DE LA VALEUR DL PROGRÈS MATÉRIEL
Aussi lorsque rap])roche des ^^andes catastrophes a jeté partout dans Tair ces rumeurs sombres et ces pressentiments sinistres qu'on sent passer autour de soi, pareils à ces souffles qui précèdent l'orage ; lorsque les doctrines de l'erreur, et les hommes de la ruine, mieux que les dieux de la fable, secouent les fondements des grandes cités, alors qu'arri\ e-t-il au milieu de ces sociétés si fières de leur puissance? L'épouvante monte aux cœurs ; l'affaissement se fait aux âmes; l'énergie s'en va des volontés qui n'osent plus ; les armes s'échappent des mains qui ne les soutiennent plus; et tous les remparts élevés autour de la société tombent en une heure sous un souffle dévorant. Le Progrès matériel lui-même, comme une épée aux mains d'un traître, se retourne contre tout ce qu'il de^ait défendre. Les égoïsmes effarés et i)âles s'enfuient de la puissance qui ne les protège plus ; et demandant aux ruines de leur faire une dernière défense, ils s'écrient en tombant aux pieds delà victoire : « Malheur aux vaincus. >>
Ah! Messieurs, qui de aous reconnaissant dans ces paroles comme un écho de notre histoire , ne conçoit même au sein de la
prospérité présente quelque frayeur secrète? Et qu'ai-je fait autre cliose en vous disant ces mots, que de donner une voix plus distincte au discours inarticulé que vous prononcez en vous? Soyez attentifs à ^ otre parole intérieure, bien autrement puissante })our vous persuader que ce discours du dehors. Dans ce silence avec lequel vous m'écoutez, je crois entendre la respiration de vos âmes : Messieurs , vous avez peur de quelque cliose ! . . . Oui , au milieu des merveilles de votre présent et des promesses de votre avenir, une crainte se mêle à toutes vos espérances , et la frayeur est au fond de vos admirations. Qu'est-ce que cela? Quoi! vous avez peur! et de quoi donc? Rien dans le présent et dans le passé peut-il vous apparaître plus fort que notre France en 1 856 ? Vous voici deux fois triomphants , et deux fois glorieux des prodiges de la paix et des miracles de la guerre , entre les conquêtes faites par votre épée et les créations faites par 'votre génie , ayant à votre gauche la ruine de Sébastopol , et à votre droite l'Exposition universelle ; et vous avez peur? D'où vient dans cette plénitude des ressources cette crainte de
DE LA VALELU DU PUOGRÈS MAIKUIEL. 219
!a ruine? D'où vient dans tous les enthousiasmes du Pro^'rès tant de frayeurs de décadence? Ah! vous avez compris que la puissance matérielle sans la force morale pour la soutenir n'est (juo la j)rospérité des corps suspendue sur le \i<le des âmes. Le besoin <le vivre et l'instinct de la conservation, encore [)lus forts que l'enthousiasme du Progrès, vous crient du fond de Aous-mémes comme du fond des choses, (juau jour des su[)rcmes dangers rien de ce qui \ous fascine ne pourrait vous sauver. La richesse ne \ o us sauverait pas ; le capital ne vous sauverait pas ; vos statistiques ne ^ous sauveraient pas ; vos expositions ne vous sauveraient pas ; en un mot, ^otre Progrès matériel ne \ous sau\erait pas; parce que rien de c€ qu'il produit ne\ous garantit assez contre les dangers qu'il amène; v\ ([M en brisant par sa prépondérance l'équilibre des forces sociales, il s'arme lui-même i'ontre vous de la })uissanee (ju'il déploie au milieu de aous.
Et \oilà que j'ai dit où conduit Ihumanité l'exagération du Progrès matériel ; abaissement, endurcissement, affaiblissement, c'est-à^
dire décadence. Donc, Messieurs, sans rien répudier de vos léiiitinies inventions, sans jeter Tanathème à ce dé^ eloppement matériel sur lequel je dirai toute la pensée du christianisme et tout le devoir des chrétiens; laissez-moi vous. crier en finissant : Gardez-vous de l'exagérer,, gardez-^ ous de donner au Progrès inférieur le rang d'un Progrès supérieur ; gardez-vous depoursuivre le Progrès de la matière comme le Progrès de l'homme. Oui, gardez-vous de cette erreur; je vous le demande par mon amour pour vous ; cette erreur est de celles qui font des sociétés les plus splendides, des Cabylones vouées à la ruine par leur propre magnificence ; elle condanmerait ])eut - être notre prospérité à périr comme Balthazar au miliea de son ivresse, la coupe d'or à la main.
CINQUIEME COXFÉREXCE.
DEVANT LE CIIRISTI4MSME
MONSEIGNEIR,
Nous avons essayé de déterminer, dans notre dernière Conférence, quelle est dans l'ensemble du Progrès humain Ia^alelu• relali^e du dé\eloi)pemeiit matériel, et quelles sont les conséquences réelles de son exaspération .
224 CINQUIEME CONli'ÉREXCE.
Le développemeni matériel a une valeur dans le Progrès humain, parce qu'il a une fonction; cette valeur est relative à la place qu'il occupe dans la hiérarchie des facultés humaines et des forces sociales. Mais la matière dans l'homme n'est ni en haut ni au miheu , elle est en has ; le Progrès matériel ne peut donc, sans rompre l'équilibre humain et l'équilibre social, dépasser le rang d'un Progrès inférieur. Notre siècle manque à cette grande loi d'ordre , de conservation et de progrès : par ses aspirations les plus générales et par son mouvement le plus universel, il tend à élever le Progrès inférieur au rang de Progrès supérieur ; pour les multitudes surtout frappées des merveilles (|ui éclatent par le dehors , le développement matériel n'est pas seulement une face et une face infime du Progrès, c'est le Progrès lui-même. Le fait contemporain contredit l'ordre de la nature ; le mouvement du siècle ment à la loi des choses, il exagère, c'est-à-dire développe outre mesure le Progrès matériel.
Or, l'exagération du Progrès matériel produit trois vices radicaux qui s'opposent à la
marclie du Proîri'ès, et ouvre la route à la décadence. Elle produit l'abaissement de la pensée, rendurcissouicnt des cœurs et l'afîaiblissement des \ol()utés; elle sup[)rinie lentement, mais infailliMement, ces trois éléments de toute éducation et de tout viai })roirrès de l'humanité, l'élévation, l'expansion et la force. Donc, sous peine de décadence certaine, et même d'infaillible ruine , le développement matériel, encore qu'il soit lui-même un j)roiirès, doit garder le rauii; hiérarchique que lui a fait la Providence dans le développement harmonieux des facultés humaines et des forces sociales; et ce ranjî, nous l'aNons rr- <'onnu, c'est le dernier rang. En assignant au Progrès matériel ce rang inférieur f(ue la raison fait (lc\iner, et (]ue la nature révèle, nous ne lui faisons aucune injure; on n'outrage pas plus les choses que l'on n'outrage les hommes en les mettant à leur place. La prétendue égnlité de la nature et de l'esprit n'est (junn rè^e grossier, où la nature et la raison sont insultées encore plus que la foi ; rêve <renfant fait par un siècle caduc, qui ne se réaliserait pas , même un demi-siècle , sans
replonger l'Europe arrachée au mouvement du M'ai Progrès, dans l'humiliation de la barbarie.
Bien différente est la pensée du christianisme et l'ambition des chrétiens. Le christianisme qui est, par essence, ordre et harmonie, élè\e à leur rang toutes les supériorités que Dieu fait; mais, en même temps, il maintient à leur lieu les choses inférieures qui , })our n'être pas appelées à la suprématie , n'en ont pas moins dans l'homme et dans la société leur fonction réelle et leur valeur relatif e.
Voilà pourquoi. Messieurs, après avoir, à la lumière du bon sens et d'après les données de la nature, déterminé la fonction providentielle de la matière dans la marche du Progrès humain, je veux dire aujourd'hui, qu'elle est, au sujet du développement matériel, la pensée du christianisme, et quel est, sur ce point, le devoir des chrétiens.
Quelle est, i)ar ra})port au Progrès matériel et au développement de l'industrie, la a raie
pensée du cliristi.uiisme? A cette question, que ])ose de lui-même le mou^ement contemporain , le christianisme ré})ond avec cette impartialité dé\ouée et cette calme justice qui plane inaltérable au-dessus des passions humaines. 11 dit. sans dédain comme sans peur, ce qu'il a})prouve et ce ([u'il condamne, ce qu'il admet et ce (ju'il repousse dans ce dé\eloppement de la matière, qui est la passion de notre temps.
11 règne ici, dans les nudiitudes ignorantes de la })ensée chrétiemie, un inmicnse préjugé : préjugé po})ulaire (pie pailage axecle peu[)le le Aulgaire des savants, et que les ennemis du christianisme s'efforcent d'accréditer ponr le mieux dénoncer au siècle connue reimemi du Progrès. On dit : m Le christianisme, c'est la glorification de l'esprit et la réprobation de la matière; le christianisme, c'est l'exaltation de l'ame et l'immiliation du corps; pour lui, la chair c'est le })éché, la nuitière c'est le mal, et le Progrès nuitériel c'est la danmation du genre humain. » (îràce à la tyrannie du})réjugé, le christianisme d('\ ient , dans la j>ensée générale, je ne sais (pu'l nianiciiéisme doctrinal et
pratique où la matière est anathématisée par le dogme, et le Progrès matériel répromé par la morale: et le catholicisme spécialement, regardé iwec raison comme la plus haute et la plus sévère expression du christianisme, est dénoncé an tribunal du siècle comme l'opposition doctrinale et l'antagonisme pratique au développement de l'industrie et an Progrès matériel. Pour mieux établir cette hostilité chrétienne aux tendances contemporaines, on fait remarquer , aA ec une prétention d'exactitude et d'impartialité que je ne discute pas, une prépondérance fortement accusée du Progrès matériel dans les peuples qui, en se séparant du catholicisme, ont diminué en eux-mêmes, dans des degrés relatifs à leur séparation , l'influence du principe chrétien; d'où l'on conclut pratiquement que tout ce qui veut sincèrement le Progrès matériel doit faire opposition au progrès du christianisme et spécialement du catholicisme ; et réciproquement, que tout ce qui est sincèrement chrétien et catholique est l'ennemi du Progrès matériel dans la mesure même de son christianisme. Messieurs, est-il vrai que, dans les sociétés
LE PROGRÈS MATKRIEL. 229
îiiodernes, le Progrès matériel soit, comme on le suppose, en raison inverse de leur christia- 'nisme? Les revues du monde moderne, les ooups d'oeil européens sont, sur ce sujet, dune imerN eilleuse facilité; l'histoire s'arrange sur ce point au gré des idées préconçues , et se place sans trop de peine an point de a ne des systèmes construits d'axance. Il serait trop facile de donner ici à nos adx ersaires , sur le terrain de l'histoire, des démentis solennels. 'Quoi qu'il en soit de la question historique que je n'examine pas, et que chacun peut résoudre rien qu'en regardant à la surface, je pose hardiment la thèse sur le fond même des ^^■hoses, et je dis de\ant rautorité qui m'écoute: INon, le christianisme n'est pas la malédiciftion de l'industrie ; non . le christianisme ne jette pas l'anathème au Progrès matériel. Le ^christianisme, qui est la vérité et le hien, ne peut réprouver ce qui, bon dans sa nature et ^rai dans son principe, peut de lui-même pro- 'duire des résultats heureux. Or, définissez Tindustrie, non par des effets accidentels ou par des abus extrinsèques, mais en elle-même, wous n'arrixerez pas à y trouver le mal.
Qu'est-ce que l'iudustrie? L'industrie, dans sa notion la plus générale, c'est la \ictoire de l'intelligence sur la matière ; c'est le triomphe de notre actiAité libre sur la fatalité des lois de la nature; l'industrie, c'est l'homme mettant par son génie la matière à son service, et prenant une possession de plus en plus royale de cet empire qu'il tient de Dieu lui-même. « Dieu, dit l'Écriture, lui a donné la puissance » sur toutes les choses terrestres. » Dédit illi potestatem eoruni^ quœ sunt super terrain (ï). Lorsqu'il ouvrit devant la royauté humaine ce gTand empire de la nature, ce grand domaine de la terre, Dieu dit : « Croissez et mul- » tipliez-vous , remplissez la terre et sou- » mettez-la, régnez sur les oiseaux du ciel, » sur les poissons de la mer et sur les ani- • maux de la terre . » Crescite, et multipUcamim ^ et replète terram, et subjicite eam; et dominamini piscibus maris^ et volatilibus cœli., et uuiversis ammantibus , quœ moventur super terram (2). C'était dire à notre race consti-
(1) Eccli. XVII. 3.
(2) Gen. i. 28.
LE PROCHES MATKRIEL. 231
tuée souveraine : Allez, et faites sentir aux éléments, à la nature, à la civation entière le sceptre souverain de la domination que je vous fais. Vous le voyez, l'honnne tient de l'investiture de Dieu le droit de dominer la nature m;itérielle , et la première paLi;e (pi'ouvre à a<»s reiiards l'histoire du christianisme ^(^ns montre lindnstric naiss;i!it près du h(M'ce;in de l'honnne, d'une parole de Dieu.
('onsacrée dans l'état d'innocence comme un droit et connue une royauté de l'honnne sur la matière, l'industrie, après la chute, est inij)Osée connue un devoir et comme une loi de la ^ie humaine. Avant I;i cluite, la nature nOpposail à la liberté de Thonnue (pie la fatalité de ses lois; aj)rès la chute, elle lui oppose rautai^onisme de ses révoltes. Lui, soulevé et ré\olté contre Dieu , sent contre luimême les soulèvements de la nature et les rébellions de la matière. Cet empire, (pie Dieu lui fit dans rinnocence , facile et béatilîjpie comme Ion! ee(pii lonchail àllionnue, il faudra (pTil le défende à force de travail et de douleur. La terre, cpii lui ouM-ait son sein libéral, se couM'ira sous la malédiction de
ronces et d'épines. Spinas et tribulos grrminabit tibi (1). Telle est la malédiction qui tombe sur la terre: maledkta terra; l'homme ne la domptera plus qu'en déchirant ses propres mains, et il n'en arrachera son pain de chaque jour qu'à la condition de l'arroser de ses sueurs. In sudore vidtùs tui vesceris jmnc (2).
Ainsi naquit l'industrie humaine , et spécialement cette industrie trop méprisée de nos jours, l'industrie nourricière de l'humanité, qui ouvre la terre d'un sillon douloureux, et seconde par le travail de l'homme la fécondité de la nature. Ce privilège donné à l'homme, est devenu la loi de sa vie ; le droit à l'industrie est devenu l'obligation du travail. Le christianisme, bien loin de faire obstacle à l'exercice de ce droit et à l'accomplissement de ce devoir , lève sur notre tête le vrai drapeau de l'industrie ; et dénonçant l'oisiveté comme la mère des v ices , la dégradation de l'homme, et la ruine des sociétés , il dit à l'homme : « Travaille aujourd'hui et travaille
(1) Gen. m. 18.
(2) Gen. m. 19.
demain ; brise par ta liberté le despotisme de la matière ; domph' j)ar Ion acti^iîé laborieuse les révoltes de la nature, et étends de conquête en conquj'te cette royauté dont tu puises le droit dans une bénédiction de Dieu, et dont tu f;ardes encore le mandat obUgatoire jusque sousl'anatlième tombé sur ta révolte. »
Tel est, Messieurs, le droit, telle est la loi de notre humanité, proclamée et imposée par le chi'istianismc lui-même. Et dès lors, je le demande, comment le christianisme ferait-il à l'industrie, proclamée par lui-même comme le droit et la vocation de l'humanité, une opposition doctrinale et un antagonisme systémati(pie ? dette opposition doctrinale est démentie j>ar la doctrine ; cet antagonisme le christianisme le désavoue et le repousse. Non, Messieurs, mille fois non, dans la pensée du christianisme, l'industrie n'est j)as le mal qu'il défend, c'est le bien qu'il approuve. L'industrie, c'est le travail fécondant la nature, et multipliant avec Dieu ce festin de la création où la Provi<lence convie tout ce qui a faim; elle atteste tout à la fois et la munificence de Dieu, et l'énergie de l'homme ; elle marque du
234 CINQUIÈME CONFÉHENCE.
signe de notre royauté et du vestige de notre douleur ces produits de la nature que TÉcriture nomme des biens, et que l'homme lègue à sa postérité comme une bénédiction de Dieu et un fruit de son travail.
Donc, loin de nous le manichéisme qui maudit la nature, et jette à la matière desanathèmes que le christianisme ne connaît pas. Sans doute, le christianisme n'a pas pour but direct de nous assurer dans le temps l'empire de la matière -, mais, loin de maudire vos conquêtes, il applaudit à vos triomphes ; et vous encourageant avec Dieu à prendre de la terre une possession de plus en plus souveraine, il A ous dit en regardant le ciel :
« Allez, et poursuivant sur la matière la marche de vos conquêtes progressives, laites de chaque triomphe un degré pour monter à un triomphe encore plus grand.
» Allez , resserrez chaque jour devant l'empire croissant de votre liberté , l'empire des lois fatales ; et par la puissance d'une industrie de plus en plus maîtresse dans son domaine, ordonnez à la nature de dompter la nature.
!) Allez, et si ^ous le ]>ouvez, pur léneriiie du travail, contraiiiiiez la terre à vous révéler de plus en plus les mystères de sa fécondité ; et que les merveilles de la nature se multij)lient par les miracles du génie.
» Allez, demandez aux éléments de vous donner des ailes ponr voler d'un bout du monde à l'autre; et comme un maître visite en une heure le domaine paternel, portés sur les ailes du feu et le souffle de la vapeur, allez visiter en un jour l'empire de l'humanité.
I) Allez, plus loinporter votre scepti'e souverain : par delà la terre votre empire s'étend encore ; la mer aussi \ous appartient; sous la ij;arde de Dieu, et armés de la force (pie hiiméme vous fit, allez dominer les vagues, et à travers les abîmes forcez les mondes à se tendre la main.
)» Allez, faites-vous d'autres navires encore plus hardis : cpie Aotre })uissance se promène <lans cet océan de lair; et que les oiseaux du ciel, éloimés de \oir passer au-dessus deux votre génie porté par les forces de la nature, reconnaissent à la sublimité de vos ascensions,
236 r.lNQL'lÈME CONFÉUENCE.
et à rimpétiiosité de votre vol le Aéritahle roi des airs.
» Allez, et comme l'écuyer dompte un coursier frémissant, domptez la foudre qui gronde,, et ordonnez-lui de faire tomber à vos pieds sa colère inoffensive et sa puissance respectueuse.
» Allez, faites tout cela; moi, le christianisme, interprète infaillibledes volontés divines, Je ne maudis pas vos conquêtes, je les bénis ; je sais que dans le plan de la Providence ces inventions de l'homme et ces conquêtes de la liberté doivent ser^ ir à la glorification de Dieu et au triomphe de la vérité. »
Ainsi dit le catholicisme, Messieurs, dénoncé devant vous comme un ennemi de vos Progrès. Mais en vous disant : «Allez,» il vous dit aussi : « Prenez garde ! » En vous disant : « J'ap- » prouve, » il vous dit aussi : « Je blâme ; » en. vous disant : « Je veux, » il dit aussi : « Je ne » veux pas. » Comment subsistent ensemble ce oui et ce non^ ce suffrage et ce blâme, cetteapprobation et cette réprobation? Messieurs, sans contradiction aucune : le christianisme veut la chose en réprouvant l'abus ; il vous dit :
LE PlUjGRf.S MATKRIF.L. 237
«Allez au Proiirès, mais prenez garde à la décadence : .I'ap|)ron\e la conquête de riiomnie sur la matière ; je blâme le règne de la matièresur l'homme. Je A eux le Progrès matériel aNCc son rang et son importance hiérarchi(|ue : je ne le ^euxpas brisant par son exagération l'écpiilibre des choses. » Trois mots, vous résument ici toute la pensée du christianisme. Il ^eut le Progrès matériel conmie un moyen . il ne lèvent pas comme un but; il ^eut la matière esclave, il ne la \cn{ ])as souveraine; il veut le dé\elop})ement de la matière comme (me condition normale de la vie, il ne le veut pas comme une ambition sou\eraine de la vie. La possession de l'incréé, comme but ; la possession du créé, comme moven ; devant riionmie , et au-dessus de lui . Dieu se posant comme le ternu^ ; au-dess((iis de lui. la ei-éatiitu matérielle donnée à I homme comme mo\ eu de s'élever à Dieu ; et au milieu, l'homme luimême, emportant a\ee lui la nature uuielle à la glorification de Dieu ; \oilà l'iu-dre, tel que le proclame et tel (jue le défendra jusqu à la fin, avec la raison philosophique, la pi-édieation chrétienne.
"238 CINQUIÈME CÛNFKUENCE.
Un jour, un homme se pré})arait ù un grand ■dessein ; seul à seul a^ ee Dieu, face à face avec la création entière, l'œil fixé sur la destinée comme sur le pôle de toute sa \ie, il écri- Yait dans un petit livre, depuis de\ enu fameux, cpielques mots qui résument cette grande philosophie du christianisme, sur le rôle de la matière dans la destinée de l'homme et de la société. Écoutez : « L'homme a été créé pour » cette fin, c'est-à-dire pour louei' Dieu, le res- » pecter, le servir, et par ce moyen arriver au » salut. Tous les autres êtres répandus sur la » terre ont été créés pour l'honnne lui-même; » et leur destination est de l'aidera atteindre la » fin dernière de sa création. D'où il résulte )) que l'homme doit en user ou s'en ahstenir , » selon qu'ils sont, })ar rapport à sa destinée, » des moyens ou des obstacles. » Undè sequilur utemlum illis , vri ahstincndiim ^ quatcnus ad prosecHtionem finis irl confcrunt , vel ohsunl (1).
Certes , ces paroles sont bien simples ; il ne se peut rien dire, ce semble, de plus
(1) Exerc. spir. S. Ignalii (Fundamenlum).
lE PROGRÈS mati'riel. 239
vulgaire, et ce n'est pas un philosophe a\i(le de renommée qui songerait à se faire avec si peu de chose une domination sur les intelligences. Ce})endant , il n'y a pas sur la destinée de l'homme et de la création, de philosophie plus }>rofonde; ces paroles si simples résument toute la doctrine. Cet homme, en écrivant ces paroles, faisait une <-hose plus grande qu'il ne songeait peut-être : il assignait à la matière, dans l'économie de la création, avec sa valeur hiérarchique, sa vocation providentielle ; et dans ces quelques mots gravés au frontispice de son livre, il donnait tout à la fois la formule de la perfection huniaiiic, et le secret de Tordre social.
Messieurs, vous voudriez peut-être savoir quel est cet homme qui \ous a légué en si peu de mots une philosophie si complète de Ihomme et de la société ? Cette fois la leçon vous vient d'où vous ne l'attendiez pas. ^ ous ne demandez pas à un fils de voiler de\ant ^ous le visage de son père ; vous avez entendu Ignace de Loyola ! . . . Ignace de Loyola, ouvrant par ces paroles grandes et simj)les la carrière virile de ses Exercices; philosophie pratique
2i0 CINQUIÈME CONFÉRENCE.
qui fait de vrais sages, gymnastique spirituelle qui fait les âmes fortes ; dont vous avez entendu assez de travestissements impies, pour que vous me j)ardonniez de vous en avoir dit ici la pensée fondamentale.
La matière soumise à l'homme, l'homme soumis à Dieu, et la matière avec l'homme et par l'homme concourant à la glorification de Dieu, fm suprême de toute création divine : voilà. Messieurs, l'attitude qu'Ignace de Loyola conseille à l'homme de prendre devant la matière mise en face de la destinée. En donnant à l'homme qu'il veut initier à la sagesse pratique cette attitude royale et soumise, le saint est tout ensemhle l'interprète de la sagesse humaine et l'interprète de la sagesse chrétienne. Spiritualisme le plus pur, le plus austère et le plus divinement modéré qu'on ait jamais enseigné aux hommes, le christianisme, d'accord avec le hon sens des peuples, A ous crie par toute sa doctrine et par toute sa morale : « 0 rois de la création, ô souverains de la matière, reconnaissez, avec la dignité que je vous fais, le devoir que je vous impose. La matière est une esclave, elle ne doit que
LE PROORKS MATÉRIEL. îil
VOUS olK'ir. Si aous renversez par lu i'olie <lo \os pensées l'ordre que Dieu îi fondé sur la sagesse de ses décrets ; si ^ous mettez la servante à la place de la sou\eraine; si, al)di- <]uant volontairement la royauté que nous tenez de Dieu, vous jetez aux orgies de la matière le sceptre de l'esprit, je \ous déclare déchus de Notre rang et de \otre souveraineté; si, à force d'agrandir au milieu de vous la fonction de la matière, vous arriNCz à lui faire une domination qui vous dégrade; au nom de Dieu je nous condanme ; et si c'était là le dernier mot de ce que vous nonnnez le Progrès matériel ; lidèle aux traditions de mon Calvaire t'I à mon enseignement de dix-huit siècles, moi le christianisme, tel aujourd'hui {\uo je fus en tout temj)s, je vous crierais, en regardant le ciel et l'éternité : Anathème au Progrès matériel. Je n'accei)te pas plus dans la société la souNcraineté de la matière, que je n'accepte dans l'honnne la souNcraineté du corps. Je suis la sainteté, je condamne, je flétris, je repousse la déhanche sociale, comme je repousse, je condanme et je flétris la déhanche individuelle. Or, dans les sociétés conmie dans
242 CINQUIÈME CONFÉREXCE,
les hommes, la débauche, la suprême débauche, ne l'oubliez jamais, c'est le règne de la matière sur l'esprit, c'est le despotisme de vos corps imposé à la majesté de \os âmes ! Donc, rois et vassaux tout ensemble, rois devant la matière, et vassaux devant Dieu, gardez à la fois Aotre servage et votre royauté; obéissez à Dieu en commandant à la terre ; contraignez la matière de servir vos besoins ; mais ne permettez jamais qu'outre})assant ses droits et exagérant sa puissance, la matière se fasse au milieu de vous un empire usurpé qui détrône dans l'humanité la royauté de l'esprit. »
Ainsi parle le christianisme descendu du ciel et parti du Calvaire. Relevant à leur légitime hauteur les aspirations sans bornes que vous laissez trop facilement retomber sur la matière, il vous crie depuis dix-huit siècles, par la voix de son fondateur : « Cherchez » d'abord le règne de Dieu et sa justice, et tous » ces autres biens vous seront donnés par sur- » croît. » Qiiœritrpn'mhm regnumDcietjustidam cjuSj, et hœc omnia adjicienlur vobis (1). Parole
(1) Mallh. VI. 33.
LE l'RÙGRLS MATKRIEL. 243
la plus sociale (jiii ail jamais v[v dite, et que les peuj)lrs ii"(Hil)li('roiil jamais saus rouler- A ers des eataslro[)lies qui nioutrerout dans uue elarté fuuèhi-e, ce (|ue c'est que de cherclier le boulieur dans le désordre, et la i)rospérité loin de Dieu et de sa justice.
A (tilà, Messieurs, sur le rôle de la matière dans la destinée humaine, la jurande et immortelle philosophie du christianisme, ^'oilà, devant le dcveloppement matériel, son approbation et sa réprobation, ses synq)atliies et ses répulsions, ses sufïi'aijes et ses anathèmes. (le qu'il ai»proii\e et ce (piil ap[)landit, c'est la matière moyen, la uialièi-e instnuueiit. la ni.itière esela\e, la malien' au dernier rani;;. Ce qu'il condanmeet ce qu'il repousse, c'est la matière de\enue uue lin, une souveraine et une ambition princi])ale de la ^ie. Est-ce clair, Messieurs, est-ce assez clair? Je ne [>uis vous l'aire que des discours, je voudrais vous l'aire des livres, tant j'ai })eur qu'après avoir entendu, Aous n'ayez j)as encore assez conq)ris, sur ce point i'ondamental, la vraie pensée du christianisme.
Eh bien , ce que le christianisme appnune,.
nous rapproiivons ; ce qu'il condamne, nous le condamnons ; ce qu'il appuie de ses suffrages, nous le couvrons de nos applaudissements ; ce qu'il frappe de ses anathèmes, nous le frappons de nos réprobations. C'est applaudir à Yos progrès, c'est réprouver vos décadences. Et dès lors, laissez-moi vous demander avec une sincérité de conviction et d'amour dont je voudrais mettre dans mes accents le sympathique témoignage ; que nous reprochez-vous? que nous demandez-vous, à nous chrétiens, à nous surtout catholiques? que nous reprochez-vous? quoi ? d'infliger à la chair des flétrissures imméritées? d'ordonner à la matière de déposer devant l'esprit ses titres de noblesse? C'est nous reprocher de sauvegarder votre dignité, votre grandeur, votre force, votre progrès, votre vie elle-même. Jamais, pour vous plaire, nous n'abdiquerons, avec l'austérité du spiritualisme chrétien, la seule doctrine capable de vous élever, de vous défendre et de vous sauver. Que nous demandez-vous? de poursuivre le Progrès matériel comme une fm et une souveraineté suprême ? C'est nous demander votre propre ruine. Jamais , pour conquérir une
LE PnOoRiS MATKRIH.. "24b
j.opiil.-ilitr (11111 jour, nous no consentil'ons à (louiicr iiotiv l'oiicoiirs à imc fiTOur aiilisdciak; qui sutTiraif à vous perdre. Demandez-nous, au dé^elop|)elnent du Progrès matériel, une coopération rompatihie a\ec I.i (liii'uité de vos Ames et le salul des sociétés; demandez-nous des efforts courajieux pour no complir ensenihlc. rliaciiii dans sa mesure et cliaciin à son posle. ce (pie je nous ai uinnlr»comme le gi'aud idéal du [)roii;rès véritalde. r'est-à-dire le l^roiirès matériel. sui\aut dans son infériorité resjiectueuse le Projirès des esprits et des Ames; et nous Aoici : nous \oici prêt à domier à loiil ce fjiii est léiiitime. salutaire (M \rainienl j)rojiressif . un roii(<iurs ln\a! i'\ une coopération erticace. Vous ne craiu'uoz pas de jui;er, a\ec des pensées et des systèmes qui n'étaient ))as liier. une institution (pii , depuis Itientot dcu,\ mille ans, réj)ond, sans y avoir jamais failli, à tous les besoins de l'humanité; une lois, enfin, apprenez à nous coimaître ; sachez ce que nous pensons, et sachez ce ([ue nous voulons ; connaissez notre doctrine, et comprenez notre devoir; je \eu\ \ous montrer l'un et l'autre;
216 CINQUIÈME COXFlillENCE.
et , après avoir dit sur le Progrès matériel et la marche de l'industrie la a raie pensée du eliristianisme, je dirai, avec la même franchise dévouée, quelle est sur ce point la position que doivent prendre les ciirétiens et la vocation que leur fait la Providence.
Appuyé sur la terre ferme de la vérité que nous venons d'établir, il nous est facile de conclure de la pensée chrétienne à l'action chrétienne, et de dire ouvertement quelle doit être, vis-à-vis du mouvement industriel et du Progrès matériel, la véritable attitude du monde catholique. 11 ne se peut, à l'heure qu'il est, porter devant vous de parole plus actuelle et tout à la fois j)lus pleine d'a^ellir.
Pour bien entendre ici la mission contemporaine que Dieu fait aux chrétiens, il faut tout d'abord reconnaître la i)lace que l'industrie a prise dans notre société , et la puissance qu'elle fait à ceux qui ont sous leur main ce fijrand levier du monde moderne.
j.E ruofiRÎs M.vTÉpatL. 247
La domination de l'industrie dans les sociétés modernes, est un l'ail (jni écliappe comme le soleil à la discussion. I.'industrieest deAantAous: elle se Icac à l'oriont, elle se lè^e à l'occident, elle se lève au midi, elle se lè\e an septentrion ; elle se lève, connne toute crrande ])nissance, fière et dominalricc. nioiilrant dans ses mains les iiisirunients de ractixilé humaine; elle étale, inec une magnificence et un oreueil qu'on ne lui coimaissait pas, les miracles de son génie , et elle dit aux peuples qui la regardent : « Me voici. Je suis la reine du monde, les peuples sont à moi. ») Je laisse aux hommes spéciaux de déterminer dans un calcul exact les Progrès de l'industrie ; à d'autres, d'emhrasser les proportions et de mesurer la puissance de ce géant delà force matérielle. Ce qui me préoccupe surtout, en présence de l'industrie moderne, ce n'est pas sa puissance matérielle, c'est l'étendue de son influence morale et de sa portée sociale.
L'industrie, en effet, si })uissante sur les corps, a sur les urnes, et sur la société même, une puissance plus grande encore : elle propage des idées et forme des mœurs encore plus
248 C.INQriÈME COXFKRFM.E.
qu'elle ii'élaliore «les produits el ne crée des inventions. Tout i^rand industriel, qu'il le veuille ou non, est, par la forée des choses, un dominateur; il est roi dans l'atelier, et, mieux que sa fortune , sa pensée y rétine en souveraine. L'atelier ou l'usine est pour lui un empire où un peuple marche sous l'idée qui l'inspire et le gouverne lui-même. Et, de nos jours , l'apostolat le plus efficace , si vous voulez savoir où il se trouve, je vais vous le dire : il n'est pas au forum , il n'est pas dans les académies , il n'est pas dans les temples. Où est-il donc ? Il est au fond de l'ateîier, où le maître est tout à la fois le roi, le prêtre le professeur et le prédicateur de l'ouvrier. De là , dans l'industrie , une influence Tuorale dont l'avenir seul pourra nous dire le résultat social. Les populations ouvrières, corps et âme , sont sous sa main ; et , mieux que tous les princes, elle fait à son effigie tout ce qui relève de ses lois. Elle tient les âmes captives dans la servitude des corps ; elle se les attache par des liens de fer que ses esclaves rongent quelquefois, mais qu'ils ne rompraient pas sans mourir. Ces populations reçoivent ainsi des
LE PROGRÈS MATKRIEL. 249
iii'ands maîtres de l'industrie, une iidliieiice morale cl laquelle leurs âmes nepeu\ent pas plus se soustraire, que leur poitrine ne se dérobe à l'atmosphère qu'elles respirent dans les usines et les souterrains, où l'industrie tient leur corps courbé sur la matière.
Déjà si puissante au dedans par le fait de la production , l'industrie ne l'est pas moins au dehors par le fait de l'exportation. Les na\ires ([u'elle charii:e de sa surabondance pour de lointains ri\aiies ne portent pas seulement dans leurs lianes les produits de la matière; ils portent les idées dans l'àme de leurs pilotes. Et ce fait, de «os jours déjà si gigantesque, ^a prendre, par l'importance croissante des relations maritimes, des proportions plus f^a'andes enc(»re. Est-ce que a ous ne Noyez pas comme de tous côtés l'influence a^ec la richesse déborde sur les ri\aiîcs? Est-ce (pie nous ne comi)renez pas. au mou\ement qui s'accomplit dans les choses, que la mer, devenant de plus en plus la demeure de l'honnne, devient de jour en jour le théâtre où doiNcnt se décider les destinées du monde? Vos na^ires sont des cités llottantes ([ui Nont, poussées par votre
230 CINQUIÈME COXFKRENCE.
souffle, porter sous tous les cieux la ^ie ou la mort, le bieu ou le mal, la vérité ou l'erreur. Vos marchands deviennent des conquérants, A os conquérants des apôtres ; et leurs paroles encore plus que leurs canons , leurs idées encore plus que leurs richesses, leurs mœurs encore plus que leurs \ictoires, vont se faire sur tous les rivages une influence décisive, dont l'industrie est par -dessus tout l'instrument, le moyen et l'impulsion.
C'est la marche du monde moderne. Où doit-elle aboutir? .Je l'iiïnore. Dieu, qui convoque tous les temps sous son regard éternel et coordonne toutes les agitations des peuples par rapport à l'éternité de ses desseins. Dieu seul "\oit l'avenir; seul il sait où nous conduit ce mouvement })rodigieux. Mais, selon toute humaine pré^ision, il amènera un résultat immense, parce qu'il est un ressort immense; s'il n'amène les grands triomphes de la vé^ rite, il doit amener infailliblement les grandes catastrophes de la société. Voilà le fait qu'il fallait constater d'abord, le voilà avec ses proportions matérielles, son influence morale et sa portée sociale.
LE PRUGRÈS MATÉRIEL.
De\ant ce fait (jui s'impose à nous a^ec une importance et une <ira\ité que l'aAeugiement \olontaiie pourrait seul méconnaître, je dis (|uil y a [jour les chrétiens une position à prendre, undeAoirà accomplir. Les a rais chrétiens, aujourd'hui comme toujours, composent la première aristocratie de Ihumanité ; ils sont le sel de la terre, ils sont les conservateurs et les défenseurs du monde; eux seuls peuvent nous sau\er. Pour donner la Aie, il faut a\oula \ie; et le Christ seul peut dire a\ec tous les chrétiens dont il est l'âme : « -le suis la Aie. •> Ego suin vita. Si la société moderne, comme j'en garde l'espoir, doit être sauvée, elle sera sau\ée par les chrétiens ; mais à une condition, à la condition qu'ils sauront reconnaître franchement et accepter généreusement la position proAidentielle que Dieu leur a faite dans ce mouvement du monde. Jamais le christianisme n'est demeuré indiiYérent aux grandes préoccupations qui ont ému l'humanité. Quand il la Noit prise d'une passion, etd'un enthousiasme, il sedemandece quilva faire. i)our tourner au bonheur des hommes et à la gloire de
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Dieu cesiiiouNeiiients |jleiiis d'ardeur, qui euil'ortent les génératious.
Eh ]>ieij, Messieurs, voici deNaut nous un iiiouvemeut tel que peut-être les siècles n'eu ont jamais \n : c'est le mouvemeut qui euiporte les lionuues à la couquéte de la matière. Tandis que les prudents du siècle tournent an profit de leur égoïsme ces entraînements coi itemporains. le monde marclie; il marche sans \(>îis, malgré nous, contre a ous peut-être, Aejs un a\enir qui m'épouvante ; et je dis que, hiisser passer ce mouvement sans |)rendi'e vis-àvis de lui la position marquée par la Pro^ideijre . ce serait manquer tout à la fois et aux tiaditions du christianisme , et ;ui signal des volontés divines.
Jusqu'ici rien que d'évident; cette parole n'est que votre verhe intérieur retentissant au dehors, et ^ous avez tous dit : Oui, dcNant ce grand mouvement, il y a une position à prendre. Mais quelle est cette position? Messieurs, je sens ^otre pensée qui me pousse à la question ardente. Je aous obéis, et je ne reculerai pas de>ant la nécessité démon sujet. Je n'aime
LE l'HOr.KtS MATl'.KILL. 253
ni les termes aml»ii;iis ni les situations tinii(.le.-> ; el. quel (|ue ])uisse être sur ce point le préjui^é de lojiinion, je \eu\ [)Oser les termes et délinir les positions a\ec inie netteté sans éqni\o(pie et une fermeté sans [xiir.
I>e^ant le mouxenicnl pr(»(liiiieu\ (|nr je viens de sijinaler, je n ima<iine [)onr nous. que trois positions possibles entre lesquelles la !*i-o- Nidenee send)le nous sonnner de choisir : 1 "agression , ral)stenti()n . l'intei-Nention. Laipu'lle iU's ti'iiis t'ant-il clnHsii-?
Kt dahord. p(»u\cz-\(uis . de\e/.-\ous pren- <lr(M is-à-\is du inou\ement industriel, une attitude hostile, et tra\aillerde toutes vos forces à le faire rétrogiader? Messieurs, si cedéAelnj»j)enientdela matièreetcelle marche de 1 industrie, c'était le mal. rien (pie le mal. je xons dirais : Hommes de bien, ([ni (pie \oiis soyez. le\e/.- \ous; et armés de }>ied en cap, courez par tous les chemins ouAerts à l'attaque du mal ; jetonsnous corps et ame à l'encontre de ce tori'cnt (pii em|)orteàl alHme;ets'il le faut, dans notre simplicité, mourons pour la cause du hieii. Mais, je lai dit en commençant, et il faut le retlire encore, afin que nos paroles «jardent dans vos
2o4 CINQLIE.ME CONFERENCE.
pensées tout leur sens ^é^ita])Ie , l'industrie n'est pas le mal. Une force de la nature substituée au jjras de ^ou^rier pour la dompter ellemême, ce n'est pas un mal ; l'évocation, par le iT;énie, d'un nouveau serviteur de l'homme, du fond de cette matière créée pour son service, ce n'est pas le mal; la diminution delà distance cpii sépare l'homme de l'homme, et l'accroisse-, ment de la communication entre les sociétés , ce n'est pas le mal; un échange plus facile et plus fraternel des biens tomliés' pour nous tous du sein d'une même ])aternité , certes, il faut le reconnaître , ce n'est ni un mal pour riiomme, ni un mal pour la société, ni un mal pour la rehgion, ni un mal pour les corj)s, ni un mal pour les âmes. Cette puissance de l'industrie est féconde ; et retournée vers son Inrt, elle peut fonctionner pour le bonheur de r humanité et pour les {riom})hes de la vérité. Donc, ce mouvement n'est pas de ceux contre lesquels Dieu nous demande une attitude hostile. La barjjarie, je le montrerai plus tard, peut nous venir avec cette puissance ; mais cette })uissance n'est pas la barbarie elle- .même, et elle ne produit de sa nature ni la
LE PROGRES MATtRlF.L.
(lécadencp, ni !a l'uine. Dès lors, jwninjuoi la poursuiM'e el la traiter en ennemie ?
D'ailleurs, vous essaieriez vainement d'arrêter de vos mains ce cliar roulant du proi»rès matériel : vos mains ne l'arrêteraient pas; il vous briserait ])eut-être sous ses roues de fer et ses essieux dacier; et l'industrie, qu'il porte comme une souxeraine, irritée contre le diristianisme de l'opiuisition des chrétiens, y puiserait des colères qu'elle ne dé})oserait ])lns; et se tournaut tout eutière contre la rcliiiion, mieux que le fer des tyrans, elle la tuerait peut-être au milieu de vous.
Donc, nous ne p(»ii\uns ;i('cej)tor coninio un de\oir une attitude hostile à l'industrie moderne. \u nom de Dieu, je ^ous le dis, là n est pas \ otre \ ocation . Que ferons-nous donc ? «Nous nous abstiendrons ; renfermé dans notre simplicité et notre i»rudence évaniiélique, nous laisserons passer le siècle eu reirardanl l'cternilé. » Messieurs, je vous le demande devant le siècle (jui nous écoute et devant Dieu qui nous regarde, est-ce bien là ce que nous devons faire? est-ce là, à riieure où je vous })arle, notre devoir et notre vocation ? S'abstenir et se
2J)6 ClXQLll'.ME CûNFKRENCE.
séparer, est-ce pour nous, le mot d ' la Providence? Non, Messieurs, non, si ^ous ne de\ez pas faire à ce qui est bon en soi mie opposition systématique, ^ous ne devez pas non plus, devant le mal qui se propage, aous renfermer dans une abstention et une inaction désespérée. J/indnstrie , qui en elle-même est un bien , porte avec elle un mal que \ous a\ez , chacun dans votre mesure, le devoir de combattre. Quoi! ce grand cojps, qui est le bien, fait donc le mal? Oui, parce que res])ril qui le pénètre le pousse dans son ensemble vers une direction contraire à sa vraie destinée. Je le sais , Messieurs , il y a d'intnorables exceptions, je me [)lais à le proclamer; mais la part faite à ces exceptions, je vous le demande à vous-mêmes, prise dans son ensemble, sous quel souffle marche l'indusli'ie moderne, et avec elle le Progrès matériel ? Quel est le résultat général de son action partout où elle se produit dans de grandes proportions ? Son influence est-elle heureuse, civilisatrice, sociale ? Quel bien réel produit-elle pour l'ensemble de l'humanhé? Voulez-^ous me le dire? ou consentez-^ ous que je vous.
M- riiO(;nrs maïikill. 257
<Ii>e moi-méine fn qucluuos mots ses n'-siiltats l>;il[}ablt's?
Que fait notre industrie sans l'iniluent;? el r.ictiun clirétienno? elle briso les eor[»s par l'exagération et la [)erpétnité d'un tra\ail qui lue l'ouArier |»)iir einicliii' le maître: elle a(i|>aiivrit le sanu" et exténue la raee Immaine paj" la préeoeité dun laheur qui indiirne la nature et réxolte rimmanité. Et n'a-t-il pas tallu (pie \uli'e léiiislation , s'inspirant d'i <in'istianisme , \înl protéjjer contre elle la i>énération naissante, et arracher Tenfance , <-Vst-à-dii'e rimmanité dans sa fleur, à des i'iipidités brutales (pii ne sa\aient j)lus rie)i respecter, rien, pas même des entants?
Que fait notre indiistiic sans linfluence et l'action clu'étienne ? Au lieu de snb-tiluer, connue elle s'en \antait, la macliine aux bras de l'homme, elle fait l'honnue bii-jiu'-me une machine; au lieu de le restituer, en l'atTranchissant, à la \iede l'intelligence, de l'âme et <lu cœur, elle l'asserNit de plus en plus aux nécessités du corps et au despotisme de la matière ; j)our nudti()lier ses pro(biils et airrafi-
258 CINQUIKME CONFÉRENCE.
(lir ses profits, elle supprime graduellement toute culture spirituelle, morale et religieuse, ne laissant au peuple ni le temps ni la liberté d'illuminer son ame, d'épanouir son cœur et d'adorer son Dieu.
Que fait notre industrie sans linfluence et l'action chrétienne ? Elle éteint peu à peu, dans les populations ouvrières , les instincts généreux du respect, de l'obéissance et de l'amour, et fait germer dans les âmes le mépris, la haine, l'égoïsme et la révolte. Que peut apprendre, en effet, ce peuple, sans prédication, sans fête, sans dimanche, sans religion et sans Dieu, si ce n'est ces quatre choses essentiellement antisociales , jouir , mépriser, haïr et se révolter ?
Que fait, sans l'influence chrétienne, l'industrie contemporaine ? En trois mots , elle nous menace physiquement, moralement et socialement tout ensemble. Elle exténue les corps, et elle dégrade les âmes ; elle étouffe au cœur de la société tous les termes de la ci^ ilisation ; elle crée à la place une barbarie forte co!itre la justice de toutes les iuA entions de son
LE l'ROGKKà MArhUlhL. 2j0
tiC'iiie; cllo loi'no enfin sourdement, an fond de ses ateliei's, des foudres redoutables (jiil, tôt on tard, doivent hriscrla soci(''té.
Voilà ce (|in' l'ait, an i:i'and soleil do di\lleu^ième sièele, l'industrie qui n'est pas clnt'lienne; si ee n'est ce (prclle fait pai'tont , c'est ce qu'elle lait dajis son enscnddc ; et de rares exee|)tions n'atténneiaienl ni la \éritéde ma |>arole, ni la i:ra\itt'' de Aolre sitnali(»n. Je n'accuse pas les [)ersonues , Je montre la marche des choses et le mou\emeut du siècle; et, je ne crains pas de le déclarer tout haut, dans la liberté dévouée d'un aj)ostolat qui ne Aous demande que \otre saint, cela ne peut plus durer; non, cela ne petit |»lns dnrer luême cinquante ans. An Ixmt de ce mouvement, s'il ne vient, pour le modérer et le diriger, une })uissance uou\elle, il y a une catastrophe. Armez le corps social tout entier d'une armure telle qu'il n'en porta jamais; vous pouvez ajourner la ruine ; oui , mais est-ce que vous p<une7. empêcher l'inévitable? >(>n. I/industrie, continuant de marchei- comme elle le fait depuis j)lus de soixante ans, sans rinlUience chiélienne,et sans uneàmeqni la relève vers lc3
260 cinold'me coNFi ur.xcE.
cieux, c'est le désastre (|iii se préiiare et se fait tous les jours ; grande et admirable machine, qui tôt ou tard saisira par sa robe soyeuse cette société mairnifi({nement parée, pour en luYtyer sous ses rouages les membres délicats. Eh bien, de>ant cette situation, voussemblet-ii ([ue la l*ro^idence nous commande une abstention totale, et qu'elle dise aux chrétiens : " Laissez passer l'industrie et que Flmmanité I) s'en aille où son mouvement l'entraîne? >» Dites. pou\ez-\ousgarderla lient ralité; rien([ue la neutralité ? Ah ! Messieurs, quand nous voyons l'humanité qui passe pour aller à la ruine, garder la neuti'alité, laneuti'alité quand inème^celu n'est pas généreux, cela n'est pas chrétien, .le vous disais tout à l'heure : Loin de vous une opposition systématique à l'industrie moderne ; je \ous dis maintenant : Loin de vous une abstention systématique de l'industrie moderne. Dans le premier cas, vous luttez contre ce qui est bon en soi et peut produire le bien ; dans le second, v ous consentez à la propagation d'un grand mal, le mal de l'industrie moderne marchant sans vous , en deliors du cbristianisme et contre le christianisme.
LE l'ROGRKS MMKRIEL. 261
Donc , la force des choses le proclame ; reste le troisième parti, le parli de l'iiiter- \ention et d'une action eflicace de la part des chrétiens. Oui, Messieurs, une inlluence féconde, relative à la position que Dieu fait à chacun, dans ce \aste mouvement industriel, ^oilà ce que j'estime le devoir de la situation et ce que mon apostolat ne craint pas de ^ous demander, ^'ayez pas peur, je ne demande ni une perturhation des choses, ni un déclassement des hommes. .le ne vous dis pas : Soyez un industriel, un counnerçant, un producteur, je vous (lis : Demeurez à ^otre place, aimez passionnément la cause de Dieu et la cause de l'humanité, et ])uis faites ce que vous voudrez.
Certes, si j'en avais le temps, et si c'était le lieu de ^enir à la dernière détermination des choses, j'aurais ici heaucoup à dire aux hommes qui placent plus haut que leur fortune la cause de Dieu et de la ^érité; je pourrais leur dire , par exemple : Vous, qui désirez le triomphe du hien, le salut de la société et le rèiïne de Dieu sur la terre, et qui cependant, fascinés comme tant d'autres i)ar
les charmes du gain, courez, sur les pas des prudents de ce siècle, demander à leur génie la fécondité de Totre fortune ; imprudents que vous êtes! quoi! \ous allez, sans regarder le but, alimenter de vos capitaux des industries qui marchent, sans vertu, sans religion et sans Dieu, au seul triomphe de Fégoïsme et du matérialisme ! Et pour réaliser quelque profit de plus, vous consentez à abdiquer l'influence morale, religieuse et sociale que votre richesse vous donne la puissance et vous fait le devoir de conquérir ! Pourquoi, faisant a])pel à ceux qui ont une pensée comme votre pensée, et un zèle comme votre zèle, ne vous unissez-vous pas dans un but d'apostolat catholique et social , pour organiser vous-mêmes des entreprises et des industries qui, ayant le souffle de vos âmes et portant le drapeau de vos convictions , marchent avec vous et par vous au but de vos légitimes ambitions ? Ainsi, tout en préparant, par le coté matériel de vos entreprises , l'héritage de vos enfants , vous prépareriez, par leur but social et apostolique, le triomphe de la religion chrétienne et l'avenir des sociétés modernes. Ainsi ^ous prendriez,