III
Il y a dans le travail chrétien une troisième chose qui en explique la puissance productive et la valeur économique, c'est le ressort qui le fait mouvoir.
Le travail tel que le pratique le matérialisme, le travail ayant pour fin la jouissance, ne peut logiquement avoir qu'un ressort^ et ce ressort c'est Végoïsme. Vous avez beau envelopper de formules généreuses et de mots magnifiques le fond de la doctrine, vous ne pouvez empêcher cette invincible concaténation où les
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choses se tiennent, comme les anneaux d'un infrangible diamant : la jouissance pour but, c'est l'égoïsme pour ressort. La jouissance donnée pour fm au travail emprisonne toutes les ambitions du travailleur dans la froide et solitaire enceinte de la personnalité. Lui demander de regarder plus loin et de viser plus haut, c'est l'enfermer lui-même dans une contradiction ironique.
Les théoriciens du travail pour jouir l'ont si bien compris, qu'après avoir posé la jouissance comme but, force leur fut de réhabiliter l'égoïsme comme ressort. Ils ont dit gravement, et sans rougir, des paroles comme celles-ci : a Nous no détruisons pas l'égoïsme, nous le sanctifions; au lieu de le flétrir, nous le couronnons. » Ah! qu'ils le couronnent ce roi, le seul digne de régner dans cet empire du travail tel que voudrait le faire une Économie barbare, l'égoïsme, c'est-à-dire le despotisme en essence ; l'égoïsme, ce tyran naturellement farouche et froidement cruel, qui, bien loin de songer à nourrir les autres de sa propre substance, ne songe qu'à se nourrir lui-même de la substance des autres; l'é-
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goïsme, bête cruelle, cupide et toujours affamée, qui se fait comme une tanière oià elle ramasse toute sa proie, pour s'en faire dans l'ombre et la solitude une jouissance que nul être vivant n'est admis à partager^ cet être fût-il une épouse, un enfant, un père, une mère, oui, fût-ce même une mère, et une mère menacée de mourir, pour n'avoir pas une miette de ce sauvage festin que l'affreux égoïsme réserve pour lui tout seul.
Et voilà pourtant ce qui demeure comme unique ressort du travail pour jouir. Si vous en doutez, allez voir de vos yeux la réalité palpable. Allez au fond d'une taverne, temple préféré de la jouissance égoïste, allez contempler le travailleur sans foi et sans Dieu, aujourd'hui dévorant tout seul, comme un animal sans raison, tout son travail d'hier. Dites-lui qu'il doit à la société, à l'humanité, une part de son travail. — L'humanité ? Je ne connais pas l'humanité, moi ; est-ce que je suis chargé de nourrir l'humanité?... Et il mange. — Mais ta femme, la compagne de tes jours, l'associée de tes destins, que vat-elle devenir? — Ma femme a des bras ; que
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ma femme travaille et vive comme elle pourra. Et il mange. — Mais tes enfants, surtout, les rejetons de ta vie, les héritiers de ton nom et de ton sang^ est-ce que tu ne songes pas à en faire aussi les héritiers de ton labeur? — Mes héritiers? Je n'ai rien hérité de mon père, moi; j'ai travaillé, et je jouis : mes enfants feront comme moi-même; ils travailleront, et à leur tour ils jouiront. Et il mange. « Arrière, dit-il, ces frères prêcheurs de l'abs- « tinence ; arrière ces discoureurs du moyen « âge. Venez, mes amis, jouissons des biens « qui existent : Venue., fruamur bonis quœ « sunt : hier nous avons travaillé; mangeons « et buvons aujourd'hui, car nous mourrons « demain. »
Messieurs, supposez des millions de travailleurs donnant à leur travail ce mobile misérable de l'égoïsme; et demandez-vous à quoi doit aboutir tout ce grand labeur de l'humanité vivante. Heureusement pour notre avenir, tel n'est pas encore le ressort qui meut dans le présent toutes les activités humaines. Il est encore des travailleurs chrétiens : ceux-là marchent sous une autre impulsion. Et même
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parmi ceux qui ont cessé de l'être, beaucoup gardent encore dans leur travail quelque chose de ces impulsions généreuses que les habitudes chrétiennes avaient imprimées, depuis de longs siècles^ au travail populaire.
Comment le christianisme, ici encore, par son ascendant sur le travail producteur, se révèle-t-il comme la plus grande puissance économique? C'est que le christianisme, en donnant au travail une fin plus sublime, lui donne aussi, par la force même de ses principes, un ressort bien autrement généreux. Au heu de rendre l'impulsion du travail exclusivement personnelle, c'est-à-dire égoïste, il la rend fraternelle, expansive, généreuse, et par là en fait un vrai ressort et de progrès humain et de prospérité sociale.
Trois choses principales, que je ne puis qu'indiquer en passant, composent comme d'un triple élément le ressort du travail chrétien, et lui donnent dans le christianisme^ avec toute sou énergie féconde, toute sa fraternelle expansion : la réparation, le sacrifice et la solidarité. Ces trois éléments sacrés, divinement combinés dans la charité, constituent
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■ce ressort généreux, d'une élasticité, d'une activité, d'une force et d'une puissance sans pareilles.
Le travail, vu au flambeau de la foi et dans la lumière de la chute, se révèle comme un châtiment ; mais il se révèle aussi comme une réparation, une réparation, non-seulement pour le travailleur, mais encore pour cette humanité qu'il rachète et réhabilite avec luimême.
Nous avons dit, le travail est un châtiment. N'en rougissons pas, car ce châtiment imposé par la main de la justice nous devient^ si nous le voulons, une réparation et une réhabilitation aux regards de l'amour. Aussi, moi humble ouvrier de mon bonheur et de celui de mes frères, qu'il m'est doux de penser que cet âpre labeur, qui semble n'avoir d'autre but et d'autre raison que de suffire au support de ma chétive et misérable vie, est accepté par le maître qui me l'ordonne et veut le récompenser, comme un réparateur de mes désordres et des désordres fraternels : rédempteur généreux rachetant avec sa sueur des servitudes de la vie et mes frères et moi-même.
Ah ! Messieurs, on ne comprendra jamais assez tout ce qu'il y a de productif, même pour les œuvres et les prospérités du temps, dans l'idée de la réparation inspirant le travail chrétien de son souffle fécond. Combien, après avoir abusé de la vie et flétri les vertus au contact de leurs vices, ont, sous l'inspiration de cette idée, réhabilité leur propre vie et purifié les vices fraternels par la sainte contagion de leurs propres vertus ! Combien, après avoir traîné dans la fange de toutes les voluptés des facultés déshonorées, des énergies infécondes et des forces malfaisantes, un jour^ sous le coup du repentir, ont ramassé leurs puissances éparses et leur substance jetée à tous les vents, pour en faire tout à coup les instrumeiits d'un travail réparateur ! Combien, enfin^ sous l'inspiration de la même pensée, ont donné et donnent encore à leurs facultés ramenées au grand but fraternel une impulsion puissante, et, dans l'ordre matériel comme dans l'ordre moral, ont remis au service de la misère des forces qui n'avaient servi que le plaisir et fonctionné que pour l'é goïsme.
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Oui, le travail chrétien est réparateur et rédempteur tout ensemble ; réparateur de nos désordres et rédempteur de nos misères. Ce n'est pas assez dire, il est sacrificateur. Le travail est un sacrifice; et dans la clarté qui jaillit dans mon âme du sommet du Calvaire, moi le disciple du Crucifié, je l'accepte comme ma part d'association à la passion de mon Christ qui a tout sauvé. Mon travail, si douloureux soit-il, je l'embrasse, et comme un sacrifice fait à Dieu, et comme un dévouement offert à l'humanité. Je l'accepte avec amour, comme un ministère fraternel et une fonction sociale. Si je ne prétends pas en exclure absolument le bénéfice de la vie domestique et le bénéfice de la vie personnelle ; je prétends qu'il s'élève plus haut et qu'il atteigne plus loin : et, si j'ai conquis par mon labeur le nécessaire de l'existence et la convenance du rang; si je suis satisfait et pour moi et pour les miens, je sens que, pour l'humanité, ce n'est pas encore assez. Je n'ai plus à déployer mes bras pour enrichir ma famille avec moimême ; mais je ne les tiendrai pas pour cela immobiles sur ma poitrine ; je les étendrai
pour enrichir la grande famille humaine. Car je sais que dans cette famille il y a encore des affamés, que ces affamés sont mes frères, et que je leur suis uni dans le cœur de mon Christ, par la solidarité des mêmes misères et du même travail.
La solidarité : mot généreux et doux, qui n'a de sens réel que prononcé par une bouche chrétienne. 0 matérialistes, ô panthéistes, ô positivistes, ô athées de toutes les nuances, que \oulez-\ous dire, quand vous prononcez ces mots chrétiens ; travail solidaire, dévouement solidaire, sacrifice solidaire? Quoi ! vous nous apprenez que, moi et mes frères, nous ne sommes qu'un groupe de molécules, et, que sais-je encore, une rencontre fortuite d'atomes accrochés par un hasard? Que venezvous, après cela, nous parler d'unité, de fraternité et de sohdarité? Que me fait à moi, et mon frère l'atome et ma sœur la molécule, ayant le hasard pour père et la fatalité pour mère? Allez, frères solidaires, vous vous moquez de nous! Osez être conséquents; osez dire que la solidarité n'est pour rien dans votre travail et vos œuvres. Là il n'y a, il ne peut
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y avoir qu'une chose, l'égoïsme, encore l"égoVsme, c'est-à-dire la loi de^ l'atome et de la molécule à laquelle vous soumettez toute la \ie.
Mais nous, chrétiens, nous que la vérité délivre ici du i)rutal empire de l'égoïsme, ah! nous comprenons théoriquement , et , Dieu aidant, nous pouvons pratiquer réellement le travail dévoué et vraiment fraternel; parce que, unis dans le Christ notre frère, nous trouvons en lui, avec le mystère de la réparation et du sacrifice, le mystère de la solidarité qui nous associe dans les mêmes joies et dans les mêmes douleurs.
Et voilà, même sans tenir compte des autres considérations, ce qui fait au travail chrétien une si étonnante fécondité : c'est là ce qui donne au disciple dévoué du Christ réparateur, pour dompter toutes les rébellions de la nature, un courage que rien ne peut abattre, et, pour porter le fardeau des labeurs du corps ou des labeurs de l'âme, une énergie que rien ne peut briser. Lorsque ce fardeau, en s'appesantissant de plus en plus, semble menacer de l'accabler et de le rompre, le chrétien,
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loin de tomber sous le faix, se relève avec une majesté calme et une magnanimité sereine ; il se souvient qu'il est pécheur; il se dit qu'à ce titre il a besoin de porter sur son corps ou dans son âme la douleur de l'expiation ; il se souvient qu'il adore un Dieu mourant, pour le sauver, sous le poids d'un labeur divin; et il dit, en regardant le visage du Crucifié : Comme vous, mon Dieu, pour vous mieux ressembler, travailler et souffrir; et, s'il le faut, mourir dans le travail et dans la souffrance. Il se souvient, enfin, qu'il est, en Jésus-Christ et par Jésus-Christ, partie d'un corps dont tous les membres sont unis par la solidarité de la souffrance. Il sait qu'une souffrance de plus pour lui-même, c'est pour un frère une souffrance de moins ; il sait que son travail console des affligés ou rachète des captifs ; et il dit : Mon Dieu, si vous le voulez, pour moi encore plus de travail et de douleur, si cette douleur et ce travail doivent donner à mes frères plus de repos, de bonheur et de joie.
Ah I je comprends, avec ces grandes inspirarations chrétiennes pénétrant l'âme du travailleur, je comprends non-seulement l'é-
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nergie et la persévérance du travail ; j'en comprends l'héroïsme ; et je conçois que le travailleur, sous l'impulsion de ces grandes pensées, peut aller jusqu'à mourir sur le champ du travail pour le soulagement de ses frères, comme le soldat meurt sur le champ de bataille pour le salut de la patrie. Ainsi, sans doute, sont morts, dans les siècles chrétiens, tant de travailleurs héroïques qui forçaient les solitudes à devenir fécondes. Tandis que de ses vaillantes mains, le religieux voué au travail ouvrait au désert le sillon qui devait recevoir la semence arrosée de sa sueur, souvent je ne sais quoi de pestilentiel sortait de cette glèbe qui recevait son premier rayon de soleil ; et le jeune moine atteint du souffle de la mort s'affaissait sur le sillon ; et il mourait martyr de son travail, laissant dans ce sillon ouvert avec sa propre vie le germe qui allait féconder les moissons de l'avenir.
Et maintenant, Messieurs, vous comprenez
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sans que j'aie même besoin de le démontrer, comment le travail chrétien, ainsi révélé dans sa notion, dans son but et dans son ressort, vous apparaît avec le signe glorieux que nous lui cherchons, et qu'il importe surtout de lui conserver, je veux dire le signe de rhonneur et de la dignité. L'honneur et la dignité du travail, l'une des plus admirables créations du christianisme dans les peuples chrétiens !
Ce qu'il faut au travailleur, remarquez-le bien, ce n'est pas seulement le pain de chaque jour, c'est l'honneur de sa fonction , c'est l'estime de lui-même ; ce n'est pas le salaire seulement, c'est la dignité. Si vous croyez avoir assez compté avec le peuple travailleur, quand vous lui avez assuré la légitime rémunération de son travail, vous vous trompez. II y a une chose plus précieuse pour l'ouvrier que le salaire qu'il attend de vous, c'est Testime que vous faites de lui. Et il y a pour lui un fardeau plus lourd à porter que celui de son travail, c'est le fardeau du mépris, qu'à tort ou à raison il sent tomber sur sa pauvreté des hauteurs oij il croit voir les favoris de la fortune le regarder avec dédain.
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Et maintenant, vous demandez qui a la puissance de créer la dignité et l'honneur du travail? L'Économie matérialiste et antichrétienne est radicalement impuissante à donner au travailleur ce sens délicat de sa propre grandeur, d'où naît le légitime respect qu'on se doit à soi-même et qu'on a droit d'attendre des autres. L'antichristianisme économique donne à l'ouvrier l'orgueil, non la dignité; il lui inspire de lui-même une admiration fanatique qui fait monter à son cerveau, avec le vertige d'une superbe grossière, une suffisance arrogante ; mais la dignité, cette chose simple et grande tout ensemble, qui écarte de l'ouvrier l'ombre et le soupçon même d'un mépris, jamais. Et comment s'en étonner? Avec l'idée misérable que vous donnez du travail, avec la fin ravalée que vous lui assignez, avec le ressort vil que vous lui laissez, où trouver, je vous prie, la dignité du travailleur ? Quand vous ne voyez dans le travail qu'un effort égoïste pour jouir, que devient le travailleur, si ce n'est un animal intelhgent déployant toute son énergie pour saisir sa proie et assouvir sa faim? Dès lors, que devient sa dignité?
Qui ne voit s^enfuir de lui le plus vulgaire honneur de l'homme? Qui empêchera la couronne de sa dignité de se flétrir sur son front, et le sens de sa grandeur de s'éteindre dans son âme ? qui? Personne ! . . .
Lui-même, d'ailleurs, se sent sous le poids de je ne sais quel opprobre ; et il soufîre encore plus du mépris dont il se croit atteint que du travail dont il se sent accablé. Il ne se reconnaît pas d'autre fonction dans la vie que d'enrichir un maître et de se repaître lui-même, d'user son corps pour créer une opulence, et en obtenir en retour la faculté de ne pas mourir de faim. Grand Dieu ! quelle humiliation devant les autres et ^^devant soi surtout I Traîner jusqu'au terme de la vie ce joug de la fatigue, comme le cheval son char et le bœuf sa charrue ; et au bout de cette carrière où il marche haletant et brisé, au [bout de ce sillon inondé de sa sueur, ne voir tomber sur son front ni un rayon du ciel, ni un sourire de Dieu I Jamais rien que ces deux choses qui se succèdent et se répondent avec une monotonie lugubre et une uniformité mélancolique : travailler et Jouir; jouir et travailler I
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Avec cela, si vous pouvez, faites au travailleur un honneur et une dignité, une gloire devant les autres, et un respect devant luimême. Vous n'y parviendrez pas. En vain vous exalterez jusqu'au fanatisme la grandeur, la souveraineté, la majesté du peuple travailleur ; vos doctrines, plus fortes que vos adulations, n'aboutiront jamais qu'à le déshonorer devant les autres et devant lui-même. L'expérience en est faite : partout où la lumière divine n'est pas tombée du visage de Jésus-Chrisi au front de l'ouvrier, le travail est demeuré couvert d'un stigmate de déshonneur, et la dignité s'est retirée de lui. Tandis que la paresse le fuyait comme un effort, l'orgueil le méprisait comme un opprobre, et, le couvrant d'un dédain suprême, le renvoyait aux esclaves comme une fonction indigne d'un homme libre. Recommencez cent fois ; ce sera toujours le même résultat final. Au bout du triomphe de tous les paganismes anciens et modernes, il y a l'ignominie du peuple ouvrier ; partout, vous verrez le travail et la servitude se rencontrer dans un même opprobre et une commune humiliation.
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Oh ! ne craignez rien de tel de la divine religion dont la gloire et l'honneur rejaillissent sur tout front pointant le signe du baptême. Le christianisme réhabilite le travail et relève de ses abaissements le peuple travailleur. Il lui restitue sa dignité, il lui fait une majesté, il lui donne une auréole, et de ses mains divines il lui tresse une couronne. Ici, je pourrais, sans faillir à la vérité, dire à l'ouvrier chrétien : 0 toi, le plus rapproché par ton travail et ta pauvreté de notre Christ travailleur ; ô toi qui m'apparais tout couvert de ses divins reflets ; ouvrier, mon frère, va contempler le divin ouvrier de Nazareth; et, si tu l'oses, rougis de ce travail qui te fait semblable à mon Dieu !
Jenéghge ces considérations, que vous trouveriez peut-être trop mystiques en un pareil sujet. Je me contente de vous dire : la dignité du travail éclate dans toute la lumière qui remplit ce discours ; elle résulte de tout ce que nous en avons dit ; et pour couronner le travail d'honneur et de dignité devant toute intelligence qui sait voir et comprendre, il nous suffit de reproduire les grands traits sous
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lesquels nous venons de le peindre et de le montrer.
Nous ayons dit : le travail est un effort pour vaincre une résistance ; le travail est un combat pour renverser un obstacle : donc le travail est viril, le travail est courageux, le travail est magnanime, le travail est héroïque : car l'héroïsme est un effort suprême ; c'est la lutte à la plus haute puissance. Le travail a pour but, non la jouissance, mais la perfection. L'homme qui travaille fait son devoir; l'homme qui travaille suit sa loi ; l'homme qui travaille poursuit son idéal ; l'homme qui travaille marche à sa destinée ; et par là il couvre son labeur de la gloire dont il se couvre lui-même. Le travail a pour ressort non l'égoïsme, mais le dévouement ; il cède dans son mouvement à l'impulsion simultanée de ces trois saintes et sublimes choses, la réparation, le sacrifice et la solidarité : la réparation, par laquelle il se réhabilite et, autant qu'il peut, l'humanité avec lui-même ; le sacrifice, qui est la gloire du soldat, la couronne des héros et l'auréole des martyrs ; la solidarité enfin , par laquelle le travail chrétien embrasse dans
ses ambitions, par delà l'étroite enceinte de la ^'ie personnelle et de la vie domestique, la Vie de rhumanité entière.
Voilà le travail chrétien vu sous ses grandes faces, et tout cela illuminé parla gloire du Christ, rehaussé par sa majesté, transfiguré enfin dans la lumière du Verbe, devenu, Lui, la splendeur du Père, l'humble mais divin ouvrier de Nazareth.
Oh ! s'il en est ainsi, mon frère le travailleur, que tu me parais grand, penché sur ton enclume ou courbé sur ton sillon! Que ta fonction est belle dans l'obscurité de ta vie ; et que sublime est ta mission dans l'humilité de ton ministère ! Je le salue, mon frère ; je reconnais en toi la dignité que mon Christ te fait ; je vénère la majesté dont il te couvre. Et lorsque, pour reprendre haleine, tu relèves vers le ciel ton front ruisselant et ta poitrine haletante ; à travers la sueur qui t'enveloppe, je crois voir briller sur toi les rayons jaillissants de ce Christ que j'aime ; que j'aime d'autant plus qu'il te fait à toi, mon frèred'origine, de race et de sang, une dignité plus haute et une gloire plus belle ! Aussi, en te voyant si
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grand sous le poids de ton travail^, je comprends que tu l'acceptes avec une indomptable intrépidité : que dis-je? je comprends que tu le portes avec une sainte fierté, et que, dans ce travail divinement ennobli, la dignité devienne comme un principe nouveau de puissance et de fécondité !
Ce qui achève de faire au travail avec une couronne d'honneur une imcomparable fécondité, c'est que le christianisme, en nous montrant sa vraie nature, sa vraie destinée, son vrai ressort et sa vraie dignité, lui donne^ avec sa légitime mesure, sa véritable harmonie.
L'homme, quel qu'il soit, ne peut travailler indéfiniment; la continuité de son travail en brise l'énergie ; sa nature et sa loi le condamnent ensemble à l'alternative du labeur et du repos. Entre l'un et l'autre, il faut une proportion, une mesure, une harmonie. Qui trouvera cette harmonie? L'Économie maté-
rialiste, en donnant pour but au travail la jouissance et pour ressort l'égoïsme, est impuissante à placer l'ouvrier dans cette heureuse harmonie du travail et du repos, qui contribue à la fois et à la vigueur des corps et au rafraîchissement des âmes. De deux choses, en effet, l'une est inévitable : ou bien cet égoïsme, donné pour ressort au travail avec la jouissance pour but, se tourne à jouir, ou il se tourne à amasser ; il veut jouir dans le présent ou amasser pour l'avenir; il a la passion de consommer ou la passion d'épargner; il se fait avare ou il se fait dissipateur ; et, d'un côté comme de l'autre, périssent cette proportion et cette mesure qui rendent le travail productif et fécondent le repos lui-même.
En effet, si cet égoïsme ayant en vue la jouissance se tourne à épargner dans le présent (phénomène rare ! ) pour mieux jouir dans l'avenir; alors l'ouvrier, poussé par ce ressort aveugle à un labeur immodéré, travaille, travaille encore, jusqu'à exténuation de son corps et extinction de ses forces. Si, au contraire, cet égoïsme se tourne à jouir, et à jouir sur l'heure, s'il veut dévorer tout ce qu'il pro-
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duit, et à mesure qu'il le produit ; alors vous le voyez diminuant son travail par l'exagération du repos, ruiner son corps par l'excès de la jouissance et sonâmepar l'excès de ses dépravations. Alors même que ce travailleur se repose, ni la société ni lui-même ne recueillent le bénéfice de son repos. Ce repos non-seulement est infécond, il est dévorant ; au lieu de servir à son perfectionnement, il sert à sa dégradation. Et vous le voyez ce disciple du matérialisme pratique passer, brutalement et tour à tour, du travail qui le courbe sur la matière à la jouissance qui l'absorbe dans la matière. Après trois jours de travail, trois jours de repos ; et, pour lui, trois jours de repos, qu'est-ce que cela veut dire? Hélas! vous ne le savez que trop : cela veut dire trois jours de jouissance, trois jours d'ivresse, trois jours de débauche et d'orgie, c'est-à-dire trois jours d'exténuation corporelle et de dépravation morale.
Aussi malheur aux nations oij la loi d'harmonie créée par la sagesse divine entre le travail et le repos, est violée par des cupidités honteuses et des spéculations sacrilèges ! Mal-
heur aux peuples chrétiens violateurs du grand jour du Seigneur ! Là, entre le travail et le repos, l'harmonie ne subsistera plus. Là, des multitudes d'hommes dignes d'un autre sort, et tenant de Dieu créateur une autre vocation, enfermées stupidement entre un labeur qui les brise et une débauche qui les corrompt;, marcheront sans regarder le ciel, et sans trouver entre deux fatigues ou entre deux orgies un quart d'heure pour penser à Dieu, à l'âme, à l'avenir; elle iront d'abrutissement en abrutissement jusqu'à la ressemblance de l'animal domestique, qui mange sa pâture après avoir fait son labeur. Que dis-je ? plus dégradées que l'animal que l'instinct retient dans sa loi, et qui ne mange que pour refaire ses forces, elles emploieront ce qui leur reste d'intelHgence à l'extinction de ce qui leur reste d'énergie; et elles retourneront pas à pas, poussées par la cupidité d'un maître et par leur propre égoïsme, à l'opprobre des antiques servitudes !
Ah ! c'est que ce n'est jamais impunément que, sous prétexte de prospérité sociale et de progrès humain, on ose violer sur ce point
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fondamental les grandes législations divines. Un jour sur la cime enflammée d'une colline, Dieu avait fait retentir cette parole qui intimait à l'humanité sa souveraine volonté : « Tu travailleras six jours, et le septième tu te reposeras ; car ce jour, c'est mon jour, c'est le sabbat de Dieu. » Ce commandement était proclamé au milieu des éclairs et au bruit de la foudre, comme pour mieux présager les orages qui éclateront tôt ou tard sur la tête des violateurs.
Cette loi divine qui se formulait dans l'éclat du tonnerre, c'était la loi de l'harmonie humaine ; c'était la mesure, l'ordre et le poids du travail donnés à l'homme par la main de Dieu. Tu travailleras six jours. Et pourquoi six jours, demandent ici ensemble et l'ignorance populaire et l'orgueil scientifique? Pourquoi?... C'est le secret du Créateur qui, en construisant dans notre corps l'instrument du travail, en a pesé les énergies et mesuré la sève. Pour ce corps dont la force comme luimême est enfermée dans ses limites fatales, six jours de travail interrompu par le sommeil de la nuit, c'est assez : et le septième, c'est la
prière, le culte, l'adoration, tous les doux rafraîchissements de l'âme humaine dans toutes les joies et tous les ravissements dos communications divines.
Dieu ! quel pur et radieux soleil je vois resplendir sur la tête de ce peuple soumis à la loi protectrice du Seigneur ! Hier dans l'ateher courbant son corps sur la terre^ aujourd'hui dans le temple relevant son âme vers le ciel : hier drns l'ombre et la fumée de ce travail qui le mettait au service de l'homme, aujourd'hui dans la lumière et l'encens éclairant et embaumant ces belles fêtes qui ne le prosternent que devant la face de Dieu : hier, en un m.ot,, tous les brisements et peut-être toutes les souffrances du corps, aujourd'hui tous les apaisements et toutes les joies de l'esprit I...
Oh! le voyez -vous d'ici ce peuple chrétien illuminé de foi, d'espérance et d'immortalité? C'est dimanche aujourd'hui ; regardez-le tout plein des rayonnements du Christ. Le voilà couvert de son vêtement de fête, au sortir des solennités de Dieu, encore tout parfumé de IVncens du sanctuaire, et emportant pour les écouter de loin les échos de ces chants du ciel
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entendus sur la terre : et autour de lui, voyez tressaillir d'une pure allégresse ses beaux et joyeux enfants, transfigurés comme lui sous ce rayon divin qui resplendit sur tous les* fronts! C'est le jour du Seigneur; c'est la fête de l'humanité !
Demain, cette humanité, aujourd'hui si doucement rafraîchie et si saintement reposée, va se lever avec le premier rayon de l'aurore ; la joie au cœur et la vigueur dans les membres, elle va reprendre avec un courage rajeuni et avec des forces renouvelées, ce travail interrompu par la prière et fécondé parle repos ; et l'économie elle-même recueillera en accroissement de production, de richesse et de prospérité, ce que ce peuple recueille de son repos béni en accroissement de joie, de bienêtre et de félicité.
Ah I s'il est encore sur la terre de France des hommes qui ne comprennent pas ce secret des harmonies de Dieu ; s'ils ne voient pas le bonheur du peuple ouvrier et le bénéfice de l'humanité entière dans cette alternance providentielle du travail et de la prière, de la fatigue qui courbe le corps et de l'adoration
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qui relève les âmes : ô Dieu, que ces hommes sont aveugles! Et que puis-je faire ici, si ce n'est de vous supplier de leur ouvrir les yeux? Et s'il en est qui, en voyant ce résultat brillant dans une publique évidence, comme un soleil de l'équateur, travaillent à l'empêcher ; s'il en est qui, par leurs discours, leurs écrits, leurs influences, conspirent volontairement pour détourner le peuple travailleur de venir dans nos temples respirer, après le travail de la terre, un peu de l'air du ciel ; ô' Dieu, s'ils savent ce qu'ils font, que ces hommes sont pervers; qu'ils sont coupables devant l'humanité, et responsables devant vousl Et que puis-je faire, ô Dieu bon, ô Dieu clément, si ce n'est de vous supplier de toucher leur cœur, de les convertir et de leur pardonner ?
0 mon Dieu, si cet aveuglement et cette perversité résistent à la clarté de votre lumière et à la puissance de votre grâce; ah ! donnez, du moins, à tant d'hommes honnêtes qui touchent par leurs intérêts, leurs fonctions et leurs sympathies à l'âme et au cœur du peuple travailleur^ donnez-leur de comprendre profondément et de pratiquer efficacement cette
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doctrine qui nous montre dans une si divine simplicité la vraie nature, la vraie destinée, le vrai ressort, la vraie dignité et la véritable harmonie du travail ; doctrine aussi profondément économique qu'elle est profondément sociale, qui doit faire, avec le bonheur de l'ouvrier, le progrès, la richesse et la gloire de l'humanité travailleuse !
SIXIEME CONFERENCE
SIXIEME CONFERENCE