‹ Le progrès par le christianisme (volume 4)Chapitre 5 sur 10 · LE TRAVAIL CHRÉTIEN DEVANT L'ÉCONOMIE · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL CHRÉTIEN DEVANT L'ÉCONOMIE

Messieurs,

Nous avons montré, dans notre dernière conférence, comment le Christianisme réagit efficacement contre les grandes causes qui produisent au milieu de nous ce phénomène redoutable, le paupérisme. Laissant de côté les mille affluents qui viennent se verser au grand fleuve, nous avons indiqué les trois sources principales de nos misères contemporaines : la destruction des institutions protec-

trices des misérables ; la substitution des opulences égoïstes à la richesse des anciens jours, qui fut dans son ensemble, malgré des abus partiels, généreuse et libérale ; enfin la dépravation morale du monde des travailleurs^ source la plus large et la plus actuelle du paupérisme moderne. Le Christianisme ferme ces trois sources. Il garde la perpétuelle puissance de créer dans l'âme du peuple, avec les vertus qu'il inspire, l'épargne, mère du bien-être populaire ; il bride dans 1 "âme des riches les cupidités égoïstes et y développe la sainte passion des libéralités volontaires ; et lui seul peut se remplacer lui-même en créant, dans des conditions nouvelles, les institutions qui réalisent ces deux choses économiquement désirables, le travail qui produit et l'austérité qui s'abstient.

Ainsi, vous l'avez compris, le Christianisme, par des procédés d'une simplicité divine, résout le grand problème de la misère : tout en maintenant l'honneur de la pauvreté et proclamant l'inévitable nécessité des pauvres, il tue par son énergie propre le monstre du paupérisme; et malgré le malheur des temps, je

DEVANT l'Économie. 247

ne crains pas de l'affirmer, si nous portons, nous, société moderne, à notre flanc gangrené la lèpre du paupérisme, c'est que nous ne sommes pas assez chrétiens.

Mais le Christianisme, même avec sa divine énergie, ne fait pas ce miracle sans le concours de l'énergie humaine. Pour produire la richesse et anéantir le paupérisme, lui aussi doit employer ce que je nomme ici l'instrument économique par excellence, le travail de l'homme. Le travail est la source de la richesse ; il est le nerf et l'impulsion de la vie économique. L'importance des échanges, la fluctuation du numéraire, la hausse ou la baisse de la valeur, libre échange ou protection, tout cela est secondaire. Ce qui décide tout, c'est le travail ; et volontiers je dirai avec un économiste : « L'essentiel est de travailler; là est le « secret de la richesse et de la prospérité des « nations. »

Le travail : mot, pour les temps modernes, plein d'énigmes, de mystères et de menaces ! Le travail : un de ces mots qui ont eu, dans nos dernières crises, la force d'émouvoir le monde, et qu'on retrouve plus ou moins au fond de

248 LE TRAVAIL CHRÉTIE.V

toutes les questions soulevées par le vent des temps nouveaux. Droit au travail; Organisation du travail ; Rémunération du travail ; Association du travail; Diminution du travail : tous ces mots ont passé avec éclat dans le bruit de nos tenîpêtes ; comme pour mieux montrer que le grand problème de l'époque est posé devant nous par le monde des travailleurs. La question du travail tient, en effet, par son fond, à la question du paupérisme. Le paupérisme est notre blessure ; pour la guérir, il y faut porter l'instrument du travail. Le travail est la force productrice que l'homme porte dans son intelligence et sa main pour achever avec Dieu les créations de Dieu.

Mais, autant ce mot est pour l'avenir un mot décisif, autant il importe de ne pas se tromper sur le sens qu'il exprime. Il y a une idée et une pratique fausses du travail, qui compliquent le problème au lieu de le résoudre ; c'est l'idée et la pratique du travail antichrétien. H y a une idée et une pratique vraies du travail, qui doivent amener sans secousse violente une solution pacifique ; c'est l'idée et la pratique du travail chrétien. De quel côté doit pencher

DEVAXT l'Économie. 249

l'économie pour résoudre d'une manière décisive le problème des temps modernes? C'est ce que nous allons examiner.

Et d'abord, Messieurs, ce qui importe ici avant tout à la solution que notre siècle attend, c'est Vidée et la notion du travail. Le travail mal défini, le travail mal compris, est un obstacle insurmontable aux solutions que nous cherchons.

L'idée du travail est une idée essentiellement radicale, simple, primitive, fondamentale. Trompez-vous sur cette notion élémentaire, vous faites dévier de sa route cette grande puissance qu'on appelle l'activité humaine ; vous ébranlez l'arbre fécond qui doit donner ses fruits à l'humanité heureuse ; et, en arrachant une de ses plus profondes racines, vous ouvrez sous vos pieds un abîme qui peut tout engloutir. Rien ne remue le monde et ne le menace des grandes catastrophes, comme le

déplacement ou l'ébranlement des idées élémentaires, fondements éternels où viennent s'appuyer les constructions qui durent et les institutions qui produisent.

Messieurs, j'ai quelque honte de le dire; mais c'est un devoir de le proclamer : ces idées élémentaires, nous avons tenté de les déraciner; ces éternels fondements, nous avons essayé de les ébranler. Fils de mon siècle, heureux et fier de tout ce qui l'élève et l'honore^ je voudrais pouvoir taire ce qui l'abaisse et le déshonore. Mais il faut oser dire toute la vérité à son siècle, fût-ce même la vérité impopulaire. Il faut donc le rappeler ici, cet égarement de l'esprit humain, qui marquera d'un signe sinistre l'histoire de nos aberrations : on a dénaturé parmi nous même la notion du travail, notion pourtant si rayonnante de sa propre clarté et si profondément ancrée dans l'inteUigence des peuples.

Le travail implique, dans toute langue humaine, l'idée d'une difficulté à vaincre^ d'une fatigue à supporter, d'une douleur à souffrir. Depuis six mille ans, l'homme apparaît le corps penché sous le fardeau et le front inondé

DEVANT l'ÉCOXOMIE. 251

par la sueur de son travail. Mais voici que, soixante siècles passés, des réformateurs inouïs sont venus, et nous ont dit : Si le travail est douloureux^ s'il brise le corps et exténue la vie, s'il implique la souffrance enfin, les constitutions sociales en sont la cause. A la lumière d'une philosophie nouvelle, et au flambeau de la foi rajeunie, le travail va perdre de jour en jour son austère physionomie ; il va sourire avec grâce au soleil des temps nouveaux, et, de répulsif qu'il était, devenir attractif. Le temps n'est pas éloigné, où le travail qui se traîne en gémissant dans la douleur, et trempant la terre de ses larmes, prendra tout à coup des charmes inconnus ; et il ira se confondant et s'identifiant de plus en plus avec le plaisir : le plaisir, ce roi du nouveau monde, attirant à lui avec des chaînes de fleurs les générations futures vers l'Éden de l'avenir.

On est revenu généralement de cette idylle sociale qui nous montrait le travail parfumé comme en un jour de fête, se jouant sur les champs en fleurs, à travers les Hs et les roses de ce terrestre paradis, devenu pour l'hu-

manité le vrai et l'unique paradis. Tous aujourd'hui, sauf peut-être quelques rares échappés du phalanstère fouriériste, tous conviennent que le travail est austère, et que, s'il veut nous produire des roses, force lui est de commencer par toucher aux épines. Toutefois, il faut bien le reconnaître, le passage de ces théories où le sensualisme déborde de toutes parts a plus ou moins altéré dans l'intelligence l'idée du travail : il a déposé dans les âmes je ne sais quoi de corrupteur, qui amollit les caractères avec les volontés, et détruit graduellement avec l'énergie des travailleurs le nerf même du travail.

Ce que produirait dans l'humanité réelle un travail ainsi conçu et ainsi pratiqué, il n'est pas bien difficile de le deviner : il produirait ce qu'il coûte, c'est-à-dire rien. Un peuple de travailleurs, formé à une telle école, pourrait bien s'asseoir avec ses désirs affamés au festin du bien-être une fois dressé devant lui ; mais lui-même ne le dresserait pas de ses mains. Il saurait consommer, il ne saurait pas produire ; il saurait jouir, il ne saurait pas travailler dans le vrai sens de ce mot. Il serait

DEVANT l'Économie. 253

radicalement incapable de réaliser rien de grand et de fécond ; car devant toute chose grande et féconde, il y a une difficulté ; et, dans le fond de la difficulté^ il y a pour celui qui entreprend de la vaincre une souffrance pro- .portionnelle à elle-même. Le travail qui la fuit ne se couronnera jamais de la gloire de ses œuvres : fût-il le génie lui-même, il se consumera tout entier dans le facile et le vain. Au lieu de triompher de la nature, c'est la nature qui triomphera de lui ; et l'humanité gouvernée par la loi du travail sans efforts ou, comme on disait naguère, du travail attrayant^ montrerait sous le ciel ce spectacle honteux^ un peuple qui ne fait rien, un peuple fainéant. Que dis-je? le travail ainsi conçu, ce ne serait pas seulement la stérilité, ce serait la dégradation : ce serait la chute de la civihsation dans l'opprobre de l'état sauvage. Oui, Messieurs, le dernier mot du travail ainsi pratiqué, si vous voulez le savoir, vous le trouverez écrit au fond des déserts, sur le front de l'humanité dégradée et avilie. Le voyez-vous d'ici, cet homme au regard farouche, étendu là-bas au soleil, comme l'animal qui se couche

et dort après avoir mangé sa proie ? Pourquoi cette torpeur et cette indolence ? Pourquoi cette imprévoyance stupide et ce lâche repos? Pourquoi cette indigence même des plus vulgaires ressources de la vie^, devant cette riche nature qui semble l'inviter à vaincre ses ré-n sistances pour lui prodiguer tous ses trésors? Voici tout le mystère : l'homme vaincu par sa propre mollesse ne sait plus vaincre la difficulté ; le besoin seul, et le besoin présent, le pousse à chercher sa proie, et, s'il le faut, même à l'arracher au tigre rugissant. Mais sa faim assouvie, il s'endort pour s'éveiller demain aussi misérable qu'aujourd'hui, n'ayant d'autre richesse et d'autre propriété que le souffle du désert, le rayon du soleil et l'onde du grand fleuve.

Tel est l'extrême aboutissement du travail sans difficulté, sans fatigue et sans douleur; c'est la négation môme du travail, et, avec l'extinction du travail, c'est la mort de la civilisation. Rien donc, vous le voyez, n'importe plus au point de vue économique et social, que de bien entendre comment le Christianisme, d'accord avec le bon sens de l'huma-

DEVANT l'Économie. 255

nité, maintient dans les peuples la vraie notion et la vraie pratique du travail.

Les théories humanitaires qui faussent la notion du travail humain se rencontrent à ce point commun, la négation de la chute. Pour elles, le monde moral et le monde social, comme le monde sidéral, est une immense harmonie ; au sein de cette harmonie universelle que troublent seules les institutions humaines et les constitutions sociales, l'homme est appelé à déployer sans efforts et sans douleur l'harmonie particulière de ses propres facultés. Son travail doit être comme l'épanouissement d'une fleur, l'expansion spontanéede ses puissances natives. De là, dans tous les mouvements de la vie, cet universel laisser-aller, où les hommes doivent sans efforts produire tous les miracles et entfanter tous les chefs-d'œuvre.

Telle n'est pas l'idée du travail que se forme un chrétien. Lui croit à une perburbation primitive. Dans la lumière qui jaillit de la chute, il découvre la vraie physionomie du travail, et il en accepte l'inéluctable loi : tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, in sudore vultûs tui vesceris pane. Cette parole, tombée

256 I-E TRAVAIL CHRÉTIEY

sur le berceau de l'homme, proclame à jamais la loi souveraine de sa vie, et la première condition de tout travail fécond. Ouvrir le sillon par la fatigue de son effort, et l'arroser par la sueur de son front; telle est à jamais pour lui la nécessité de son travail.

Dès lors, le chrétien échappe à la contagion des doctrines menteuses qui trompent le peuple travailleur, en retranchant du travail ce qui est son essence même, à savoir, un obstacle à renverser, une difficulté à vaincre. Le travail embaumé de parfums et couronné de roses, que nous vantaient les adorateurs du Dieu-plaisir, pourra séduire encore peut-être quelques déshérités de la vraie doctrine; le chrétien, jamais. Lui, l'a vu austère et douloureux, gravé sur le visage d'Adam ; il le reconnaît au sillon de la fatigue et au stigmate de l'anathème. Car, pour mieux consacrer cette loi du travail austère et douloureux, le Christianisme y montre à tout chrétien le contre-coup d'un châtiment qui nous a frappés au commencement. Le travail est une souffrance, parce que le travail est une peine, un châtiment héréditaire d'un crime de famille

DEVANT l'Économie. 257

et d'une prévarication solidaire. Manifestement, le travail vu à la lueur de la chute porte ce caractère : « Parce que, contre ma volonté, « tu as voulu jouir, tu souffriras ; ton châti- « ment suivra ta faute ; tu mangeras ton pain « à la sueur de ton visage. » Et la femme complice de la prévarication sera associée au châtiment. L'homme connaîtra le travail de la terre, la femme le travail de l'enfantement, l'un et l'autre le travail douloureux. Ces deux lois désormais irrévocables, travailler dans la fatigue et enfanter dans la douleur, poursuivront d'espace en espace et de siècle en siècle, comme un légitime châtiment, l'humanité prévaricatrice, sur la terre de son exil et à travers la vallée de ses larmes.

Or, cette forte et virile conception du travail une fois acceptée, qui ne voit qu'elle est, pour la production de la richesse et pour l'affranchissement de la misère, d'une portée immense? Le chrétien, pénétré de cette mâle doctrine, est prêt à l'âpre épreuve de sa vie; il accepte, avec le travail, la souffrance s?. compagne de voyage et sa sœur d'origine, issue du même père et de la même mère eom-

plices d'une même prévarication. Pour lui, travailler c'est faire effort; travailler c'est combattre ; travailler c'est vaincre; et, selon le erumot d'un auteur^ « le travail est une •victoire remportée sur la parcimonie de la nature. » Dompteur de la nature, vainqueur de la matière par un âpre combat, voilà le travail fécond, producteur de la richesse et rédempteur de la misère. Aussi l'obstacle, au lieu de l'arrêter, le précipite ; au lieu de le décourager, Texalte ; et, au lieu de briser ou de relâcher son énergie, il la fortifie et en tend tous les ressorts. Face à face avec la nature à dompter et avec la matière à vaincre, il se sent un conquérant ; et, soldat de cette humanité militante, il dit : Allons ; allons renverser l'obstacle; allons briser la difficulté; allons contraindre la nature à nous rendre les armes ; allons, à force de luttes persévérantes et d'efforts héroïques, lui arracher avec ses trésors notre pain de chaque jour; allons apprendre à la terre envahie par les ronces à se vêtir de moissons ; allons forcer la stériUté à devenir la fécondité même.

Ah! Messieurs, quand un peuple tout entier

DEVANT l'Économie. 259

a soumis sa vie à l'empire de cette austère doctrine, qui nous dira ce qu'elle peut pour le précipiter dans la voie de ses légitimes progrès? Que ne pourra pour féconder la terre, dompter la nature et enrichir l'humanité, ce peuple qui marche au travail comme le soldat à la guerre, qui monte à l'assaut des forces hostiles que lui oppose la nature, comme le guerrier monte à l'assaut des citadelles que lui oppose l'ennemi ; qui accepte, pour féconder les champs, ce que le soldat accepte pour détruire des cités, la fatigue, la souffrance et quelquefois la mort? Qui empêchera un tel peuple, pénétré d'une telle doctrine, de multiplier les miracles, miracles du génie ou miracles de l'industrie? Qui lui interdira de montrer sous le ciel, par des œuvres aussi fécondes que splendides, ce que peut le travail de l'homme coopérant aux créations de Dieu?

Mais, Messieurs, il y a, dans le problème du travail, quelque chose qui est encore plus

décisif peut-être que la définition que l'on en donne et que l'idée qu'on s'en fait, c'est le but qu'on lui assigne. Et c'est ici qu'un abîme immense sépare, dans la théorie et dans la pratique, le travail chrétien du travail antichrétien.

Nous venons de le voir, le travail, dans sa notion essentielle, se résout par ce mot, l'effort; un effort de l'homme pour vaincre une résistance de la nature, voilà le travail. Mais pourquoi l'homme doit-il faire effort? En d'autres termes, pourquoi l'homme doit-il tra" vailler? Grande question. Consultez la plupart des économistes, dont le verbe incarné ne gouverne pas la pensée; lisez leurs livres, écoutez leurs discours : tous aboutissent à cette étrange formule, dont ils font comme l'abrégé de la science économique : l'homme travaille pour jouir. L'homme a des besoins; la satisfaction donnée à ses besoins, c'est la jouissance : or, ce qui donne à l'homme le moyen de satisfaire ses besoins, et, par là, de se créer la jouissance, c'est le travail. Donc travailler pour jouir ; telle est, sous des formules infiniment variées, la pensée identique

DEVANT l'Économie. £61

qui est au fond de toute économie anlichrétienne.

Et, veuillez le remarquer, cette destination assignée au travail de l'homme par les théoriciens et les praticiens de l'Économie antichrétienne, naturaliste, panthéiste, athée, matérialiste, n'est pas, de leur part, une pensée de fantaisie, une opinion de hasard ; c'est le résultat logique de toutes nos grandes erreurs sur l'homme, sur ses origines, et sur ses destinées. Si l'homme n'est qu'un animal perfectionné, ou une machine organisée ; si la matière le gouverne et ses instincts le mènent ; si son devoir n'est qu'un fantôme abstrait et sa conscience un spectre vide : il est évident que pour lui le travail, s'il est encore un effort, n'est plus qu'un effort pour saisir sa proie et assouvir sa faim, c'est-à-dire un effort pour jouir. Si toute la destinée de l'homme s'accomplit et se conclut sur la terre, et s'il ne cherche plus haut et plus loin un autre bonheur que celui qu'il touche ; comment supposer que l'homme fasse un effort quelconque, un effort de nerfs, de muscles ou de volonté, dans un autre but que pour se satisfaire"^

Comment concevoir, comment expliquer qu'il poursuive de labeur en labeur, c'est-à-dire de fatigue en fatigue, autre chose que la jouissance et encore la jouissance? Aussi les doctrines ont- elles produit leur fruit, et la théorie n'a pas tardé à engendrer la pratique. Cette formule, travailler pour jouir, sortie du fond de toute la philosophie antichrétienne comme une tige de sa racine, a passé du livre des savants dans l'âme des travailleurs ; et elle y développe des tendances dont il faut mesurer la portée et montrer l'aboutissement.

Je pourrais, en vous révélant ce que renferme cette formule désastreuse, vous montrer où elle nous conduit philosophiquement, moralement, socialement.

Philosophiquement, cette formule est un démenti insolent à force d'être absurde, infligé à la nature de l'homme et à l'essence de sa vie. Elle proclame la jouissance comme l'unique mobile de l'effort et l'unique ressort de l'activité ; elle suppose que l'homme n'a d'autres besoins que les besoins matériels; elle reproduit dans le domaine propre du travail l'injure que toute économie matérialiste

DEVANT l'ÉC0x\0M1E. 268

fait à la nature humaine, elle oublie l'homme et elle ne voit que l'animal.

Moralement, la formule travailler pour jouir est la négation de la vertu et de l'ordre moral. Rien pour le devoir; rien pourra conscience; rien pour le sacrifice : tout pour la jouissance. Avec cela, si vous pouvez, ô grands maîtres, sauvegardez dans les travailleurs l'honneur de la vertu et la gloire de l'ordre moral !

Socialement, le travail \pour jouir est une formule de servilisme ; c'est une extension de la formule de l'antique esclavage, travailler pour vivre. L'esclave du paganisme antique, c'était l'animal raisonnable obtenant d'un maître, en échange de son travail, là faculté de vivre. L'esclave du paganisme nouveau obtient d'un autre maître la faculté de jouir. Le maître pour lequel il travaille s'appelle le plaisir; et ce maître lui dit: Travaille pour moi, pour moi seul ; je te donnerai la jouissance. Je le demande, où doit aboutir, dans l'ordre social, cette tendance essentiellement dégradante ? A la barbarie ; plus bas encore, à cet état encore plus ravalé dont nous venons de parler. Le sauvage, lui aussi, travaille pour

264 ' LE TRAVAIL CHRETIEX

jouir; la proie dujour trouvée, lajouissancepossédée, il a touché au terme de ses ambitions ; la raison de son effort a cessé d'exister, et toute son énergie se détend avec sa faim qui s'apaise.

Je néglige ces considérations pour demeurer à notre point de vue spécial. Et il me semble que déjà vous pouvez entrevoir où, même économiquement, doit conduire un peuple, la pratique universelle de cette formule, philosophiquement, moralement et socialement désastreuse. Au bout de cette formule, il y a le relâchement de toutes les énergies humaines; il y a l'affaiblissement inévitable de toutes les puissances productives ; et, comme terme falal, la stérilité et la misère.

Oui, Messieurs, même en laissant de côté toute considération d'un ordre supérieur, j'affirme, sans crainte d'être démenti par un homme qui n'est pas fou : le travail pour jouir, c'est le coup le plus mortel porté à la production ; c'est le ver rongeur de l'économie moderne. Lorsque je donne à mon travail un but supérieur ; lorsque je verse ma sueur avec une autre ambition que de préparer aujourd'hui ma jouissance de demain; lorsque j'accepte

DEVANT l'Économie. 265

mon travail comme l'accomplissement de mon devoir et une loi de ma vie : oh ! alors, je comprends que la raison de travailler et de produire me demeure aujourd'hui comme hier, et demain comme aujourd'hui. Que la jouissance vienne ou qu'elle fuie devant ma vie laborieuse et ma course fatiguée, je travaillerai toujours. Dussé-je ne pas jouir du fruit de mon labeur ; dussé-je ne pas recueilhr de mes mains les moissons semées dans le sillon arrosé par mes sueurs : je n'en ouvrirai pas moins le sillon et n'en jetterai pas moins par mon travail présent la semence de l'avenir; parce que travailler c'est mon devoir, travailler c'est ma vocation, travailler c'est ma vie.

Mais supprimez dans l'action du travail cette raison de perpétuelle activité et de fécondité constante ; bornez sa destinée à ce but misérable et effroyablement ravalé, jouir : alors, je le demande, le moyen de jouir une fois acquis, où sera la raison de travailler encore? A quoi bon les moyens, si ce n'est pour conquérir la fin? Et la fin conquise, que me demandez-vous de chercher par delà?... Vous

dites : — La production, toujours la production; la richesse, toujours la richesse. — Écoutez ce que peut votre doctrine pour anéantir l'une et l'autre. Vous m'avez dit : — Travaille jooMr/o m'/'; la jouissance est la raison de ton travail, car elle en est la fin : travaille pour t'enrichir ; le travail a pour but la création de la richesse. — Eh bien ! moi, j'ai conquis la richesse, et la richesse m'a créé la jouissance. Alors pourquoi travailler? Pour enrichir mes enfants? Mais mon travail l'a fait d'avance ; il a enrichi avec moi-même les héritiers de mon nom ; et j'ai dressé de mes mains le festin de ma postérité. A d'autres de demander au travail la faculté de vivre et le droit de jouir ; à nous de trouver dans le repos et la jouissance le bonheur préparé par le travail et la douleur 1

Ainsi, vous le voyez, la formule, travailler pour jouir, brise, à une heure de la vie, la force productive ou la condamne à l'inertie. Elle retire du grand mouvement qui crée la richesse les forces même les plus vives et les activités même les plus intelligentes; elle aboutit à faire des travailleurs portés au som-

DEVANT l'Économie. 267

met de la fortune par un souffle heureux, des consommateurs scandaleux ou des oisifs il' lustres.

Ces travailleurs repus ne travaillent plus, ils jouissent ; ils ne produisent plus, ils consomment; leur repas est dressé, ils l'absorbent ; et, selon ce mot vulgaire si étrangement expressif, leur fortune est îaiitejih la. mangent. Calculez combien, à l'heure qu'il est, combien il y a d'hommes forts qui, grâce à cette formule malheureuse, désertent le champ du travail, pour s'endormir dans un superbe loisir, et savourer avec la volupté du repos les enivrements d'une jouissance stérile ; vous en serez effrayés. Ne dites pas que ces hommes reportent sur le travail de l'intelligence l'énergie que ne réclame plus le travail du corps. Ces favoris de la jouissance s'affranchissent à la fois et de l'un et de l'autre : sous leur vêtement soyeux et sur leur char doré, ils demeurent ce qu'ils sont, des nulHtés brillantes.

Et tandis que les parvenus montrent, en haut, le spectacle d'une oisiveté opulente et d'une stérilité magnifique ; en bas, le travailleur pauvre, s'inspirant du même principe,

donne un spectacle encore plus désolant; il dévore; il dévore tout ce qu'il a, et même tout ce qu'il n'a pas, avec l'avidité intempérante d'un famélique. Pour lui, la jouissance est au bout du travail. De par l'autorité de l'Économie matérialiste, il n'y peut voir autre chose : le travail est pour la jouissance. Le travail fini, que peut-il vouloir, lui aussi, lui surtout, si ce n'est de jouir, de jouir bien vite, de jouir, non pas demain, mais aujourd'hui? Que lui parlez-vous d'attendre? Attendre I et pourquoi attendre? Il a trouvé ce qu'il faut pour jouir; il jouira.

Il en est ainsi; cette doctrine effroyable, en descendant au cœur des masses, y développe, dans des proportions monstrueuses, la frénésie de la jouissance. Et plus l'ouvrier veut jouir, moins il veut travailler : si bien que l'économie souffre deux fois, et de tout ce qu'il dévore, et de tout ce qu'il ne produit pas.

Le résultat le plus redoutable de cette théorie et de cette pratique du travail, ce n'est plus seulement le coup porté à la prospérité économique; c'est la menace des convulsions sociales toujours suspendue sur nos têtes;

DEVAiXT l'ÉCOA'OMIE. 269

c'est l'explosion du volcan révolutionnaire toujours prêt à éclater sous nos pieds. Qu'arrive-t-il, en effet, dans les populations gouvernées par cet effroyable principe? Ce qui arrive, est-ce que vous ne le devinez pas? Au premier obstacle qui arrête, avec le mouvement des affaires, la marche du travail, on voit passer menaçant tout ce peuple aussi incapable de prévoir qu'impatient de jouir. Le premier jour sans salaire laisse affamées et frémissantes toutes ces multitudes qui pratiquent la formule fatale : travailler pour jouir; et l'on entend retentir à travers les grandes cités ce murmure'populaire, pareil à un roulement de tonnerre qui annonce l'orage : vivre en travaillant ou mourir en combattant ; du pain ou la mort !

Pourquoi s'étonner de ces menaces populaires et de ces explosions sociales? D'oiî viennent-elles, si ce n'est de la concupiscence surexcitée par ces théories si fécondes en révolutions? On a travaillé pour jouir; on a dévoré tous les fruits du travail à mesure qu'ils naissaient ; un jour, le travail fait défaut, un seul jour; et le lendemain, c'est la misère;

270 LE TRAVAIL CHRETIEX

le lendemain, c'est la famine ; le lendemain, ce sera peut-être un écroulement s'ajoutant à tant d'autres écroulements, une tempête succédant à tant d'autres tempêtes.

Oh ! que la théorie et la pratique du travail chrétien est bien autrement conservatrice, sociale et économiquement productive ! Pour nous, chrétiens, le travail sans doute est un moyen de vivre, et, dans une mesure, un moyen de jouir. Mais là n'est pas tout son but, et toute sa destinée. Pour moi, le travail est une loi; le travail est une fonction ; le travail est un perfectionnement de ma vie. Le travail, c'est ce qui donne à mon intelligence sa splendeur^ à mon corps son élasticité, à mon âme sa grandeur, à ma volonté son énergie, à ma virilité enfin sa royale couronne. Loi si souveraine^ fonction si nécessaire, devoir si radical, que je ne puis m'y soustraire qu'en me dégradant^, et en me châtiant d'un supplice plus intime et incomparablement plus douloureux que mon travail lui-même.

Avec cette fin sublime donnée à mon activité laborieuse, mon travail se transfigure à mes yeux, et il se crée h lui-même des ambi-

Page 1