qui s*en va de ses dons enrichir toute misère.
Ah ! je le sais, et Dieu me garde de le taire, il est des riches qui, même sans avoir reçu le contact du Christ, portent dans un cœur naturellement chrétien cette surabondance de bonté expansive, qui l'ouvre comme de lui-même aux épanchements de la charité. Mais, osons le dire, les riches qui ont la charité sans avoir la foi sont l'exception, non la règle; tant le cœur, dans la plupart des hommes, est naturellement gangrené par l'égoïsme : tandis que, dans les hommes pénétrés d'un Christianisme sincère et profond, la charité libérale est la règle, non l'exception. Aujourd'hui encore, il est de ces demeures qu'habitent ensemble le Christianisme et la richesse, l'opulence et la vertu : ces demeures sont la maison et la providence des pauvres. Elles ressemblent à ces fontaines publiques où toute soif est admise à se désaltérer. Et, tandis que tel philanthrope, libre penseur et enrichi d'hier, laisse, peut-être^ mourir de faim les ouvriers de sa fortune ; le
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digne et généreux héritier du patrimoine chrétien donne aux uns le travail, aux autres le secours, le bien-être à tous.
Ainsi, Messieurs, vous le voyez, d'un côté, brider les instincts cupides qui poussent à l'absorbation du bien-être fraternel, et, de l'autre, développer les instincts généreux qui poussent à la communication de la fortune personnelle : voilà ce que l'influence chrétienne met dans le cœur du riche pour être la providence du pauvre; voilà le remède qu'elle fait descendre, sans effort et sans bruit, du cœur ouvert de Jésus-Christ sur la plaie qui ronge la société moderne.
Ces deux effets produits par la force chrétienne en amènent un troisième, je veux dire le rapprochement affectueux entre le riche et le pauvre, la diminution progressive de cette séparation antisociale qui tient aujourd'hui à distance comme en deux camps deux armées ennemies, les possesseurs de la fortune et les esclaves de l'indigence. Séparation redoutable qui demeure au milieu de nous, comme le perpétuel péril de la société moderne. Avec le Christianisme régnant en
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maître sur le cœur des riches, comme sur le cœur des pauvres, la séparation, comme fait général, ne peut plus exister. Entre les uns et les autres, Tunion se fait dans le cœur d'un même Christ centre unique de tous, par l'hymen sacré du bienfait d'un côté et de la reconnaissance de l'autre; et l'humanité heureuse et prospère dans son ensemble chante, sur l'abîme comblé de la misère et du paupérisme, Thymne de la paix et de la fraternité.
Ainsi le Christianisme combat directement et efficacement les deux grandes causes qui agissent parallèlement et simultanément pour produire et perpétuer le paupérisme : la dépravation des pauvres et l'égoïsme des riches. Il y en a une autre que nous avons signalée tout à l'heure comme le point de départ historique du paupérisme dans les nations européennes, la destruction des institutions bienfaitrices et protectrices des pauvres. A quelque point de vue qu'on se place pour regarder et juger ce grand phénomène historique, le fait est là, brillant de sa clarté, et ne peut être nié. Partout où il est tombé, le grand arbre de l'institution monastique a ouvert, en tombant, des
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puits profonds. Partout, en se retirant, chassés par des violences aussi antisociales qu'elles étaient antichrétiennes, les instituts religieux ont laissé un vide que rien depuis n'a su combler tout à fait. Et là surtout où l'on avait enlevé au peuple^ avec les hommes qui le servaient, la foi qui le consolait, le peuple pauvre et déshérité se trouva sous le poids des mêmes souffrances et sous la tyrannie de la même misère, avec le secours et la consolation en moins, et avec la dépravation et le découi;agement en plus.
En attendant que Dieu suscite aux esclaves de la misère moderne des libérateurs plus puissants, qu'y a-t-il, à l'heure qu'il est, pour remplacer cette force et cette protection perdue? Osons le dire avec une calme justice, le Christianisme, ici encore, a seul la puissance de se remplacer lui-même. Cet arbre protecteur de tant de souffrances populaires, le Christianisme, peut, dans une autre atmosphère et sous un autre soleil^ le replanter de sa main et le nourrir de sa sève. Oui, cet arbre de la vie religieuse et cénobitique, renaissant et fleurissant dans des conditions nouvelles
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pour les peuples de l'avenir, peut porter encore pour la société entière et en particulier pour les déshérités de ce monde, des fruits de vie et de salut; il peut, pour sa part, aider à la grande solution que nous demandons en vain à des industries exclusivement matérielles et à des théories purement mécaniques.
Je n'ai pas à faire ici et ne ferai pas une apologie de l'institut monastique ; mais il ne se peut que je ne dise, sans doute au grand étonnement de nos doux et tolérants adversaires, que, même au xix^ siècle, et surtout au xix" siècle, la vie religieuse est un appui social; et, pour parler la langue du sujet, je ne crains pas de dire que le religieux, non le religieux dénoncé par une polémique sans justice, mais le religieux digne de son vêtement et de son nom, est une force économique, et qu'il contribue, dans sa part d'influence modeste, à la solution du problème qui nous occupe.
En effet. Messieurs, travailler beaucoup et dépenser peu, sera toujours économiquement un service social qui sert au pauvre, sans détriment pour le riche. Et le problème du pau-
périsme, yous en conviendrez^ ne serait pas loin d'être résolu, si vous pouviez multiplier partout les hommes dont la vie réalise cette formule éminemment économique : produire le plus possible en consommant le moins possible; faire beaucoup pour les besoins des autres en réclamant peu pour ses propres besoins. Eh bien! Messieurs, il faut que vous consentiez à l'entendre^ la vie religieuse ; dans sa pureté et dans son austérité, même la moins héroïque, c'est l'accomplissement de cette formule économique, jour par jour et heure par heure. Le bon religieux, qu'il cultive le champ, qu'il cultive l'àme ou qu'il cultive l'idée, est un producteur fécond et un consommateur sobre.
Vous n'exigez pas, sans doute, que pour être un producteur utile^, il faille absolument travailler dans la filature ou la métallurgie, étirer le fer, fondre l'acier ou filer le coton. A ce compte, combien de nos agresseurs ne seraient eux mêmes que de purs consommateurs ! Prenez-y garde, Messieurs, nous travaillons à maintenir et à élever la première de toutes les valeurs, la valeur humaine; et si j'osais ici,
en un tel sujet, songer à moi-même, je vous demanderais si réellement vous acceptez pour un oisif et un simple consommateur celui qui, depuis quatorze ans, verse par sa sueur apostolique, sur le fond le plus intime de vos âmes, la meilleure sève de sa vie ?
Et, à vrai dire, ce ne sont pas vos âmes seulement que nous avons, depuis dix-huit siècles, arrosées de nos sueurs ; ce sont vos champs aussi fécondés pour la plupart par le travail monastique, et dont notre siècle recueille les fruits avec une fierté ingrate. Ah ! s'il y avait dans les jugements de notre temps un reste de justice pour des institutions qui ont laissé dans le monde tant de vestiges éclatants : en voyant aujourd'hui briller au soleil les riches moissons de notre France moderne, ils reconnaîtraient ce que même notre agriculture doit à ces héroïques légions, qui ont défriché de leurs mains ces champs autrefois envahis par le désert. Ils reconnaîtraient que dans chaque motte de terre, que dis-je, dans chaque grain de poussière de ces champs tombés peut-être aux mains du libre penseur qui les outrage, il y a de la sueur et quelquefois même du sang
de ces moines, aujourd'hui si généreusement insultés par les fortunés qu'ont enrichis leurs labeurs. Et aujourd'hui encore, si un souffle de Dieu faisait renaître dans leur pureté primitive ces âpres soldats du travail, leurs austères mains et leurs fatigues généreuses, même au xix" siècle, seraient encore les plus puissantes, pour reporter la vie et la fécondité dans ce qui reste par le monde de solitudes, de déserts et de stérilité.
Quoi qu'il en soit, ce qui est hors de doute, ce que personne n'a le droit de contester, c'est que le travail, le travail intellectuel, moral ou matériel, tient à l'essence même des instituts religieux. Nous sommes ici en pleine évidence des choses ; et tout homme qui a une conscience est sommé par l'histoire de rendre ici témoignage à une vérité qui resplendit comme le soleil. Ah! si quelque jour l'oisiveté et la mollesse ont pu trouver leur place dans les demeures du travail et de l'austérité, c'est que là aussi se trouvait l'humanité; et que partout où il y a des hommes, les germes de la corruption peuvent, à la longue, se faire jour, même à travers la sainteté des institutions.
Mais, malgré des abus possibles, que la calomnie et la mauvaise foi savent exagérer à plaisir et étendre à l'infini, il n'en reste pas moins vrai que la vie religieuse en elle-même est la condition, l'état, la profession même du travail et de l'activité; c'est le serment fait devant le ciel et la terre, de travailler et de produire le plus possible pour le vrai bonheur de l'humanité.
Et en même temps que son serment oblige ,1e religieux à embrasser tout le travail qu'il peut porter, le même serment, remarquez-le bien, l'obligea s'abstenir de toutes les jouissances dont il peut se passer, et à laisser à d'autres cette part légitime qu'il pouvait réclamer. Ici, Messieurs , je sais jusqu'où vont, dans certains hommes, la tyrannie, l'entêtement et parfois la grossièreté du préjugé contemporain. Pour eux, chaque membre de tout institut religieux est pour le moins un millionnaire. Ils ont supputé, calculé, additionné, surtout ils ont multiplié. Vous ne leur ferez jamais croire que ce capucin qui passe dans la rue, les pieds nus, la tête nue et une corde aux reins, n'est pas riche de quelques millions,
et que sa consommation personnelle n'est pas en proportion de sa richesse évangélique. A ces austères critiques de l'absorption religieuse et de la consommation monacale, je n'ai qu'une réponse à faire : je leur demande, dans l'intérêt des pauvres, de consentir, seulement pour une année, à vivre à l'instar de ces millionnaires en froc, et de laisser tomber dans le sein des malheureux l'excédant de leur consommation!...
Tel est, Messieurs, l'homme religieux con- . sidéré au point de vue un peu inférieur de l'ordre économique. D'après sa loi fondamentale, il est voué à la production par le travail, et il est voué à la privation par l'austérité : il est, d'office et par état, ce que nous l'avons nommé, un producteur fécond et un consommateur sobre. Ah 1 si le religieux prévaricateur se dérobe à sa loi ; s'il ment à sa vocation et viole son serment; alors dénoncez-le, accusezle, condamnez-le. Mais la règle, mais l'institution, qui elle-même et par elle-même^, sans rien demander à vos gouvernements que l'air, le soleil et la liberté, réalise par son fonctionnement normal votre propre idéal, non, en vé-
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rite, vous ne pouvez la condamner. 0 profonds penseurs, ô grands économistes, ô réformateurs du monde, ô vous qui appelez chaque jour, avec un bruit qui remplit la terre, le bien-être du peuple, le progrès économique et le progrès social, que trouverez-vous, je vous priC;, qui réponde mieux à l'idéal que vous nous montrez et que vous prétendez atteindre?
A ceux qui, parmi vous, sont inquiets de trouver le point mystérieux où la population s'équilibre avec la consommation, je dirai : Que craignez-vous, et que demandez-vous?
Vous craignez la surabondance et l'inondation de la vie humaine débordant outre mesure ; et vous demandez à la loi politique, à la prudence humaine, au crime peut-être, d'arrêter ou de contenir ce torrent qui déborde ? Et vous ne voyez pas que ce que vous demandez^ le catholicisme le fait, et le fait par le plus noble et le plus fécond des moyens, par le double héroïsme de la chasteté et du dévouement mis au service des indigences matérielles ou des indigences morales ?
A ceux qui, parmi vous, voient avec une inquiétude plus grande encore le flot impé-
tueux des ambitions obstruant toutes les carrières, et courant effarées à la curée de toutes les dignités honorifiques et de toutes les fonctions lucratives : oh! à ceux-là, je dirai : N'est-ce rien^ à votre point de vue, d'arracher de cette arène ardente où les cupidités sont aux prises avec les cupidités et les ambitions avec les ambitions, n'est-ce rien que d'arracher quelques miUiers d'ambitions et de cupidités de plus ? Et pouvez-vous tant maudire ces hommes qui, comme vous^ pouvaient être ambitieux et cupides, et que vous auriez pu rencontrer sur votre chemin sous un autre vêtement, comme des concurrents et peut-être des vainqueurs de votre propre ambition ?
Et à ceux qui, parmi vous, nous montrent avec effroi la misère populaire montant, montant toujours comme une mer qui vient battre les rivages où ils ont bâti les palais de leur opulence ; à ceux surtout qui entendent avec une secrète épouvante le sourd murmure de ces foules de pauvres impatients de jouir, et ne sachant plus se résigner à la loi de la souffrance, à ceux-là je dirai : Pourquoi récusez-vous des légions de dévoués volon-
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taires, qui, pour la plupart, courent par divers chemins à l'apaisement de ce murmure et au secours de ces misères? Pour un seul institut aujourd'hui consacré spécialement à l'œuvre de la prière, et qui souvent, même du fond de son cloître fermé au monde^ trouve le moyen d'y faire arriver le bienfait de son travail, combien, parmi ces soldats du Christ, ont pour vocation propre d'attaquer et de vaincre, dans ces diverses sphères, avec la spéciahté de leurs armes, toutes les spécialités de cette misère? Que font, après tout, la plupart de ces hommes dénoncés chaque jour au peuple par des ambitions jalouses et des haines intéressées, comme les plus redoutables ennemis du peuple? Les uns travaillent à vaincre ses passions par la puissance de la parole, les autres à soulager ses douleurs par la puissance de la charité. D'autres instruisent vos enfants, d'autres consolent vos prisonniers , d'autres vos forçats , d'autres vos aliénés; et ils vous soigneront peut-être un jour vous-même, vous leur détracteur, au fond d'un hôpital de fous I
Et quand même les ordres religieux ne
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rendraient pas à la cause du peuple d'autre service, n'est-ce donc rien, pensez-vous, qu'une pauvreté volontairement embrassée et vaillamment supportée? N'est-ce rien, pour l'honneur de l'humanité et la consolation des petits, que cet exemple d'héroïque abnégation donné aux déshérités de la fortune par des hommes dont plusieurs, sortis des range de l'opulence, eussent pu donner au monde des exemples bien différents? N'est-ce rien de montrer aux pauvres^ unie à la sainteté, au talent et quelquefois à la distinction , cette pauvreté dont ils souffrent et dont ils rougissent, transfigurée dans un rayon tombé du visage de Jésus-Christ ? Ah ! Messieurs^ même sans tenir compte du secours matériel que l'institut religieux peut préparer aux pauvres, vous ne comprendrez jamais le soulagement que peut éprouver le fils de l'humble travailleur, en voyant passer devant lui le fils d'un grand seigneur couvert du vêtement de la même humilité. Non-seulement il apprend de lui que l'homme peut faire beaucoup en vivant de peu ; mais il apprend de sa vie entière, il lit écrite sur son
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vêtement la leçon généreuse de la privation, du dévouement et du sacrifice volontaires ; il apprend de lui surtout ce qui le relève de son abjection devant le ciel et la terre, à savoir, qu'on peut porter sous le vêtement d'un pauvre,, avec la noblesse de la sainteté, un âme de héros et un cœur de roi.
Telle apparaît la vie religieuse au xix'' siècle, en face de l'économie moderne appliquée à la solution du problème social soulevé par le paupérisme. Loin d'être une cause d'appauvrissement et un danger pour la prospérité sociale, elle peut être encore aujourd'hui, même dans les conditions amoindries que les temps nouveaux lui ont faites, une force pour la vraie richesse et une protection pour la misère. Enchaîner beaucoup d'hommes vertueux et forts sous la double loi du travail qui produit et du sacrifice qui s'abstient; vouer tous ces hommes avec toute leur puissance au perfectionnement moral et au soulagement matériel de tout ce qui souffre des misères de l'âme ou des misères du corps; donner à tous, aux riches et aux pauvres, à ceux qui possèdent la richesse et
la jouissance, comme à ceux qui convoitent l'une et l'autre, le spectacle d'un renoncement magnanime : non, croj^ez-le bien, quoi qu'en dise un génie menteur et calomniateur^ cela ne sera jamais ni nuisible, ni iuutile à l'humanité. Ceux qui travaillent à retrancher de la société ces libres dévouements que le Christ met au service de toutes les misères, sont deux fois aveugles et deux fois coupables, ils vous demandent d'ôter des consolateurs à la souffrance et des forces à la patrie ; et ils creusent plus profond l'abîme qu'ils prétendent combler.
Quoi qu'il en soit. Messieurs, prêtres ou laïques, réguliers ou séculiers, ouvriers ou soldats, fils des princes ou fils du peuple^ nous avons tous, non-seulement dans l'ordre moral, rehgieux et social, mais aussi dans l'ordre économique et matériel, notre fonction à remplir. Tous nous avons, plus ou moins, la double vocation du travail et du renoncement, du travail qui produit et du renoncement qui s'abstient. Ces deux fonctions qui n'en font qu'une, et dont le peuple doit recueillir le bénéfice fraternel, qui nous donnera de les
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remplir avec une énergie qui ne se démente pas et un courage qui ne se lasse pas? 0 Sauveur Jésus! vous êtes la richesse en substance; vous êtes la vérité et l'amour en essence, donnez-nous à tous, avec ces deux choses, l'or pur des vertus chrétiennes ; faitesnous tous riches de ce capital divin ; et puisse ce trésor des vertus tombé de votre cœur dans notre cœur, devenir le bien-être des peuples, l'apaisement de toute faim et, s'il se peut, ô mon Dieu, l'extinction de toute misère.
CINQUIÈME CONFERENCE
CINQUIÈME CONFÉRENCE