‹ Le progrès par le christianisme (volume 5)Chapitre 10 sur 11 · I.F. PROCRtS MATKRIEL. 2rt · texte numérisé non relu

I.F. PROCRtS MATKRIEL. 2rt

dans l'industrie, Aotre part d'influence régénératrice; Aous sanctifieriez, an lieu de le pervertir, le peuple ouArier, à qui vous ne demanderiez le travail et la fatiirue que pour lui donner enéchanirela Ncrilécl la\ertu. (-lirétiens vousmêmes, VI tus le feriez à votre image, en le faisant à la ressemblance de Jésus-Christ ; et vous ne le mettriez au service de votre industrie que pour mieux le mettre avec vousmêmes au ser\ice de Dieu.

Je pourrais multi])lier beaucoup les exemples qui nous tracent dans ce monde nouveau la route des influences fécondes et salutaires. Je me contente de jeter en passant dans vos âmes avec ces idées généreuses, de.s eermes d'avenir qui doivent tôt ou tard s'y dé\elo])per pour produire des moissons de bien. C'est assez de vous avoir montré a^ ec le signe des temps l'appel des volontés divines. Ce qu'il y a à faire pour le moment , ce que Dieu demande à tous et à chacun, je ne le sais pas, si vous voulez; mais ce que Dieu veut dans cette grande situation, je le répète, c'est ce qu'il a toujours Adulii dans des situations pareilles ou analogues : il a eut que ces mouvements où

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les peuples s'agitent dans des fièvres de cupidité et dans des rêves d'ambition , soient retournés par l'intervention dévouée des dirétiens aux triomphes que Dieu prépare par eux au bien et à la vérité.

^e dites pas : « C'est impossible : au lieu de dominer ce mouvement par la puissance du bien, lui-même nous dominera par la puissance du mal ; au lieu de l'amener à nous, nous serons tous emportés avec lui? »

Je comprends toute la portée de cette ol)jection : et cependant j'ose vous dire face à face aA ec des exemples capables d'encourager les efforts et de rassurer les consciences : Non, ce n'est pas impossible. J'en connais parmi vous (pii touchent à la matière , sans lui sacrifier l'esprit. Je connais des familles où l'industrie n'a rien pu pour anéantir les traditions du Calvaire et le règne de Jésus-Christ. Quedis-je? de grandes cités parmi nos bonnes cités demeurées les meilleures , donnent encore aujourd'hui l'exemple d'un christianisme que l'industrie a respecté ; et Nantes, et Marseille, et Lyon, pour ne pas en nommer d'autres, vous disent assez haut ce que peut l'influence chré-

LE PROr.RKS M\TKniEL. 265

tienne pour empêcher l'industrie de de^enir le règne de la matière. Non, Messieurs, non, le mal iri n'est pas au fond des choses, il est dans le ti'ioniphe de l'ahus. Si ce grand corps de l'industrie fonctionne pour le mal, c'est qu'il a une âme mauvaise et une impulsion païenne : changez cette ame et donnez-lui une impulsion chrétienne. Hommes de foi, d'espérance et de cha rite, pénétrez ce grand corps de la vie de votre foi, de ^otre espérance et de votre charité : au milieu de ces populations que l'industrie matérialiste tient courhées vers la terre , jetez, pour tout diriger, tout gouverner, tout féconder, des âmes qui cherchent le ciel en touchant à la terre : et vous verrez que tout cela peut encore se relever vers Dieu, et marcher sous votre action à la vraie destinée. Hommes de dé^ouement , soyez nos précurseurs près de ce peuple de Dieu captif de la matière; ou\rez les ateliers nux ])ieds évangéliques : là, élevez des autels au Dieu de ISazareth et des trihunes à la parole sacrée. Que ]):ir \olre ascendant, le hruit du tr;i\;iil se taise le dimanche, et que toutes les >{»i\ de l'industrie fassent silence pour h\is-

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ser parler dans le saint jour de Dieu la voix du prêtre et la voix de l'Église. Portez enfin dans ce vaste mouyement, qui attire à lui les influences du présent et les destinées de l'avenir, un apostolat providentiel ; forcez cet instrument redoutable qui a trop fait jusqu'ici le triomphe de l'erreur et des passions humaines, à concourir enfin au triomphe de la vérité et à l'accomplissement des volontés de Dieu. Et vous verrez ce que peuvent encore les chrétiens pour arracher les âmes à la servitude et à la dégradation que ramène chaque jour au milieu de nous le paganisme de l'industrie moderne.

Voilà ce que du haut de cette grande tribune je ne crains pas de vous dire. Prédicateur de l'Évangile, ne croyez pas que je vous convie à faire ^otre fortune. La fortune... que Dieu, s'il le veut, vous la donne par surcroît. Envoyé du ciel pour vous dire le mot de la Providence, je regarde de })1lis haut, et je Aise plus loin. Apôtre du spiritualisme chrétien, je Aous dis devant l'image de mon Dieu crucifié : Oui, em})arez-vous de la matière ; mais qu'elle devienne en a os mains ce qu'elle doit

LE PUOGUf.S MATKRtEL. 2fi7

toujours être, uue esclave de l'esprit, une servante de riininauité et une gloritication de Dieu.

Et pour obtenir de l'industrie ces trois fins, qui se confondent dans une admirable unité, portez-y invariablement trois choses :

D abord, ahiK'fjalion de vous-même; c'est la })reniiùre condition. Si vous ne portez dans le contact des choses matérielles cette puissance de l'abnégation chrétienne, qui, en vous élevant plus haut que vous-mêmes, vous fait <le cette hauteur dominer la matière, la force des choses vous condamne à en subir la servitude. Kn \ain on vous nommerait les dominateurs de la matière, vous n'en seriez que les €scla\es. Cela ne i)eut pas être; possédez la matière, mais que la matière ne vous possède pas ; défendus par l'abnégation de vous-mêmes contre sa tyrannie, forcez-la en vous obéissant de se mettre a^ec vous au service de v«»s frères.

Oui, a\ec l'abnégation de vous-mêmes portez dans le contact de la matière, le dévouement à riiumanité et l'exercice de la fralenulé. A la place de cette ambition égoïste : travailler

pour posséder , posséder pour jouir ; mettez cette ambition yraiment digne de vous : tra- Tailler pour secourir, posséder pour donner. Au lieu de porter dans les entreprises de l'industrie et dans l'accroissement de votre capital, le rêve fou et brutal d'un profit indéfini, dites à cette passion de la richesse qui ne se peut contenir : « Tu n'iras pas plus loin ; par delà c'est le revenu du pauvre, c'est le budget de l'indigent , c'est la part du malheureux. » Autant j'ai repoussé devant vous, de toute l'énergie de mes convictions, la tyrannie des charités légales et des libéralités contraintes ; autant je vous demande de toute l'énergie de mon amour, d'imposer à vos gains des bornes volontaires, et de prélever sur les reveims que l'industrie vous fait, des taxes généreuses croissant dans la mesure de vos prospérités. Ainsi l'on verra monter, avec la fortune de ceux qui ont beaucoup, le revenu de ceux qui n'ont rien; ainsi l'amour fraternel et le Progrès matériel marcheront d'un même pas, et dans une harmonie toujours croissante.

Mais, pour y parvenir, il faut une troisième et souveraine condition ; il faut que la matière,

LE pnoCUFS MATKRIEL. 269

les hommes et VOUS, tout marche eusemlde au but supivme de \a création, à la plus jrraude gloire de Dieu : Ad majorcm Dci (jloriam. Ah! Messieurs, ne l'oubliez jamais, la matière n'a point d'âme pour (;ouuaître son Créateur, point de cœur pour l'aimer, point de \olonté pour le servir, point de ^(tix pour le chanter : l'homme est cette unie, ce cœur, cette volonté, cette \oix; par lui, toute la nature créée pour lui s'élÙNC jus(prà la glorification de Dieu. Les harmonies cachées et muettes au fond de la matière, en passant par son âme intellip[ente et libre , font ce concert que Dieu écoute avec amour du fond de son éternité ! Ad majorcm Dri f/loriam! Cette parole, la plus «rrande des paroles, il faut que tout être la dise, que toute intelligence la dise, que toute volonté la dise, que toute la nature la dise, que la matière enfin, elle aussi, la dise par le cœur de l'homme. Oui, que du fond de ses ateliers, de ses fabriques, de ses ports, de ses arsenaux, l'industrie, par toutes les âmes qu'elle tient sous sa domination, dise de sa grande voix : Ad viajorem Dri (jluviam .' et le monde va marcher de progrès en proj^rès \ers le terme

"^70 CINQUIÈME CONFÉRENXK.

suprême de sa destinée. Cette parole, c'est la formule du Progrès matériel ; c'est la formule du Progrès moral ; c'est la formule de tous les Progrès : A la plus grande gloire de Dieu! Ad .majorem Dei gloriam!

SlXIEiME COlMERENCE.

P\R R4PI'0RT K LA SCIENCE , * l'AUT ET A LA SOCIÉTÉ.

MONSEIGKEl R ,

Après avoir déterminé la valeur intrinsèque (lu dé^ eloppement matériel au point de vue du Proîirès, et siç;nalé les inconvénients de son exagération, nous a\ons recherché dans la dernière conférence quelle est, par rapport

au clé\elo|)periieiit matériel et au Progrès de l'industrie, la \raie pensée du christianisme; et quel est de\ ant ce mouvement du monde moderne le de^oir des chrétiens. Nous avons dit : Le christianisme n'est pas la réprohation de la matière, il n'est pas l'anathème jeté au Progrès matériel : lui-même nous montre dans l'industrie le privilège donné et la loi imposée à l'homme par la parole de Dieu. Ce que le clu'istianisme réprouve, c'est la matière comme ])ut, la matière comme souveraine, la matière comme amhition suprême de la vie. Ce qu'il approuve, c'est la matière comme moyen, la matière comme servante, la matière comme condition normale de la vie : c'est réprouver la décadence, c'est applaudir au vrai Progrès.

Quel est devant le mouvement matériel, le devoir des chrétiens ? Les proportions et l'influence que l'industrie a prise de nos jours, demandent impérieusement que les chrétiens acceptent une i)osition devant ce vaste mouvement du dix-neuvième siècle. Quelle doit être cette position ? Il n'y a sous ce rapport pour les chrétiens que trois positions imagi-

M.LtSSlTt DL ITlOOriÈS MORAL. 275

nables : l'agression, l'abstention, ^i)llt'l^t'ntioii. L'agression serait l'opposition faite à nue chose qui est bonne en soi ; elle serait injuste et téméraire. L'abstention, absolue et svstémati(pie, serait la propagation indirerle dn mal, parée que l'industrie, séparée de l'esprit cliréticii, i'om-ti(»nnt' jioiir le mal. lleste doue le ti(»isième j)arti : iiitei-M'iiircliacun à son po>tt' dans la mesure relati^e à sa puissance. ])our donner à ee grand corps de l'industrie un souffle chrétien ; et pour cela y chercher a la fois l;i plus grande abnégation de soinnéme, le pins grand dévouement aux honnnes, et la plus grande gloire de Dieu. Par cette intervention eflicace, l'industrie humaine ramenée an but et à la destinée de l'homme, peut concourir an progrès du monde.

Mais, Messieurs, quand nous aurons fait tout ce qui dépend de notre liberté ])our contenir le Progrès matériel dans ses bornes légitimes, une chose demeurera toujours; c'est que le Progrès^ matériel si grand, et si bien oi'donné (ju'on le suppose, n'est pas un Progrès princi|»al. mais un Progrès secondaire. Après a\oir établi que là n'est pas le Progrès principal, je suis

276 SIXIÈME CONFLUENCE.

conduit naturellement, avant d'aller plus loin, à rechercher où se trouve ce Proc;rès principal, celui que j'appelle le Progrès vraiment humain. A cette cpiestion souveraine je réponds par un seul mot : le Progrcs morale ou le perfectionnement des hommes. Telle est la nature de l'hounne, et la force des choses, que, sans le perfectionnement moral de l'humanité, tous ses Progrès tournent à d'inévitahles décadences, et ses inventions deviennent les instruments de sa propre ruine.

En 1851, au miheu des agitations d\uic société ébranlée par une secousse récente , un publiciste écrivait ces paroles pleines d'un sens profond, et qui représentent encoi'c notre situation en 1856 : « Si un homme par- » venant à se faire écouter arrivait à nous » convaincre que la vertu nous est aussi néces- » saire que le pain, cet homme accomplirait » les plus grandes choses : car si la société » doit être réformée, ce n'est pas politiquen ment, mais moralement. »

Messieurs, je ne suis pas de ceux que Dieu suscite pour faire seuls les plus grandes choses: mais dans cette réforme morale qui doit nous

sau\er des orages accumulés par l'ou))!! des Tertus , et le règne des passions , nous a\ ons tous la vocation d'apporter selon notre mesure notre part d'influence. Malgré l'insuffisance de mes ressources, l'intérêt des choses, et le danger des temps vous décide à m'écouter. Je ^oudrais donc, aidant pour ma part à cette réforme salutaire , a ous faire bien conij^rendre qu'aujourd'hui la vertu est pour \ous comme Je pain. Je voudrais établir que, sans le Progrès moral ou le perfectionnement des hommes, les autres progrès ne se soutiennent pas; qu'ils tournent, dans la mesure où ils se réalisent, à la décadence de l'humanité; et que tous les Progrès que vous prétendez réaliser sans le Progrès moral, ne sont que des acheminements plus ou moins rapides vers la décadence et la barbarie.

Je devrais, ce semble, commencer par ap- J)li(pier cette formule au Progrès matériel : il <^st (h^à facile de conclure, en effet, de tout ce que nous avons dit, que, sans le perfectionnement des hommes, cette grande puissance donnée à la matière n'est qu'une forte épée dont U'humanité doit tôt ou tard se blesser elle-

278 SIXIÈME CONFKRENCE.

même. Mais cette yérité me paraît si grave, et il est si nécessaire de la mettre dans tout son jour, que je me propose de lui consacrer plus tard un discours tout entier.

En dehors, et au-dessus du Progrès matériel, rimmanité cherche des Progrès plus généreux et plus dignes de sa grandeur : Progrès scientifique, Progrès artistique, Progrès social. Or, sans le Progrès moral, ces Progrès sont blessés à mort, ou se retournent contre l'humanité, pour hâter sa décadence. Vous avez dans cette formule toute la substance de ce discours qui recevra du suivant son complément nécessaire.

Le premier Progrès qu^appelle notre siècle avec le Progrès matériel, c'est le Progrès intellectuel. L'intelligence est la lumière de l'homme ; elle doit marcher en avant pour éclairer, par le flambeau de la vérité, la route de tous les vrais Progrès. La science, quand

NÉCESSITÉ DU PnOGRFS MORAL. 279

elle vient de Dieu, montre à l'iionime avec sa destinée le but de ses légitimes amltitions; elle découvre en lui, et autour de lui. les ressorts pour y tendre et les moyens pour l'atteindre. Nous nous faisons tout d'abord un devoir de le proclamer, la science est nu Proirrès diçne de l'homme, messager et instrument de beaucoup d'autres Progrès. Mais il est singulièrement remanpiable (jiie, sans le Progrès moral, il n'y a pas de ^rai l*rogrès dans la science ; et que tout ce (pie les lumnnes honorent de ce nom, tourne falaleiucnt à la décadence intellectuelle.

Le Progrès intellectuel, c'est la marche dans le A rai ; le Progrès moral, c'est la marche dans le bien. Or, jmur aller h.iu dans le \rai, il faut aller luiu dans le bien. Le bien et la Aérité se tiennent dans l'idéal et la réalité j)ar une chaîue indestructible et nue parenté mystérieuse. Jamais l'iutelligouce ne contracte avec la -sérité d'alliance profoude. que quand la Aolonté contracte avec le bien un mariage indissoluble. Quand Tame humaine a brisé par la main du Nice le lien sacré qui l'attachait an bien, elle a demandé son divorce a\ec la Aérité; et

280 SIXIÈME COXFKREVCE.

l'on >oit i'amoiir du bien et l'amour du vrai s'enfuir d'elle jour par jour et heure par heure, de\ant l'imasion progressive de l'erreur et du mal. C'est la nécessité des choses. Tout ce que TOUS enlevez à la droiture de vos actions et à la perfection de vos vertus, vous le dérobez à la rectitude de votre intelligence et à l'harmonie de vos ])ensées. En vain vous essaieriez de protester par des exemples menteurs contre l'empire de cette loi. La lumière et la chaleur briseraient plutôt l'union que la nature leur fait dans un rayon de soleil, qu'on ne verrait la vérité et le bien briser l'alliance immortelle qui les unit aux profondeurs de l'âme comme aux profondeurs de Dieu.

Voilà pourquoi un homme ou un peuple, grandissant dans la vérité et décroissant dans le bien, est un phénomène qui ne s'est jamais vu et qui ne peut pas se voir. Dans un sens très-élevé, et vraiment philosophique, il n'y a pas d'exagération à le dire , pour être un vrai savant, il faut être vraiment vertueux. C'est que toute vraie philosophie, comme son nom le révèle, se compose tout à la fois, et de la connaissance du vrai et de l'amour du bien.

Quel que soit votre jiérihe, si vous n'êtes tout à fait riiomme du bien, vous ne serez jamais tout à fait riionime de la vérité. L'p]criture a dit sur ce point un mot qui n'a d'égal à sa profondeur que sa simplicité divine : /// tnalevolam animam non introibit sapientia ( 1 ) . « La sagesse , )• c'est-à-dire le véritable savoir, n'entrera pas » dans Tànie qui veut le mal ; » elle n'y entrera pas , parce que le mal la repousse, et qu'entre la vérité et lui, l'alliance, si elle se fait, ne se peut soutenir.

Votre bon sens. Messieurs, pourrait me dispenser de dire que je })rends ici les motsAérité, science, et pbilosopbie, dans leur sens le plus élevé , le i)lus large et le plus harmonieux. Certes , je ne ()rétends pas que , sans la verlii , 1 iioiiiiiu' uari'iNe à rien savoir; ce serait donner à l'erreur contre la vérité des armes trop faciles. Oui, sans la vertu, vous pouNez apprendre , connaître et décou^rir quelque chose. Par l'étude, ^obser^ation et l'expérience, ^ous arri^erez même sans la \ertu à saisir des vérités encore; mais quelles

(1) Sap. I. 4.

vérités? des vérités conitingeiites, matérielles, disjointes ; vérités, si je puis le dire, isolées, sans harmonie entre elles, sans rapport direct aAec la destinée, et sans point de contact avec Dieu. Mais la vérité immuable, éternelle, absolue ; mais la vérité vi^ ante qui tient directement à Dieu et ap;it eiricacement sur l'homme; cette ^ érité vous fera défaut : et fier de quelques découvertes dont vous pouviez vous passer , et sans lesquelles le monde a a u les hommes les plus illustres, et les siècles les plus fortunés , vous serez dans l'indigence des vérités nécessaires sans lesquelles vous ne pouvez pas même ^ivre.

Ce que je dis ici d'un homme , je le dirais a\ec encore plus de raison d'un peuple tout entier. Ce que peut un grand peuple sans le le Progrès moral , dans le domaine de la science, qui pourrait aujourd'hui, attentif au mouvement des intelligences , l'ignorer entièrement? Vous-mêmes, depuis plus d'un siècle, ne nous avez-vous pas donné en spectacle ce que peuvent sans vos vertus les eftbrts de votre génie ? Au milieu du désordre des mœurs, on voit apparaître un grand mou-

vemeiit, ou plutôt une grande agitation dans les intelligences ; on soulève des problèmes, on pose des questions, on remue des idées, on suscite des opinions, on crée des pliilosophies, et l'on dit : « C'est la pensée qui marche, c'est •» la vérité qui se fait jour, c'est le Progrès » dans la science. » Tel est le préjugé qui règne d'ordinaire au sujet du vrai Progrès scientifique ; pour prouver le Progrès dans la vérité, on compte les tentatives de Terreur. Des hommes qui s'intitulent modestement initiateurs du genre humain , prophètes de l'avenir, avant-coureurs du Progrès , s'en vont parcourant dans tous les sens le champ de la science; dans le sillon ouvert par ce qu'ils nomment leur génie, ils jettent ce qu'ils appellent la semence de l'avenir; et chaque année, du sein de la société , on voit éclore une végétation de systèmes , fleurir des moissons de livres. Témoin ému , mais ignorant de cette fécondité toujours croissante , le siècle s'écrie : « C'est la marche de l'esprit humain, c'est » le Progrès qui passe. » Or, est-ce là, pensez-vous, le vrai Progrès de l'intellifïence ? Non, mille fois non, La multitude de vos sjs-

tèmes, et le déluge de \os livres n'est pas le^ signe de la science. Qu'eût-il fallu à tel philosophe pour nous épargner un système f TNe pas ignorer ce qu'il croyait savoir. Qu'eûtil fallu à tel auteur pour faire un livre de moins ? Savoir une vérité de plus. Il y a des millions de livres qui n'eussent pas vu le jour si leurs auteurs avaient su davantage; et j'affirme que plus des trois quarts de ces livres et de ces systèmes, que nous évoquons dcAaut le siècle comme les témoins de notre Progrès dans la science , déposeront contre nous, au tribunal de la postérité impartiale, comme les témoins Aéridiques de l'indigence de nos pensées et de l'abaissement de nos intelligences.

Mais enfin, dira-t-on, remuer des idées, créer des systèmes, enfanter des livres, c'est au moins quelque chose ; et si ce n'est le Progrès le plus parfait, c'est toujours un Progrès.. Vous voulez nommer l'exubérance de vos œu^res et la superfétation de vos livres un Progrès dans la science? Soit. Ce que je viens de contester avec raison, je vous l'accorde sans motif. Je le suppose ; dans le dés-

NÉCESSlTt DL PKOGKÈS MORAL. 285

ordre des mœurs, vous avez réalisé un I*i(^grès de riiitelligence. Il s'agit maintenant de savoir ce que, sans le Progrès moral, \a de^enir pour riiumanité ce Progrès dans la science.

Que fait, pensez-vous, le Progrès dans la science, sans le Progrès dans la vertu ? Ce qu'il fait? ali ! je \ais vous le dire : il l'ail ce que fait le savoir personnifié dans Satan; il fait ce que doit faire le génie du mal, les Uhu'bres. Satan n'ignore pas, il sait. A (pioi tient-il que savant par sa nature, et portant le nom de la lumière, Lucifer soit nonnné le prince des ténèbres? C'est qu'il est le mal, et qu'en lui la science ou la possession de la lumière, par une contradiction apparente (pii est le mystère profond de la mérité, de^ient la puissance de faire les ténèbres. Tel est le l*rogrès dans la science, apparaissant an milieu de la décadence morale : c'est, dans la plus û;rande activité des intelligences, un accroissement de ténèbres. Ce résultat est inévitable. Celui qui fait le mal liait la lumière; il se fait, des obscurcissements de la vérité, des joies de

Satan. Cela est \rai })our un siècle comme cela est vrai pour un homme.

Aussi, que de\iemient, dans la perversion des mœurs, les sciences, ces flambeaux que Dieu allume pour guider la marche de l'humanité ? Elles deviennent non plus une illumination mais une séduction. Un savant de ce temps a dit avec audace : « Je suis résolu à. » faire de la fascination. » C'est ce que fait avec Satan toute philosophie adultère qui a réalisé son divorce avec le bien et son union avec le mal. Ce qu'on nomme logique, n'est plus qu'un art ingénieux de dérober la vérité , et F arme du raisonnement n'est plus que la puissance du sophisme. La philosophie devient un doute savant, un scepticisme lâche, ou une négation orgueilleuse. L'étude de la nature tue l'étude de l'ame ; la connaissance du monde voile la connaissance de Dieu ; et la science de la matière étouffe la science de l'esprit. L'histoire elle-même, l'histoire, qui est la mémoire et le récit du vrai, devient un instrument de mensonge ; et , inspirée par Satan , elle se prend, elle aussi, à rendre des oracles menteurs. Tout marche avec Satan à la séduc-

NKCF.SSITÉ DU PROGKÈS MORAL. i87

lion et à la lïisciiialioii. Au milieu de 1 Ui^ilatioii des iiitellii;eiices, mises par la |)er\ersité humaine au service du mal, on \oil le doute, la néiiation et Terreur remporter, sur la certitude, lanirmation ol la Aéiité, des sictoires insolentes; si bien rpie dans les pliascs les plus éclatantes do ce (pie le siècle nunnne I^rof^rès des inlelli^^ences , le dé\eloppement scientifique séparé du Progrès moral, n'est que l'épaisissement pro*ïressif <les ténèlires humaines.

\h! Dieu vous f;arde des savants sans \erlu et des philosophes sans conscience. Ln méchant qui ne sait pas, n'est qu'un méchant; un méchant (pii sait est un fléau de l'humanité, armé contre elle, de la puissance de démliei' la \érité et de la puissance de pro- |)ager l'erreur, s'il a intérêt de soustraire la |)remière et d'enseiirner la seconde. De même (pi'un homme de hien trou^e, dans sa passion du hien, le besoin de tuer le faux et de l'aire répier le Nrai, un méchant trou\e, dans sa passion du mal, le besoin de tuer la Nérité et de taire régner l'erreur. « Si je savais une » vérité qui dût déplaire au genre humain ,

>' je la lui jetterais au \isage à brûle-pour- » point. » Ainsi parlait Joseph de Maistre. C'est rude, mais c'est généreux et \raimeut dévoué. Tel est le savant ^e^tueux;il consent à s'ensevelir dans le triomphe de la vérité. Le savant sans vertu fait exactement le contraire ; il ensevelit la mérité dans le triomphe de son égoïsme. Le philosophe sans vertu s'aime plus que la vérité , plus que le bien , plus que l'homme, phis que Dieu, plus que tout. Il a par-dessus tout le culte de sa gloire, l'ambition de sa fortune et l'adoration de lui-même. En voulez-vous des exemples palpables? Écoutez. Un homme a eu le malheur, à nul autre pareil, de rencontrer la gloire dans l'enseignement du faux. La maturité de son génie a fait tomber les erreurs de sa pensée de vingt-cinq ans; il le sait, et il n'a plus même la puissance de se faire sur ce point une dernière illusion. Mais cette erreur, c'est son livre, son système, sa philosophie elle-même ; cette erreur, c'est son nom, sa célébrité, son rang marqué dans le monde des savants ; c'est sa gloire dans le présent et son auréole dans l'avenir. Chose bonne à méditer ; plutôt que de

(liro (U'\anl les oontomporains de sa sloire : « Je me suis trompé, » cet homme laissera la postérité puiser clans ses livres le poison de ses erreurs : pareil à un toxicoloi^ue célèhre qui , de peur de trahir sa renommée , laisse des géuérations boire la mort dans ses toxiques. Aussi, quand Dieu a eut rhatier les nations ri\ilisées, sa"\ez-vous ce qu'il fait? 11 li\re les intelli'xences à la tyrannie des sa\ants sans conscience; il laisse se réaliser enti-e le irénie et la perversité ces unions désastreuses qui préparent dans Toi-gueil d'un faux sa^oir les décadences de la pensée ; il fait tomber, comme les sauterelles sur l'Eirypte flagellée, des nuées de philosophes méchants et de lettrés ^icieux, h<unmes à l'esprit faux et au cœur per\erti, demi- savants d'une corruption jjarfaile. De tous les nuages accumulés par ces lucifers obscurs, il se fait, dans des siècles (pii s'intitulent siècles de liunières , une obscurité triste où le génie du savoir, devenu malfaisant, ne jette plus que des lueurs douteuses et des clartés sinistres, pareilles à ces éclairs qui sillonnent le crépuscule à l'approche d'un orage. Alors les rois de la pensée, princes de ces té-

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nèbres, principes tenebrarwn harunij, s'en vont palpant au hasard ces ténèbres qu'ils ont faites, et, au nom de tous les Progrès scientifiques, conduisent les peuples qui les applaudissent au penchant des précipices, où se préparent, dans la iniit des intelligences, d'effroyables catastrophes.

Le deuxième Progrès qui se place a\ec honneur dans la hiérarchie des Progrès humains, c'est le Progrès dans Vart. L'art est sans contredit une des grandes faces de la nature humaine ; par lui l'humanité s'élèye ; par lui l'homme tend à l'imitation des œuvres divines ; par lui l'artiste jette dans ses créations des reflets de l'infini , et s'efforce de réaliser de plus en plus l'idéal qui habite aux profondeurs de Dieu. Rien n'est plus certain : l'art est un élément de Progrès; il donne à Fume humaine des essorts généreux et des élévations sublimes. Il importe donc, au point de vue de

notro sujet, de reclierclier ce que doit devenir sans la vertu le Progrès dans Tart.

Or ce que nous avons dit de la science est encore plus a rai de l'art : sans le Progrès moral, le Progrès artistique s'arrête, et les œuvres qu'il réalise tournent à la décadence humaine.

Le Itut immédiat de l'art, c'est l'expression du beau ; et le beau, selon la remarque de Platon, est l'objet propre de l'amour. Donc, ce qu'il faut a^ant tout à l'artiste, c'est, avec le génie qui saisit le vrai, un amour sincère de la beauté véritable. Pour bien peindre, et bien exprimer, il faut aimer le type que l'on peint. et la beauté qu'on s'exprime : l'art demande un regard (pii })énètre et un cœur qui se passionne : il veut le regard du génie et le cœur de l'amour. Les vrais prédestinés de l'art se reconnaissent k ces deux signes, au rayon du génie qui brille sur leur front, et à l'amour du beau gravé au fond de leur cœur. Dans tout chefd'œuvre de l'art il y a un prodige de l'amour encore plus qu'un miracle du génie.

Mais pour que l'amour se passionne sincèrement pour la beauté véritabl«\ et, par-dessus tout , pour la beauté souAeraine , qui n'est

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autre que Dieu même , il faut qu'il soit un amour légitime , un amour dans l'ordre ; il faut qu'il soit vertueux, la vertu même. Saint Augustin montre, par deux définitions sublimes , le rapport intime qui existe entre la vertu qui fîiit le Progrès moral, et l'amour du beau, condition du Progrès artistique. La vertu, c'est l'ordre dans l'amour ; et le beau , c'est la splendeur de l'ordre. Dès lors, comment le vice, qui est le désordre dans l'amour, s'accorderaitil dans une âme avec l'amour du beau, qui est la splendeur de l'ordre? Entre l'ordre et le désordre l'alliance est impossible; l'amour de l'un pousse, par un pencbant secret, à la haine de l'autre. C'est tout d'abord ce qui explique pourquoi le vice est un obstacle au vrai progrès de l'art : la beauté véritable, la beauté souveraine, ne peut avoir sur un cœur dépravé une attraction profonde. L'homme vicieux, parce qu'il est vicieux, est incapable de ces sincères enthousiames pour la beauté idéale qui enflamment les grands artistes, et qui seuls font naître les chefs-d'œuvre. Capable encore de la passion égoïste qui fait aimer la beauté physique, il perd ces instincts généreux

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